LA THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
Tout le monde admettra, je crois, que nous n'affirmons comme vrai et comme objectif que ce qui ne dépend pas du coefficient individuel rencontré chez tout individu dans l'acte de la connaissance. Mais là où les diver^'ences se manifesteront, c'est lorsqu'il s'agira de dire à (piel moment disparaît le coefficient individuel. En face d'une constatation expérimentale <]uelcon(]ue. puis-je faire le départ de ce qui est consinté universellement et de ce qui n'est constaté que par moi?
Nous avons dit, d'une façon générale, quel'efTort scientifique visait précisément dans tous les cas à faire ce départ. Au fond, la science n'a pas d'autre but Elle pourrait se définir par ce caractère. Pratiquement donc, nous avons déjà un premier moyen
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de distinguer ce qui est vrai et objecliî de ce qui est subjectif et illusoire. Sera vrai ce qui aura été obtenu à l'aide des méthodes scienlidqiies ap(iljqnées rigoureusement. Ces méthodes, les savants sont chargés de les élaborer, de les préciser et de les définir. Ce premier ..lérium est plus strict qne la règle trop vague que nous avions donné'c jusqu'ici : le consentement universel. Car le consentement universel peut n'être qu'un préjugé universel. Et. n priori, rien n'interdit l'hypothèse que de tels préjugés puissent exister d'une façon vraiment universelle, pendant une pé-riode donnée, bien que l'on n'en puisse guère citer. Mais si à l'expression de consentement universel nous substituons celle de cnnlrôle scientifique, l'objection tombe, car. tant qu'il s'agit de préjugé, il nous est impossible de montrer \t^< raisons qui le fondent, tandis que le contrôle hciuntilique n'existe (|ue si ces raisons sont manifestes. Bien entendu, nous ne voyons de contrôle scieniifique que là où les hypotht'ses sont exclues, et nous admeitoris qu'il peut aussi bien établir les limites d'une approximation qu'une vérité rigoureusement exacte.
Les savants ne se préoccuperont pas d'ailleurs de chercher un autre critérium. En cela, au point de vue pratique, ils oi.t com[)l( tement raison. Mais, au piunl de vue s[»écu' tif et théorique, on peut trouver, — et c'est là l'opinion de tous les méta-
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physiciens qui ont enlrepri-^ de faire une [hévÀQ de la connaissance, —que le critérium indiiiuéest insuffisant. Pour résumer sous leur forme la plus grossière toutes les objections qu'on peut soulever de ce nouveau point de vue : la science tout entière, ses méthodes et son contrôle, ne seraient-ils pas à leur tour un préju^'é universel, et, pour reprendre l'expression de Bacon, une idola tribm? On peut ima-iner, en elTet, que, queN que soient nos efforts pour faire le départ entre le subjectif et l'objectif, nous restions toujours enfermés, au moins pour une certaine mesure, dans le subjectif. Notre connaissance dépendrait toujours de notre structure individuelle, cl, j)ar suite, toujours aussi, déformerait son objet. En reprenant l'hypothèse psychologique, que nous avons faite à propos de la conscience, ne peut-on pas dire que la conriaissance étant le résultat de l'adaptation de notre être aux actions qu'il doit accomplirdansson milieu, toute connaissance sera toujours, et sans que nous puissions nous en rendre compte, une déformation du milieu parla structure et pour les besoins de l'espèce?
Il semble (jne l'on puisse parfaitement répondre que oui. Mais, par cela môme que nous ne pouvons pas nous en rendre compte, le problème est insoluble et oiseux. Il faut bien en ron venir : la vérité que l'homme peut atteindre est une vérité humaine. Par ce mot, nous ne voulons pas dire qu'elle soit
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relative, au sens sceptique du mot. Mais nous voulons dire qu'elle (léj)end de la structure de l'espèce humaine et n'est valable que pour cette espèce. Il faut reprendre ici, en les corrigeant, les fameuses paroles de Gurgias : Nous ne connaissons rien qui ne soit humain. Si nous connaissions, par hasard, quelque chose qui ne soit [joint humain, nous ne pourrions nous en rendre compte; et si, par impossible, nous nous en rendions compte, nous ne pourrions pas le communiquer aux autres. Il ne s'agit donc pas. quand on cherche un signe et une définition de la vérité, de chercher un signe et une délinilion qui soient valables autrement que pour l'espèce humaine, mais simjdemfMit un signe et une définition (jui soient nhsnluvicnl et identif/urmoit valables [ our tous les représentants de l'espèce humaine. C'est en ce sens que le critérium irivoqué : le contrôle scienti(i(iue, est suffisant.
D'ailleurs, il faut en finir une fois pour toutes avec certains sophismes : une vérité valable pour toute l'espèce humaine, la vérité humaine, est pour l'homme une vérité absolue, puisqu'en supposant, comme les partisans d'un absolu extrahumain, qu'elle ne soit pas un décalcjuc du réel, elle en est, au moins pour l'homme, la traduction exacte, la seule possible, l'équivalent absolu.
Reste, il est vrai, encore une objection spéculative. Le contrôle expérimental pourra-t-il jamais
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être considéré comme complet ^ '^outes les fois que nous avons eu à conclure, au sujet de la valcurdcs résultats scientinques, nous avons dû prendre en considération ce l'ait que la science remanie profondément des notions qui semblaient définitives, sur les indications données par des expériences nouvelles. N'y a-t-il pas là une cause générale de méfiance ? — Mais nous avons vu aussi que, sous cps remaniements constants, les résultats, expérimentalement acquis, demeuraient acquis. C'est dans les j^'énéralisalions théori<iues, dans ce cpii dépasse l'expérience acquise, que se rencontrent les véritables remaniements. Et, chose notable, le plus souvent ces résultats n'ont pas pour résultat une restriction, mais plutôt une généralisation nouvelle plus compréhensive que l'ancienne. Pratiquement encore, l'objection est écartée.
II y a plus : il semble qu'elle puisse l'être théoriquement. Souvenons-nous de ce que nous donne Texpérience. Elle nous donne toujours une relation entre une condition et un conditionné. Et nous avons fait observer IVéquemmenlque cette relation ne se superposait pas aux deux termes entre lesquels elle était établie. Elle faisait corps avec eux, à ce point que, pour la science, ce ne sont pas les termes qui posent la relation, mais la relation qui pose et définit les termes que nous isolons arbitrairement en elle.
L'ancien empirisme considérait les éléments de la représentation, les faits, comme des atomes isolés et indépendants les uns des autres. Nous remarquions que c:s atomes, ces faits se suivaient ou coexistaient dans quelques expériences, et nous en concluions qu'ils avaient entre eux des relations de causalité, de condition à conditiimné, valables pour toutes les ex[>énenccs. Telle est à peu près l'analyse que fait de l'idée de cause Sluarl Mill. Mais alors on avait beau jeu pour prétendre que, de ce que deux faits se suivent ou ont coexisté quelquefois, il ne s'en suit pas qu'ils doivent se suivre ou coexister toujours : de là l'impossibilité de distinguer, des coïncidences fortuites ou temporaires, les relations causales universelles. Et l'on pouvait dire : le scepticisme est le fruit sans cesse renaissant de l'empirisme (Lachelier)^
Mais la simple séquence, la simple coexistence ne sont que les constatations par lesquelles débute Texpérience scientifique. Tant que l'on en reste là, on ne sort pas des grossières analogies hypothétiques. Il n'y a pas véritablement contrôle scienlifi(iue. L'expérience scientifique d'une relation de condition à conditionné n'existe vraiment que lors- (pie r<^^-^érience nous montre la transformation de la condition en conditionné. Son objet propre, c'est cette relation, ce processus de transformation