‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 102 sur 440 · Cf. Saint Thomas d'Aquin, loc. cit · texte numérisé non relu

Cf. Saint Thomas d'Aquin, loc. cit

2. Ratio practica utitur quodam syllogismo in operabilibus. Ideo est invenire aliquid in ratione practica quod ita se habeat ad operationes sicut se habet propositio in ratione speculativa ad conclusiones. Et hujusmodi propositiones universales rationis practicæ ordinatæ ad actiones, habent rationem legis (Ia I[æ, Q. XC, art. 1, ad 2»).

In natura humana, oportet esse cognitionem veritatis sine inquisitione et in speculativis et in practicis; hanc cognitionem oportet homini naturaliter inesse ; ita in anima humana est quidam habitus naturalis primorum principiorum operabilium, quæ sunt naturalia principia juris naturalis (Q. XVI de Verit., art. À). ,

In ratione practica præexistunt quædam ut principia naturaliter nota, et hujusmodi sunt fines virtutum moralium, quia finis se habet

3. — Pour s expliquer ces derniers mots, il faut remarquer que les principes immuables et indémontrables dont on parle ne sont tels que sous le rapport et par suite dans la mesure où ils sont principes. Ne pouvant l'être ex æquo, puisque le multiple se ramène toujours à l’un selon un certain ordre, ils le seront plus ou moins prochainement ou ultimement, et ainsi leur fixité, leur indémontrabilité sera plus ou moins rigoureuse ou relative. Il n’y aura d’absolument fixe etirréductible que le principe tout premier de la pratique : 77 faut bien agir, correspondant au principe tout premier de la raison . théorique : Ce qui est, est.

Dès là, en effet, que notre âme perçoit l’être, objet de tous ses pouvoirs, elle y adhère d’autant de façons que ces pouvoirs en représentent, et repousse pareillement son contraire. En tant qu'intelligence, elle adhère à l'être sous le rapport du vrai et repousse le faux sous sa forme fondamentale : la contradiction immédiate. En tant que volonté, elle us l'amour du bien en général, point fixe sur lequel s’appuie la vie volontaire, et répugne au mal, son contraire.

Or, la volonté étant naturellement intellectuelle (voluntas est in ratione), la forme intellectuelle que prend sa première impulsion pratique est l'évidence de cette proposition : Le bien est à faire. Le bien, dis-je, au sens universel du mot, sans aucune détermination spécifique. Tellement que ce principe tout premier est une sorte de tautologie, comme son pendant spéculatif : Ce quiest, est, attendu que le bien et la fin étant identiques dans leur notion (bonum est quod omnia appetun£t), cette proposition : : Le bien est à faire, revient à celle-ci : Ce qui est à faire est à faire.

Le jugement ainsi porté est évidemment infaillible.

in operabilibus sicut principium in | speculativis (Ils Ile, Q. XLVII, art. 6). Cf. adhuc Ia [Iæ, Q. XCIV, art. 2; Q. XVI de Verit., art. 2; In Il Sent., Dist. XXIV, Q. IL, art. 5.

Il l'est a au même > fibres que 1 ae Len dont il n’est qu'une transposition directe'. | =

4. — Et de même que le premier de tous les principes spéculatifs, en s’enrichissant d'expériences immédiates, donne lieu à d’autres principes : ainsi le premier principe pratique est l’origine d’autres principes qui l’épa- . nouissent en des formes plus explicites”.

Par exemple, ce précepte : Z/ faut vivre selon la raison, se ramène au précédent sous les auspices de cette simple remarque : Ce qui est à faire est jugé à faire par la raison, notre lumière. Cetautre axiome, donné souvent par saint Thomas comme l’un des tout premiers de la. loi naturelle : J/ faut obéir à Dieu, ou agir selon Dieu”, est évidemment dérivé; mais il n’y a entre lui et le premier que l’espace d’une réflexion relative à ce qu'est Dieu à l’égard de l’action humaine.

IL faut le noter d’ailleurs, cet axiome, que nous disons dérivé, redevient source par rapportà l'autre, si, au lieu d'envisager le bien humain dans sa notion la plus générale, on le concrète, comme le fera le philosophe thomiste. On ne prouve le devoir d’obéir à Dieu que par la nécessité de bien faire ; mais on ne saurait établir que

4. Cf. Saint Thomas d'Aquin, t. Il, p. 187. La Vérité des Principes.

2. Sicut autem ens est primum quod cadit sub apprehensione simpliciter, ita bonum est primum quod cadit in apprehensione practicæ rationis quæ ordinatur ad opus. Omne enim agens agit propter finem, qui habet rationem boni. Et ideo primum principium in ratione practica est quod fundatur supra rationem boni, quæ est : bonum est quod omnia appetunt. Hoc est ergo primum præceptum legis, quod bonum est faciendum et prosequendum, et malum vitandum. Et super hoc fundantur omnia alia præcepta legis naturæ, ut scilicet omnia illa facienda vel vitanda pertineant ad præcepta legis naturæ, quæ ratio practica naturaliter apprehendit esse bona humana (la II&, Q. XCIV, art. 2).

3. Nous proposons cette seconde formule en vue d'éviter l’'équivoque à laquelle s’est laissé prendre Spinoza entre l'obéissance conçue comme une vertu particulière et la soumission au bien dont Dieu est la source et le garant suprême.

14k LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN le bien faire consiste à se développer soi-même confor- .mément à l’idée créatrice, qu’en invoquant celle-ci *.

5. — Poussant plus loin les conclusions et les appliquant aux divers genres d'activités naturelles à régir, la raison prendra conscience d’autres préceptes qui tiendront à ceux-ci et au premier de ceux-ci comme à une commune racine”. Et si l’on veutsavoir comment s’épanouit l’arbre, il n’y a qu’à regarder à nos inclinations naturelles. Ce que la nature veut de nous, c'est évidemment ce à quoi elle nous pousse. Avant des’exercer par notre raison, la providence s'exerce par nos instincts, comme elle s’exerce, dans le monde inanimé, par les ‘propriétés naturelles *. A ce niveau, le bien, c’est ce vers quoi nous tendons (bonum habetrationem finis), et c’est tout naturellement que ce bien est reconnu comme tel par la raison pratique’.

.-Ce n’est pas un motif pour que le bien ainsi reconnu d’instinct ne puisse fournir des titres à l’investigation rationnelle ; mais le résultat est pour ainsi dire donné d'avance. Dès que les termes en sont compris, les axiomes de la loi naturelle trouvent en nous de quoi être admis sans conteste. Une opposition sincère ne pourra venir que de l’inattention, d’une corruption de la raison, ou de l'ignorance des termes.

1. C'est là un des motifs pour lesquels on doit soutenir qu’une morale sans Dieu est théoriquement aussi bien que pratiquement impossible. Cf. A. D. Sertillanges : Les bases de la Morale el les récentes discussions. Revue de Philosophie, Avril 1903.

2. « Omnia ista præcepta legis naturæ, in quantum referuntur ad unum primum præceptum, habent rationem unius legis naturalis. » Ia Ifæ, Q. XCIV, art. 2, ad 1m; « Et secundum hoc sunt multa præcepta legis naturæ in seipsis, quæ tamen communicant in una radice. »

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