‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 108 sur 440 · In V Elhic., lect · texte numérisé non relu

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150 LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN droit ne se retrouve partout et toujours : doncil n'ya pas de droit naturel.

Mais il n’est pas vrai que ce qui est naturel se retrouve partout et toujours identique. Tout au moins cela n’est vrai que des natures immuables. Les autres, pour être naturelles, devront précisément changer ; mais. il ne s’ensuivra nullement que rien d’elles ne demeure, car sirien n’en demeurait, elles ne seraient pas natures, de même que si tout en demeurait, elles ne seraient pas natures variables. L'accidentel se fonde sur l'essentiel, comme le mouvement sur l’immobile, comme le plural sur l’un. Ni l'absolu du ow1 ou du non, ni les alternatives sans nuances ne représentent la loi de l’être’.

Ainsi donc, de ce que le droit se révèle différent ici ou là, on ne peut pas conclure qu'il n’y a pas de droit naturel. « Vérité en decà des Pyrénées, erreur au delà », cela n’est vrai que d’une vérité relative. Cela est vrai pourtant dans une mesure. Il s’agit de déterminer laquelle. Arrivé à ce point, saint Thomas pose ainsi sa thèse.

5. — « À la loi naturelle se rapportent les choses auxquelles est naturellement incliné l’homme. Entre ‘ces choses, ceci est propre à l’être humain qu'il soit enclin à agir selon la raison. Or, la raison part de principes communs pour arriver à des conclusions particulières; mais autre, à cet égard, est la condition de la raison spéculative, autre celle de la raison pratique. La spéculation s'inquiète surtout du nécessaire, et celui-ci ne pouvant être autrement qu’il n'est, la vérité passe. alors, sans dégradation, des principes communs aux conclusions particulières. Au contraire, la raison pratique évolue dans le contingent, où se rangent les actions humaines. C’est pourquoi, bien qu’il y ait une certaine

4. Licet omnia quæ sunt apud nos justa aliqualiter moveantur, nihi-

lominus tamen quædam eorum sunt naturaliter justa (In V Æthic, ect. 12).

Fa

AR re ta LOT MORALE

% nécessité Fe 1e principes communs, cette nécessité, .- à mesure qu'on se rapproche du particulier, fait de plus en plus défaut. De telle sorte que dans l’ordre spéculatif,

la vérité est la même pour tous, tant à l’égard des principes qu'à l'égard des conclusions, bien que la vérité des conclusions ne soit pas également reconnue par tous,

mais seulement celle des principes appelés conceplhions .

communes. Mais dans l’ordre de l’action, la vérité ou

rectitude pratique n’est pas la même pour tous quant

aux conclusions; elle est seulement la même quant

aux principes, et là où une vérité identique serait, en.

droit, applicable, elle n’est pas également connue de tous.

« Ainsi, il appert qu’à l’égard des principes communs de la raison spéculative ou pratique, la vérité ou rec- Jitude est la même pour tous et de tous également connue. À l’égard des conclusions propres de la raison

spéculative, la vérité est la même pour tous, mais non

pas également connue de tous. Car, s’il est vrai pour

tous que dans le triangle, lasomme des anglesest égale à :

deux droits, cela n'est pas su par tous. Enfin, à l'égard des conclusions propres de la raison pratique, ni la vérité

ou rectitude n’est pour tous la même, ni de ceux à l'égard de qui elle est la même elle n’est également connue.

Car, par exemple, il est universellement vrai et droit qu'on agisse selon la raison; mais quand on tire de ce principe, comme conclusion particulière, que les dépôts doivent être rendus, cela n’est plus vrai d’une vérité universelle. Il pourra se présenter des cas où cela sera nuisible, et par conséquent déraisonnable, comme si le déposant redemande son bien pour s’en servir contre la patrie. à

« Et cette déficience du vrai a d'autant plus lieu de se produire qu’on descend davantage dans le sens du particulier. Comme si l’on dit : il faut rendre les dépôts

avec telle caution, de telle manière. En effet, plus on

ajoute de conditions particulières, plus on crée d’occa-

sions aux déficiences de cette vérité : Il faut rendre, ou: il ne faut pas rendre le dépôt.

« Pour conclure, il faut dire que la loi naturelle, en ce qui touche à ses premiers principes généraux, est la même pour tous soit en elle-même, soit quant à la connaissance qu'on en a. Mais quant à telles conclusions ou quasi conclusions des principes communs, la loi naturelle est la même sans doute, en soi et dans l'esprit des hommes, en ce qui concerne la majorité des cas ; mais elle peut faire défaut soit en elle-même, en raison de particuliers impedimenta, soit dans l’esprit des hommes, et cela à cause d’une dépravation de la raison ayant pour origine soit la passion, soit une habitude perverse, soit une mauvaise disposition naturelle. C’est ainsi que chez les anciens Germains, comme le rapporte Jules César dans son livre de Bello Gallico, le brigandage n'était pas réputé inique, bien qu'il soit expressément contraire à la loi de nature. »

6. — Cette thèse appelle plus d’une remarque. Il faut observer d’abord que les principes communs dont on parle et qu’on déclare communs à tous les hommes dont la raison fonctionne, communs, dis-je, en droit et en fait, ces principes sont ceux dont il était parlé plus haut comme des plus généraux de tous, comme dominant et fondant les principes de chaque genre d’activité humaine, comme équivalents ou identiques au fondement tout premier de la pratique : Le bien est bien; le bien est une fin digne de poursuite ; le bien (quel qu'il soit d’ailleurs) es£ à faire ; sans oublier que dans ces formules, le bien est forme pure, ainsi que dirait Kant; qu'il n'implique donc aucune déterminaton particulière, laissant place à tout ce qu’il plaira à chacun d'appeler bien : plaisir, honneur, richesse, savoir, être ou non-être, vie ou mort, le néant cher aux pessimistes et le bonheur de « ceux qui vont se pendre » ne

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se trodrents pas plus exclus du bien ainsi envisagé que les objets du jouisseur ou que la béatitude parfaite. De telle sorte que l’universalité de la loi naturelle, en ce sens-là, n’est que l’universalité de la raison pratique se reconnaissant elle-même. Comme si l'on disait que la science est universelle, du fait que tous les hommes adhèrent à ceci que le oui et le non diffèrent et sont incompatibles, axiome qui est le fondement ultime et la forme la plus générale du savoir.

C’est ce que saint Thomas veut signifier par la distinction suivante : « Les choses justes et bonnes peuvent « être considérées de deux façons : se/on leur forme de « bien (formaliter) et ainsi elles sont toujours et partout « les mêmes; car les principes du droit, qui sont dans « la raison naturelle, ne changent pas; deuxièmement « selon leur matière (materialiter), et ainsi les choses « Justes et bonnes ne sont pas les mêmes partout et « pour tous, à cause des variations de la nature humaine, « à cause des conditions diverses des lieux et des « temps. »‘°

Il faut remarquer seulement que ces notions de forme et de matière, élant corrélatives, peuvent se situer à divers niveaux et comportent chacune, soit un sens relatif et par conséquent variable, soit un sens absolu. Dans le premier cas, ce qui serait dit forme par rapport à une détermination ultérieure, serait matière par rapport à une notion plus générale. Mais cet emboitement a un terme. La forme des formes, dans l'ordre du conditionnement moral, c’est le bien dans son ultime généralité, en tant qu'objet définissant la raison pratique. C’est pour cela qu'il estinséparable d'elle. Partout où elle fonctionne, il est admis : nul ne peut se quitter soi-même, et nul pouvoir vital ne fonctionne que sous les auspices de son propre objet.

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