Cf. infra, p. 219 et sq
2, Cf. Duns Scot, II. Sent., Dist. XXXVI, art. 2.
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plus pour qu’ on dise : Elle suppose un appétit dos. car un imperium ne se conçoit que par une impulsion de l’appétit, et un imperium droit que par une impulsion droite.
4. — Si donc on demande : Comment la vertu de prudence, c'est-à-dire la disposition habituelle aux actes prudents s’engendre-t-elle, on doit dire : Non par l'étude seulement, ou par la réflexion, comme si elle était chose uniquement intellectuelle ; mais sous l'influence et par le progrès des vertus morales.
En effet, comme l'acte dépend de l'acte, ainsi l'habitude de l’habitude. Si donc l’acte de prudence suppose une droite intervention de l'appétit, la vertu habituelle de prudence doit dépendre aussi des dispositions grâce auxquelles l'appétit est rectifié par rapport à ses fins normales. J'aurai beau raisonner de la conduite et conclure sagement : quelque habitude que je prenne de formuler ainsi des décrets, s'ils demeurent lettre morte et ne portent pas à l’action, je pourrai bien devenir un donneur de conseils, je ne deviendrai pas un sage. Ce qui manquera à ma sagesse, c'est ce qui la constituerait proprement en tant que vertu, à savoir l'aptitude à juger qu’il convient d'agir, quand il convient d’agir, comme il convient d’agir, etc., et cela, non en principe, dans abstrait, pour tout cas pareil ou soi-disant pareil à celui qui se propose; mais dans le cas réel proposé, dans la singularité la plus singulière de ce cas, en tant qu'il est lui-même, hic et nunc, et en tant qu'il me concerne, moi; Car cela aussi fait partie de lui dans sa réalité actuelle.
Or, on sait bien qu'on ne juge ainsi d’un jugement effectif, d'un jugement ultimement pratique, que si les dispositions de l’appétit y confèrent. L'homme en colère, dans la mesure où il est en colère, tend à juger qu’il est bon de se venger, alors même que la raison théorique
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lui suggérerait : Pardonne. Il s'ensuit évidemment ee qu’une disposition habituelle à la colère est équivalemment une disposition habituelle à de faux jugements ; elle est anti-prudentielle. Inversement, les dispositions pacifiques, disons, en général, les dispositions vertueuses de l’appélit, facilitent la prudence et, s’il s’agit de celle-ci en tant que disposition habituelle, la conditionnent.
= Qu'on se souvienne encore de l’adage : Te! on est, tel vous apparaît le but à poursuivre. Il faut l'entendre d’une poursuite effective et d’un jugement ultimement pratique, c’est-à-dire impératif. Dans ce sens-là, il exprime une vérité qui domine toute la vie humaine.
Tel je suis actuellement, c’est-à-dire par mon libre vouloir bon ou mauvais, tel m'apparait le but à rechercher par l’action morale. Sije suis de bon vouloir, ù je jJugerai qu’il convient de bien faire; si je suis de ss mauvais vouloir, je jugerai qu'il convient de mal faire, quoi qu'il en soit de monjugement théorique ou du verdict de ma conscience, parce que ces jugements-là, se tenant dans l’intellectuel, peuvent n'avoir pas d'influence effective.
De même, passant de l'acte à la disposition habituelle, je dois dire : Tel je suis habituellement, tel m'apparaîtra habituellement et tel tendra toujours à m'apparaître le but à rechercher par l’action morale. Si Je suis vicieux, il procédera de moi, habituellement, des jugements pervertis, qui engageront mes actes. Si je suis vertueux, ma vertu se traduira en jugements pratiques m’induisant au bien, ce qui est un effet de prudence.
On le voit donc, la prudencen’est pas disposition appartenant à la raison seule. Elle y réside comme en son sujet immédiat; mais sous la dépendance de l'appétit, grâce auquel son jugement pourra être impératif, et par là emporter l'acte ; grâce auquel également la fin à
poursuivre, fin qui est le principe de mon jugement,
apparaît telle ou telle selon qu'il est disposé, lui,
appétit.
Il faut seulement remarquer que l'appétit dont on
parle, quand il s’agit de donner au jugement valeur impérative, est l’appétit rationnel seul : les tendances sensitives ne peuvent, de soi, actionner l’intellect. Quand au contraire on parle de fins proposées, toutes nos tendances entrent en cause; car ce que je suis selon les sens, aussi bien que ce que je suis selon mes volontés actuelles ou habituelles concourt à me déterminer, moi, et à me faire juger bonne telle chose, puisque telle chose pour tel sujet, c’est le principe général de l’action, le bien, proie unique à laquelle s’adressent inévitablement nos poursuites, étant essentiellèment convenance *.
Il suit de là que la prudence, par le côté où elle implique le choix vertueux de nos objets, dépend de toutes les vertus morales, aussi bien celles qu’on a attribuées à l'appétit inférieur que celles qui ont pour sujet la volonté intellectuelle.
5. — Si l’on veut voir maintenant comment la vertu morale, à son tour, dépend de la prudence, et en même temps préciser davantage ce qui vient d’être dit du rapport inverse, il convient de parcourir de nouveau la chaîne dont saint Thomas a compté les anneaux sous le nom d'actes humains, tout au moins dans la mesure où notre objet actuel le comporte. Il faut se souvenir d’ailleurs que le dosage analytique ainsi instilué n'implique pas nécessairement une réelle multiplicité, non
plus que le dosage d’un mixte. On s'exprime comme on
peut. Ce qu'il faut voir dans ces analyses, c’est la richesse fonclionnelle d’une unité de substance infrangible.
Donc, le point de départ de l’activité morale est un
4, le Ilæ, Q. IX, art. 2.
fait intellectuel ; c’est la connaissance des premiers principes pratiques, par le moyen de cette disposition
de l’intellect appelé par saint Thomas syndérèse. Grâce à cette disposition, nous jugeons des évidences relatives à l’action, comme nous jugeons, dans l’ordre spéculatif, des principes tout. premiers de la science. On se souvient que les évidences dont il est ici question sont relatives aux fins générales de l’activité humaine, dont on parlait à propos de la loi naturelle‘. Et jusqu'ici, il ne s'agit pas de prudence. On n’est pas prudent parce qu'on sait et admet qu’il faut rechercher son bien, vivre en société, se nourrir, etc. Cette prudence trop lointaine ne retient pas la valeur du mot. Elle retient cependant le nom de vertu, au sens très général du terme. Ainsi que toujours, à cetle évidence reconnue suit, chez l’homme doué de volonté, une tendance afférente appelée intention (intentio), qui est à la vertu morale non encore née ce qu'est à la prudence l’évidence intellectuelle susdite. À la différence de celle-ci, la pure velléité ainsi éveillée dans l'appétit ne sera pas dite vertu, parce que, bien qu’elle corresponde au premier mouvement de l'intelligence pratique, elle n’a pas la même valeur en face de l’acte. Alors que l’esprit, qui reste en soi, peut se parfaire librement, l’appétit, vu la complexité vers laquelle il court, aura besoin, pour assurer son acte, de voir compléter son élan initial par des dispositions ultérieures. Nous savons assez qu'il est plus facile de bien juger in abstracto que de bien faire. Quoi qu’il en soit, la graine est semée. De cette entrée des fins en nous et de notre tendance initiale vers ces fins part le discursus des raisonnements pratiques mêlés d’inclinations qui doivent aboutir aux actes. Le conseil (consilium) est ce discursus même ; le jugement de choix (judiciuwm electionis) en fixe la conclusion
À. Cf. supra, p. 144, 145.
que l'imperiu rend effective, après que la volonté, représentée à l'étape précédente par un consentement aux vues du conseil (consensus), s’est unie à la raison dans l’acte de choix (electio). À ce moment, l’acte moral est acquis en soi; il n’y manque plus que l'exécution, qui en sera le « témoignage ».
Or, la fréquence de ces illations bien conduites cidre dans l’intellect uni à la volonté, la prudence; dans l’appétit éclairé, la vertu morale. On voit que les deux choses vont de pair. Il est impossible de devenir prudent, au sens moral, en laissant les passions maitresses. IL est impossible de brider les passions dans ‘un but moral sans devenir prudent. Et l’attitude inverse produit des effets inverses. La raison, en toutes ses démarches, subit ici la pression de l’appétit; l’appétit, à chacun de ses stades, s’illumine de raison. L’un ne peut être pleinement droit sans que le soit aussi l’autre. L'un ne peut progresser en laissant l’autre en retard. Sous le découpage analytique des fonctions et des facultés, il faut retrouver l’unité de l’homme: xai ñ TOULUTN a OK AvVÉowToc *.
En ce qui concerne la prudence, on a le droit de dire que les vertus morales en dépendent absolument, bien que ce ne soit pas selon tout ce qui est en elles. Le mot de saint Paul nous poussant au progrès moral comme de clarté en clarté * est vrai en rigueur. C’est de conclusion pratique en conclusion pratique, c’est-à-dire, à le bien prendre, d'action en action, que se poursuit l'éducation de soi-même. N'est-ce pas pour cela, au fond, que le mot éducation comporte, aux yeux de tous ceux qui ne sont pas aveuglés par l’intellectualisme ou par un empirisme abusif, une signification double ?