‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 143 sur 440 · A. — LE JUSTE MILIEU VERTUEUX · texte numérisé non relu

A. — LE JUSTE MILIEU VERTUEUX

1. Sottes équivoques à écarter. — 2. Quelques précisions. — 3. Chaque vertu juste milieu entre deux vices. — 4. Le juste milieu n’est pas toujours au milieu. — 5. Le juste milieu n’est pas un indivisible.

À. — Les vertus ainsi divisées, on sera mieux en état de préciser certaines propriétés qui ne s’éclairent bien que par les distinctions qu’on vient de faire.

Première propriété : Toute vertu morale est un juste milieu. Dans cette proposition empruntée à Aristote, on a voulu voir un éloge de la médiocrité morale, du dilettantisme grec inconsidérément introduit dans l'éthique chrétienne. De tels jugements ne peuvent procéder que d'une incompréhension grande. Si la brièveté aristotélicienne peut prêter ici à confusion, les explications thomistes ne laissent plus rien à désirer, si ce n’est l'attention du critique.

La vertu est par essence un pouvoir du bien. Pour la vertu morale, le bien ne peut consister que dans une exacte régulation de l'appétit à l'égard de sa matière. Cette régulation, c’est la raison qui la fournit, et il en est de son travail comme du travail de l’art, qui conforme la matière à sa règle. Quand la mesure de la raison manque à l'acte moral, le bien fait place au mal.

Mais si le bien consiste en un point fixe, sur la ligne de l’objet, il est évident que le mal, s’écartant de ce point, pourra s’en écarter en avant ou en arrière, par excès ou par défaut, ce que contirme l'induction partout où s'applique une règle. Ne dit-on pas, pour louer un effet de l'art : Il n’y a rien à y ajouter ni

à y retrancher? Or il est assez clair qu'entre l'excès et le défaut, la bonne mesure est un moyen terme. Il

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apparaît donc manifestement que Ja vertu morale est un moyen terme‘

Ce raccourci de raisonnement exclut déjà de équivoques. On y voit que le juste milieu proposé à la vertu est un milieu déterminé par la raison, et non pas un milieu par rapport à la raison, comme si l’on disait, commentant de travers le « sapere ad sobrietatem », qu'il faut n’aller jamais au bout de sa raison, mais s’en tenir à une médiocre obéissance à l’égard de notre lumière.

Une pareille interprétation rend la thèse eu de et n'aurait donc pas de peine à la réfuter. Où prendrait-on le principe de modération ainsi invoqué, sinon dans la raison? À l’égard de celle-ci, la vertu est un extrême, et non pas un milieu. Son idéal est la raison intégrale. Tout ce qui déborde ce cadre lui est ennemi, et c’est précisément pour qu’elle ne déborde d'aucun côté qu'on lui assigne pour place le milieu qui la laisse à elle-même. C’est pour qu’elle soit extrémement rationnelle, qu’on veut la voir moyennement située, entre deux pentes contraires qui la feraient fuir loin du raisonnable *. Par là se vérifie en se précisant la définition de la vertu par l’ulftimum potentiæ, c’est-à-dire l'ultime perfection de la puissance ou l’ultime point où la puissance peut atteindre. Ce qui est difficile, en effet, c’est précisément ce juste équilibre rationnel qu’on réclame. Les déviations sont toujours faciles *.

Deuxièmement, si l’on revient au milieu déterminé par la raison, et par conséquent à la matière d'action

4. Ia Ilæ, Q. LXIV. art. 1 ; In IL Efhic., lect. 6 et 7; Q. Unic. de . «Virtut. in communi, art. 45. In IIL Sent, Dist. XXXIII, Q. I, art. 3,

Qs 1.

2. R I&, Q. LXIV, art. 4, ad An. Aristote avait déjà dit : xatà pèv Ty ociév Hat TÔv RGO TOV Ti Av elvai Xéyovra mecôrTis Éctiv à pets xarà D Tù &ptçToy Kai To ed 4xo0tns (Nicom., II, 6, 14072, 6).

3, Q. Unica de Virtut.… in Comm., art. 13, ad Av.

où la vertu règne, encore ‘faut-il se souvenir que la matière de l’action morale revêt des conditions complexes, qu’on a appelées plus haut circonstances, et que la règle de raison s’applique non à la matière ou objet

isolé de ses circonstances, ou revêtu de l’une d’elles à l'exclusion des autres, mais à tout le complexus par lequel se définit le cas.

Qu'il s'agisse donc de juger un acte quelconque, soit par exemple une conversation avec autrui, il ne suffira pas de dire, prenant garde à l'objet direct : Ne causez ni beaucoup ni peu ; ne causez ni avec beaucoup de gens ni avec trop peu de gens : la vertu est une moyenne. Raisonner ainsi serait puéril. Il est des occasions où la moyenne vertueuse est de causer beaucoup ; d’autres où elle est de se taire tout à fait. Il est des vertus, comme la magnificence, la magnanimité, la religion, le martyre, qui tendent, de soi, à l’extrême renoncement ou à l'extrême don : va-t-on les prohiber à l instar des vices ?

La vérité est que l’objet ainsi jugé n’est pas toute la matière à laquelle la raison s’applique, ni par conséquent le seul objet de la vertu qui y porte. Déterminez d’abord cette matière intégrale, en disant : Il s'agit de faire telle chose, à l’égard de tel objet, de telle manière, en tels temps, lieux, voisinages, pour telle fin, étant soi-même tel, et tellement disposé. Après cela, dites : La raison veut que, tout bien considéré, on agisse de telle sorte, en comprenant encore dans cette détermination de la raison toutes les circonstances requises. Alors vous constaterez que ne pas aller jusqu'où la raison dit ainsi d'aller, c’est manquer à la vertu par défaut ; que dépasser ce but, c’est manquer à la vertu par excès.

Il est possible que l'application de cette loi prête quelquefois à des complications qui la rendent peu utile; mais sa justesse en soi est indiscutable, Cela veut dire, au fond : Ne sortez de la raison par aucune

Pre cela veut dire, au fond : La vertu. est droite raison ‘

2. — D'ailleurs, pour préciser un peu mieux cette notion, il y a lieu d'observer que le milieu rationnel imposé à la matière des vertus peut coïncider avec un milieu qui serait celui de la matière elle-même (medium rei). Ainsi, il est rationnel que, achetant une marchandise, j'en paie le juste prix. Dans ce cas, ce qui convient à la raison du sujet (medium rationis) est identique à ce qui convient à la chose (medium rei).

De même, il est rationnel que, répartissant des charges ou des bénéfices sociaux, je tienne un compte exact de la qualité des personnes, de leurs droits et de leurs devoirs. [ci encore, ce qui convient à la raison coïncide avec ce qu'appellent les réalités objets de l’acte.

La différence entre les deux cas consiste en ce que l'égalité réelle s’établit : ici selon une proportion géométrique; là selon une proportion arithmétique. Or, ces deux cas appartiennent l’un et l’autre à la justice : justice commutative d'une part, justice disfributive de l’autre.

En effel, selon saint Thomas, c’est en justice seulement que la coïncidence entre le milieu rationnel et le

milieu réel peut se produire. Dans les autres vertus morales : tempérance, force et leurs annexes, la subjectivité de l’agent contribuant à intégrer le cas, on ne peut déterminer ce qui convient par des mesures extérieures ; le bien trouvera ses exigences dans un rapport de l’objet avec le sujet (guoad nos).

Et.de cette différence initiale en découleront d’autres, relativement à l'excès et au défaut qui peuvent cor-

1. Ia Ie, Q. LXIV, art. 2, ad 2». Hoc ipsum quod quædam (virtutes) attingunt ad maximum pertinet in eis ad rationem medii, in quantum maximum attingunt secundum regulam rationis (de Virtut. in Com., art. 13, ad 5n).

rompre le juste milieu de la vertu. Le milieu rationnel consistant en une mesure d’action en telle matière particulière, selon la détermination du sage, deux conditions y sont requises : la matière due; les justes proportions de l’action relative à cette matière. Si la première condition n’est pas remplie, il y a défaut; si la seconde, il y à excès. Exemple : ne pas manger, ou. pas assez, quand il le faut et selon qu'il le faut, c’est pécher contre la tempérance par défaut; manger, mais trop, mais hors de propos, mais avec un empressement excessif, pour un mauvais motif, elc., c’est manquer à la tempérance par excès. On aperçoit les difficultés de détail et les équivoques verbales qui pourraient s'introduire ici : elles tiennent à la simplicité peut-être un peu excessive de la thèse. En tout cas, celle-ci est claire. L’excès et le défaut s’établissent par rapport au sujet moral : l'excès en posant la matière sans ses conditions ; le défaut en refusant la matière à ses conditions.

Le milieu réel, lui, ne se rapportant plus au sujet, mais mesurant des objets pour satisfaire à une justice : impersonnelle, le plus et le moins ne s’y établiront pas de même. On n’exige plus ici — pour autant qu'il s’agit de justice — les conditions qu’imposait tout à l'heure le sujet ; on se contente d’une égalité de chose à chose, ou de chose à personne. Donc, le plus et le moins, l'excès ou le défaut seront pris exclusivement de la quantité, ou en tout cas de ses équivalents. Quantité directement mesurée, dans la justice commutative ; quantité proportionnelle, dans la justice distributive. Comme d’ailleurs les parts ainsi taillées sont attribuées à des personnes : à moi et à autrui dans les échanges : à autrui et à autrui dans les distributions, on conçoit que l'excès et le défaut devront se reporter des choses mêmes aux personnes qu’elles concernent, de telle sorte que l’excès sera de donner trop à l’un; le défaut de ne

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pas lui donner assez, ce qui impliquera le contraire à à l'égard de l’autre.

On voit que le plus et le moins deviennent ici corrélatifs et se distribuent, au lieu d’être absolus et exclu- - sifs l’un de l’autre, comme dans le cas où ils avaient rapport au sujet moral*.

3. — Une autre conséquence, encore, sort de là, c’est que les vertus morales autres que la justice, en même temps qu'elles établissent un juste milieu rationnel dans nos actes, seront elles-mêmes un milieu entre des vices contraires. Ainsi, la tempérance tient le milieu entre l’intempérance et l'insensibilité; la force tient le milieu entre la timidité et la témérité; la libéralité tient Le milieu entre la prodigalité et l’avarice. La justice, elle, n’est le milieu de rien, parce que, ne se préoccupant pas de conditions subjectives, elle ne prête pas à l'alternative qui consiste à voir ces conditions privées habituellement de matière d'acte, ce qui donnerait lieu à un vice par défaut; ou la malière privée habituellement de conditions rationnelles, ce qui donnerait lieu au vice contraire. [ei, l'égalité tend à se poser ou à s’enfreindre, c’est tout, et il n’ya donc place que pour une opposition par oui ou par non, dualité, au lieu de la trinité que forme ailleurs chaque vertu menacée par deux vices *

4. — Enfin, de ce que le milieu vertueux est un effet de raison, on peut tirer encore deux conséquences éclairantes. Premièrement, il n'est pas nécessaire que le moyen terme choisi soit situé à égale distance des extrêmes. Ainsi, là où le bien consiste surtout à empécher, comme dans la tempérance, la douceur, etc., la

4. Ia Ie, Q. LXIV, art: 2, cum Comment. Cajet.; In III Sent., Dist,. -XXXIII, Q. I, art. 3, Qa 2.

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