‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 145 sur 440 · bid., ad · texte numérisé non relu

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les obstacles. Si l’on s'exprime ainsi, en psychologue plus je en moraliste, les soi-disant vertus dont on parle ‘ ne sont évidemment pas connexes. On peut s'exercer à la vigueur sans s'exercer à la retenue dans le plaisir, comme on peut s'exercer au tir sans s'exercer au chant.

Mais la vertu morale en sa notion intégrale (virus moralis perfecta) n’est pas cela; c’est une tendance au bien agir en une matière déterminée, c’est vrai; mais selon toules les circonstances de la cause, non pas seulement eu égard à la matière prise isolément (/nc/inat in bonum opus bene agendum).

2. — Or, ainsi envisagées, toutes les vertus sont évidemment connexes. Seulement, cette connexion n’est pas comprise par tous de la même manière, et la différence tient à ce que les vertus cardinales, où le lien des vertus doit évidemment se lier, ne sont point pareillement distinguées.

On a vu plus haut que certains distinguent les vertus cardinales d'après des conditions générales qui se retrouvent plus ou moins en toute vertu, de telle sorte que la discrétion appartienne à la prudence, la rectitude à la justice, la modération à la tempérance, la fermeté d'âme à la force. Dans ces conditions, la connexion des vertus est manifeste; car la fermeté, par exemple, ne peut être appelée vertu, si elle exclut la modération, la rectitude, la discrétion ; et il en est ainsi des autres.

3. — Que si, écartant cette division imparfaite, on revient à la division des vertus par objets, la connexion, quoique moins évidente, s'impose pour des raisons beaucoup plus profondes.

4. Saint Thomas nomme la vertu prise en ce sens viréus imperfecta, non pour dire qu’elle est inachevée en valeur ; mais pour exprimer que sa notion même n’atteint pas à ce qu'est proprement la vertu. Viréus imperfecta signifie alors virius quæ non perficitur, scilicet secundum ralionem virtulis.

Ona vu plus Haute que toute he dépend de. la pru-

| ie en tant que celle-ci est incluse dans tout choix, et que toute vertu est une disposition aux bons choix. Inversement, toutes les vertus sont nécessaires à la pru-

dence, en ce que ce sont elles qui donnent à l'appétit

des tendances qui peuvent corrompre ou rectifier le jugement pratique. Dès lors, la connexion de toutes les vertus ne fait plus doute; elle s'établit dans la prudence, qui dépend de tout, en nous, et dont tout dépend, attendu que la raison est notre lumière, mais que cette lumière brille ou se voile, à l’égard de la pratique,

selon que l’appétit, qui entre en synthèse avec elle

dans l’acte de choix, lui est ou non favorable.

On connaît la thèse thomiste relative à la motion réciproque du vouloir et de l'intelligence, dans la question du libre arbitre‘. C’est là que s’origine la décision présente. Si l'appétit meut la raison quant à l'exercice, parce que de lui relèvent les fins ; si la raison meut l'appétit quant à la spécification, parce que d'elle vient l’intelligible, tout ce qui tend à parfaire l'appétit à l'égard des fins ; tout ce qui tend à parfaire la raison à l’égard de l’intelligibilité immanente à nos actes, devra participer de cette mutuelle dépendance”.

4. — Il n’en est donc pas des vertus comme des sciences, qui sont relativement indépendantes l’une de

l’autre. L'homme expert en mathématiques peut ne pas

savoir la chimie, parce que les conclusions mathématiques ne dépendent en rien de ce que la chimie

enseigne. Les conclusions du mathématicien ne risquent

donc pas d’être déviées par une ignorance ou une illusion de chimiste. Il n’en serait déjà plus de même là où des sciences diverses ont des points de coïncidence.

4. Cf. Saint Thomas d'Aquin, t. I, livre VI, ch. nr. 2, Cf. Cajet, in Ie Ile, Q. LXV, art. 1, n° XV.

SERTILLANGES, 14

Mais entre les vertus, la compénétration est totale. Toutes leurs matières sont liées, en tant qu ‘objets d'amour ou de haine, de plaisir ou de souffrance ; en tant qu’elles ont rapport à la vie, qui est une.

A cause de cela, on ne peut se conduire prudemment et vertueusement qu’à condition d’être mis en garde contre toute déviation, d’où qu’elle vienne. Puis-je être juste, si, quelque sentimerit du droit que je possède, je suis esclave du plaisir, qui peut m'induire en mille péchés contre la justice? Puis-je être chaste, si, fort contre le plaisir, je risque d’être amené par ambition, orgueil, respect humain, timidité à corrompre ou à me laisser corrompre ? Une vertu n’est vertu que si elle tend à sauvegarder son objet contre tout : donc, une vertu n’est vertu que si elle tient à sa disposition toutes vertus, et elle les tient par la prudence, qui se tient elle-même en tenant également toutes les autres.

Régulateur réglé de toute vie humaine, la prudence, qui dépend de tout, défend tout, point de départ et point d'arrivée, dans le cercle vital, de toute l’activité raisonnable ‘

5. — Il ne suit pas de là que tout homme, pour être vertueux en quoi que ce soit, doive s'exercer effectivement en toute matière particulière. Le pauvre ne s’exerce pas à Ja magnificence, ni le serviteur aux vertus royales. ILest des vertus d'état qui ne s’acquièrent à titre achevé que dans cet état. Mais celui qui mène vertueusement une vie différente est le même qui ferait face à la première, le jour où il s’y trouverait engagé. Il en a donc d'avance les vertus ; non en soi, mais dans un équivalent de valeur (in præparatione animi) et, par surcroît, en

- pouvoir prochain d'acquisition intégrale (in potentia propingua), la circonstance étant tout ce qui lui manque

A. Artic, sup. cit. ad 3».

ANS US ET UER VERTU sie SET pou que sa prudence active, éprouvée en toute matière, s'exerce en une matière de plus. s

On raisonnerait autrement, s’il s'agissait, au lieu de vocations particulières, d’occurrences communes, auxquelles n'échappe nulle vie humaine. En ce cas, celui qui ne s’exercerait point en la matière envisagée, la tempérance par exemple, prouverait qu’il s'y refuse; qu'il n'est donc pas un sage; qu’il n’est donc garanti contre le mal en aucune matière, et que, bien qu’exercé peut-être en telles matières de soi vertueuses, il n’est pas véritablement vertueux ‘

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