Ibid., art
invoque la raison parce que | toute con- siste en une certaine collation qui appartient proprement à la raison. Aussi les animaux, bien qu’ils manifestent, ne se proposent-ils pas de manifester; ils agissent en vertu d’un instinct dont la manifestation est une suite.
« Toutefois, la manifestation ou énonciation dont on parle a beau être en elle-même un acte de raison, il est nécessaire, pour qu'elle soit un acte moral, qu’elle soit volontaire et qu’elle dépende d’une intention volonlaire.
« Or, l’objet propre d’une Hanitédation ou énonciation, c’est le vrai ou le faux. Si à cet égard on parle d’une intention désordonnée du vouloir, cette intention pourra se porter sur deux choses: sur ceci que le faux soit énoncé, et sur ceci que quelqu'un soit trompé, ce qui sera un effet de l’énonciation fausse.
« Quand donc ces trois choses se trouvent ensemble : premièrement, que la chose énoncée ou manifestée soit fausse ; deuxièment, que la volonté se propose délibérément cette fausseté ; troisièmement, qu'on ait l’intention de tromper, on relève dans l’acte une fausseté triple : fausseté matérielle, puisque ce qu'on dit est faux ; fausselé morale formelle, puisqu'on veut dire le faux ; fausseté active, puisqu'on veut imprimer le faux en autrui. |
« Toutefois, l'essence même du mensonge se prend de ce qui est formellement la fausseté morale, à savoir la volonté d’énoncer le faux.
« C’est pourquoi, si quelqu'un dit une re fausse la croyant vraie, c'est là une fausseté matérielle, non une fausseté morale, puisqu'elle échappe à l'intention. Ce n'est donc pas proprement un mensonge; car ce qui échappe à l'intention est accidentel à la moralité et ne peut en constituer une espèce. Si au contraire quelqu'un parle ayant la volonté de dire le faux, ce qu’il dit fût-il vrai, son acte, en tant qu'il appartient à l’ordre moral,
est entaché de fausseté, et la vérité qu’on y trouve n’y est qu’accidentelle : un tel acte rentre donc dans l'espèce du mensonge.
« Enfin que quelqu'un se propose d'installer une erreur dans l'opinion d’autrui en le trompant, cela n'appartient pas proprement à l'espèce du mensonge ; mais concourt simplement à son achèvement, en tant que son effet propre. Il en est comme dans les choses naturelles, où une chose est posée dans son espèce dès qu'elle possède sa forme propre, n’en eût-elle point l'effet naturel : tel le corps lourd, qui n’est pas moins un corps lourd du fait qu’on le tient en l’air par une sorte de contrainte ‘. »
2. — On voit que pour saint Thomas, le mensonge est proprement une énonciation où manifestation intentionnellement fausse, quoi qu’il en soit de sa vérité ou de sa fausseté objectives ; quoi qu'il en soit de ses résultats obtenus ou voulus.
Trouvant sur son chemin la définition d’Augustin : Enuntiatio falsi cum voluntate ad fallendum prolata, il la commente par une traduction bienveillante que la tradition n’a pas toujours maintenue. Il traduit : Le mensonge est une énonciation fausse avec une volonté qui se porte à falsifier et non pas qui se porte à tromper. Que si l'on trouvait cette traduction un peu forcée, saint Thomas l’abandonnerait sans trop de peine; mais alors il dirait : La définition d’Augustin est extensive, non formelle ; on y introduit l'effet propre du mensonge, qui est de tromper en effet, au lieu de s’en tenir à son essence *.
3. — Cette rigueur de définition n'est pas sans conséquence. Ceux qui font entrer dans la définition du mensonge l'intention de tromper n’ont plusle droit d'appeler
1. Ila Ile, Q. CX, art. 1 ; In III Sent., Dist. XXXVILL, art. 1. 2. Cf. Comment. Cajet., hic. in fine.
Fa ainsi il ete de ceux qui mentent. pour menti pal
tude perverse, par amour de la fausseté prise en soi, sans
songer à ce qui en pourra résulter chez autrui. C est pourtant là un cas bien fréquent; qu’en feront les auteurs qui insistent sur cette définition courante : Le mensonge consiste à parler contre sa pensée avec l'intention de tromper ?
De plus, si les intentions extérieures à la nature intime d’un acte moral sont ainsi admises dans sa définition, on est sur une mauvaise pente. S’il n’y a mensonge que lorsqu'on se propose de tromper, on pourra dire tout aussi bien : Il n’y a mensonge que si l’on se propose de nuire, d'autant que le mensonge est présenté comme opposé à la justice. Il n’y aurait donc de mensonge que le mensonge pernicieux, ce qui paraît à tous inacceptable ‘.
Il faut revenir au fond des choses. La malice propre du mensonge, sa malice spécifique consiste dans le faux mis à la place du vrai en matière de manifestations ; dans
l'abus de l'intelligence qui en ressort; dans l’offense au
Dieu dont nos pensées sont un reflet, comme nos
paroles devraient l'être de nos pensées; dans la viola-
tion en autrui de ces mêmes droits de l'intelligence et
de la vérité créatrice ; enfin dans le désordre imposé aux rapports humains par une maxime d'insincérité qui
sera toujours sous-entendue au mensonge, füt-il admis
pour le bon motif. La question de motif est à coup sûr ;
importante ; mais elle vient en second et ne concourt pas à intégrer le mensonge en son essence.
Cette remarque introduit et va servir à juger la division du mensonge en espèces.
1. Kant a voulu se dégager de cette erreur en rattachant le mensonge - pérnicieux à la « Doctrine du Droit », et le mensonge tout court à la « Doctrine de la Vertu ». Cette division, toutefois, n'est pas rigoureuse. Le mensonge, quel qu'il soit, est contraire au droit, puisqu'il offense sinon toujours la justice particulière, du moins la justice générale, dont l’objet est le bien social. Cf. Kant, Doctrine de la Vertu, I, I, 9.
dans les ts erronées dneront done a mensonge ses différences propres. Le mensonge q altère la vérité en plus s'appellera exagération ; le mensonge en moins sera une déminution du vrai; mais comme la division par le plus et le moins est ici peu utile, on n’en retiendra que son application au mensonge commis par une fausse expression de soi-même, je dis en tant que personne, et non plus en tant que pensée actuelle, ou, si l’on veut, en tant que pensée actuelle relative à la personne. Le mensonge en plus. s appellera alors jactance ; le mensonge en moins s'ap- pellera ironie. C'est à Aristote‘ que saint Thomas emprunte cette division, et l’on voit qu’il prend le mot ironie en un sens spécial, qui sera défini tout à l’heure. Mais on voit surtout qu’il définit en philosophe, ne passant qu’à regret, par respect pour la tradition et en vue de la pratique, à des divisions quin’en sont pas, puisque, purement circonstantielles, nullement spécifiques, elles peuvent bien compliquer le cas du mensonge en le mêlant à des bontés ou à des malices diverses; le gra duer en le rendant plus ou moins grave, mais non pas proprement le diviser. De Précisément, la seconde classification — c'est le mot qui conviendrait — tend à marquer les divers degrés du : mensonge en considérant ce ie aggrave ou l’excuse | plus ou moins, vu l'intention qu’on y apporte. On ie alors du mensonge pernicieux, qui se propose le mal