IV Ethic, cap. vu
eux se proposent un bien : le premier un bien dé- curer au prochain un avantage ou d'en écarter un mal.
__ Dans ces deux derniers cas, le mensonge persiste, puisque la fausseté voulue, en laquelle il consiste formellement, persiste; mais sa malice est diminuée, en raison de la bonne volonté qui s’y ajoute.
Cette division traditionnelle n’est pas, on le voit, une + division du mensonge en tant que mensonge, mais du. mensonge en tant que péché, c’est-à-dire qu'elle note des degrés de malice. À moins qu’on ne préfère dire :
C’est une classification selon les causes, les causes qui
son résultat accepté; mais cette fois universellement, sans intention de graduer. La graduation se fera d’ailleurs toute seule, d fait des objets ainsi introduits et de leurs valeurs diese.
On dira alors avec Augustin? : Le mensonge peut être contre Dieu, en tant que nuisible à ce qui le con- cerne, et il peut être contre l’homme. S'il offense l’homme, il se peut qu'il nuise à quelqu’ un sans profiter à personne ; il se peut qu’il nuise à l’un en vue de Vutilité de l’autre. Ce seront là trois espèces du mensonge pernicieux, dont la première est la plus grave, la seconde ensuite, la troisième enfin.
= Ou bien, le mensonge n’a aucun but, hors celui qui le constitue en lui-même : mentir, se révéler autre qu’on n’est, manifester le contraire de ce qu’on pense.
© 4. In HI Sent, Dist. XXX VIII, Q. L, art. 2. 2. De Mendacio, cap. x1v.
Enfin le mensonge peut se diviser eu égard encore à
lectable, le second un bien wvile, qu'il s 'agisse de pro x +
ée ni allégée par une fin u I ae ien enfin, le mensonge cherche à à plaire, - ce s dire à procurer de la joie; ou à être utile, c’est-à- -dire à procurer un bénéfice : bénéfice extérieur, Dénslile corporel, bénéfice moral même. On reconnaît là le men- . songe o/fficieux et le mensonge joyeux, subdivisés seulement et introduits dans un ordre plus large. ue
Cela fait, selon saint Augustin, huit espèces de men- pou songe, dont la malice va décroissant depuis le mensonge” - nuisible à Dieu jusqu’au mensonge utile spirituellement, sans que jamais cette malice s’éteigne ‘
5. — En effet, ce qui est mal en soi et selon son espèce ne DEA jamais être rendu bon, en quelques circonstances qu’on le suppose. On l’a dit déjà, une intention perverse a le pouvoir de rendre mauvais un acte #4 qui par lui-même serait bon ; mais la réciproque n’est pas vraie, parce que le bien est plus exigeant que le mal. Alors que le bien veut l'intégrité de ses causes, une seule cause absente produit le mal. Quand donc un acte censé bon est dirigé vers une fin perverse, cette fin, qualifiant la volonté qui pose l’acte, entache le tout et fait d’une apparente vertu un vice. Si inversement un acte mauvais est dirigé vers une fin bonne, la volonté garde sans doute le bénéfice de cette intention vertueuse ; mais comme cette intention est ultérieure à la qualification de l’acte, et que l'intention immédiate — celle de poser un acte qu’on sait mauvais — persiste, au total l’acte est mauvais, bien que l’intention vertueuse premièrement en diminue la malice, commeila été dit, et deuxièmement puisse donner lieu à d’autres actes antérieurs ou ultérieurs méritoires.
Exemple : Je me décide à servir ma patrie ; Je mens
4. Ile IIæ, Q. CX, art. 2; In IIL Sent., Dist. XXXVIIT, art: 2, 5; De Decem Præceptis Decalogi, cap. de 8° Præcepto.
SERTILLANGES. 20
qui la suivent; mais ie on est 4 . ; ï vient ici en dimitution: : c’est une malice intercalée dans une suite vertueuse, et si la suite entière dépendait de ce mensonge, il ne faudrait pas le poser. Périsse le monde, ais de prendre la responsabilité d’un mal’.
. Cette théorie se conçoit à merveille, même au point
de vue de l’utile. Et à vrai dire cette dernière addition cest indispensable, vu que l'utile absolument et le bien rat coïncident. Qu’appelle-t-on bien, si ce n’est ce qui procure le règne des fins créatrices ? Mais aucune utilité partielle résultant d’un mensonge ne peut être mise en Serie avec l’utilité de . maxime :
Dire le vrai.
Individuellement, la véracité est une fidélité à soimême en tant que raison, et quelle utilité personnelle peut égaler celle de rester soi-même, dans le meilleur - de soi-même ? Au point de vue collectif, la véracité est à la base des rapports humains, comme la justice dont elle est une des faces. Manquer à la véracité, c'est travailler pour sa part à troubler le monde; c’est, sous de de prendre un poisson, empoisonner une source. « Déposant tout mensonge, a dit saint. Paul (Ephès., IV, 25), que chacun dise La vérité avec son pro- Chain, CAR NOUS SOMMES MEMBRES D'UN SEUL CORPS. » . Geux donc qui disent : Le mensonge supposé sauveur n'est plus un mal, précisément parce qu’il est utile à ce pour quoi la véracité est faite, à savoir le salut des . hommes, ceux-là confondent le relatif avec l'absolu, le soi-disant salut d’une utilité immédiate avec l'utilité dernière et totale. Il n’y a d'utilité au-dessus de toute loi que celle même qui fonde la loi, à savoir notre fin
: 11 Ile IIæ, Q. LXIX, art. 4 et 2; In II Sent., Dist,. XXXVIN, art. 3; In IV Ethic, lect. 15,
toute dernière. Au-dessous d'elle il faut considérer comme suprême, dans l'ordre des moyens, l'utilité des rouages premiers de la vie morale : Fraternité, justice, véracité, etc. Toute autre utilité doit céder à celle-là, et lutile prétendu qui s’y oppose est au vrai une nuisance *. Fes
Aussi ces mots : mensonge /oyeux, mensonge o/fcieux s’ont-ils fort imprécis. Rien d’aussi peu joyeux que la fausseté, d'aussi peu officieux qu’une atteinte à. l’un des devoirs fondamentaux de la vie humaine. Ce qu’on veut qualifier ainsi, ce n’est pas le mensonge luimême, c’est la cause qui y fait glisser”.
6. — La doctrine de saint Thomas sur le mensonge, une fois bien comprise, paraît absolument inattaquable. Platon, contre Aristote, et, chez les chrétiens, Origène, Cassien, Chrysostome, Théodoret et quelques autres semblent y contredire partiellement, admettant en certains cas le mensonge utile. Mais peut-être y a-t-il là une apparence plus qu’une réalité. Ce que certains appelleraient volontiers pieux mensonge peut n'être pas mensonge au sens précis de l’Aquinate, et l’on peut donc être d'accord en disant, les uns : Il ne faut jamais mentir, à savoir d’un mensonge vrai; les autres : On peut quelquefois mentir, à savoir d'un mensonge qui n’en est pas un, au sens moral du terme.
Saint Thomas pense donner satisfaction à tout en ajoutant à sa théorie du mensonge mauvais en soi et par conséquent toujours illégitime, la nécessité éventuelle d’une dissimulation prudente. I insiste peu sur la casuistique habituelle ici; mais au nom de ses principes, voici, je crois, ce qu'on pourrait dire :
Mentir, c’est dire sciemment et volontairement le
4. Opusc. De Decem præceptis, cap. XX VIT; 1e ILæ, Q. CIX, art. 3. 2. In III Sent., Dist. XXX VIII, Q. I, art. 3, ad ult.
fau
Ja vérité prétentà des jus
circonstances particulières, d° usages reçus, de sous- entendus généraux acceptés par la vie sociale.
Jlest vrai, par exemple, que je ne suis pas chez moi, ; hodt je ne puis pas y recevoir, parce qu'il est admis qu’on exprime ainsi, par décence et par courtoisie, l'im- Fe possibilité de recevoir. Il est vrai pour la même raison Done 7 ne sais 2. ce que je n’ai pas le droit de Mn ce
he de telle sorte qu'elles ne trompent ou ne doivent tromper »: eo
N’est-il pas évident que la prudente dissimulation “ont parle saint Thomas doit pouvoir rencontrer, lors- qu’elle estnécessaire, son moyen adéquat ? Or, le silence, le refus de répondre à une question injuste ou indiscrète ne sont pas toujours ce moyen. Il est des circons- tances où ne pas répondre, c’est répondre en un certain sens. Le répondant est « embarqué », dirait Pascal. Le seul moyen verbal qui demeure alors pour donner satis- : faction à la vertu, c'est de proférer une apparente fausà seté qui sera, au vrai, une vérité diplomatique, une . vérité de convenance. Oui pournon, non pour oui, n’au- ront alors que le caractère d’une couverture ; ils sont désessentiés moralement, l'opinion des honnêtes gens consentant à cette altération verbale.
.. T.— Lathéorie de la restriction mentale, en ce qu elle a de légitime, rentre dans ces données et en | prend toute sa valeur.
= A parler rigoureusement, nulle restriction mentale n’est permise, vu que la véracité consiste précisément
oh vraie et par conséquent oies à due enraisonde
prement parler, la même an | ee
Mais les mots ne sont que des mots. Ceux qui entc dent par là une réserve légitimement sous-entendue, a sens tout à l’heure expliqué, prêchent spl e l'autorisant dans certains cas, la prudens dissimulatio thomiste. Le tout sera de maintenir la proportion entre le motif qui fera parler ainsi et la valeur sociale de la
vérité nue, qui est immense. Il faudra donc une raison grave. Au contraire, ceux qui appellent restriction men-
tale un sous-entendu purement personnel, impénétrable
à autrui, même eu égard aux circonstances et aux con
ventions honnêtes, ceux-là restent dans le mensonge
pur et simple, et ils le légitiment ouvertement en jus- : | tifiant des restrictions de cette sorte. Dire : Je n'aipas écrit cette lettre, en sous-entendant : De la main gauche,
c'est ne rien dire de plus que : Je n’ai pas écrit cette lettre. Si cette dénégation est fausse, il y a mensonge, quoi qu’il en soit du manège d’esprit qu'on y joint.
Il n'appartient à personne d'imposer aux mots en usage dans nos rapports une signification arbitraire, non is qu’à un papier monnaie ou à un signe d'amitié. Se le permettre, c'est fausser les rapports, à moins qu’on n’avertisse du changement apporté, ce qui ne ferait plus le jeu du menteur.
-Pour que le sous-entendu mental corrigeât l’expression erronée, il faudrait qu’il se présentât sur le même plan ; or il est intérieur, purement personnel, étranger Le par conséquent aux rapports : : comment complèterait-il et ramènerait-il au vrai, dans l’ordre des rapports, une déclaration fausse ? ar
Il en est autrement dans le cas précité. Le sousentendu qui s'appuie sur l’usage, sur les conventions sociales légitimes appelées par la décence et la prudence mutuelles, ce sous-entendu-là est objectif, non
ue qui condamne . bien arbitre, à savoir que les mots signifient selon l’usage adopté en commun, innocente et peut même faire louer la restriction pru- dente, puisque celle-ci invoque précisément l'usage ‘adopté: et les nécessités sociales consacrées. Le cas est donc, i ici et là, totalement différent en théorie. Il faudra,
pour amener un rapprochement, l'intervention de ces infiniment petits de la pratique où seuls les bons jugements trouvent les points d'arrêt, le bien et le mal paraissant communiquer sans coupure. : :
.. 8.— Il y a des cas fort clairs : tels ceux qu'on vient
de citer. Il en est de plus discutables, et selon la sévé-
rité de chacun; selon que chacun jugera des circons-
tances, du poids des intérêts engagés, des sousentendus sociaux, il rattachera le cas proposé à l’une
ou l’autre interprétation précédente. Toujours est-il que
le principe sera sauf, et ce n'est pas rien, dûüt-on manquer parfois la bonne solution, de réserver tout au
moins le principe. |
* 9. — Dans la dispute célèbre entre Kant et Benjamin Constant, la faiblesse philosophique de l'écrivain français éclate, quand il prétend que la vérité n’est un devoir qu’à l’égard de ceux qui y ont droit; mais Kant, justement opposé à ce faux principe, exagère dans l’ap- - plication, quand il prétend qu'un ami étant caché chez vous et des assassins qui le poursuivent vous demandant : Est-il ici? il faut répondre oui, si l’on ne peut éviter de répondre. Une pareille solution est de nature à déconsidérer la morale, sous prétexte de la placer au- dessus de tout, c’est-à-dire ici au-dessus de la vie, dont elle est pourtant la règle. Il tombe sous le sens qu'un
ferme non n’offense dans ce cas aucune vérité; car ce
non sous-entend légitimement un «pour vous », et si les assassins s’y trompent, ils n’ont à en accuser que leur aveuglement et leur malice.
Benjamin Constant avançait fort justement que sous peine de demeurer inapplicables ou de devenir odieuses, certaines maximes absolues ont besoin de principes intermédiaires qui fournissent le moyen de les appliquer à la réalité. La restriction mentale bien comprise joue ce rôle à l’égard du mensonge. Kant l’a oublié ; Benjamin Constant et beaucoup d’autres aujourd’hui introduisent des « principes intermédiaires » faux et destructeurs. Saint Thomas concilie toutes choses‘.