‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 21 sur 440 · IL Ethic., cap. 1; apud $S. Th., lect · texte numérisé non relu

IL Ethic., cap. 1; apud $S. Th., lect

ASUS

qu’on agisse cependant, c'est preuve que, le cas étant

ce qu’il est, on s’est décidé à vouloir. Et si l’on demande ce qui domine en ce mélange de vouloir et de non- vouloir, on doit répondre : c’est le vouloir. L'homme quijette ses marchandises à la mer pour éviter le nau- frage ne voudrait pas les jeter; mais tout compte fait, il veut. Un vouloir général, un vouloir relatif à un - autre cas que celui où se décide l’action, c’est une velléité plutôt qu’un vouloir. Ce qui est voulu, c’est ce que la volonté décide en fait, attendu que le fait est le domaine propre de l’acte moral, lequel s'adresse au sin-

qulier, ainsi qu'on a tant insisté à le dire‘. Il ne faut

donc pas juger de ce qui est fait par crainte en le situant, pour le juger, dans un en soi inaccessibie au vouloir pratique; il faut Le prendre hic ef nunc, revêtu de toutes

les circonstances qui le proposent au vouloir, et puisque, ainsi, il est admis, on pourra persister sans doute à le dire involontaire sous certain rapport (secundum quid), à savoir en tant qu'il tombe sous la considération

abstraite de l'esprit (secundum considerationem) ; mais

absolument parlant (simpliciter), il est voulu, et il n’en est pas comme de ce qui est fait par force. La force nous dérobe l'acte sans obtenir le concours de la volonté; la crainte s’adresse à la volonté et, finalement, la décide. Une telle pesée, bien que non contraignante, n’est pas sans conséquences morales. En matière de mariage, par exemple, elle dirimera le contrat. Mais ce ne sera pas

* pour cette raison que le contrat accepté par crainte est involontaire ; ce sera parce qu’un tel contrat étant perpétuel, il n’y a lieu de considérer, à son égard, comme volontaire, qu’une adhésion présumée perpétuelle ; celle qui porterait en soi, dès le début, un germe de division des époux, de destruction de leur volonté pas- sagère, nesera pas jugée suffisante. Il en sera de même,

À. Cf. Saint Thomas d'Aquin, t. Il, p. 237. La Détermination du vouloir.

en droit civil, de beaucoup de contrats, à l'égard desquels on favorisera les volontés pleines, sincères et durables, ce qui ne sera pas nier la volonté actuelle que, même sous le coup de la crainte, manifeste l’agent moral *.

5. — La même question pourrait être posée au sujet de l'influence qu'un désir véhément (concupiscentia) exerce sur l’action humaine. Dans l’école socratique, on eut toujours tendance à ne considérer comme volontaire que ce qui est raisonnable, la raison étant le guide naturel et en apparence unique du vouloir. Or, manifestement, l’attrait des biens nous entraîne fort souvent au déraisonnable, et il semble que ce soit, par rapport à l’homme comme tel, une espèce de violence. On a dit ailleurs qu'il y a là, en effet, un problème troublant ; mais ce n’est pas un motif pour nier des évidences. Appeler violence les attraits qui nous portent à vouloir, c’est soi-même violenter le langage. À ce compte, tout serait violent, puisque nous ne voulons jamais qu’en vertu d’un quelconque attrait. Le fait même que sous le coup de la concupiscence nous nous décidons ardemment prouve que nous agissons volontairement; car l’involontaire est accompagné de tristesse. Ne serait-il pas ridicule, selon la fine remarque d’Aristote, d’accuser les objets pour s’excuser soi-même, et d'attribuer à leur violence ce qu’on fait contre la raison, alors qu'on se réserve la louange pour le cas des actions raisonnables ?

Il faut donc dire que le violent, c’est ce dont le principe est au dehors, le patient n’y apportant rien de luimême. Or, si l'attrait vient du dehors — et quel objet de la volonté n'en vient pas ? — la volonté y consent ; l'attrait augmente son adhésion loin d'y contredire,

4. I Le, Q. VL art. 6; in II Ethic., lect. À et 2; in IV Sené., Dist. XXIX, Q. I, art. 1 ; Quodlib. V, Q. V, art. 3 (art. 10 du Quodlibet).

2. Cf. Saint Thomas d'Aquin, t. II, p. 237 : La Détermination du Vouloir.

Ke ré F4 É )

= ee FAN Z

puisqu'il annonce un bien, et que la volonté est un

pouvoir du bien. Celui qui agit par passion agit sans doute contre sa volonté antérieure, mais non contre sa volonté actuelle. Get effet de la passion, en lui, est pré-

cisément de le faire changer de volonté : comment dire

qu’elle produit de l’involontaire ?‘

Que si pourtant on parle de volontaire parfait, résultat d'une délibération pleinement autonome, évidemment ce volontaire-là est diminué par la passion antérieure à. la délibération, puisque, par elle, l'acte résulte, en nous, d’une poussée d’animalité plus que d’une influence rationnelle. Si au contraire la passion suit, elle est le signe d'un vouloir véhément dont la vibration se prolonge dans l'être sensible : elle ne peut

donc passer pour en diminuer la valeur”.

De toute façon, le volontaire proprement dit subsiste. Hors le cas où le choc passionnel serait tel qu'une démence passagère annulerait la raison, le désir véhé-

ment crée du volontaire, loin d’en dissoudre. Encore,

dans le cas de folie momentanée, ne serait-il pas précis d'appeler l’action involontaire; car l’être sans raison n’agit ni volontairement, ni involontairement, ces contraires étant des différences relatives à un même genre, celui de l’activité rationnelle *.

6.—Iln’en va pas de même lorsque, au lieu du désirou de la crainte, il s’agit de l'ignorance. L’ignorance a tout ce qu'il faut pour causer de l’involontaire, puisqu'elle écarte la condition du volontaire : la connaissance.

Toutefois, il faut discerner la relation qui rattache l'ignorance dont on parle à l’action qu'on discute; car

Page 1