Qu'on n’aille pas en conclure qu’on DRAP ae
le prochain exclusivement pour soi-même. Entre ces”
deux affirmations : On n'aimele prochain que parce qu'on
s'aime, soi, et : On n’aime le prochain que pour soi, la
différence éclate. On aime autrui, disait-on, d’un amour
d'amitié, en tant qu’il est un avec soi, d’une unité
relative qui comporte tous les degrés, à partir de l’unité d'espèce. Traiter l'ami comme un autre soi; comme une personne en laquelle on transporte l'intérêt
qu’on se porte à soi; de telle sorte que tout événement qui la concerne devienne pour nous un événement per-
sonnel : telle est bien l’amitié.
Au contraire, aimer quelqu'un pour soi, c’est ce qu'on .
a appel€ amour de concupiscence ou de désir. Et sans doute un tel amour est imposé à l’être besogneux que nous sommes. Nous voulons jouir de Dieu, et nous voulons jouir du prochain, nous qui ne vivons que
d’une collaboration universelle et divine. Devant nous
aimer nous-mêmes, nous devons aimer de la même espèce d'amour tout ce qui peut nous procurer de vrais biens. Mais si, à l'égard des choses, cela suffit, on ne
du
peut s’en contenter à l'égard des personnes. Toute per-
sonne est pour nous une fin associée, en même temps qu'un moyen possible. Dans la mesure où elle nous
aide à accomplir notre destinée, nous l’aimons pour
nous; dans la mesure où sa propre destinée nous con-
cerne, au nom de notre unité fraternelle, nous l’aimons pour elle-même. Traiter quelqu'un exclusivement comme un bénéfice pour soi, une matière assimilable à soi, une chose annexée à l’unique personne admise, c'est proprement l’égoisme, et, socialement, c’est la lutte pour la vie. Cette horrible doctrine, dont les tenants méconnaissent si profondément et l’homme et la nature
de cas, et une cause‘
| elle- même, n’a rien à voir avec | une on vérie ne table.
On aimera donc le prochain comme soi-même, c'esl-à-
dire non pas de l’amour qu’on se porte à soi-même; ni
davantage autant què l'on s'aime soi-même; mais de méme que l’on s'aime soi-même, et parce que l’on s'aime soi-même. Cette expression signifie non une mesure ; ni non pure une finalité ; mais une similitude
Du reste, bien qu'on ne doive pas aimer autrui exclu-
sivement pour soi, aimer autrui d’une façon désintéressée, c’est, en fait, s’aimer supérieurement soi-même.
L’exclusivité est loin d'être toujours un bénéfice. L’égoïste restreint sa vie, et finalement la perd. L’être dévoué la multiplie et l’épanouit dans les meilleurs biens *
43. — Les manifestations de cette amitié seront diverses de toute la diversité de la vie; mais un ordre général s’y remarque. Aimant le prochain moins que soi, on ne le fera point passer avant soi quand il s’agit de ces biens qui sont à l’un et à l’autre une fin dernière. Le salut, la vertu qui en est le chemin, on doit se les procurer à soi d’abord, au prochain ensuite, et, s’agissant du prochain, d’abord à celui qui nous concerne davantage, que ce soit par approximation naturelle, par charge, par délaissement ou besoin spécial.
Quant au temporel, il y a vertu à préférer celui du prochain au sien propre; mais cela n’est pas d’obligation. Il n’est même pas d'obligation de préférer à son propre corps l’âme d’un autre, ni à ses propres biens son salut, si l’on n’en a point charge. La ee des.
4. IR Ie, Q. XX, art. 2 et 3 ; art. 11 ; Q. IL de Virtutib., art. 7: in III Sent., Dist. XXVIIE, Q. L, art. 4, 2 et5
2. In II Sent., Dist. XXXV, Q. L, art. : Q: 1, ad 2»; Ila Ile, Q. XX VI, art. 4, ad 2m.
; K Un ami, une âme sœur, Ce ce pas un Le associé de vie spirituelle — donc de vraie vie humaine — que mon corps, à plus forte raison que mes biens ? Là sera donc la perfection de l’amour, selon la parole du. : Maitre : « Personne n'aime or que celui qui — donne sa vie pour ses amis. ï
B. — Les EFFETS INTÉRIEURS DE L'AMOUR MUTUEL Re LA JOIE. { - 4. Deux sources de joie dans l'amour mutuel. — 2. Mélange à ie
peine. — 3. Prédominance de la joie.
4. — L'amour mutuel aura pour effets intérieurs Li 4) joie, la paix et la miséricorde ; pour eflets extérieurs la bienfaisance, l'aumône qui en fait partie, et la correc- hion fraternelle, aumône spirituelle *.
La joie, comme la tristesse, est toujours un effet … V amour. De quoi se réjouit-on, sinon de posséder ce vers quoi l’on tendait, d’avoir trouvé ce qu’on cherchait ? Et que cherche-t-on, sinon ce qu’on aime ?° Plus un bien est élevé, plus il doit provoquer la recherche, et … plus, étant possédé, il doit procurer de joie. Or de tous les biens, le Bien divin est à coup sûr le plus parfait, celui dont tout autre participe : aussi est-ce dans l’amour de Dieu que se trouvent normalement les plus hautes joies, bien que ces joies ne puissent être goûtées pleinement en cette terre de misère. Mais après cela, on disait
4. IR Ile, Q. XXVI, art. 5, cum resp. ad 2» et 3n. 2. Ibid. Præamb. ad quaest, XX VIII et XXXI 3. I Ile, Q. XXV, art. 2.
le MNT
plus haut que les biens de l’amitié sont supérieurs à tout ce qu’on apprécie dans la vie, du moins quand il s’agit de l'amitié parfaite, dont on a dit qu’elle domine et contient d’une certaine façon tous les genres d’affections humaines.
Comme d’ailleurs l'amitié parfaite est à base de vertu, et que toute vertu dépend de l’amour du Bien suprême, ces deux sources de joie n’en font qu'une : amour de Dieu, amour des hommes. |
Dane les deux cas, la source a deux causes de jaillissement, en raison des deux espèces de sentiments qui s’y mêlent. Ce qu'on a appelé amour de désir, ou de concupiscence fait qu’on recherche la présence de l’aimé avec Les biens qu’elle nous assure. L'amour qui est proprement d'amitié fait vouloir le bien de l’ami considéré comme un autre soi. Quand ce double vœu est satisfait, la joie est entière ‘
2. — Il est vrai que la tristesse peut s'y joindre aussi des deux parts, quand il s’agit de l’amour de l'homme, et de l’une des deux, quand il s'agit de l’amour divin. Aux joies de la présence, aux joies de l'intimité vécue correspondent les peines des séparations et de l'absence. Aux joies que nous placons dans le bonheur de l’ami s’opposent nos compassions douloureuses.
Quand notre ami, c’est Dieu, notre amour ne peut rien redouter qui l’atteigne; car Dieu est toujours Dieu, immuable Bonheur vivant.
Encore peut-on l’atteindre dans son œuvre, l’atteindre en nous qui le participons, et l’atteindre en nos frères qui nous sont associés en cette participation multiforme. Mais l’ordre humain connaît trop ces deux causes de douleur. Les souffrances de ceux que nous aimons,