Ibid., art 3, cum resp. ad arg
EL
1. Vraie nature de l’aumône. — 2. Les « œuvres de miséricorde si — 3. Sens rétréci du mot aumône. — 4. Supériorité de Vau-. mône spirituelle. — 5. La matière du précepte de l’aumône.
4. — Quand la bienfaisance naît de l'amour ee l'intermédiaire de la miséricorde, elle prend le nom.
d’aumône. Eleemosina équivaut à miseratio.
La compassion est donc son motif immédiat : l'amour mutuel sa cause lointaine. Toute aumône te HAN
qui ne procède pas de ces sentiments n’en estune que
matériellement, comme la justice de celui qui craint un
dommage s’il n’était pas juste, ou qui attend de sa jus.
tice quelque avantage. +:
Une telle disposition fait agir selon ce qu’il faut, mais
non pas comme il faut; car ce n’est ni volontiers, ni
promptement, ni pour une fin droite. Faire l’aumône vraiment, c’est donc donner à celui‘qui a besoin par . compassion affectueuse, en vue du bien qui est le fondement de notre amitié, c’est-à-dire, none de Dieu, qui nous mit ensemble. nt
2. — L'aumône ainsi comprise est aussi large dans son objet que la misère matérielle et spirituelle des hommes, que les ressources dont l’aumône dispose pour y subvenir. Elle résume ce qu'on appelle traditionnellement les œuvres de miséricorde, dont on compte deux séries de sept. Au temporel, l'Évangile (Matt., XXV). mentionne : Nourrir celui qui a faim, abreuver celui qui a soif, véter celui qui est nu, recueillir l'étranger, visiter l’infirme, racheter le captif, à quoi le souvenir
de Tobie a fait ajouter : ensevelir les morts. Au spiri-
tuel, on distingue : enseigner l'ignorant, conseiller :
| 1. Ibid., Q. XXXII, art. 1, cum resp. ad 1x; In IV Sent., Dist. XV, Q. IL, art. 1.
a ere LA “MORALE DE SAINT. THOMAS D'AQUIN aies qui doute, consoler celui qui est triste, corriger %e \pécheur, pardonner à qui nous offense, soutenir les acca-
blés, et prier pour tous.
Les secours humains et divins, les secours pour Île corps et pour l’âme, pour la vie et pour la mort, pour la liberté et pour la contrainte, pour le passager et pour le permanent, pour le commun et pour l’accident, pour l’intérieur et pour l’extérieur, pour l’intellectuel et pour
le moral, pour le théorique et pour le pratique, pour ce
qui est vertueux et pour ce qui est coupable, pour ce qui
dépend de nous et pour ce qui ne ur pas de nous,
seront ainsi assurés, à condition qu’on voie dans chacune de ces deux séries un schéma dont la métaphore
n'est pas absente, non une énumération exhaustive ‘
3. — On peut remarquer que depuis saint Thomas, le sens du mot aumône s’est considérablement rétréci. On ne parle plus d’aumônespirituelle que par métaphore, et
bien des secours matériels : telles l'hospitalité, la déli-
vrance d’un captif, la visite des malades, un sauvetage, etc., ne porteraient plus ce nom.
Cette transformation est pour une part dans l'esprit de saint Thomas, en ce que l’aumône se rattachant
pour lui à l’amour mutuel sous les auspices de la misé-
ricorde, il n’y a lieu de lui confier que les besoins qui
nousrendent le « cœur misérable ». Les cas extrêmes
lui seraient donc seuls remis, ce qui n’est certainement pas dans l'esprit de l’énumération mentionnée, vu que dans ce cas, les services quotidiens, les conseils courants, le zèle à instruire ou à seconder autrui matériel-
lement et spirituellement ne trouveraient plus de place
en morale.
Disons avec Pascal que l’ordre, en matière pratique surtout, comporte toujours une forte dose d’arbitraire.
1. IR Ie, Q. XXXIL, art. 2, cum resp. ad 2»; In IV Sent., Dist. XV Q. IL, art. 3, Q 1 et 2.
Bi “ Kit
vile. 28
“tresses. Il vaut mieux philosopher que s’enrichir, dit
‘un discours. D'ailleurs, le spirituel et le temperel ne
les bons sentiments mutuels; elle suggère par reflet la pensée de la Providence ‘. :
4. — Il va da soi que l'aumne nil est de beaucoup la plus importante. « Quand tu refuses ce qu'on te demande indûment, a dit Augustin, donne à la place une leçon de justice, et tu ne renverras pasà à vide. À qui demande injustement et que tu corriges, tu as donné quelque chose de meilleur. » Ce qu'on donne au nom de l’esprit et à l’esprit ; ce hi en soi est esprit, prédomine par rapport à ce qui est corporel, he par rapport à ce qui s'adresse au corps ou qui est procuré par un acte du ARE geste en quelque ou ser-
Pourtant, les circonstances sont ici et toujours mai-
le proverbe ; mais en cas d’indigence douloureuse, c’est l'inverse. Mieux vaut secourir un affamé que de lui faire
sont pas murés chacun en soi. L’aumône la plus na rielle a des effets d’esprit sur celui qui la reçoit comme sur celui qui la fait. Elle porte au bien; elle entretient |
5. — Puisque l’aumône de requise comme ie so tation de l’amour, elle sera requise partout où sans elle l’amour n'aurait pas satisfaction entre les hommes, et pour juger de ce qu’il en est, il faudra consulter la droite raison, qui n’est pas moins la règle de l'amour que de tout le reste; qui l’est bien davantage, puisque l’amour est une source. “op
Or, le jugement de la raison doit porter ici sur deux | De la condition de celui qui aspire à recevoir et la condition de celui qui donne. Ce dernier n’est tenu me ;
4. Ia Ile, Q. XXXIL, art. 3 et 4; [In IV Sent., Dist XV, Q. IT, art. 3, Q 3: III Contra Genles, cap. CXXXIV.
de son superflu, à savoir de ce qui n'est pas nécessaire à son premier prochain, qui est lui-même. On dit luimême non pas seulement comme individu à sustenter ; mais comme personne morale, c'est-à-dire avec toutes ses charges. |
La nature corporelle ne se comporte-t-elle pas ainsi ? La vertu nutritive construit d’abord l'individu et le soutient ; après cela elle cède à la vertu génératrice qui travaille pour l'espèce.
Celui qui refuserait ce dernier rôle méconnaîtrait la Providence. « Si tu confesses que de là viennent tes biens, dit saint Basile, penses-tu donc que Dieu est injuste, établissant entre nous une telle inégalité ? Pourquoi abondes-tu, toi, quand celui-ci mendie, si ce n’est pour que tu aies le mérite d'une bonne dispensation et l’autre le prix de la patience ? C’est le pain du famélique que tu détiens; c'est la tunique de l’homme nu que tu as sous clefs dans ton armoire ; c'est le sou-, lier du va-nu-pieds qui pourrit chez toi; c'est l'argent de l’indigent que tu gardes enfoui. Tu commets donc autant d'injures qu’il y a de gens que tu pouvais secourir. »
Du côté de celui qui reçoit, ce qui appelle l’aumône, c'est la nécessité. Ce qui la rendra exigible, ce sera donc une nécessité telle que sans l’aumône le prochain périrait. Alors s'applique le mot d’Ambroise : « Nourris celui qui meurt de faim ; si tu ne le nourris pas, tu l’as Lué. »
Le superflu d’un côté, le nécessaire de l’autre : telles sont donc les conditions du précepte *. Mais après cela il y a le conseil. Celui-ci va plus loin, sans qu’il lui soit permis de passer toute borne. Ce qui est nécessaire absolument, à soi ou aux siens, on ne peut l’abandonner
1- Basilius. Sermo in Luc. XIL : Destruam horrea mea. 2. Ile II&, Q. XXXIL, art. 5 ; In Senf., loc. cit.
on à a la han re ne le Det que s ee particuliers profitait à la société spirituelle ou tempo. HAE
relle en sauvant l’un de ses organes importants. ë Ce qui est nécessaire non plus absolument, mais
relativement à l’état de vie de chacun, à sa condition ;
et à ses obligations normales, peut prêter davantageà hésitations ; car cela est moins bien déterminé : on peut
y ajouter beaucoup de choses sans le dépasser, et l’on peut y retrancher beaucoup de choses sans lui nuire. — En tout cas, de ce nécessaire-là, il est louable de donner,
pourvu qu'on ne se mette pas ainsi hors d’état de mener une vie convenable. Tout le monde doit vivre conformément à sa situation. ee
Il est vrai qu’on en peut changer pour des motifs vertueux, comme ceux qui renoncent au monde en vue. de mener une vie supérieure. Alors, ce qui était néces- :
saire devenant superflu, on le donne vertueusement et
onnele garderait que par une contradiction criminelle.
Il se peut aussi que le nécessaire abandonné momenta-
nément soit facile à recouvrer, et que le bien de la cha-
rité vaille ce sacrifice temporaire. Ilse peutencore qu’une extrême nécessité d’un particulier ou une grande nécessité de l’État justifie l’ Danton de ce nécessaire relatif, et en fasse une bonne œuvre‘
Dans le choix des assistés et Five la dTion plus ou moins grande des secours, maintes considérations peuvent intervenir. Qu'il suffise de rappeler les deux normes citées quand il s’agissait de régler l’amour bienveillant : la proximité sous divers rapports, et le besoin *. “.
4. Ia Ie, Q. XXXIL, art. 6: Q. CXVIL, art. 1, ad 2. 2. Ibid., Q. XXXII, art. 9.
SERTILLANGES. 24
À pe
G. — La CORRECTION FRATERNELLE.
4. Nature de la correction fraternelle. — 2. Sa légitimité. — 3. La prudence nécessaire. —'#. Abus de la correction fraternelle. — 5. La correction des supérieurs. — 6. L'ordre de la correction fraternelle.
4. — Puisqu'il est convenu qu'on appelle aumône, en un sens générique, les manifestations même les plus spirituelles de l’amour d’autrui, on étendra ce nom au redressement charitable des fautes, qui, dans le langage chrétien, prend le nom de correction fraternelle.
On n'entend point par là une correction de justice, comme celle qu’exerce l’autorité publique en vue du bien commun, ou une action privée à l'égard de quelqu'un qui nuit aux autres. La correction fraternelle est par nature un acte de fraternité, c’est-à-dire d'amitié mutuelle, et elle vise donc le mal en tant qu’il nuit à celui qui le fait. A ce titre, elle est vertueuse plus que
toute aumône temporelle et que tout secours s'adressant
au corps, car la moralité, ici-bas, est pour nous le bien suprême ‘.
2. — Elle n’est pas une mainmise ni une supériorité qu’on s'accorde sur autrui; car en ce monde, où nous sommes tous sous le péché, chacun de nous peut être supérieur en ceci, quoique inférieur en cela et peut-être en tout le reste. Les substances naturelles, égales ou inégales en vertu active, n’en réagissent pas moins l’une sur l’autre. La correction peut donc incomber à tous, quoiqu’elle incombe spécialement aux supérieurs, et à ceux qui jouissent d’une autorité plus grande ?.
3. — Mais la prudence, qui régit toute vertu, est ici tout particulièrement nécessaire. Il est si difficile