I. — LA VERTU DE FORCE EN ELLE-MÊME
41. Le rang de la force parmi les vertus. — 2. Vraie nature de la force d’Ââme. — 3. Les actes propres à la force d'âme. — 4. L'acte principal de la force. — 5. L'objet principal de la force. — 6. Con- : ditions d'exercice de la force. — 7. Antécédents de la force d'âme. — 8. La force d’âmeet l'irascibilité. — 9. La force et les passions diverses. — 10. La force vertu cardinale.
4. — On a dit, parlant de la vertu en général, que son rôle est de rendre bon celui qui la possède et de rendre son œuvre bonne. Or, l'homme est bon quand il est selon la raison; son œuvre est bonne quand elle est raisonnable. La vertu consistera donc à procurer ce double effet.
Mais cela peut avoir lieu de trois manières. Premièrement, en rectifiant la raison elle-même, ce que font les vertus intellectuelles; deuxièmement, en faisant régner la raison ainsi rectifiée sur les choses humaines, ce qui appartient à la Justice ; troisièmement, en écartant les obstacles qui pourraient s'opposer à ce règne de la raison sur nos œuvres.
Or, l’empêchement peut venir de deux parts. La volonté humaine peut être influencée par l'attraction du délectable; elle peut être arrêtée par la crainte de l’ardu. Le premier cas donne lieu à la vertu de ‘empérance ; le second à la vertu de force. La force d’âme
est en effet une vertu de résistance aux difficultés du bien, comme la force corporelle donne de quoi résister aux impedimenta de la vie corporelle et de quoi les vaincre‘.
2. — Ilne faut pas se tromper sur le sens de ce mot : force d'âme. Il est des cas qui paraissent s’y ranger et qui n’y ont point affaire. Certaines gens se portent aux choses difficiles comme si elles n'étaient pas difficiles; soit qu'ils ignorent la difficulté; soit qu'ils aient l’espérance d'y échapper, leur confiance en euxmêmes ou leur expérience du cas leur donnant de l'assurance. D’autres, sachant la difficulté et se trouvant sans réel courage en face d’elle, marchent néanmoins, sous l'empire de passions inférieures. Colère qui ne calcule plus; crainte des reproches ou du déshonneur ; tristesse qui désarme devant la vie et en oublie les périls ; espoir vénal ou voluptueux, etc., etc. Tout cela est étranger à la vertu de force ; car la vertu agit par choix (ex electione), non par passion ou par ignorance; et d’un autre côté, choisissant, elle dirige ses choix d’après des fins rationnelles, au lieu de les orienter vers des utilités égoïstes.
Que si l’on veut en venir à la précision, il faut se rappeler ce qui a été dit de la division des vertus premières et des deux manières de leur attribuer leur rôle.
Ceux qui comprennent les vertus cardinales comme des conditions générales de toute vertu, et non pas des dispositions relatives à certaines espèces d’actes, devront appliquer ici leur doctrine. Ils diront : La vertu de force est une certaine fermeté de l’âme qui nous fait pratiquer le bien sans défaillance et avec suite, cela en toute. matière. Ceux qui, plus philosophiquement, classent les vertus selon leurs divers objets, chercheront à la vertu de force un objet qui lui appartienne en propre. Cela
4. Ia Ie, Q. CXXIIL, art. 1 ; In III Sent, Dist. XXXIII, Q. IN, art. 4.
. qui appartient à Ja nr a comme condition de sa stabilité — avec la force vertu particuon à
occasions où il y a lieu de de tenir ferme ; de résister à des difficultés graves non prévues par
Il en est ici comme dans les choses naturelles. On 3 appelle force, en général, tout principe de Fagir, - © comme dans cette expression : les forces de la nature; His on appelle plus spécialement ee Ja disposition qui pourrait les briser ou les corrompre, comme si l’on
dit : Une forte or une complexion forte, etc. C’est
3 $ £ . — Comme d’ailleurs les occasions de résistance cident avec les occasions de ue et que les
| ‘abattu que par l’audace ?.
4. — Toutefois, l’ on de repousser sera considéré gommè principal ; ; car on n’attaque ici que pour défendre, et l'attaque doit donc être modérée selon la raison plus
A. Ie Ile, Loc. cit., art. 2, cum resp. ad 1». 2. Ibid., art. 8; art. 6; Q. Disp. de Virtutibus, Q. I, art. 4.
LA VERTU DE FORCE : al
la modération de l’attaque n’est obtenue qu’en repoussant les passions contraires. Par ce côté, la résistance fait partie de l'attaque même et prouve ainsi son importance.
D'ailleurs, cette modération dans l'attaque est plus facile, de soi, que la résistance qui repousse ; car le péril y confère, alors qu’il aggrave la difficulté de nos résistances vertueuses. |
D'une façon générale, et à regarder les choses en soi, il est plus difficile de soutenir une lutte que d’attaquer pour son compte. Celui qui attaque est censé le plus fort et prend la position du plus fort : il doit bénéficier de son attitude. En second lieu, celui qui frappe risque sans doute d’être frappé ; mais la souffrance est pour lui reléguée au second plan; c’est de l’avenir, du pur possible : au contraire, celui qui soutient le choc sent le péril sur soi, et, n’était sa force d’âme, en serait plus facilement déprimé. Enfin, résister est fonction du temps; attaquer peut n'être qu’un élan subit et peu durable : or il y a plus de vraie force à tenir ferme longtemps qu’à bondir. Aussi Aristote a-t-il fait cette remarque : « Il en est qui sont pleins d’audace avant le péril, qui se retirent ensuite. Les forts font précisément le contraire. » ‘
5. — Parmi les objets de crainte à l'égard desquels devra nous assurer la force d'âme, on distinguera spécialement les périls de mort. La mort est en effet, corporellement parlant, le mal suprême ; celui qui peut lui résister sera fort contre tout. Il le faut, pour que la vertu en question remplisse son rôle, vu qu'elle doit protéger le bien rationnel et que le bien rationnel est au-dessus de tout bien physique”.
C’est dans la guerre par conséquent ou plus généra-
4. Ile I&, Loc, cit. art. 6, cum resp. ad 1v. Cf. art. 3, ejusd. quæst. 2. Ila IIæ, Loc. cit, art. 4.
lement ins les luttes, que la verlu de force a toul par- : ticulièrement son domaine. Non qu’on ne risque la mort
ou d’autres graves périls que sur les champs de bataille ;
mais là on s’y expose librement, en vue d’un bien selon
la raison, à savoir le bien de la patrie. Celui qui supporte une maladie, une attaque de brigands, une tempête, n’est pas dans le même cas, tout au moins directement. On le dira fort pourtant, surtout si c’est au nom de la vertu qu'il supporte : tel un ami qui soigne son ami avec grave danger de contagion; tel un pieux pèlerin qui s'expose aux pirates.
Du reste, les luttes sont de plus d’un genre, et l’état de paix en comporte aussi bien que l’état de guerre. Un juge qui accomplit sa fonction en dépit d’une menace armée ; un martyr qui refuse de trahir son Dieu pour sauver son existence ; tant d’autres encore qui affrontent la mort en vue d’un bien sont, dans le sens large, des combattants. On leur accordera donc l'éloge qui revient aux forts au sens propre:
6. — On a dit plus haut que la vertu tend à rendre . les actes vertueux agréables, comme elle les rend faciles et fréquents. Il y a lieu de se demander s’il peut en être ainsi de la vertu de force, On en peut douter à bon droit, étant donné que la résistance qu’elle oppose ne va pas sans douleur. Douleur physique souvent ;
douleur d’âme en ce que la vie menacée tient à cœur au sujet moral au double point de vue de l’instinct, qui
redoute naturellement la dissolution, et de la raison, qui apprécie les fruits d’une vie vertueuse.
Il est vrai que cette même raison apprécie également le fruit du sacrifice, qui se trouve ici prééminent — sans cela, il n’y aurait pas lieu de résister. Mais la douleur, si elle est vive, empêche la sensibilité de s'asso-