A. — L'’ABSTINENCE EN ELLE-MÊME
1. Division de la tempérance en espèces. — 2. En quoi le manger et le boire concernent la moralité. — 3. Modération et abstinence. — k. Le jeûne.
1. — Telle qu'elle aété envisagée jusqu'ici, la vertu de tempérance est un genre. Il faut la diviser en ses espèces. Quatre sont distinguées : l’abstinence, la sobriété, la chasteté et la pudeur. |
2. — L'abstinence est la disposition par laquelle on s abstient vertueusement de ce qui ne convient pas à la personne el aux circonstances en matière de nutrition.
Manger ou ne pas manger, cela ne dit rien, de soi, qui ait rapport à l’ordre moral. Le règne de Dieu n'est pas dans le manger et le boire, a dit saint Paul (Rom., XIV, 17), ni davantage dans le fait de s’en abstenir, ajoute la glose augustinienne'. Les aliments sont comme un remède à l'affaiblissement et à la mort : pas plus que les remèdes ils ne concernent directement le moraliste. C’est une question d'hygiène”. Mais l’hygiène, comme tout le reste, étant soumise à la raison,
1.5. Aug. Quæst. Evang., 1. II, Q. XI, ante med. 2. Ila Ii, Q. CXLVI, art. 1, arg. 2.
manger el boire, pour autant qu’on se règle en cela sur la raison, devient une question morale.
3. — On pourrait se demander pourquoi l’on place ainsi la vertu non dans la simple modération du boire et du manger, ce qui paraîtrait conforme à la notion de juste milieu constamment introduite dans les thèses ; mais d'emblée dans la privation, telle que le mot abstinence la suggère.
La raison en est que la tempérance comme la force d'âme doivent redresser des passions violentes : la crainte d'un côté, l’amour des délectations sensibles de l’autre. Elles doivent donc tendre à une sorte d’excès, afin que l’équilibre de l'âme subsiste. Mais cet excès étant réglé par la raison demeure un juste milieu moral, et la théorie sans cesse reprise consiste précisément à distinguer ce juste milieu rationnel d’un juste milieu matériel, celui-ci jugeant l’objet en dehors des circonstances que la raison y découvre, ou en tout cas négligeant telles d’entre elles.
Cest ainsi que les Grecs, prétendant se conduire selon la raison, mais oubliant la propension de l’homme à la vie inférieure, négligèrent de mater les instincts, et, sous prétexte de vie intégrale, en arrivèrent aux pires décadences morales".
On appellera donc abstinence un usage vraiment raisonnable des aliments, comme on appellera chasteté (de castigare, châtier) un usage vraiment raisonnable des instincts de reproduction, parce que la raison, en pareille matière, consiste à retenir, à serrer le frein, au lieu de régler seulement l'allure.
Celui qui prétend se contenter de cette dernière attitude est vaincu d'avance. Ne pas se violenter, ici, c'est céder ; ne pas ramer en arrière, c’est aller à la