‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 339 sur 440 · Ile IIæ, Q. CXLVII, art · texte numérisé non relu

Ile IIæ, Q. CXLVII, art

ce qui aurait lieu si l'on se refusait le nécessaire, par une espèce de suicide lent. « Il n'importe, a dit Jérôme, si c'est en peu ou en beaucoup de temps que tu te détruis. » Parlant de celui qui s’exténue de privations excessives, il écrit : « Il fait un holocauste d’une rapine. » C'est ce qui aurait lieu également si l’on se mettait par là dans l'impuissance de vaquer à ses devoirs individuels ou sociaux. Aussi le même auteur ajoute-t-il : « L'homme raisonnable déchoit de sa dignité quand il

fait passer le jeûne avant la charité, les veilles avant l'intégrité du sens intérieur » ‘.

B. — La GOURMANDISE.

1. Définition de la gourmandise. — 2. Gravité de la gourmandise. — 3. Les sous-espèces de la gourmandise. - 4. La gourmandise, vice capital. — 5: Les vices issus de la gourmandise.

4. — A l'opposé de l’abstinence se rangent la gourmandise et l’ébriété.

Nommant l'excès et non pas l’usage, la gourmandise est évidemment immorale. Qu'on mange ceci ou cela, en telle ou telle quantité, rien ne s'y oppose si la raison est satisfaite. Fût-ce même trop, si le sujet s’y est trompé, il n’y a pas faute. Cela seul est gourmandise qui implique un excès voulu, en vue du plaisir du goût, relativement à la nourriture*.

2. — La gravité de ce cas dépend de ce que la raison y relève. Si c’est la fin dernière de la moralité qui s’en trouve compromise, comme si, par gourmandise, un homme est prêt à faire quoi que ce soit, « prenant pour Dieu son ventre » (Ad Philip, II, 19), évidemment le sujet est gravement coupable. Si au contraire on obéit

1. Cf. De Consecrationibus, dist. 5, cap. Non immediocriter. S. Thomas, loc. cit., ad 2m,

2. Ile Ie, Q: CXLVIIL, art. 1 ; Q. XIV de Malo, art. 1, 2 et 3.

LES ESPÈCES DE LA TEMPÉRANCE e 459

sans doute à un désir mal réglé ; mais dont la déviation ne compromet aucune fin morale, une telle faute est vénielle de soi. Elle ne s'aggrave indirectement que par ses conséquences prévues et acceptées, conséquences dont il sera fait mention tout à l'heure.

I y a même des raisons pour trouver ce péché-là moins grave que d’autres. Si on le considère en soi, on doit remarquer qu’il n’est relatif qu’au corps, et qu'il ne peut donc pas égaler les malices spirituelles. Si l’on songe au sujet, on doit se souvenir que la nécessité de s’alimenter prête à la gourmandise une occasion permanente, qu'il n’est au pouvoir de personne d'éviter, et que de plus le dosage rationnel d’une fonction de ce genre est fort difficile; le discernement en est délicat, et l'entraînement vient vite’.

3. — La gourmandise, sous-espèce de l’intempérance, a elle-même des sous-espèces.

Celui-là est gourmand qui mange sans avoir faim, avant le temps, s’administrant sans ordonnance de la nature ce remède à la défaillance corporelle dont on parlait.

Celui-là est gourmand aussi qui recherche le luxe des aliments plus que ne le comporte sa fortune, ainsi que l’ensemble des circonstances corporelles ou sociales où il se trouve.

Celui-là encore pèche qui mange trop, avec trop d’empressement, ou avec un souci excessif de la préparation de ses mets, comme s’il s'agissait d’une grande chose ?.

4. — La gourmandise est appelée un vice capital non à cause de sa gravité, qu’on a jugée avec indulgence ;

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