‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 349 sur 440 · V. — LA LUXURE · texte numérisé non relu

V. — LA LUXURE

- 1. Objet spécial de la luxure. — 2. Une erreur morale possible. — 3. Gravité de la luxure. — 4. La luxure vice capital. — 5. Les effets de la luxure.

4. — Le mot luxure, qui implique une idée d’excès, pourrait s'appliquer à bon droit à tous les débordements de l’âme ; mais commeil s’y ajoute l’idée d’une sorte de dissolution de l’âme dans le plaisir, ilest pris par antonomase pour exprimer les débordements de la chair!.

2. — Il faut se garder de confondre dans un même blâme tous les actes relatifs à cette délicate matière.

A. Ile Ile, Q. CLIIL, art. 4 : In I Éfhic, lect. 2.

Date ne LES ESPÈCES DE LA TEMPÉRANGE. RE

La nature ne fait rien de mauvais en soi. Le manichéisme moral est une erreur grave. Cela seul est pec-

camineux, en fait d’actes, qui est contraire à la raison,

et la raison exige seulement que chaque acte humain soit orienté vers sa vraie fin et y emploie des moyens convenables. ïS Or la fin naturelle des actes en question est la procréation, nutrition de l’espèce. Comme donc la nutrition est une fonction bonne, étant indispensable au bien humain individuel : ainsi la procréation est une fonction excellente, étant indispensable au bien humain

collectif. Et si l’on a jugés bons, en conséquence, les

actes de la première espèce, pourvu qu’ils soient réglés conformément à leur objet, on ne peut refuser de déclarer excellents, au même titre et sous la même condition, les actes de la seconde espèce‘.

Il est bien vrai que leur véhémence trouble l’âme æ tend à l’éloigner des biens supérieurs; mais cela prouve

simplement que l’état où l’on s’y livre n’est pasde tous le plus parfait. Il n’y a pas que le mal qui empêche le parfait, il y a aussi le moindre bien*.

Dira-t-on que l'excès sensitif provoqué par de tels actes est de soi contraire à la raison; qu’elle la lie momentanément à la manière d’une sorte d'ivresse, tellement que ni le cœur de prophètes, selon saint Jérôme, ni la pensée des philosophes, selon Aristote, ne peuvent vibrer sous son contact? Mais il faut se souvenir que le juste milieu de la vertu, invoqué ici, ne se prend point selon la quantité matérielle des délectations plus qu'il ne se prend de la quantité matérielle des objets. Il est marqué par la raison droite. L’abondance des délectations, si elle suit à un acte conforme à la raison, ne sort donc pas du juste milieu vertueux. Sans compter que

4. Ia Ilæ, Q. CLILL, art. 2 ; Q. XV de Malo, art. 1. 2. Il2 Ilæ, Loc. cit., ad dv.

la délectation prise en soi n’a rien. à voir avec l'ordre moral, vu qu'elle résulte de dispositions physiques involontaires. Ce qui importe, c’est ce qu’en prend la volonté ; or rien n'oblige celle-ci à s’y livrer.

Quant à l'interruption de la vie rationnelle provoquée par ces actes, elle ne peut rien prouver contre eux, non plus que le sommeil ou une action véhémente quelconque. Le tout est de savoir si l’action entreprise est raisonnable ou non. Si elle l’est, la délectation l'es aussi, quoique extrême ‘.

8. — En sens contraire, il faut peser la gravité de la luxure, là où il y a vraiment luxure, en songeant à l’importance des biens qu’elle atteint. Plus une chose est nécessaire, plus il est nécessaire de la bien régler, et plus il y a vice à ce que la raison en néglige les conditions. Or la fonction étudiée organise la conservation de l’espèce. La raison s’y doit donc d’une facon toute spéciale. Si elle permet des déviations, le sujet sera gravement coupable ?. Ù

4. — La luxure est un vice capital pour la même raison que la gourmandise, à savoir parce que l’attraction des plaisirs auxquels elle cède a coutume d’entraîner les hommes à beaucoup de maux. Mais, ainsi qu'on l’a dit, le cas de la luxure est plus grave. Il est aussi plus riche d'effets, parce que les délectations charnelles sont les plus attirantes de toutes, premièrement à cause de leur véhémence, deuxièmement à cause de leur connaturalité. La luxure est donc un chef de vices plus haut gradé que la gourmandise *.

Ses effets ordinaires sont la cécité de l'esprit à l'égard du bien ; la précipitation dans le conseil, ou pour mieux

A. Ibid., ad 2u et 3n, 2: Ibid. art. 3; Q. XV de Malo, art. 2 ; In I, ad Cor, cap vu, ect. 3. 3. Ie IIæ, loc. cit., art. £; Q. XV de Malo, art. 4. ,

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dire absence de conseil, la violence des désirs passant par-dessus toute règle; l’inconsidération, ou perversion du jugement par les exigences passionnelles ; l'inconstance dans les décisions vertueuses, qui provient de la même cause.

Cela pour l'intelligence.

A l’égard de la volonté, on mentionne l’égoïsme, qui fait de la volupté son tout et ferme le cœur à tout le reste ; la haine de Dieu, règle suprême suprêmement abhorrée de celui qui ne veut pas de règle; l'amour désordonné de cette vie et la haine de l’autre, parce que l’attache aux plaisirs bas retire l'esprit des espérances spirituelles, et rend odieuse la mort, qui détruit ce en quoi l’on a mis son tout. ee

L'ordre entier des actes humains, intellectuels ou volontaires, se trouve ainsi vicié. Cela se comprend, si l’on songe à quel point la luxure se fait destructrice d'harmonie, fixant violemment aux objets sensibles toutes les facultés du sujet, comme si elle voulait « le faire devenir chair »*.

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