III. — LA MODESTIE ET SES DÉPENDANCES
A. — L'aumuié.
1. Notion et division de la modestie. — 2. L’humilité, son rôle. — 3. Étymologie du mot humilité. — 4. Absence de l'humilité chez Aristote. — 5. Notion exacte de l’humilité. — 6. L'humilité
- et la grandeur d'âme. — 7. Condition de l’humilité. — 8. Importance de l'humilité.
4. — On sait ce que saint Thomas, à la suite de Cicéron, a voulu attacher à ce mot: la modestie”. Il y voit une modération en matière moins ardue que les -
= voluptés ou les colères. Et il y comprend la modéra-
tion de noîre désir d’excellence, par l’humulité ; la pondération de notre désir de connaître, par la studiosité, qui à la curiosité pour extrême ; la sage pondération de notre activité extérieure, soit dans les choses sérieuses, soit dans le délassement : enfin la conve-
4, Ibid, ad Av : In VII Ethic., lect. 4 et 6. 2. Cf. supra, [. À. 1.
RUE UIN VERTUS | Ar A da TEMPÉRANGE nance de notre apparat extérieur, comme les vêtements et autres choses semblables.
2. — L’humilité est le contrepoids de la magnanimité. Notre âme ayant tendance à s’exalier aussi bien qu'à se déprimer, il faut d’une part qu’on modère ses espérances, sa confiance en elle-mème et en tout ce qui participe sa faiblesse ; il faut d’autre part qu’on la relève de ses désespoirs et qu’on la mette au niveau de sa grandeur. La magnanimité, dont on a parlé plus haut, joue ce dernier rôle; l’humilité est appelée maintenant à jouer le premier‘. Æ
3. — Selon Isidore. le mot humble (humilis) viendrait de Aumi acclivis. Il signifie un abaissement volontaire et d’ailleurs raisonnable. L’attitude d'Abraham
disant à Dieu : « Je parlerai à mon Seigneur, quoique cendre et poussière », en est une image parfaite. Il ne
s’agit pas d'oublier que l’homme ayant été mis en honneur, ne doit pas s’abaisser au-dessous de lui-même*.
&. — Aristote n'a pas nommé cette vertu. L’orgueil philosophique l’explique peut-être pour une part; mais
saint Thomas aime mieux donner de ce fait une expli-
cation bienveillante.
Le philosophe, dit-il, faisait de sa morale une amorce
de sa politique. Les vertus étaient donc, à ses yeux,
orientées vers la vie civile, et à ce point de vue, il n'y a lieu de considérer, en fait d’abaissement volontaire, que la soumission à autrui selon la loi. L’humililé devient alors un cas particulier de justice sociale,
Elle reprend son autonomie quand la morale reprend
la sienne par rapport à la politique.
Pour le chrétien, qui voit sous l'angle du divin ce que
4. Ile IIe, Q. CLXI, art. 1, cum resp, ad 3v. 3. Ibid., ad 1v.
d’autres laissent au relatif, elle consiste: A dans un juste abaissement de l’homme devant Dieu, et, à cause de lui, devant ses frères'. :
5. — On parle souvent de l'humilité comme d’une attilude d’esprit, qui consisterait à ne pas s'élever intérieurement au-dessus de soi-même. À vrai dire, cette juste appréciation de soi est nécessaire à l'humilité ; car sans elle l’homme ne peut mesurer ce qui le dépasse, ni par conséquent se défendre d’y aspirer, de s'y hausser par un élan intérieur déraisonnable.
Mais il ressort de cela même que l’appréciation dont on parle n’est pas proprement l’humilité ; elle est sa règle. L’humilité est essentiellement un état de lappétit, selon lequel on garde à l'égard de ce qui est audessus de soi une aittude raisonnable ?
6. — Il n’est pas contraire à l'humilité de DÉCRIRE à ce qui vous dépasse, si l’on ne s’y hausse qu’en s’appuyant sur plus grand que soi, et dans la supposition de ce concours. Ce que nous pouvons par nos amis, ne le pouvons-nous pas d’une certaine façon par nousmêmes® ? Ainsi, ce que nous pouvons par ce plus intime nous-mêmes qui s'appelle Dieu, nous le pouvons tout court et y pouvons donc prétendre. D’autant mieux qu'on grandit en valeur dans la mesure où l’on se soumet à Dieu‘. |
7. — On a donc dit que c'est à l’égard de Dieu principalement que l'humilité refrène nos audaces intérieures. En un sens cela dit tout; car qui se tient à sa place à l'égard de Dieu ne déborde point par rapport à