Ia JIæ, Q. CLXVII, art
EP
Or, de même que la fatigue proprement physique
(corporalis) se dissipe par le repos du corps : ainsi la
fatigue occasionnée par le travail de l’esprit (/aigatio animalis) se dissipe par le repos de l'esprit, c’est-à-dire par la joie; car c’est la joie qui est le repos de l'âme. Il-convient donc de procurer au sujet fatigué par une trop grande tension ces joies reposantes. Il en est comme d’un arc qui se briserait, si on le bandaïit sans mesure. C’est à cela que sert le jeu, que sert la conversation souriante. Leur unique utilité est de récréer,
en quoi ils se distinguent des actions sérieuses ; mais
cette utilité en est une, et dans l’ensemble de la vie, de telles actions bien réglées valent les autres.
2. — Il faut seulement se tenir, ici comme partout, dans la raison. Se distraire, ce n’est pas se dissiper ni mener la vie comme si elle n’était pas une chose grave. Ce n’est pas davantage se livrer à des actions ou à des paroles honteuses, nuisibles, sous prétexte d'y trouver du plaisir. Ce n’est pas non plus s’agiter avec pétulance, perdre toute gravité, toute harmonie intérieure et extérieure. « De même qu’on ne donne pas aux enfants, dans leurs jeux, toute licence, mais seulement celle qui n’est pas étrangère à l’honnêteté : ainsi, que dans les amusements des hommes la clarté d’un beau caractère ne cesse de luire » (Tullius, De Officiis,
lib, 1).
3. — Enfin, il faut veiller à ce que le jeu, comme toute action humaine, convienne à la personne, aux temps, aux lieux, à toutes les circonstances.
4. — Cette juste mensuration est assurée par une disposition de l'âme qu’Aristote appelle edrparehia, par où il entend une certaine wrbanité, qui implique : au positif, une heureuse façon de tourner les choses en
vue de la j joie commune ; au bbésatiliee un des aspects de la modestie, où retenue, du empêchera d’ excéder !. ?
5. — Parlantde l'excès possible et de ses conséquences, | l’auteur des Proverbes a dit : «Il y a de la douleur dans le rire, et la joie se termine dans le deuil » (XIV,13).Ona dit tout à l'heure d’où peut venir ici le désordre. Il faut observér seulement que les excès de la table en sont la source la plus ordinaire : « Mon peuple s’est assis pour manger et pour boire, et il s’est levé pour se divertir », a dit la Bible (Exod., XXXII, 6).
6. — Ce qu'il faut ajouter aussi, c’est que le trop ou le trop peu ne doivent pas se juger également à l'égard de tous les hommes. Il y a des spécialistes du jeu et du délassement : il le faut bien, pour que les
délassements communs s'organisent. Ce qui est ainsi =.
une détente pour les uns devient une occupation pour les autres. Tels sont les histrions, les acteurs et en général tous ceux qui s’emploient à distraire autrui. Leur métier, à coup sûr, ne manque pas de péril ; mais nest point peccamineux par lui-même. Il serait ridicule de dire que tous les histrions pèchent, ce qui supposerait que ceux-là pèchent aussi qui s’en servent, qui les paient, quiles favorisent d’une façon quelconque. S'ils s’abstiennent de paroles ou d'actes illicites; s'ils ne mêlent point le jeu aux actes de la vie sérieuse et n’induisent point en tentation le public, ils sont en règle.
On ne peut pas dire d’ailleurs que toute la vie de tels hommes soil livrée à l’amusement. Cela n'est vrai d'eux que par rapportaux autres. Ils n’en ont pas moins, s’ils le veulent, leur vie sérieuse, leur vie spirituelle même, où Dieu et leur âme auront leur part.
4. Ibid., art. 2, cum resp. ad Qu et 32: In IV Sent., Dist. XXVI, Q. IV, art. 4, Qa 1 ; In IV Eéhic,, lect. 6.
(IL s’ensuit évidemment qu'on peut les favoriser, pourvu que ce soit avec décence et mesure ; qu’on esl simplement juste en les rétribuant, en les secourant dans leurs besoins. Ce qui est insensé et coupable, c’est de dépenser pour cela'hors de toute proportion avec le prix d’un service accessoire. C’est, à plus forte raison, de se faire complice, par sa présence ou par une coopération quelconque, des jeux et des représentations illicites”.
1. — Non seulement les délassements modérés sont exempts de toute faute; mais leur refus pour soi ou pour autrui, quand l'opportunité s’en présente, n’est pas sans reproche. Une telle raideur est déraisonnable, et tout ce qui s’écarte de la raison est une faute. Ceux qui se rendent à charge aux autres, ne leur montrant
. jamais un visage agréable, ne disant rien de joyeux et
troublant, par leur âpreté, les joies innocentes d'autrui; ceux-là sont justement appelés sauvages, ou rustres (agrestes).
8. — Toutefois, le jeu n'étant utile que comme détente, en vue de favoriser les actions sérieuses, le défaut est ici moins peccamineux que l'excès. L'abus de la nourriture a une excuse; celui du condiment n’en a point. C’est pourquoi le Philosophe a dit que
Jes amitiés en vue du plaisir sont les moins utiles;
car peu de plaisir suffit à la vie, comme peu de sel suffit aux mets’.
Pour la même raison, Andronicus, au lieu de l’urbanité joyeuse qui préside aux délassements raisonnables, nomme l’austérité, qui exclut leurs excès. Mais ces deux dispositions ne se combattent aucunement ; elles se complètent *.