‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 416 sur 440 · Ja Ilæ, Q. XXI, art · texte numérisé non relu

Ja Ilæ, Q. XXI, art

2. On doit appeler hasards, à l'égard de ce problème, tout ce qui viendra troubler, faute d’être en concordance avec lui, le déterminisme engagé par l'action morale. Des volontés délibérées, mais indépendantes ou hostiles, pourront fort bien jouer ce rôle. On sait que le hasard, pour saint Thomas comme pour Cournot, consiste en des ren-

contres de séries non Hiées- Cf. Saint Thomas d'Aquin, t. II, 1, IV, ch. IT.

Il est bien vrai que ce qui ne profite pas à l’agent

moral sous la forme d’un aboutissement personnel peut

profiter à d’autres, peut profiter à l’avenir. On a beaucoup prôné ce résultat collectif des efforts individuels vertueux. Certes! il ne faudrait pas en faire fi. Celui-là ne serait pas vertueux qui refuserait d'orienter son action vers la prospérité du groupe.

Mais il est évident qu'on ne fait ainsi que reculer la difficulté. Car les résultats collectifs ne sont pas plus garantis que les autres. Les hasards les atteignent et les traitent sans respect.

De plus, la moralité étant chose personnelle, doit avoir ses effets personnels. Que ceux-ci se reversent sur |

d'autres, de façon à s’y élargir, donnant ainsi satisfaction à la solidarité qui nous lie, c’est une nécessité morale. Mais une autre nécessité, c’est que l'individu, but dernier de l’action collective, comme il en est le principe, ne soit pas sacrifié. Le désir de bonheur qui est en lui n’est pas seulement relatif à lui; il s’étend à tout ce quine fait qu’un, solidairement, avec lui-même, en y comprenant Dieu; mais il n’est pas non plus exclusif de soi, et si l’ordre est bien étabh, il doit avoir satisfaction sur ce terrain propre.

Qu'un seul homme vertueux succombedéfinitivement au malheur, c’est un mal absolu, quoique partiel, et c'est un mal irrémédiable. Un bonheur de l’humanité entière, présente ou future, ne le corrigerait pas; car l'humanité s'intègre de tous les individus de tous les temps, et elle éprouve le bien ou le mal de tous‘.

L'ordre établi en vue de relier la vertu et le bonheur reste donc convaincu d’insuffisance.

Cette situation est-elle définitive ou transitoire : représente-t-elle une vue totale, ou une vue fragmentaire de la destinée, c’est la question.

4. Cf. Ie ITæe, Q. LXXXVIL art. 8 ; Q. IV de Malo, art. 8, cum resp. ad arg-

AS

ne ; LES SANCTIONS 561 Le philosophe païen ou paganisant la considère comme totale, et il en prend son parti-ou il s’en offense, selon son humeur, Le philosophe chrétien proteste, regarde la destinée de plus haut et plus en large, et conclut que la réalité portant Dieu; que la vie humaine se continuant au delà de l'expérience, il devient possible, comme il est dû, que les actes bons soient une graine de bonheur, et leurs contraires, du contraire.

Précisément, cette comparaison de la graine éclaire le cas.

La graine, mise en réserve dans les greniers, n’engendre pas la plante; mais elle la vaut; elle la contient en droit et en espoir, et plus lard, elle l’engendrera. De même, en philosophie chrétienne, le mérite attribué aux œuvres signifiera quelles sont comme un équivalent de bonheur, un papier monnaie dont la valeur est assurée par des secrets d’organisation dont les banques de la vie n’offrent pas le bénéfice.

C'est sous les auspices du mérite que la vertu arri-

vera à rejoindre le bonheur et comme à coïncider avec lui°.

Or, cela mème est la sanction. Celle-ci sera donc assurée, autant qu'elle a été attendue, escomptée,

ayant fourni la raison des actes.

- Reste à savoir si l’on est fondé à supposer une organisation de ce genre.

Si nous ne le pouvions pas, il serait trop facile de montrer, pour peu qu'on voulût développer ce qu’on disait tout à l’heure des hasards, combien est trompeuse toute idée de sanction adéquate, et combien le mérite est alors une valeur d’assignat.

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