IV. — LE BIEN ET LE MAL DANS L'ACTION EXTÉRIEURE
1. En quel sens l’acte extérieur détermine la moralité du sujet. — 2. En quel sens l'acte extérieur est au contraire déterminé en bien
ou en mal par la moralité du sujet. — 3. Condition différente du bien et du mal à l’égard de l'intention droite. — 4. Ce qu'ajoute l’acte extérieur à l'acte intérieur. — 5. Le point de vue de
Kant. — 6. L'acte moral et ses conséquences.
: L'acte de vouloir ainsi jugé selon son essence morale, selon son rapport au bien ou au mal, c’est le moment de se demander quelle relation existe entre le bien ou le mal du vouloir et le bien ou le mal de l'acte extérieur qui en procède. Lequel des deux est déterminant ou déterminé, premier ou dérivé, etceladans quelle mesure, sous quel rapport, à quelles conditions ? -
= Ces questions sont complexes; leur généralité les rend passablement obscures, même dans le génial exposé qu'en présente notre auteur ’.
4. — On a dit, parlant de l’acte humain en général, que sa valeur morale dépend du rapport qu’entretiennent avec la raison régulatrice de nos actes — 1° son objet ou
fin immédiate ; 2° les circonstances annexes qui contribuent à l'intégrer; 3° la fin ou les fins ultérieures où il peuttendre.
Mais il est clair qu’en portant ce jugement sur un acte, on le considère objectivement, comme une chose ; on déclare cette chose bonne ou mauvaise en soi, en tant qu'objet de vouloir. Et selon qu’on a ainsi jugé, on sera, agissant, bon ou mauvais dans sa volonté, bon ou mauvais moralement, selon l’acte et selon la teneur du jugement porté sur l'acte.
Il appert donc que sous ce rapport, c’est-à-dire en tant que la conduite est objet de raison; en tant que
1. Cf. les commentaires de Cajétan sur la question XXe de la Ie Ile.
: naître par elle déviée ou droite : sous ce pot. Aie ; le primat de la bonté ou de Ha alies appartient à à l’acte extérieur ‘. La volonté sera bonne ou mauvaise selon
jugement de science morale et le jugement de conscience, arbitres d'objets, déterminent la valeur du jugement d'élection, où se trouve inclus le vouloir lui-mêème*.
2. — Seulement, l’ordre ainsi envisagé n’est pas l'or- dre de l’action ; c'est de la spéculation pratique. La pratique proprement dite, consistant dans l'exécution, part de la volonté, son principe, pour venir à l’acte extérieur, son produit, et au lieu de faire juger la volonté par ce qu’elle fait, elle exige que ce qu’elle fait soit jugé par la volonté. C’est ce qu’entend saint Thomas, quand il dit que la vérité de la pratique se juge non selon les objets (secundum rem) maïs selon la rectitude du vouloir (secundum A ue rectum).
On voit qu'une sorte de cercle s nee ici. C'est à que les rapports entre l'intelligence et le vouloir s'y retrouvent, et l’on sait que d’une certaine manière la volonté a le primat de l’action, et d’une certaine manière l'intelligence. [? intelligence est première pour la spécification, c’est-à-dire la détermination de l'acte ; la volonté est première quant à l'exercice. D'un autre côté, la spécification morale suppose un exercice d’intelligence qui est voulu, et l'exercice moral suppose une spécification par ow ou par non qui est intellectuelle. Cette implication de pouvoirs, dans lunité du moi, explique les solutions présentes. Régler la conduite
4. Il faut noter encore une fois soigneusement que par acte extérieur, saint Thomas entend ici tout acte extérieur au vouloir. Une pensée volontaire, un mouvement de sensibilité ou d'imagination sont à ce point de vue des actes extérieurs.
ñ 2. Pour la distinction de ces divers jugements et la synthèse lumière- # action en quoi consiste le libre arbitre, Cf. Saint Thomas d'Aquin, livre VI, ch. 11. ;
qu’elle fait et parce qu’elle fait telle ou telle chose. Le de
5k LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN
appartenant à l'intelligence qui propose au vouloir ses objets, pour juger la conduite il faut faire état tout d’abord de l'intelligence et des objets de l'intelligence. Ce qu’indique la raison, c’est ce qu’il est bon de vouloir. Ce qu’aura déterminé la raison droite, c’est ce qui fera droite, si elle y adhère, la volonté. À ce point de vue, ce n’est donc pas de la volonté que vient aux objets leur qualité de bien ou de mal; au contraire, les objets mêmes, en tant que jugés par la raison, sont cause que la volonté qui les embrasse soit bonne ou mauvaise. Mais comme la volonté éclairée a aussi ses initiatives; comme il lui appartient de se porter vers des fins et d'y incliner des actes ; sous ce rapport, en
tant que facteur d'exercice et maîtresse d’élection, sa
bonté ou sa malice propres peuvent déteindre sur ce. qui procède d’elle. Parce que elle-même s'oriente mal, un acte extérieur bon en lui-même, c'est-à-dire bon par rapport à la raison juge d'objets, sera mauvais en tant que soumis à une fin mauvaise. Parce que elle-même s’oriente bien, un acte extérieur déjà bon en soi, c’est-àdire ex objecto vel circumstantiis, sera bon d’une bonté nouvelle en tant que signe et serviteur d’une fin bonne‘. Et comme l'orientation du vouloir est la question morale par excellence, le jugement absolu, en cette.
matière, devra tourner à son avantage. On devra dire:
« Le bien et le mal moral consistent tout d’abord dans la volonté » ?. ë
1. Il faut se souvenir que parmi les circonstances dont on parle se trouve aussi la fin, mais non pas comme telle ; c’est en tant que qualifiant l’objet, comme accident de l’objet, par suite comme contribuant à intégrer l’objet, que la fin est dite circonstance. Inversement, l’objet lui-même est aussi une fin de l’action, sa fin immédiate ; mais ce n’est pas comme fin qu’il a rapport à la raison régulatrice : il ne devient tel qu'adopté par le vouloir. Il y a là, encore une fois, toute l'implication qu'on à essayé de débrouiller quand on parlait du libre arbitre.
2. BIIE, Q. XX, art. 1, arg. sed contra, corp. et resp. ad 4»; Cf. Q. Il de Malo, art. 3.
LE BIEN Li LE MAL MORAL: RUE 55
den) remarquera que dans cette solution, la conclusion sembleau premier abord diminuée, par rapport aux prémisses. Si la malice de l'intention rend mauvais un acte qui par ailleurs serait bon, et si la bonté de l’intention rend doublement bon l’acte déjà bon par luimême, pourquoi évite-t-on de dire : L’intention droite rend bon l’acte qui par ailleurs serait mauvais ?
Saint Thomas répond avec le pseudo-Denys : Le bien est plus exigeant que le mal. Il faut au bien l'intégrité de ses ‘causes, et le défaut d’une seule crée le mal (bonum ex integra causa; malum ex quocumque defectu). On conçoit donc que la bonté de l'intention, concordant avec la bonté de l’objet volontaire, double la valeur morale de l’acte, sans qu’il s’ensuive cette conséquence que la bonté de l'intention, rencontrant la maliceacceptée de l’objet, la corrige et donne lieu à une action bonne. Je veux, médecin, guérir quelqu'un : si c’est par bienveillance pour le malade en même temps que par justice, mon acte est vertueux doublement. Mais si je veux le tuer avec une potion calmante ou avec une piqûre déci- ‘sive, je ne suis pas autorisé à dire, pour excuser mon homicide : C’est pour son bien. On a déjà dit que la bonté ou la malice de l’objet est première, en ce que l’objet est la fin immédiate du vouloir. Si l’objet est bon, cette bonté acquise laisse place à une bonté ultérieure venant de la fin; mais si c’est la malice qui possède, l'intention ultérieure ne saurait la déplacer; elle s’y noie,
et l’action ne sera pas moins qualifiée mauvaise, bien .
qu’elle subisse de ce fait une diminution de malice‘.
4. — Sachant donc que la bonté ou la malice de l’acte extérieur dérive de la bonté ou de la malice du vouloir, et inversement, sous divers rapports, on doit se demander si la malice ou la bonté de l'un et de l’autre est iden-