CHAPITRE IV
1. Position de la question. — 2. Le point de vue stoïcien et le point de vue péripatéticien. — 3. Les Passions qui sont qualifiées bonnes ou mauvaises par elles-mêmes.
4. — Les actes intérieurs ou extérieurs jusqu’ici considérés dans leur rapport avec la moralité sont ceux qui conviennent à l’homme en tant qu'homme ; actes d'intelligence et de vouloir; actes où se reflètent, au dehors, l'intelligence et le vouloir.
Il est d’autres actes qui appartiennent en commun à l’homme et aux animaux, à savoir les passions et leurs effets.
Ces actes, pris en soi, ne peuvent évidemment revêtir aucune moralité, vu qu’ils sont étrangers à la raison et que la raison est règle morale. Mais l'unité de l'être humain fait que ces actes, purement animaux en soi, sont soumis à la raison d’une certaine manière : comme sous un principat politique, disait Aristote.
Si donc on a vu la moralité s'étendre aux actes extérieurs en tant que l'intelligence et le vouloir s’y incarnent, à plus forte raison s’étend-elle à ce qui est plus proche de la raison : les passions, selon que leurs mouvements peuvent être plus ou moins volontaires. Or ils peuvent l’être de diverses façons, soit que la volonté les commande ; soit qu’elle ne s’emploie pas à les vaincre
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quandelle peut et doit le faire ; soit enfin, si elle ne peut les modifier en eux-mêmes, qu’elle engage ou dégage à leur égard sa responsabilité,
2. — Les stoïciens ont prétendu que toute passion est mauvaise, contrairement aux péripatéticiens, dont la doctrine sur ce point est autrement sûre. Toutefois, si la différence est grande entre eux dans les mots, les notions se rapprochent, si même elles ne se confondent.
Ce qui obscurcit le débat, c’est que les stoïciens ne distinguent pas suffisamment entre l'intelligence et le sens ; ni par conséquent entre l’appétit intellectuel, ou volonté, et l’appétit sensitif.
Les mouvements passionnels et les mouvements de la volonté, dont la différence est pour nous si grande, se mêlaient à leurs yeux, ou pour mieux dire ils en plaçaient ailleurs la distinction. Étaient volontaires, tous les mouvements que gouvernait la raison ; étaient passionnels ceux qui échappaient au contrôle. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu'ils aient appelé les passions des maladies de l’dme, comme le dit à leur suite Cicéron, et qu’ils les aient jugées mauvaises.
Mais là n’est pas la vérité. On appelle ici passions, à la suite des péripatéticiens, les mouvements de l’appétit sensitif, et on les dit bons quand ils sont bien réglés, c'est-à-dire conformes à la raison ; on les dit mauvais dans le cas contraire, et c’est alors, mais alors seulement, qu’ils sont des maladies de l’âme ?
Il est bien vrai que les passions, par le fait seul qu’elles agitent la sensibilité, peuvent passer, physiologiquement, pour quelque chose d’anormal. Mais d’abord, raisonner ainsi c’est prendre une norme trop étroite. La sensibilité n’est pas une mécanique rigide ;
4. E Ile, Q. XXIV, art. 1; Q. X de Malo, art. 4, ad Av. Cf. Q. VI, art. 3.
2. Ie Ile, Q. XXIV, art. 2; Q. LIX, art. 2; Q. XII de Malo, art. 1.
il lui … bon d excéder parfois, même au point de vue de son propre bien. Et puis, là n’est pas la question pour le moraliste. Si l'excès dont on parle est commandé par la raison ou approuvé par elle, cela n’est plus, ienenr un excès ; c'est une obéissance à l'unique norme
Au DE les stoïciens et leurs semblables ont oublie
la nature de l’homme. De ce que la raison pure est plus
parfaite en soi que la sensibilité, il ont conclu à faire fi de cette dernière. Mais autre est la perfection en soi, autre la perfection de tel être. Or, la nature de l’homme est telle que son bien est tout d’abord, sans doute, dans la raison; mais aussi dans tout le reste de ce qui l’intègre. On ne
va pas le perfectionner en le mutilant. Plus la raison,
en lui, sera parfaite, plus elle sortira de soi et plus elle étendra son empire. Loin donc que la passion bien réglée diminue le bien humain rationnel, elle l’augmente et l’épanouit, comme l’augmente, au dehors, une activité bien réglée ?. :
Ce qui peut faire illusion, c’est ce fait d'expérience que la passion obscurcit le jugement, le rend partial, et par conséquent ne peut que fausser l’esti-
mation de la prudence, dont toute vertu est tributaire.
« Ceux qui délibèrent en matière délicate, a dit Salluste (/n Catilinario, princip. Orat. Cæsar.), doivent être vides de haine, de colère, d'amitié ou de miséricorde.»
Mais on oùblie que la délibération n'est pas tout, et que la passion peut entretenir avec le jugement deux.
relations fort diverses. Elle peut le précéder de façon à peser sur lui, et alors, en effet, elle le fausse, et ne peut donc que diminuer le bien moral, si tant est qu’elle ne le supprime pas tout à fait. Celui qui se décide sous le