‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 53 sur 440 · B Ile, Q. XXIV, art · texte numérisé non relu

B Ile, Q. XXIV, art

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Th LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN Toutes les passions sontrelatives au bien de l’homme ou à son mal : car cela seul peut mouvoir une puissance appétitive qui se présente à elle comme favorable ou contraire. Celles-là donc, entre les passions, seront capitales qui auront rapport, de soi et immédiatement, au bien ou au mal de l’homme; celles-là seront secondaires qui ne s’y rapporteront qu’accidentellement ou indirectement en se greffant sur d’autres. Or, notre activité s'établit sur un double plan. Il y a l’ordre de tendance (ordo intentionis) et l’ordre de consécution (ordo exsecutionis vel consecutionis), et ces deux ordres sont emboîtés de telle façon qué ce quiest premier pour nos tendances est dernier en consécution. On désire, pour commencer, ce qui sera conquis à la fin; on obtient, au bout de l'effort, ce qu’on s'était d’abord proposé. Il suit de là que les passions primitives, celles qui n’en présupposeront aucune autre, que les autres au contraire présupposeront, seront celles qui auront rapport au bien une fois conquis, au mal actuellement survent, puisque passion dit appétit, tendance, disposition affeclive, et que l’on est affecté primitivement par ce qui arrive ultimement, en bien ou en mal.

Or, telles sont la joie et la tristesse. Ces deux passions naissent de ce qui nous arrive d’heureux ou de triste. Ce sont donc elles qui gouvernent, dès le début, tout le mouvement de l’appétit. Car si l’on aime quelque chose ; si on le désire, ne l’ayant pas ; si on l’espère, le considérant comme possible, c’est parce qu’on le trouve d’abord délectable. Si l’on hait quelque chose ; si on le fuit ; si l'on espère ou désespère d’y échapper; si on le craint ou l'attaque, si on le venge, c’est qu’on l’a d’abord considéré comme pénible. C’est donc en tant que capable de joie ou de tristesse que l’homme est un être d'amour ou de haine, de désir ou de fuite, d’espoir ou de désespoir, de crainte ou d’audace, de colère, etc. La joie et la tristesse sont donc bien les principales affections de

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Dans ces conditions, étudier la moralité de ces deux passions maîtresses, c'est illustrer suffisamment ce qu’on a dit de la moralité de la passion prise en général ; de même que préciser sommairement leur psychologie, ce sera donner une idée du procédé thomiste à l’égard des

autres. On vient d’ailleurs de rappeler que l'analyse des

vertus donnera mainte occasion de noter et de juger les mouvements où elles doivent établir l’ordre.

2. — Le plaisir est une certaine activité de l’âme. Non qu’il consiste en un devenir, ainsi que l’a cru Platon * ; mais parce qu'il estune réaction de l’appétit signalant la présence d’un certain bien; présence perçue, sans quoi il n’y aurait pas contact entre l’objet et l’appétit qui en doit jouir ; présence heureuse, en ce qu’elle tend à achever l'être, à le pousser vers sa perfection, lui étant connaturelle.

Plusieurs notions sont ici réunies, qu’il convient de distinguer en quelques paroles.

3. — La première et la plus importante est celle qui consiste à considérer le plaisir comme résultant d’un achèvement, et à le fairerentrer ainsi dans un ensemble ontologique où sa signification s’éclaire.

Tout être tend à son bien, c’est-à-dire à son \ dévelop-

pement selon son espèce. Quand ce développement est,

acquis, quel qu’il soit, dans la mesure où il est acquis, l'être s'y repose, ytrouvant son état normal, son équilibre. Chez les animaux, raisonnables ou non, cet équilibre ou acquis de perfection se traduit par ce qu'on

4. Q. XXVI de Veril., art. 5; Le II®, Q. XXV, art. 2, 3 et 4.

9. Philèbe XXXII, XXXIIT. Aristote le réfute dans l'Ethique à Nicom. L.-X, ch. x; Comm. S. Th,, lect. 12.

appelle plaisir, bien-être, jouissance ou délectation.

Mais il faut pour cela qu'ils en aient le sentiment, et ce sentiment d'un acquis normal est intermédiaire entre

l'acquis lui-même, envisagé comme perfection, et le plaisir qui en résulte.

4. — De plus, il faut observer que tout développement du vivant se fait par un apport venant de son milieu naturel. La vie est essentiellement nutrition; toutes nos formes d'activité ne sont qu’une nutrition transformée ; : notre venue à l’être n’est autre chose elle-même

que la ou d’un germe, qui, lui aussi, était un pro-

duit de nutrition. Or qui dit nutrition dit assimilation, donc emprunt; mais emprunt non quelconque : emprunt de ce quiest connaturel à l’emprunteur, de telle sorte qu’il puisse se l’incorporer pour le vivre.

On tirera de là tout à l'heure plus d’une conséquence.

5. — Il faut encore noter que le bien connaturel dont l’incorporation fait le développement heureux du sujet a besoin d’être au contact, et que la connaissance (ou sentiment) dont on a dit qu’elle est une condition du plaisir, doit avoir pour objet ce contact autant que le bien connaturel lui-même.

Seulement, le mot contact ne doit pas faire bn il est pris ici dans un sens général qui prête à des ut cations diverses. Une nourriture est au contact quand on la mange, ou, mieux, quand on l’assimile ; un paysage est au contact quand il est sous vos yeux, à la bonne distance ; une fortune le sera dès qu’on en sera possesseur, fût-elle en Amérique. Il y a là des modes disparates, et aussi des degrés qui auront une grande influence sur les modalités du plaisir.

6. — Enfin, le développement obtenu par le contact d'un milieu favorable et de ses biens doit être envisagé précisément comme obtenu, non comme en voie d’acquisition ou en devenir. Le plaisir n’est pas un devenir;

LA Hire DES PASSIONS ; 17

c'est une entéléchie, comme la vision ou Ch intellection, qui sont complètes en soi dès qu’elles sont, et ne s'étendent point dans le temps, incomplètes d’abord, parfaites ensuite, à la façon d’une recherche,

Que si les biens qui causent le plaisir sont soumis au changement, le plaisir changera aussi: mais on ne dira pas pour cela que le plaisir se meuve, ni qu'il soit un mouvement : il variera en tant que terme d’altérations successives, lui-même étant toujours tout en soi à chacun des instants où on le considère, bien que toujours autre, comme les instants successifs du temps.

Cela est important à considérer ; car s’il arrive que l’homme conquière un bien intransmutable, auquel luimême soit immuablement fixé, le plaisir qui lui en reviendra sera de toute façon immuable aussi; ce sera une béatitude hors du temps. Tel est le cas de la Vision éternelle‘.

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