Aristote. Des parties des animaux, 1. I, ch. v
| 80 LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN suit que les délectations sensibles ne sont pas toutes en soi (non sunt totæ simul); elles s'étendent dans la durée; une partie en périt pendant que l’autre est attendue, avant que letout s’achève. Cela est bien évident quand il s’agit des plaisirs de la nutrition, et il en - est de même des autres. L'acte des sens est celui d’un homme qui marche sur des ruines : une pierre : lui échappe, il saute sur une autre, qui fuit aussi, en cédant à une troisième. C’est ce qu’on signifie en disant qu'ilest acte imparfait (actus imperfectus) et acte de l’imparfait (actus imperfecti). Or l'opération délectable l’est d'autant plus qu’elle procède d’un opérant parfait, qu’elle est elle-même acte parfait ; sans cela elle est guettée par les lassitudes. Au contraire, les objets intelligibles sont liés à nous en dehors du temps, d’où il suit que les plaisirs qu’ils nous apportent sont étrangers au mouvement et se possèdent tout à la fois, dans l’indivisible. Plus fermes enfin sont ces plaisirs; car pour la même raison qu'ils sont changeants, les plaisirs du corps sont corruptibles. Promptement ils passent, alors que les biens spirituels nous demeurent.
3. — Toutefois, ce n’est là qu’un ordre en soi. Par rapport à nous, dont l’intellectualité est si imparfaite, dont l'âme pensante est liée au corps, les délectations corporelles sont plus véhémentes, ou si l’on veut plus facilement et par conséquent mieux goûtées (perceptibiliores). Et en voici les causes.
D'abord, les objets corporels, qui nous sont proportionnés, et qui sont pour nous le chemin des autres objets, sont mieux connus de nous, quoique moins connaissables en eux-mêmes. Leur impression peut donc être plus vive. De là vient que plus d’hommes goûtent les plaisirs des sens, jusqu’à ignorer ou à mépriser les autres.
Ensuite, les plaisirs sensibles ont pour siège l’appétit
inférieur, dont les actions sont fonctions de l’âme, sans aucun doute ; mais avec permixtion du corps, de telle sorte que toute jouissance ou toute souffrance implique transmutation organique. Or, ce qui touche aux organes corporels nous est plus perceptible, ainsi qu’il a été dit. Les jouissances sensibles seront donc mieux ressenties, et à cause de cela paraîtront plus vives. A l’ordinaire, en effet, les jouissances comme les souffrances de l’âme n'ébranlent l’être physique que faiblement, parce que c’est indirectement, à moins qu’elles ne soient tout à fait véhémentes.
Troisièmement, les plaisirs corporels, nous étant plus accessibles, nous deviennent aussi plus habituels ; nous en sommes obsédés. Or, comme une langue infectée ne goûte plus les saveurs légères : ainsi notre sens intérieur, souillé de plaisirs bas, ne peut plus goûter les pures voluptés spirituelles. Seuls les hommes vertueux, qui se dégagent de la vie des sens, y atteignent et en jouissent. Mais ce sont eux qui tiennent la vérité. Aussi Aristote a-t-il dit : Ces plaisirs-là sont vraiment les meilleurs qui paraissent tels à la vertu‘.
Enfin, comme l'a remarqué Augustin ”, une joie ou un plaisir gagne en véhémence tout ce qui à été donné auparavant à la douleur et à la peine. Or, notre constitution physique nous expose à de perpétuelles contraintes ; notre être est un champ clos où tout le conflit des forces naturelles se reproduit en petit. Microcosme pour la beauté, nous le sommes aussi pour la douleur. Le corps ne naît, ne croît et ne fonctionne qu’en souffrant ou en se sentant menacé de souffrir. Cela n’a pas lieu dans les choses spirituelles. Il est donc naturel que les plaisirs corporels paraissent meilleurs, en tant que, remèdes plus nécessaires et plus immédiatement adaptés
4, Aristote, Ethic, L. V, chap. vin.