Ia Pars, Q. V, art
ses propres plaisirs, etque le plaisir est pour la fonction un élément de perfection dont il convient de marquer le rôle.
En effet, la perfection d’une opération tient à celle du sujet, de l’objet et de leur synthèse. Plus le sujet est parfait, plus l’objet élevé, plus leur synthèse étroite, plus la fonction naturelle a de valeur. Or, ces mêmes conditions font aussi que la fonction est plus délectable. Une sensibilité ou une intelligence vigoureuses, s’appliquant bien à des objets riches pour elles en valeur de vie, en éprouvent le meilleur plaisir, et tant que dure ou croît cette bonne disposition du sujet, de l’objet et de leur jonction, tant dure ou croît la jouissance.
Si donc toute opération dont les conditions sont parfaites est délectable, et si la plus parfaite est la plus délectable, n'est-ce pas que l’opération est délectable précisément en tant qu’elle est parfaite ? La délectation est donc elle-même perfection de l’opération ; car rien ne résulte du parfait en tant que parfait sans être soimême élément du parfait, tout au moins à titre extrinsèque.
Précisément, il faut bien noter en quel sens le plaisir est ainsi un élément de perfection pour l'opération vitale. Ce n'est pas comme un constituant interne (ut habitus): la perfection de l'opération prise en soi en abstrait; on la peut définir sans que la délectation vienne en cause. — Ce n’est pas comme agent : l'agent premier de l'opération, c’est l’objet ; l'agent second, c’est le sens ou l'intelligence, en tant que moteur mû. Indirectement cependant, le plaisir agit en faveur des fonctions, en ce que l'agent, lorsqu'il trouve du plaisir à l’action, y insiste davantage. — Ce n’est pas non plus comme fin que le plaisir perfectionne l'opération, si l’on entend par fin ce pour quoi une chose est faite. L’opération vitale n’est pas faite pour le plaisir, mais inversement, ainsi qu’on le verra.
Ce qui est vrai, c’est que le plaisir est à l'opération une sorte de fin surajoutée, comme son achèveméent extrinsèque, son retentissement dans la sensibilité du sujet, son reflet psychologique, et par là son accident propre (proprium accidens) à l'égard de l’être dont la sensibilité est la marque. Il est à l’activité elle-même et à sa perfection interné « ce qu'est à la jeunesse son éclat » : il suit à la bonne disposition de ses causes.
On comprend par là que tous souhaitent le plaisir, de quelque façon qu'ils le comprennent. Peut-on ne pas désirer vivre ? Or, la vie est essentiellement opération, et nous disons que celle-ci trouve son achèvement dans la jouissance.
Souhaite-t-on d'ailleurs le plaisir pour la vie ou la vie pour le plaisir, c’est une question qui pourrait paraître obscure, l’un n’allant point sans l’autre. Maïs à y bien regarder, on doit juger que la délectation n’est pas première. Elle est le repos de l’appétit dans le délectable : donc elle le présuppose. On ne se repose dans un bien que parce qu’on l’a reconnu adapté à son cas. La convenance de l’objet vécu, sa bonté propre est donc, ici, la première chose ; le bien de la délectation en résulte et en dépend.
D'ailleurs, ne voyons-nous pas que la nature utilise les délectations en vue de procurer les opérations ? Cela n'est-il pas évident, vu la facon dont elle dose les premières sélan l'importance des secondes ? Les fonctions individuelles ont des plaisirs gradués en intensité, selon leur prix pour la conservation et le développement de la vie; les fonctions spécifiques en ont de plus vifs encore. L'instinctanimal, quiignore cette finalité, ne peut pas s’y adapter ; il ne peut que tomber dans cet heureux piège qui, par l’appât des délectations, le fait travailler pour
; 4. In X Ethic., lect. 6; Ia Ilæ, Q. IV, art. 2 cum resp. ad arg.; Q. II art 6, cum resp. ; Q. XXXIIL, art. 4 ; Contra Gentes, C. XXNI ; In If, Sené. Dist. XXXVIIL, art. 2, ad 6v.
doi aussi les différentes. et elle en peut graduer les leurs. Ce discernement établi, la rectitude consiste, pour elle, à ne pas renverser les termes; à rechercher le bien dans la mesure où il est bien, c'est- à-dire à
vouloir premièrement l’honnéte, qui est bien par soi et qui vaut par soi; deuxièmement le délectable, qui s'y
ÿ attache et qui . bien sous sa dépendance”.
2. — Poussant plus loin, on devra dire que si le plaisir est ainsi perfection des fonctions, la spécification des plaisirs ne pourra se prendre que de celle des fonctions. La perfection de chaque chose ne doit-elle pas 2 répondre à ce qu’elle est, et les perfections de choses diverses ne doivent-elles pas être diverses ? Autre est la perfection d’un arbre, autre celle d’un animal, et dans les choses artificielles, autre celle d’une maison, autre celle d’un vase, d’un tableau ou d’un portrait. Or, les fonctions de la vie sont de différentes espèces. La sensa- tion diffère de l’intellection ; la vue diffère de l’ouïe, de l’odorat ou du tact : les plaisirs y afférents seront donc aussi différents d'espèce.
Onle pensera d'autant mieux si l’on considère que le … plaisir qu’on prend à une fonction favorise en nous cette £ fonction, ainsi qu’on le notait tout à l'heure, et que des goûts divers favorisent des fonctions diverses. Celui - qui aime la musique juge mieux de la musique, et ainsi du reste. Or, chaque chose est favorisée par ce qui lui est propre, par ce qui s’y adapte et lui ressemble. C’est donc que les divers plaisirs sont propres aux __ diverses fonctions, chacun à chacune, et y adaptent leurs
éspèces.
Une contre-épreuve de la même MRMbaUUE a été déjà fournie quand on parlait des effets du plaisir, c’est que
4. 18 Ie, 9. IL, art. 6, ad dv ; 9. IV, art. 2, cum resp. praccipue ad 2».
si tels plaisirs favorisent telles fonctions, des plaisirs différents les empêchent. Le plaisir d'apprendre favorise la science; mais le plaisir de nranger y fait obstacle. Celui qui écoute agréablement un joueur de flûte apprécie le détail de son Jeu ; mais il devient étranger au reste. Et cela se produit d'autant plus que la délectation est plus véhémente. Une délectation étrangère produit à l’égard d'une certaine opération des effets comparables à la peine : elle tend à la corrompre. C’est donc que le plaisir, lui aussi, a des espèces, et que ces espèces correspondent à celles des fonctions qui y doivent trouver leur terme *.
3. — Cette doctrine aristotélicienne a été bien injustement contestée par Kant. Ce que le philosophe allemand lui oppose ne l’atteint aucunement. Le sens vital, source commune des jouissances les plus diverses, d’après Kant, n'empêche pas celles-ci de constituer des espèces proprement dites. Comme le pouvoir d’agir, pris en sa généralité, permet et appelle la spécificité de nos pouvoirs actifs, ainsi la capacité de sentir.
Quant à la preuve qui consiste à dire: Le plaisir est homogène, puisque nous comparons ses formes diverses, préférant l’une à l’autre, et qu’elles ont donc une commune mesure : cela se retourne contre Kant. Ne dit-il pas qu’il faut préférer le devoir au plaisir? Sont-ils donc homogènes ? Rien n'empêche que ce qui n'est pas homogène sous un certain rapport soit homogène sous un autre. Les moutons et les bœufs sont homogènes comme animaux. Ainsi les divers plaisirs sont homogènes comme biens. Il est vrai que Kant leur refuse cette qualité ; mais c’est qu’il a confondu le bien ontologique et le bien moral, ou pour mieux dire qu'il a méconnu le premier, barrant d’un trait l’ontologie au nom de sa critique de Ja raison pure.