In X Ethic., lect. 6, et loc. sup. cit
4. — La doctrine de la spécificité des plaisirs est donc sauve, et ses conséquences morales sont immédiates.
En effet, si les plaisirs prennent des opérations et de leurs objets leur nature spécifique, ils en devront prendre aussi, en passant par la volonté, leur essence morale. Le bien et le mal sont des espèces de l’action en tant: que volontaire. Si donc les plaisirs diffèrent psychologiquement selon les actions, ils diffèreront moralement selon le caractère bon ou mauvais de ces actions. Quand une action sera bonne, le plaisir qu’on y trouve sera bon aussi; dans le cas contraire, ce sera le contraire. Quand un objet sera bon, s’y complaire sera bon aussi; quand il sera mauvais, ce sera une faute.
L'objet bon moralement, c’est celui qui convient selon la raison, toutes circonstances jugées ; l’objet mauvais, cest celui que la raison désapprouve, de même que dans les choses physiques on dit que cela est naturel qui convient à la nature de chaque être, et que cela n’est pas naturel qui s’y oppose. Comme donc, au physique, on trouve naturel le repos d’un être dans un lieu ou dans une disposition convenable, et non naturel son repos dans des conditions hostiles : ainsi, au moral, on appellera bon le plaisir qui sera un repos de l’appétit dans un objet que la raison approuve ; mauvais le plaisir contraire.
Envisageant l’action elle-même, au lieu de son objet, on arrive à une conclusion identique. S'il y a des actions bonnes et des actions mauvaises, pour la raison susdite, et s’il est admis de tous que désirer les actions bonnes est un bien et désirer les actions mauvaises, un mal, a fortiori sera-t-il vrai que se complaire dans l’action bonne est moralement bon, et se comphaire dans l’action mauvaise est mauvais. En effet, la complaisance ou délectation est plus proche de l’action que ne l’est le désir. Elle en est plus proche selon le temps, puisque le désir la précède et que la délectation l’accom-
pagne au point d’avoir paru à certains s’y confondre. Elie en est plus proche aussi selon sa nature; car le désir est un acte imparfait, l’acte de celui qui manque, et que le plaisir suppose la possession, tout au moins relative‘.
5. — Par là se trouve condamnée une double erreur : celle des hédonistes, ou partisans de la morale du plaisir, et celle des rigoristes, L lesquels tout plaisir est un mai.
6. — Les hédonistes, constatant que la jouissance est un bien en soi; que tout le monde, en fait, s’y porte; qu’elle se justifie par elle-même, sans qu’on ait besoin de lui trouver un but ultérieur, et qu’enfin, quelque bien qu’on lui compare, elle a de quoi le rendre meilleur et plus désirable — en concluent que c’est elle le souverain désirable ; que tout le reste vaut par elle, et qu'elle est donc la norme morale.
1. — Dans l'antiquité classique, Eudoxe est le premier qui ait soutenu cette théorie. On l’en croyait d'autant mieux, dit Aristote, que sa vie était des plus graves ; qu'il ne semblait donc point chercher à justifier son cas. Épicure et ses disciples ont parlé de même, et après eux beaucoup d’autres.
8. — Mais c'est là renverser l’ordre des fins et des valeurs d’être. Ce qui vaut et qui appelle tout d’abord la poursuite, c’est ce que notre raison apprécie comme un bien humain, et le plaisir n’est cela qu’en second, puisqu'on ne se plaît raisonnablement que dans ce qui a été reconnu préalablement digne de nous, indépendamment du plaisir.
L’hédoniste est un homme qui ést content d’être bien aise, au lieu d'être content de se sentir quelqu'un ou quelque chose, d’avoir fait un travail, réalisé un bien.
4, Ia Ile, Q. XXXIV, art. 4, in fine.
SERTILLANGES.
on toute sa vie un esprit d'entente: pour jouir. de … plaisirs de l'enfant ? On dit pourtant que l'enfance est le plus heureux temps de la vie. Et qui voudrait jouir sans fin en vivant dans le crime, dût-il n’en craindre aucun retour ? N'y a-t-il pas aussi des valeurs que nous
estimons indépendamment de toute jouissance, comme
voir, comprendre, nous souvenir, avoir des ressources … intérieures ? Toutes ces choses, en fait, nous procurent
du plaisir; mais il est constant qu’on les souhaiterait, n'en procurassent-elles point”. de.
40. — D'ailleurs, n'est-il pas clair que l’hédonisme enlève à notre activité tout objet ? Jouir, ce n’est pas pro- prement un objet; c’est le repos dans un objet dont la valeur fait la valeur du repos même, qui enreçoittous ses caractères. Prendre ainsi comme objet premier le repos etlaj joie de l'appétit, en y subordonnant l’objet qui les procure, c’est abuser de ses facultés et en fausser le jeu naturel. Une faculté ne saurait avoir pour objet premier son acte propre. L’œil n’a pas pour objet premier le voir, mais la couleur ; car tout acte de voir est l'acte de voir quelque chose, et ce quelque chose sollicite [a puissance antérieurement au voir lui-même. L'objet
premier, c’est ce qui définit la puissance; or, comment .. veut-on qu’une puissance soit définie par son propre acte, cet acte n’ayant de caractéristique et d'espèce que
par l’objet ?
L'objet propre de toute puissance appétitive, c’est donc tout d’abord un bien extérieur à elle. Son propre repos dans ce bien, le plaisir, ne peut être bon, à ses yeux, comme il l’est en effet, que de la bonté de ce premier objet, dont la jouissance est en quelquesortele goût”.
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