On a dit souvent que l’homme fuit la douleur
et la tristesse plus encore qu’il ne recherche le plaisir,
et que là est la sagesse. Telle fut l'opinion d’Epicure. Etcela, sans doute, est vrai en beaucoup de cas. L’erreur est dans une généralisation trop hâtive.
En effet, la douleur comme le plaisir sont fondés sur l'amour ; mais le plaisir suppose la présence de ce qu’on aime, la douleur son absence ou la présence de son
contraire. Or, comme l’a dit Augustin, « l'amour se sent davantage quand l’indigence le trahit »?. Il arrivera
donc qu’une douleur, unetristesse menaçante provoque en nous un mouvement de fuite proportionné au sentiment qu’elles nous donnent des vrais biens, en tant qu’elle leur est contraire. Si ce sentiment est fort, il dominera celui du plaisir, qui n’a pas su exciter autant l'appétit naturel du bonheur.
Cest bien ce qui paraît arriver aux pessimistes. Ils fuient la vie et la condamnent de toute la force d’un sentiment du bonheur que le réel a déçu en le provoquant. Ils déclarent négliger la joie et se contenter de
fuir la tristesse, parce que, à leurs yeux, la joie est de
4. ER II, Q. XXXV, art. 5 ; Compend. Theol., ch. ccxv: In III Sent. Dist. XV, Q, IT, art. 3, Qa 2, ad 3, et saepe alibi.