‹ La philosophie morale de saint Thomas d'AquinChapitre 78 sur 440 · De Trinilate, L. X, cire. fin · texte numérisé non relu

De Trinilate, L. X, cire. fin

= souffrance la leur rend plus haïssable que la j Joie n'est désirable, bien que ce soit toujours la joie qui gouverne

é retournée, Le biais par lequ ils prennent la

leur jugement, sous les auspices de son contraire. Cela peut se produire même à égalité d'objets; à plus forte raison à propos d'objets disproportionnés en valeur.

Un supplice d'un côté, un bon repas de l’autre nous

feront avouer facilement que certains objets de crainte sont plus à fuir que ne sont à souhaiter certains objets de jouissance. Ë

Enfin, certaines douleurs et certaines tristesses és peuvent atteindre notre faculté de jouissance et la paralyser à l'égard de tous ses objets. Celies-là seront évidemment plus à redouter que n’est à rechercher une jouissance quelconque.

Mais tout cela est accidentel et ne peut fonder. un jugement en ligne directe. Absolument parlant, nous aimons à jouir plus que nous ne craignons de souffrir, et ce sentiment est juste. ;

En effet, la jouissance a pour cause en nous la présence d’un bien convenable. La souffrance a pour cause la présence d’un mal contraire. Or le bien est en nous plus fort que le mal. Ne sävons-nous pas que tout mal est relatif; que le bien comporte un absolu, c'est-à-dire une convenance sans dissonance ? Un plaisir peut donc être parfait, intégral, et combler pleinement l'appétit qui le recherche. Une douleur n’est jamais que chose partielle. La nature des choses veut donc que nousdésirions instinctivement le plaisir plus que nous ne redoutons la peine. ;

De plus, l'appétit de jouir est fondamental ; il ce premier : il doit donc être plus fort, comme toujours le fondement par rapport à ce qu’il porte. Quelque chose peut-il être à fuir si ce n'est comme privation d’un

* bien? Le mal n’est pas une réalité positive : c'est un

manque. Si nous craignons, c’est donc que nous aimons. Si nous redoutons la peine, c’est que nous souhaitons le repos dans la jouissance. Or, ce qui est par autrui est moindre que ce qui est par soi.

Ne dirait-on pas que la nature nous confirme ce fait, quand elle jette le corps lourd vers le centre avec une vitesse croissante, comme si le point d'arrivée, figure . du convenable, était recherché plus vivement que n’est fui le point de départ, image de ce que repousse l'appétit de l’homme?!

8. — La souffrance intérieure et la souffrance extérieure ou corporelle ne sont pas également cuisantes. « La tristesse du cœur est égale à toute plaie, a dit l’Ecclésiaste (Ch. xxv), comme l’iniquité de la femme est égale à toute malice. »

L'une et l’autre souffrance est un mouvement de notre puissance appétitive ; mais elles diffèrent doublement : selon leur cause et selon la faculté qui en prend conscience. La cause de la douleur extérieure est un mal présent relatif au corps; la cause de la douleur intérieure est un mal présent relatif à l'appétit. La douleur extérieure est consécutive à une appréhension des sens, et spécialement du toucher; la douleur intérieure suit à un fait de connaissance interne, imaginative ou rationnelle.

Si donc on compare les causes, on trouve que la douleur intérieure se rapporte à l’appétit par elle-même ; la douleur extérieure seulement par l'intermédiaire du corps. Cela est douloureux dans le premier sens — on dira plutôt ériste — qui répugne directement à la faculté de désir. Cela est douloureux dans le second sens qui AR Ie, Q. XXXV, art. 6; In III Sené., Dist. XXVII, Q. I, art. 3, ad 3». L'interprétation quasi morale donnée par saint Thomas du fait de l'accélération se rapporte à la conception aristotélicienne du lieu naturel. La chute ou l'ascension des corps étaient la recherche d'un

lieu convenable à chaque essence corporelle, favorable à sa conseration et à l'épanouissement de ses propriétés.

lement que celle du toucher. Le mal qu’elles nous pré-

la souffrance intérieure est d’un ordre plus élevé en son

qui est objet des sens peut devenir objet d’ imagination 49

ct jours pren

côté, Ja douleur ErEure prédomine. * DUR NES

Si l’on regarde al appréhension, ilen est de même : RE à

car l’appréhension de la raison et celle de l'imagination à sont de nature plus élevée que celle des sens et spécia-

sentent, fût-il égal, est donc vécu plus intensément et. a valeur d’un plus grand mal.

D'où il apparaît que, en soi et absolument parlant,

genre, est plus douleur que la souffrance corporelle. Aussi s’expose-t-on fort souvent à celle-ci, pour éviter l’autre. Et parce que les douleurs du corps ne sont point contraires aux appétitions de l’âme, elles pourront devenir d’une certaine manière délectables, devenir à joyeuses d’une intime joie.

Toutefois, il arrive que ces deux genres de online s’additionnent. Alors, il y a croissance d'angoisse. Car la souffrance intérieure n’est pas seulement plus grande, | elle est aussi plus universelle. Tout ce qui répugne au y corps peut aussi répugner au désir intérieur, et tout ce ‘468

et deraison. Mais l'inverse n’est pas vrai. C'est pourquoi Æ l'Ecclésiaste nous dit : La tristesse du cœur est égale à toute plaie, en tant qu’elle les renferme toutes *. FE

9. — On peut se demander, bien que cela semble résolu déjà, si la douleur naît surtout de l'absence des biens ou de la présence des maux. —

Cette question n’aurait pas lieu de se poser s’il en était de nos appréhensions comme des choses. Tout mal étant l'absence d’un bien, on dirait équivalemment que la douleur est occasionnée par l’un ou par l’autre.

4. la Ile, Q. XXXV, art. 7, cum resp. ad 2»; Q. XXXVII, art. 1, ad 3».

142 LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN “Mais il n’en est pas ainsi. Dans notre appréhension, la privation revêt une positivité ; nous la traitons comme un être ; aussi est-elle appelée é/re de raison. Il s’en suivra que le mal, en soi privation pure, deviendra en nous un contraire. Ce ne sera donc pas la même chose, pour nos puissances appélitives, d’avoir affaire au mal présent ou au bien absent.

Or, regardant aux mouvements naturels, qui nous figurent les mouvements de l’âme, nous voyons que la gravitation, par exemple, est cause à la fois de l’éloignement du corps lourd par rapport au lieu qu’il quitte, et de son rapprochement par rapport au centre ; mais ce n’est pas ex æquo. Elle porte au centre d’abord ; l'éloignement suit.-Et comme le centre est le lieu convenable au corps lourd, on voit que l’approximation est relative au convenable ; l'éloignement à son contraire.

De même, la douleur, la tristesse, qui représentent pour l'appétit un mouvement de fuite, sont directement relatives au mal, comme la joie et la délectation au bien. Mais la cause des unes et des autres, qui est l'amour, est d’abord relative au bien,

B. — LEs CAUSES DE LA DOULEUR ET DE LA TRISTESSE.

1. L'amour et la haine. — 2. Le désir. — 3. L’appétit d'unité. — 4. L’infériorité vitale. — 5. Abolition de la douleur par excès.

1. — Le mot cause, ainsi introduit, pourrait prêter à équivoque. On peut le prendre ici en deux sens. La cause d’un mouvement de l’âme c’est d’abord son objet, ce qui attire ou repousse à titre de fin, et c’est ainsi qu'il a été dit : La cause de la douleur, c’est le mal conjoint. Mais la cause, cela veut dire aussi ce qui est le principe du mouvement de l’âme, ce qui l'actionne. Cela, c’est une inclination naturelle, qui porte l’âme à chercher le

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