Saint Thomas d'Aquin, t. Il, livre VI, ch. 111, D
2. Il faut excepter de cette conclusion les jugements en matière pro 5 an cé. Saint Thomas d’ AguiR, t. II, p. 287 et sq:
Fes
Antérieurement à toute réflexion théorique, il se manifeste dans l’homme des instincts primordiaux qui
donnent lieu, en tant que soumis à la raison, à des
jugements de valeur qui sont pour la raison pratique ce que sont pour la raison spéculative les premières évidences. Nous voulons vivre ; nous voulons sentir, voir, comprendre, nous souvenir, aimer, nous mettre en société avec autrui, nous survivre. Ces appétits fondamentaux, qui s’épanouissent en une foule d’autres, forment ensemble ce qu’on appelle d’un mot le désir du bonheur. Ce n’est point là une finalité arbitraire, C’est l’être humain pris sur le fait; c’est une finalité immanente qui se révèle à l’observation et à laquelle on ne peut renoncer qu’en se tournant le dos à soi-même, en reniant sa nature, ce qui d’ailleurs pourrait bien n'être qu'une façon fautive de chercher à la retrouver. Tout le monde veut être heureux, dit Pascal, « même ceux qui vont se pendre ».
La raison pratique, s’emparant de ces instincts, qui représentent notre être même, les sanctionne et en recherche les conditions. Il y a en effet cette différence entre l’homme et les autres réalités naturelles, que l’homme se meut lui-même vers la fin de son activité. Ses mœurs, au lieu de lui être emposées entièrement par nature, lui sont, pour la plus grande part, proposées. C'est cette part d'action, à savoir l’action volontaire, qui est régie par la morale. Toujours est-il que le critère de celle-ci n’a rien de systématique. C’est la nature observée en ses éléments premiers, à savoir nos propriétés et nos tendances. Ce que la nature veut de nous, c’est ce qu’elle y amorce. A nous de le poursuivre par l'effort rationnel, qui est, en nous, le moyen supérieur
de ses réalisations.
La vertu n’est pas autre chose, pour saint Thomas,
solum operationes proprias efficere possint ; sed quibus étiam eas convenientes fini suo reddant (Suppl. S. Theol., Q. LXV, art. 1.)
que le prolongement de nos inclinations naturelles *. Quand il parle du bien, il n’imagine rien de mystérieux. Le bien n’est pour lui ni une chimère, ni le résultat d’un dressage atavique, ni un commandement venu on ne sait d’où : c'est ce que nous devons être, en raison de ce que nous sommes ; c’est ce que nous voulons être, au fond, puisque tout le monde veut vivre, sentir, comprendre, voisiner avec autrui, être heureux autant que possible, quitte à en reconnaître ou à n'en pas recon- - naître les conditions.
Que si, après cela, on le voit ratiociner sur le bien en métaphysicien, pour faire entrer la finalité humaine dans les finalités générales de la nature; pour rattacher la raison, juge de nos actes, à la Raison universelle, et la volonté qu’elle dirige à la Volonté éternelle qui entraîne l’êlre dans ses chemins, en quoi sa morale y pourrait-elle perdre son caractère positif et cesser de toucher terre ? La terre et le ciel sont faits pour voisiner et pour s'unir. La raison, qui vient de l’un et quiappartient à l’autre, fait le lien.
Saint Thomas échappe donc au reproche d’apriorisme abstrait en ce qui touche à son point de départ.
6. — Quant à sa méthode, au lieu de la déduction à outrance, que les critiques actuels attribuent à tous les tenants des « morales théoriques », saint Thomas préconise un système mixte qui répond parfaitement aux exigences de la matière.
La déduction est une méthode naturelle à l’esprit humain. Elle doit tenir, en morale comme partout, une large place. De ce que l’homme est un animal social : de ce que la société est fondée sur la confiance ; de ce que la confiance périrait par la pratique généralisée du mensonge, on conclut très correctement que le men-
1. Virtutes perficiunt nos ad prosequendum debito modo inclinationes naturales (Ia IT, Q. CVIL, art. 2)
songeestantihumain et par conséquent immoral. Il n’est pas besoin pour cela de grandes recherches sociologiques. | |
Mais à côté de ces simples cas, il en est de beaucoup plus complexes, comme le régime de la propriété, le ‘mariage, le prêt à intérêt, la justice pénale, etc., ete, problèmes qui mettent en cause, lorsqu'il s’agit de passer des principes tout premiers de la pratique à-des conclusions précises, une foule de conditions positives relevant des sciences naturelles, de la démographie, de la statistique, des sciences psychologiques, historiques et sociologiques. FES
Saint Thomas ne l’ignore pas. Cette accusation que « les morales théoriques n'ont jamais fait œuvre scientifique ni entrepris l'étude objective de la réalité morale »' est une injustice prétentieuse, en tant du. moins qu’elle voudrait s'appliquer aux grands moralistes chrétiens et en particulier à l’Aquinate. Il ne faut pas confondre ces derniers avec un Rousseau, un Jouffroy ou un Cousin. Au fond, toutes les critiques adressées aux « morales traditionnelles » par les tenants des morales « scientifiques » sous-entendent le cousinisme ou l'esprit des Droits de l'Homme. En tout cas ils n’ont d'efficacité que contre eux.
Aux yeux de saint Thomas, la morale a pour objet non pas seulement de déduire, d’enfiier de perpétuels syllogismes ; mais tout d'abord de rechercher, dans toute l'ampleur de l’ordre humain, de quelle façon les hommes se conduisent en fait; car le fait, lorsqu'il est généralisé, porte toujours un enseignement, ne pouvant procéder que d’une nature des choses plus ou moins reconnue, mais active?.
4. Lévy-Bruhl. La Morale et la Science des mœurs, p.48. Paris, F. Alcan.
2 Id quod invenitur in omnibus aut in pluribus videtur esse ex inclinatione naturæ. [llud enim in quod omnes vel plures consentiunt, non potest esse omnino falsum (In I Eéhic., lect. 7).
LORS NL A MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN à
Ellea pour objet ensuite de découvrir, au moyen de
l'expérience et de l’histoire, de quelle façon les faits moraux se comportent à l'égard les uns des autres; comment les effets sortent des causes ; quel lien rattache les antécédents aux conséquents, de telle sorte qu'on
puisse : premièrement, orienter la vie individuelle,
l'éducation, la politique, etc., dans le sens des pratiques utiles'; deuxièmement, déterminer le devoir immédiat, qui est en dépendance de ces choses”.
Ce qu’on appelle aujourd’hui les lois de la réalité
morale, il l’appelle consuetudo, c’est-à-dire, ici, Les
habitudes des faits, la façon dont les choses ont coutume de se passer, etqu'il faut observer pour en extraire des règles *. Une certaineexpérience, dit-il, peut suppléer, en tels cas particuliers, à cette connaissance générale
et scientifique ; mais celle-ci est requise nécessairement:
pour une action régulière et un peu large *.
Auguste Comte n’a donc pas découvert la physique sociale ; il en a seulement exagéré la valeur en versant au déterminisme. Ses successeurs les sociologues n’ont pas non plus inventé la science desmœæurs, ni l'art moral
4. In speculativis scientiis, sufficit cognoscere quæ sit causa talis
‘effectus. Sed in scientiis operativis, oportet cognoscere quibus motibus seu operationibus talis effectus a tali causa sequatur (In 11 Æéhic.,
lect: 2).
2. Oportet illum qui sufficiens auditor vult esse moralis scientiæ quod sit manu ductus et exercitatus in consuetudinibus humanæ vitæ et justis, et universaliter de omnibus civilibus, sicut sunt leges et ordines politicarum (In I Ethic., lect. 4). }