AQUIN
que par là elle atteste une nature intègre, capable d'éprouver et de fuir. Or, Spirituellement, la connaissance du nuisible ne peut-elle pas procéder d’un juge-
ment droit, attentif à toutes les circonstances de la cause,
y compris la fin dernière ? Et la répudiation du nuisible ne peut-elle pas être le fait d’une volonté bien disposée, détestant le mal qui est vraiment mal, sous les mêmes conditions rationnelles ? Or, l’honnêteté morale, c’est cela. Elle n’exige que ces deux conditions : un jugement droit et une volonté bonne. Il est donc clair que la tristesse peut rentrer dans l’honnèête. Elle n’en sort que si elle est immodérée, ou mal placée, en un mot mal soumise à ses normes, divines ou humaines ‘.
6. — Figurant ainsi dans la catégorie de l’honnéte, la tristesse trouvera place à plus forte raison dans celle de l’urile. L'Ecclésiaste l'indique assez quand il dit: « Le cœur des sages se trouve là où se trouve la tristesse, et le cœur des insensés là où est la joie. » (Eccl., vu).
Cela se comprend. La tristesse est relative au mal présent ou considéré comme présent. Or, le mal présent suscite un double mouvement de l’appétit: un mouve-
ment de contradiction ; un mouvement de fuite. Le pre-
mier ne saurait être utile, car il ne sert de rien de s'opposer à ce qui est. Le présent, comme tel, est inévitable. Mais provoquer la fuite du mal et inviter à le repousser, c’est là, pour la tristesse, une utilité évidente, à condition que le mal qu’on repousse soit vraiment nuisible, toutes circonstances pesées par la raison.
: Deux genres d'utilité seront aïnsi procurés; car deux groupes d'objets sont à fuir et à repousser, dans la vie morale. Premièrement, ce qui est contraire au bien par soi-même, comme les fautes : et ainsi la tristesse de
-ses fautes est utile à la pénitence. C’est ce que dit Paul aux Corinthiens : « Je me réjouis non de ce que vous
4, Ie ITe, Q. XXXIX, art, 2.
Qatar: doi
| ou soit. qu on s'y attache no tente soit qu ’on
dit l’Ecclésiaste (cap. vn).
SÉNE SE réhs dt 7 À Fe a
y trouve occasion de chute, comme c’est si souvent le # cas des biens temporels. 12
7. — Pour cette raison, la tristesse et le voisinage dés tristesses peut nous être srendement utile: « Mieux. vaut aller à la maison de deuil qu'à la maison du fesruess ».
Ce qui fait que partout où la fuite est opportune, la tristesse est utile, c’est que par elle la raison de fuir devient double. Il fallait s'écarter du mal: il faut maintenant se dégager d’un sentiment pénible. Comme done le plaisir attaché au bien fait rechercher plus avidement le bien : ainsi la tristesse jointe au mal fait rejeter ne le mal avec une heureuse véhémence*. NE
8. — On pourrait se poser, à propos de la souffrance, la question qu’on se posait plus haut à propos de la jouissance”. Est-il possible, demandait-on, qu’un certain plaisir soit le souverain bien de l'homme? Et l'on répondait oui. — Est-il possible, parallèlement, qu'une certaine souffrance soit le souverain mal de l’homme? Il faut répondre non. “+
En effet, toute tristesse, toute douleur est relative ou à un mal réel ou à un bien qui nous semble un mal. Dans le premier cas, quel que soit le mal, il y a quelque chose de pire que la tristesse qu’il provoque; ce serait de le croire un bien, ou, le jugeant selon ce qu'il est, de ne pas le fuir. Le premier bien, n'est-ce pas de juger sainement et de régler le vouloir en conséquence, plutôt que d’éprouver du plaisir ? De même, le premier
4. Ibid. art. 3; III: Pars, Q. XV, art. 6, ad 2n et 3m. + 2. Cf. supra, p. 101.
mal, c’est d’errer pratiquement et d’avoir une volonté dévoyée, ce n’est pas d’éprouver de la peine.
Dans le second cas, la tristesse à l'égard d’un bien que l’on prend pour un mal est évidemment une mauvaise chose ; mais cela vaut mieux que d’être tout à fait étranger au bien. Dans aucun cas on ne peut donc vérifier l'hypothèse. |
Le fond de cela, c’est que la tristesse et la joie, la souffrance et le plaisir ne sont pas si opposés qu'il le semble. Deux biens leur sont communs: le discernement, et une attitude convenahle à l’égard du bien ou du mal qu’ils concernent. Il suit de là que toute souffrance comporte quelque bien dont la privation peut la rendre pire, tandis qu'il n’est pas vrai que tout plaisir comporte un mal dont l'exclusion peut le rendre meilleur. La jouissance puisée en Dieu, dans la contemplation intuitive, est sans ombre. La souffrance de sa privation, jointe à une douleur quelconque, ne sera pas sans lueur’.
4. Ie Ie, Q. XXXIX, art. 4, cum resp. ad met 2m; Q. LXXIII, art. 4; Q. II de Malo, art. 10.