Cf. Saint Thomas d'Aquin, t. IL, p. 193 et
selon sa nature, l’homme, lui, agissant sous la même
loi, se trouve agir pour une part selon lui-même. Sa
nature rationnelle le détermine au bien; mais au bien
selon toute son ampleur, el aucun cas particulier, sauf un, n'y trouve sa raison suffisante, Les antécédents et les concomitants de l’action l’inclinent, mais ne le déterminent point. Il se détermine lui-même. Le jugement qui l'entraîne à l’acte ; qui lui fait dire efficacement : Va — jugement qui est aussi fatal, dans ses effets, que La pesanteur qui entraîne la pierre, vu qu’on ne fait jamais, finalement, à moins que la raison ne soit liée, que ce qu'on croit devoir faire — ce jugement-là l’entraîne sous sa responsabilité, puisqu'il en est l’auteur, et que, bien qu'il soit mû par lui, il reste vrai de dire qu'il se
meut, au lieu, simplement, d’être mû.
Ce pouvoir automoteur, c’est ce que nous appelons libre arbitre. Or, là est Le passage entre la loi au sens physique ou métaphysique et la loi au sens moral, de même que nous y avons vu le passage entre le bien
‘au sens ontologique et le bien au sens éthique.
Le bien ontologique, c’est ce que tout désire ; c’est La réalisation ou le moyen de réalisation de chaque être. Le bien moral, c’est ce même bien ontologique librement embrassé, sous le contrôle de la raison directrice de nos actes.
De même, la loi au sens physique ou ontologique
exprime ce que tout être tend à faire en raison de sa -
nature et des circonstances ; la loi morale dit ce que l’être rationnel, se traitant librement comme tel, tend à accomplir ou accomplit selon sa nature et les circonstances. Ë | La définition est au fond la même. La différence gît en ceci qu'une loi physique, s'adressant à un être mü, s'impose, et que la loi morale, s'adressant à un être automoteur, se propose. Quelque chose de la liberté
- divine, créatrice d’idéalité immanente et par là motrice
AD
132 LA MORALE DE SAINT THOMAS D'AQUIN de toutes choses, se retrouve en nous, qui créons aussi de l’idée-force. | |
Ce que je conçois librement comme la loi de mon action immédiatement pratique, c’est ce qui me meut'; mais puisque je le conçois ainsi librement ; puisque j'ai en mon pouvoir mon dernier jugement pratique, je suis sujet moral de la loi, au lieu d’en être esclave.
4. — S'ensuit-il que je puisse échapper impunément, par cette porte qui s'ouvre sous le nom dé liberté ? Non certes. Comme la loi naturelle, et, par elle, Dieu lient l’être naturel : ainsi la loi morale, et, par elle, Dieu lient l’être rationnel, bien que ce ne soit pas de la même manière. La raison n’enchaîne pas moins que la nature ; elle enchaîne autrement et beaucoup plus, participant Dieu, lien universel, d’une façon plus parfaite. Le pouvoir que j’ai d'échapper est un pouvoir ontologique ; ce n’est pas un pouvoir moral, autrement dit un droit. Si j'échappe en effet, je sors de l’ordre éternel, et je subis Le sort des perturbateurs ; je suis mauvais, m'éva- : dant de ma nature divine; dévoyé, sortant de mes chemins normaux ; méprisable, puisque j’agis ainsi de moi-même, non comme une fatale victime ; je suis enfin passible d’un retour offensif de l’ordre, sous le nom de châtiment.
L'obligation morale, propriété immédiate de la loi, prend ainsi sa signification philosophique ; j'allais dire métaphysique ; j'allais dire scientifique. Ce dernier mot n'est pas de trop, puisque le raisonnement est parti-de la loi de développement, objet des constatations de la science, et qu’en l’adaptant au cas de l’homme, on a tenu compte seulement des exigences du sujet automoteur.