MORALE HAE
7. — Delà vient que saint Thomas n’a jamais repris les Grecs de ce que, en philosophie, ils insistent à peu près exclusivement sur le rôle de-la raison pour régenter la vie humaine. Leur loi non écrite (äypapos véuos), bien que rattachée à Dieu par les traditions, prend surtout, dans les systèmes, une signification rationnelle. Saint Thomas y consent pour les raisons dites.
Ce qui pourrait surprendre davantage, c’est qu’il prenne son parti de ce qui paraît être une des faiblesses les plus apparentes des morales antiques. Fondées sur la raison et parlant en son nom à des égaux, elles paraissent n’établir, en fait d’impératif, qu’un impératif purement hypothétique. Fais le bien si tu veux être un homme; s2 tu veux être heureux, s2 tu veux être raisonnable, si tu veux suivre la nature, etc.
Pour saint Thomas, cette position est parfaitement correcte, une fois accordé que l'hypothèse en question est une hypothèse nécessaire.
Qu'est-ce que le bonheur? C’est, pour le Stagyrite aussi bien que pour l'Aquinate, l’achèvement de l’homme. ? Dire: Fais le bien si tu veux être heureux, revient donc à dire: Fais le bien si tu veux être toimême.
D'un autre côté, la nature faisant son œuvre en nous et par nous en tant que nous sommes nous, c’est la même chose de dire : Suis la nature, et de dire: Sois homme, sois raisonnable, sois heureux. Il en serait de même de toute formule assez compréhensive pour fournir un équivalent de celles-ci.
4. I Ie, Q. XCI, art. 2. Cf. Q. LXXI, art. 6, ad 5m : « À theologis consideratur peccatum præcipue secundum quod est offensa contra Deum ; a philosopho autem morali secundum quod contrariatur rationi » ; et Q. XCIIL, art. 3 : « Omnes leges, in quantum participant.
de ratione recta, in tantum dirivantur a lege æterna ». 2. Cf. supra, p. 15 et seq., et Saint Thomas d'Aquin, t. II, p. 294.
Enfin, cette nature qui nous pousse à l'achèvement de nous-mêmes, au bonheur, et qui, à travers l’œuvre humaine, fait son œuvre, qu’est-elle et quelle œuvre fait-elle? Le Grec de grande école ne refuse pas de Pappeler divine; de conférer à son travail une valeur absolue, celle qui revient à tout décret dont l’Absoluest la source‘. |
Rien ne manquera donc pour que l’impératif présenté comme conditionnel ne soit au fond absolu, puisque la condition est imposée et se révèle à l'esprit comme indiscutable. Au lieu de dire : Fais le bien s2 tu veux être heureux, être homme, gbéir à la nature, etc., on pourrait écrire, pour éviter l’'équivoque : Fais le bien, autrement tu ne serais pas heureux, tu ne serais pas homme, tu ne serais pas un bon serviteur de la nature ; or tu as le devoir de l’être.
Vu la définition du bonheur; vu le caractère des natures, dont l'achèvement est le bonheur même, cela ne se peut contester. Une seule chose est nécessaire pour en convenir: avoir une conception suffisamment ferme des rapports de l’Absolu et du relatif, du sens de: ce mot, le divin, qu'on prodigue quelquefois sans y vouloir rien mettre d’utile.
Voilà peut-être le dernier mot des hésitations qui ont fait accuser les Anciens de prêcher une morale sans obligation”, bien qu’il y ait là une exagération manifeste*. Ne sachant pas que « Dieu n'est pas loin de