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métaphysique actuelle, qui offre partout le spectacle des plus ambitieuses prétentions philosophiques aboutissant à produire des traductions et des commentaires de l'ancienne philosophie grecque ou scolastique. On n'y trouve même le plus souvent aucune judicieuse appréciation des doctrines correspondantes, faute d'une saine théorie du -développement de l'esprit humain.
La spécialité des études scientifiques a été aveuglément transportée aux études morales et sociales, au temps môme où celte spécialité, longtemps indispensable à la science inorganique, d'où elle émanait, était déjà parvenue au terme de son office provisoire. L'étude de la science morale et politique ,a été partagée entre les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile imitation du morcellement de l'Académie des sciences. Cette étrange institution, détruite par Bonaparte, a été restaurée par CSuizot, et complétée par l'adjonction d'une section nouvelle, destinée à l'histoire. Le but d'une telle innovation a été d'instituer, à l'égard de la presse périodique, un misérable expédient de corruption permanente.
Nous avons enfin terminé l'examen du passé. Avant de formuler les conclusions philosophiques qui doivent en ré* sulter, nous allons résumer l'ensemble de notre analyse historique. Ce résumé, qui en facilitera la conception, sera surtout utile pour les temps modernes, où nous avons étudié séparément les deux mouvements simultanés de décomposition et de recomposition.
Nous avons appliqué à l'ensemble du passé la loi d'évotation» qui consiste dans le passage de l'humanité par trois états successifs, l'état théologique, l'état métaphysique, Tétât positif. L'usage de cette loi nous a permis d'expliquer les grandes phases historiques, et d'en apprécier le véritable caractère. Il en est résulté, pour la première fois,
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la conception d'une série homogène et continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier essor de l'intelligence el de la sociabilité jusqu'à l'état actuel. Quelque immense que semble un tel intervalle, nous l'avons vu rempli par les divers degrés de l'état théologique et de l'état métaphysique, qui constituent l'éducation préliminaire de notre espèce, dont l'état définitif n'a été jusqu'ici ébauché que par le développement partiel des nouveaux éléments sociaux. Nous avons suivi dans toute son étendue la vie théologique et militaire en considérant d'abord son origine, ensuite sa plus complète extension, enfin sa décadence. Ces trois phases principales du passé correspondent aux trois formes de l'esprit théologique, fétichiste dans son élan initial, polythéiste au temps de sa plus grande splendeur, monothéiste à son déclin. L'analyse historique devait surtout faire ressortir le mode de participation de chacun de ces trois âges à l'ensemble du développement humain.
Quelque imparfait que soit le fétichisme, sa spontanéité lui procure le privilège de tirer l'intelligence et la sociabilité de leur torpeur initiale. Constituant le fond de toute philosophie théologique, il correspond à l'époque de la plus entière prépondérance de l'esprit religieux, qui n'est encore ni modifié par la métaphysique, ni entravé par la science. Aussi l'empire intellectuel du principe théologique offre-t-il, après ce premier âge, malgré de spécieuses apparences, un décroissernent continu pendant tout le reste de la vie religieuse. Le régime fétichiste a d'abord ébauché le développement humain, soit industriel, soit esthétique, soit môme scientifique ; mais il l'a ensuite entravé par son excessive durée. On y trouve, sous l'aspect social, les germes de l'organisme antique, soit dans l'exercice primitif de l'activité militaire, soit dans la disposition
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naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit à étendre le gouvernement domestique. Toutefois la nature de cette première religion a retardé l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce distinct. Il en est résulté que les propriétés sociales de la philosophie théologique, qui sont surtout liées à l'existence d'une classe sacerdotale, ont été longtemps. dissimulées.
L'âge du fétichisme se divise en deux périodes principales : la première comprend le fétichisme proprement dit; la seconde l'astrolàtrie, pendant laquelle cette philosophie initiale s'est étendue aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors, parvenu à la plus grande perfection dont il était susceptible, le régime fétichiste a déterminé le développement d'un véritable sacerdoce, et a permis à l'ordre naissant des sociétés humaines d'acquérir une extension et une consistance durables, au moyen d'un système d'opinions communes et du principe de subordination inhérent à la consécration religieuse. Le passage simultané de l'existence nomade à l'existence sédentaire a fortifié celle influence sociale. Une telle phase élait nécessairement très voisine de l'avènement du polythéisme, qu'elle était destinée à préparer. Le principe religieux est alors profondément modifié. L'activité divine primordiale, résultant de l'assimilation de tous les phénomènes aux actes humains, est retirée aux êtres réels pour devenir l'attribut d'êtres fictifs, susceptibles d'élimination graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine.
Le polythéisme correspond à la principale époque de la vie religieuse. L'impulsion qu'il a imprimée à l'imagination a rendu son empire longtemps favorable à l'essor intellectuel. Il a exercé une heureuse influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait entrave
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en consacrant la matière. Les faciles ressources qu'il présentait pour expliquer les phénomènes lui ont permis de favoriser les débuts de l'évolution scientifique; mais il a surtout dirigé l'éducation esthétique de l'humanité. Sous l'aspect social, outre sa participation à l'établissement d'un ordre régulier et stable, propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme a présidé à l'immense opération politique par laquelle la sociabilité ancienne a préparé la sociabilité moderne en utilisant l'exercice de l'activité militaire. Quelque variées qu'en aient été les formes, le régime polythéiste a toujours été marqué par deux institutions connexes, d'une part, l'esclavage des travailleurs, qui était nécessaire au système de conquêtes et à la première formation des habitudes industrielles, d'autre part, la concentration des pouvoirs chez les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu obtenir la plénitude d'autorité indispensable à sa destination. Les exigences politiques ont constamment dirigé les progrès qui se sont réalisés dans la morale, personnelle, domestique, sociale.
Le polythéisme présente deux états généraux, l'un théocratique, l'autre militaire. Dans le premier système, qui est caractérisé par le régime des castes, l'imitation constitue, à l'exemple de l'organisme domestique, le principe de toute éducation. La sociabilité humaine a partout manifesté une tendance initiale vers une telle organisation, qui a été régularisée par la caste sacerdotale, unique dépositaire de toutes les connaissances. Ce principe hiérarchique a même prolongé son influence jusqu'aux temps modernes : chea les populations les plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le dernier vestige. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était adapté aux principaux besoins de la civilisation naissante, qu'il pouvait seul cou-
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sotider. Destiné à ébaucher l'essor spéculatif en établissant une première séparation entre la théorie et la pratique, il Itait surtout apte à favoriser le développement industriel par sa préoccupation continue des applications immédiates. Après avoir présidé aux divers progrès, ce régime, dont la race jaune offre encore un exemple, est devenu peu à peu stationnaire, et a déterminé une immobilité presque complète, bien que toute issue n'y soit pas fermée au mouvement social.
L'évolution de l'élite de l'humanité s'est accomplie, suivant une voie plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif, du polythéisme militaire, qui a été réalisé sous deux formes, l'une intellectuelle, l'autre politique. La première, qui est propre à la civilisation grecque, s'est développée lorsque les circonstances locales et sociales stimulant assez l'activité militaire pour empêcher le triomphe du régime théocratique, ont néanmoins opposé d'insurmontables obstacles à l'établissement régulier d'un système de conquêtes, de manière à refouler vers la culture intellectuelle une activité qui manquait d'une suffisante destination politique.
La libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l'économie ancienne, se manifeste alors par la première apparition de la science, qui, bornée aux simples conoeptions mathématiques, suffit pour déterminer une importante réaction philosophique, favorable à la métaphysique, et opposée à la théologie. En accomplissant la destruction du polythéisme, la métaphysique s'empare, dès cette époque, de l'étude du monde extérieur. Mais elle essaie vainement d'établir la domination philosophique de ses entités. Sans pouvoir enlever à la théologie l'empire des conceptions morales et sociales, elle l'y réduit au monothéisme. Par là se trouve rompue l'antique
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unité de la philosophie primitive. Alors surgit cette étrange division, ou plutôt ce long antagonisme qui a persisté jusqu'ici entre la philosophie natwvlk et la philosophie morale.
La civilisation romaine réalisa la forme politique propre au polythéisme militaire. L'incorporation graduelle des peuples civilisés à une seule nation conquérante était le seul moyen d'étendre la société, et d'y comprimer une ardeur guerrière incompatible avec la vie laborieuse. Telle fut la destination d'une admirable politique, poursuivant son but sans se laisser distraire par aucune diversion, et avec une continuité d'efforts de tous genres qui demeurera toujours le type le plus éminent de l'homogénéité sociale. La politique romaine pouvait seule consolider les résultats de la civilisation grecque. Mais, après la combinaison de ces deux modes, le polythéisme marcha vers une inévitable décadence. L'accomplissement du système de conquêtes en faisait cesser le principal office. Le régime monothéiste pouvait seul continuer le développement de l'humanité, et rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions nationales devenues sans objet, et chez lesquelles surgissait le besoin d'une morale universelle. D'ailleurs, il était désormais impossible de maintenir sur un aussi vaste territoire la concentration des deux puissances qui se rapportait d'abord au régime d'une seule ville. L'action spéculative des philosophes, extérieure à Tordre légal, portait le germe d'un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel.
Résultat d'une telle situation, le monothéisme constitua, au moyen âge, la dernière phase religieuse de l'humanité, pendant que l'ancien organisme politique aboutissait à une dispersion graduelle, accélérée par des invasions qui faisaient sentir la nécessité d'un lien spirituel. Le régime
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primitif subit alors une modification qui fut l'indice de son déclin : l'esprit rationnel s'empara d'une partie de plus en plus grande du domaine de l'esprit religieux; l'activité conquérante se transforma en activité défensive ; la séparation des pouvoirs fut organisée; le principe des castes fut ébranlé par la suppression de l'hérédité du sacerdoce. Mais, avant de disparaître, l'organisme théologique et militaire, ainsi modifié, devait marquer ses propriétés civilisatrices par l'établissement d'une morale universelle, et par le développement des nouveaux éléments sociaux. La division des pouvoirs, d'abord empiriquement établie, fut profondément entravée, et même bientôt compromise par les imperfections de la théologie dirigeante. Malgré son caractère passager, cette tentative anticipée n'en a pas moins réalisé un résultat fondamental, base de tous les progrès ultérieurs, en rendant la morale indépendante de la politique. Le régime monothéiste favorisa le développement des nouveaux éléments sociaux en transformant d'abord et en supprimant ensuite l'esclavage antique, de manière à permettre l'essor de la vie industrielle, principal attribut de l'existence moderne. Au point de vue spéculatif, ce régime seconda l'évolution scientifique, tant qu'elle conserva à l'égard du monothéisme une harmonie que le polythéisme n'avait pu longtemps admettre. En outre, l'évolution esthétique, bien que moins encouragée par un tel système, y trouva une incorporation sociale supérieure à ce que l'antiquité avait réalisé.
Le moyen âge se divise en deux époques principales ; la première s'étend du début du cinquième siècle à la fin du septième; elle correspond à l'établissement initial de la nouvelle société à l'issue des invasions, et à la transformation de l'esclavage en servage. Dans l'époque suivante, le régime monothéiste développe tous ses attributs
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ban donner à la métaphysique le domaine moral. Une certaine unité ontologique est organisée dans le système intellectuel. Le gouvernement providentiel est conçu comme subordonné à des lois immuables, ce qui constitue une concession involontaire, mais décisive, faite par la théologie à la science.
L'ascendant du régime monothéiste cessa dès que sa mission temporaire fut accomplie. Cette destination avait seule pu contenir les germes de décomposition inhérents à un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir spirituel, qui en constituait le principal caractère, était incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue > inséparable de l'activité militaire, qui était restée dominante, soit môme avec la nature, non moins despotique, propre à toute autorité religieuse. Un tel organisme flottait toujours entre la théocratie et l'empire. Dans l'ordre mental» une théologie qui n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà dirigé par une métaphysique implicitement hostile, fut discréditée, après avoir réalisé, par l'établissement de la morale universelle, la haute mission sociale qui avait fait oublier son infériorité philosophique. Ce régime transitoire finit par devenir incompatible avec les progrès qu'il avait ébauchés. Telle est l'origine de l'état métaphysique. Pendant les cinq siècles qui ont suivi le moyen âge, cet état a réalisé, par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes négatives, les autres positives, la destruction de l'ancien régime et le développement des nouveaux éléments sociaux.
Pour apprécier cette importante progression, à la fois révolutionnaire et régénératrice, qui est particulière à l'Europe occidentale, comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, il faut y distinguer deux phases succès-
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sives, suivaut que la décomposition générale et la recomposition partielle présentent un caractère spontané ou systématique. Dans la première, qui s'étend du début du quatorzième siècle à la fin du quinzième, la dissolution de l'ancien régime résulte du seul antagonisme de ses éléments. Le pouvoir temporel annule socialement le pouvoir spirituel en ruinant d'abord TautorUé européenne des papes, ensuite l'unité de la hiérarchie catholique. En môme temps, le conflit des deux éléments du pouvoirtemporel se développe de manière à tendre rapidement vers l'entière prépondérance de l'un d'eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent ainsi à détruire l'organisme monothéiste, les nouveaux éléments sociaux, coopérant à ces luttes comme simples auxiliaires, s'efforcent de les utiliser pour leur propre développement, qui accélère le mouvement de décomposition. La vie industrielle s'étend et se consolide; elle soustrait la masse des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires et des liens féodaux. Elle fait ressortir l'inaptitude croissante de la morale théologique à régler une sociabilité qu'elle n'avait pu prévoir. L'essor esthétique, sous l'impulsion du moyen âge, parvient bientôt à un mémorable élan, déjà hostile à Tordre ancien, mais bientôt entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et précaire, fondée sur une servile imitation de l'antiquité. L'évolution scientifique, suivant encore la direction scol astique, enrichit et agrandit le domaine de la philosophie naturelle par les conceptions, alors progressives, de l'astrologie et de l'alchimie.
Quand la désorganisation spontanée est suffisamment avancée, elle passe à l'état systématique : les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures sont poursuivies jusqu'à l'entière abolition de l'ancien régime. C'est
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alors que le développement des nouveaux éléments sociaux reçoit les encouragements du pouvoir temporel Celte double progression peut se partager, jusqu'au début de la révolution française, en deux pbases très distinctes, qui se succèdent vers le milieu du dix-septième siècle. Elles sont caractérisées, dans la série négative, par les dénominations de protestante et de déiste, suivant que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du libre examen entre des limites compatibles avec l'existence de l'ancien organisme, ou bien qu'il en étend l'application jusqu'à rendre logiquement impossible cette existence contradictoire. Ces deux phases présentent d'ailleurs des différences équivalentes dans la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par la consécration dogmatique, sous des formes diverses mais décisives, de l'entier abaissement du pouvoir spirituel à l'égard du pouvoir temporel, d'après l'essor direct ou indirect de l'esprit protestant. Elle aboutit à la dictature de l'un des deux éléments temporels, auquel l'autre s'est enfin servilement subordonné. Cette issue offre deux modes différents, suivant que la prépondérance appartient à l'élément monarchique ou à l'élément aristocratique. Une telle distinction est ordinairement liée à la prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme, fee premier cas est beaucoup plus favorable que le second à la destruction de l'ancien régime et à l'avènement du nouvel état social. L'une et l'autre dictature montrent un caractère rétrograde en cherchant à reconstruire l'ancienne constitution sociale, ou du moins à retarder sa chute, tout en favorisant le développement de la sociabilité moderne.
Pendant que s'accomplit cette transformation du régime monothéiste, l'évolution industrielle, accélérée par une protection systématique, pénètre de plus en plus
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dans la société européenne. L'évolution esthétique, pareillement encouragée, fait partout surgir, malgré les entraves d'une situation confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation et même de l'extension des facultés poétiques et artistiques de l'humanité. L'évolution scientifique, parvenue à un grand éclat dans le domaine inorganique, commence à manifester l'incompatibilité de l'esprit positif avec l'ancienne philosophie, surtout par suite des éminentes découvertes qui renouvellent le sy£tème des notions astronomiques. Enfin, sous cette impulsion, une crise décisive est opérée par l'heureuse émancipation de l'esprit positif, qui aboutit au compromis provisoire institué par Descartes. C'est la dernière modification du partage organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale. Cette répartition avait déjà été altérée, au profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge. La méthode positive entre alors en possession de toute l'étude du monde extérieur. Elle réduit l'antique méthode au domaine de l'intelligence et de la sociabilité. Cet ensemble d'opérations critiques et organiques porte une atteinte irréparable aux bases de l'ancienne économie, et rend irrécusable la nécessité d'une rénovation totale. Mais, toujours inconséquente, 1» métaphysique continue à fonder la régénération sociale sur la conservation contradictoire des impuissants débris du passé.
Eu même temps, la dictature accorde à l'évolution industrielle la plus grande concession qui soit compatible avec l'existence de l'ancien système en subordonnant l'activité militaire aux succès industriels, envisagés comme but de la politique européenne. L'évolution esthétique et l'évolution scientifique, dont l'éclat se maintient, obtiennent un ascendant analogue. Elles commencent à s'affran-
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chir de toute protection facultative, et s'incorporent à la sociabilité moderne en exerçant une influence croissante sur l'éducation. Tandis que ces trois évolutions deviennent incompatibles avec le régime primitif, les vices inhérents à la spécialité exclusive, qui avait dirigé, depuis la On du moyen âge, leur développement empirique, s'étendent au point d'entraver tout progrès.
Une immense crise sociale est déterminée tout à coup dans la nation chez laquelle l'évolution avait acquis la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses antécédents, était destinée au périlleux honneur d'une telle initiative. Ce mouvement décisif enlève tous les débris de l'ancien régime, sans en excepter le pouvoir central, autour duquel ils s'étaient rassemblés. Le but de la révolution devait être de réorganiser la société, puisque, loin d'avoir pour objet la ruine de l'ancienne économie, elle en était le résultat. Mais, la marche empirique et le caractère spécial de la progression positive n'ayant pu faire ressortir sa véritable tendance politique, la réorganisation sociale est conûée à la métaphysique, qui avait dirigé le mouvement antérieur. Celle illusion réduit la pensée révolutionnaire à indiquer vaguement les conditions d'une régénération dont le principe reste indéterminé. La philosophie dirigea nie conduit bientôt à fonder la régénération sociale sur une restau tation du système théologique et militaire, que favorise une immense activité guerrière détournée peu à peu de son but. Mais le développement même de cette réaction, qui, malgré son intensité, n'établit rien de durable, prouve qu'elle est incompatible avec l'état des peuples modernes.
Le cours des événements du dernier demi-siècle montre que les conditions de l'ordre et celles du progrès ne peuvent être réalisées que par une véritable réorganisation.
Comte. — Résumé. II. — 31
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L'ensemble de la politique flotte, comme avant la révolution, entre la tendance rétrograde d'un pouvoir qui ne conçoit l'ordre que dans le type ancien et l'instinct anarchique d'une société qui n'imagine qu'un progrès purement négatif. Mais les faits eux-mêmes ont beaucoup amorti les passions correspondantes en signalant l'inanité commune des espérances opposées. L'ancienne dictature temporelle, dissoute par la décomposition du pouvoir central, se reconnaît impuissante à diriger la réorganisation spirituelle, et se borne exclusivement à maintenir l'ordre matériel. Le gouvernement intellectuel et moral est abandonné à la concurrence des tentatives philosophiques. Les nouveaux éléments sociaux, continuant leurs évolutions partielles, font ressortir la nécessité d'une coordination générale. L'industrie rend irrécusable le besoin d'établir entre les entrepreneurs et les travailleurs une harmonie à laquelle leur antagonisme a cessé d'offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution scientifique, l'extension de la méthode positive à l'étude des corps vivants, y compris les phénomènes intellectuels et moraux, fait ressortir les vices d'une spécialisation devenue plus étroite et plus empirique, au temps même où la marche de l'esprit humain exige qu'on substitue le régime synthétique au régime analytique.
Ce résumé permet de constater que notre analyse historique est le simple développement de la loi des trois états, qui se trouve aussi pleinement démontrée que toute autre loi de la philosophie naturelle . A partir des moindres ébauches de civilisation jusqu'à l'étal des peuples les plus avancés, cette loi explique le caractère de toutes les grandes phases de l'humanité, la part de chacune d'elles à l'œuvre commune, leur filiation successive, de manière à introduire enfin une unité parfaite et une rigoureuse conti-
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nui Lé dans cet immense spectacle. Une loi qui a rempli de telles conditions ne peut plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient certainement l'expression abstraite de la vérité générale : elle peut donc être employée à rattacher l'avenir au passé. Malgré la variété qui la caractérise, l'évolution sociale, sans •être périodique, se trouve ainsi ramenée à une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée d'une phase trop circonscrite, devient irrécusable quand on examine la progression totale. Or l'usage de cette loi •nous a conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire, la tendance de la civilisation actuelle. II en résulte la connaissance de la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique pour le faire converger vers le mouve ment spontané.
Après avoir traversé toutes les phases de la vie tbéolo- ^ique, et même les divers degrés de la transition métaphysique, l'élite de l'humanité touche à l'avènement de la vie positive, dont les éléments, partiellement élaborés, n'attendent plus qu'une coordination générale pour •constituer un nouveau système social. Celte coordination •doit être d'abord intellectuelle, ensuite morale, enfin politique. Il s'agit de remplacer la méthode philosophique propre à l'enfance de l'humanité par celle qui convient à *a maturité. Toute tentative ne remontant pas à cette source serait impuissante contre le désordre actuel, qui est surtout mental. Mais, sous cet aspect, la connaissance «de la loi des trois étals devient le principe d'une telle solution en établissant une entière harmonie dans le système des connaissances humaines par la prépondérance ainsi procurée à la méthode positive. Cette méthode tend A faire prévaloir l'esprit d'ensemble, et par suite le sentiment du devoir, qui s'y trouve étroitement lié. Les rè-
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gles morales sont aujourd'hui ébranlée?, parce qu'elles continuent à reposer sur les conceptions théologiques. Elles reprendront une irrésistible vigueur quand elles seront rattachées aux idées positives. Sous l'aspect politique, la rénovation des doctrines sociales ne peut s'accomplir sans faire surgir de son exécution même une nouvelle aulorilé spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mœurs, deviendra la base du nouveau régime de l'humanité. C'est ainsi que le même système philosophique, en dévoilant la nature du problème fondamental, fournit le principe de la véritable solution.
Rien n'est plus regrettable que la fatale erreur qui fait concourir tous les partis et toutes les écoles à repousser avec un aveugle dédain les travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales. On n'accorde d'attention et de confiance qu'aux combinaisons pratiques destinées à modifier les institutions politiques, abstraction faite du désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre n'aura pas été dissipé par la seule voie conforme à sa nature, aucune institution ne deviendra possible, faute de base solide. Notre état social ne comportera que des mesures politiques provisoires, destinées à maintenir l'ordre matériel contre les convoitises excitées par le progrès de l'anarchie spirituelle. Pour remplir cet office, les gouvernements, quelle que soit leur forme, seront forcés de s'appuyer, comme aujourd'hui, sur un vaste système de corruption, assisté au besoin d'une force répressive. Jusqu'au développement de la réorganisation mentale, et par suite morale, l'élaboration philosophique sera donc plus importante que Faction politique. Ce que les philosophes pourront attendre, à cet égard, de la part des gouvernements, c'est qu'ils ne troublent pas leurs travaux, et qu'ils eu
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facilitent l'application graduelle. Sous cet aspect, la Convention française, du moins pendant sa phase ascensionnelle, est le seul pouvoir qui ait eu, malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position, comme l'indiquent ses créations progressives et cependant toujours provisoires. Toutes les puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, môme dans leurs édifices les plus éphémères.
Relativement à la réorganisation spirituelle, rien de ce <jui est aujourd'hui classé n'est susceptible de s'incorporer directement au nouveau régime, dont tous les éléments doivent d'abord subir une régénération intellectuelle et morale. Le pouvoir spirituel résidera dans une «lasse nouvelle sans analogie avec aucune de celles qui existent, et composée de membres issus, suivant leur propre vocation individuelle, de tous les rangs de la société. L'avènement de cette corporation sera d'ailleurs spontané; car son ascendant social ne peut résulter que de l'adhésion volontaire des intelligences aux nouvelles doctrines. Son établissement devant surgir peu à peu de* l'exécution même de son œuvre, toute spéculation détaillée sur les formes propres à sa constitution future serait aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, bien que l'influence des habitudes métaphysiques puisse faire excuser ces vaines recherches. L'action sociale d'un tel pouvoir doit, comme celle de la puissance catholique, précéder son organisation légale. Il surfit d'indiquer son rôle 4ans le système de la sociabilité moderne.
Il est nécessaire qu'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel régisse les idées et les mœurs, pendant que le pouvoir temporel s'applique seulement aux actes accomplis. L'évolution humaine est caractérisée par une influence croissante de
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en consacrant l'indépendance régulière du pouvoir spirituel, et jen faisant servir l'activité militaire à contenir les invasions. Cette seconde époque peut être subdivisée en deux périodes composées chacune d'environ trois siècles, suivant que l'activité féodale est dirigée contre les sauvages polythéistes du Nord ou contre le monothéisme musulman. Dans la première, les deux pouvoirs tendent à se constituer. La libération individuelle succède au servage. Les habitants des villes, suffisamment initiés à la vie laborieuse, développent la nouvelle activité industrielle. Les langues modernes s'élaborent, à mesure que l'humanité s'éloigne de la sociabilité antique, et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original. L'élément scientifique et philosophique, extérieur à la société ancienne, commence à s'incorporer à la société nouvelle.
La dernière période est le temps de la plus grande splendeur du régime monothéiste, dont la maturité est marquée par l'indépendance politique du pouvoir spirituel et par la constitution de la hiérarchie féodale. Ce puissant organisme accomplit alors son plus noble office en faisant prévaloir la morale sur la politique, et en préservant l'élite de l'humanité de l'oppressive domination de l'islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l'industrie urbaine est consolidée par l'affranchissement collectif qui conduit rapidement à l'abolition de la servitude rurale. L'ensemble de la situation encourage l'évolution esthétique, qui, dans tous les arts, manifeste une tendance à la fois originale et populaire. La science et la philosophie, dont l'activité avait été ralentie tant que l'institution du catholicisme avait absorbé les plus hautes intelligences, reçoit une impulsion croissante, et constitue déjà une dangereuse rivalité pour l'esprit religieux, qui, par la mémorable transaction scolastique, est obligé d'à-
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bandonner à la métaphysique le domaine moral. Une certaine unité ontologique est organisée dans le système intellectuel. Le gouvernement providentiel est conçu comme subordonné à des lois immuables, ce qui constitue une concession involontaire, maïs décisive, faite par la théologie à la science.
L'ascendant du régime monothéiste cessa dès que sa mission temporaire fut accomplie. Cette destination avait seule pu contenir les germes de décomposition inhérents à un tel système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoir spirituel, qui en constituait le principal caractère, était incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue, inséparable de l'activité militaire, qui était restée dominante, soit même avec la nature, non moins despotique, propre à toute autorité religieuse. Un tel organisme flottait toujours entre la théocratie et l'empire. Dans l'ordre mental, une théologie qui n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjà dirigé par une métaphysique implicitement hostile, fut discréditée, après avoir réalisé, par l'établissement de la morale universelle, la haute mission sociale qui avait fait oublier son infériorité philosophique. Ce régime transitoire unit par devenir incompatible avec les progrès qu'il avait ébauchés. Telle est l'origine de l'état métaphysique. Pendant les cinq siècles qui ont suivi le moyen âge, cet état a réalisé, par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes négatives, les autres positives, la destruction de l'ancien régime et le développement des nouveaux éléments sociaux.
Pour apprécier cette importante progression, à la fois révolutionnaire et régénératrice, qui est particulière à l'Europe occidentale, comme l'initiation catholique et féodale d'où elle dérivait, il faut y distinguer deux phases succès-
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alors que le développement des nouveaux éléments sociaux reçoit les encouragements du pouvoir temporel. Cette double progression peut se partager, jusqu'au début de la révolution française, en deux phases très distinctes, qui se succèdent vers le milieu du dix-septième siècle. Elles sont caractérisées, dans la série négative, par les dénominations de protestante et de déiste, suivant que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du libre examen entre des limites compatibles avec l'existence de l'ancien organisme, ou bien qu'il en étend l'application jusqu'à rendre logiquement impossible cette existence contradictoire. Ces deux phases présentent d'ailleurs des différences équivalentes dans la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par la consécration dogmatique, sous des formes diverses mais décisives, de l'entier abaissement du pouvoir spirituel à l'égard du pouvoir temporel, d'après l'essor direct ou indirect de l'esprit protestant. Elle aboutit à la dictature de l'un des deux éléments temporels, auquel l'autre s'est enfin servilement subordonné. Celte issue offre deux modes différents, suivant que la prépondérance appartient à l'élément monarchique ou à l'élément aristocratique. Une telle distinction est ordinairement liée à la prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme, fee premier cas est beaucoup plus favorable que le second à la destruction de l'ancien régime et à l'avènement du nouvel état social. L'une et l'autre dictature montrent un caractère rétrograde en cherchant à reconstruire l'ancienne constitution sociale, ou du moins à retarder sa chute, tout en favorisant le développement de la sociabilité moderne.
Pendant que s'accomplit cette transformation du régime monothéiste, l'évolution industrielle, accélérée par une protection systématique, pénètre de plus en plus
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chir de toute protection facultative, et s'incorporent à la sociabilité moderne en exerçant une influence croissante sur l'éducation. Tandis que ces trois évolutions deviennent incompatibles avec le régime primitif, les vices inhérents à la spécialité exclusive, qui avait dirigé, depuis la fin du moyen âge, leur développement empirique, s'étendent au point d'entraver tout progrès.
Une immense crise sociale est déterminée tout à coup dans la nation chez laquelle l'évolution avait acquis la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses antécédents, était destinée au périlleux honneur d'une telle initiative. Ce mouvement décisif enlève tous les débris de l'ancien régime, sans en excepter le pouvoir central, autour duquel ils s'étaient rassemblés. Le but de la révolution devait être de réorganiser la société, puisque, loin d'avoir pour objet la ruine de l'ancienne économie, elle en était le résultat. Mais, la marche empirique et le caractère spécial de la progression positive n'ayant pu faire ressortir sa véritable tendance politique, la réorganisation sociale est conûée à la métaphysique, qui avait dirigé le mouvement antérieur. Cette illusion réduit la pensée révolutionnaire à indiquer vaguement les conditions d'une régénération dont le principe reste indéterminé. La philosophie dirigeante conduit bientôt à fonder la régénération sociale sur une restauialion du système théologique et militaire, que favorise une immense activité guerrière détournée peu à peu de son but. Mais le développement même de cette réaction, qui, malgré son intensité, n'établit rien de durable, prouve qu'elle est incompatible avec l'état des peuples modernes.
Le cours des événements du dernier demi-siècle montre que les conditions de l'ordre et celles du progrès ne peuvent être réalisées que par une véritable réorganisation.
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L'ensemble de la politique flotte, comme avant la révolution, entre la tendance rétrograde d'un pouvoir qui ne conçoit l'ordre que dans le type ancien et l'instinct anarchique d'une société qui n'imagine qu'un progrès purement négatif. Mais les faits eux-mêmes ont beaucoup amorti les passions correspondantes en signalant l'inanité commune des espérances opposées. L'ancienne dictature temporelle, dissoute par la décomposition du pouvoir central, se reconnaît impuissante à diriger la réorganisation spirituelle, et se borne exclusivement à maintenir l'ordre matériel. Le gouvernement intellectuel et moral est abandonné à la concurrence des tentatives philosophiques. Les nouveaux éléments sociaux, continuant leurs évolutions partielles, font ressortir la nécessité d'une coordination générale. L'industrie rend irrécusable le besoin d'établir entre les entrepreneurs et les travailleurs une harmonie à laquelle leur antagonisme a cessé d'offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution scientifique, l'extension de la méthode positive à l'étude des corps vivants, y compris les phénomènes intellectuels et moraux, fait ressortir les vices d'une spécialisation devenue plus étroite et plus empirique, au temps même où la marche de l'esprit humain exige qu'on substitue le régime synthétique au régime analytique.
Ce résumé permet de constater que notre analyse historique est le simple développement de la loi des trois états, qui se trouve aussi pleinement démontrée que toute autre loi de la philosophie naturelle . A partir des moindres ébauches de civilisation jusqu'à l'état des peuples les plus avancés, cette loi explique le caractère de toutes les grandes phases de l'humanité, la part de chacune d'elles à l'œuvre commune, leur filiation successive, de manière à introduire enfla une unité parfaite et une rigoureuse coati*
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nuilé dans cet immense spectacle. Une loi qui a rempli de telles conditions ne peut plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient certainement l'expression abstraite de la vérité générale : elle peut donc être employée à rattacher l'avenir au passé. Malgré la variété qui la caractérise, l'évolution sociale, sans -être périodique, se trouve ainsi ramenée à une règle -constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée d'une phase trop circonscrite, devient irrécusable quand on examine la progression totale. Or l'usage de cette loi •nous a conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire, la tendance de la civilisation actuelle. II en résulte la connaissance de la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique pour le faire converger vers le mouve ment spontané.
Après avoir traversé toutes les phases de la vie théolo- -gique, et même les divers degrés de la transition métaphysique, l'élite de l'humanité touche à l'avènement de la vie positive, dont les éléments, partiellement élaborés, n'attendent plus qu'une coordination générale pour •constituer un nouveau système social. Cette coordination •doit être d'abord intellectuelle, ensuite morale, enfin politique. 11 s'agit de remplacer la méthode philosophique propre à l'enfance de l'humanité par celle qui convient à -sa maturité. Toute tentative ne remontant pas à cette source serait impuissante contre le désordre actuel, qui est surtout mental. Mais, sous cet aspect, la connaissance «de la loi des trois étals devient le principe d'une telle solution en établissant une entière harmonie dans le système des connaissances humaines par la prépondérance 4insi procurée à la méthode positive. Cette méthode tend -à faire prévaloir l'esprit d'ensemble, et par suite le sentiment du devoir, qui s'y trouve étroitement lié. Les rè-
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facilitent l'application graduelle. Sous cet aspect, la Convention française, du moins pendant sa phase ascensionnelle, est le seul pouvoir qui ait eu, malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position, comme l'indiquent ses créations progressives et cependant toujours provisoires. Toutes les puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, môme dans leurs édifices les plus éphémères.
Relativement à la réorganisation spirituelle, rien de ce -qui est aujourd'hui classé n'est susceptible de s'incorporer directement au nouveau régime, dont tous les éléments doivent d'abord subir une régénération intellectuelle et morale. Le pouvoir spirituel résidera dans une -classe nouvelle sans analogie avec aucune de celles qui existent, et composée de membres issus, suivant leur propre vocation individuelle, de tous les rangs de la société. L'avènement de cette corporation sera d'ailleurs spontané; car son ascendant social ne peut résulter que de l'adhésion volontaire des intelligences aux nouvelles doctrines. Son établissement devant surgir peu à peu de* l'exécution même de son œuvre, toute spéculation détaillée sur les formes propres à sa constitution future serait aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, bien que l'influence des habitudes métaphysiques puisse faire excuser ces vaines recherches. L'action sociale d'un tel pouvoir doit, comme celle de la puissance catholique, précéder son organisation légale. Il suffit d'indiquer son rôle dans le système de la sociabilité moderne.
Il est nécessaire qu'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel régisse les idées et les mœurs, pendant que le pouvoir temporel -s'applique seulement aux actes accomplis. L'évolution humaine est caractérisée par une influence croissante de
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L'hostilité de la progression moderne contre l'ordre catholique ne doit pas laisser dominer indéfiniment les préjugés révolutionnaires propres à son développement. Tandis que la nature de la civilisation prescrit la division des pouvoirs comme une condition de son progrès, elle tend à la réaliser comme une conséquence de son cours spontané. Dans l'état social du moyen âge, une telle séparation a présenté, à beaucoup d'égards, un caractère forcé et contradictoire, parce qu'elle était opposée à l'esprit militaire. Rien d'équivalent n'est possible sous l'influence de la vie industrielle, dont la nature doit, au contraire, empêcher toute confusion entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y peuvent jamais résider à un haut degré dans les mêmes organes. La diversité des mœurs n'est pas moins incompatible avec la concentration des pouvoirs que la distinction des capacités. Bien que le caractère des différentes classes modernes ne soit pas encore très prononcé, il est pourtant irrécusable que la supériorité de richesse, principal résultat de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des droits sérieux à la suprême décision des affaires humaines. De même, malgré la honteuse ardeur de tant d'artistes et de savants pour rivaliser de fortune avec les chefs industriels, il n'est pas à craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent conduire au plus haut ascendant pécuniaire. La généreuse imprévoyance des uns, quand il y a vocation réelle, est incompatible avec la scrupuleuse sollicitude qu'exigent les succès des autres.
Une secte éphémère, sans portée comme sans moralité, a voulu, de nos jours, tenter de prendre la richesse pour base du classement social en y voyant l'unique récompense de tous les services. Ses vains efforts ont abouti à faire mieux sentir que, dans l'économie moderne, les opé-
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çnnl à diriger une telle opération, tendent à la conûer à la philosophie qui se montrera digne d'y présider. D'autre part, les populations, désabusées des illusions métaphysiques, comprennent, après un demi- siècle d'expériences, que tout le progrès social compatible avec les doctrines vulgaires a été réalisé, et qu'aucune importante fondation politique ne peut plus surgir sans reposer sur une philosophie nouvelle.
Quand cette opération sera assez développée pour faire sentir partout sa tendance générale, elle exercera sur les esprits les plus actifs et sur la masse des intelligences une influence favorable, en indiquant aux uns et aux autres la marche la plus conforme h une sage réalisation de leurs vœux. J'ai déjà établi en principe, au sujet de l'avènement du catholicisme, que le prétendu règne de l'esprit, rêvé ]>ar la métaphysique grecque, constitue une conception non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles do l'ordre. Cette conception, si elle pouvait prévaloir, organiserait une immobilité analogue à celle des théocraties «n livrant l'empire du monde à de médiocres intelligences, dès lors privées de frein et de stimulation. La même utopie, écartée par le régime du moyen âge, reparut avec la philosophie métaphysique, dont elle émanait, quand la décomposition du catholicisme rétablit au profit des chefs -temporels l'antique confusion des pouvoirs. Depuis cette -époque, presque tous les esprits actifs ont été plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une tendance insurrectionnelle contre l'ensemble de Tordre existant, qui cessait de leur offrir une position légale. A mesure que le mouvement négatif s'accomplissait, cette opposition excitait les ambitieux à rechercher les grandeurs temporelles, qui étaient seules constituées. Une telle influence se développait à peu près également soit dans les pays pro-
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testants, où la confusion des pouvoirs était solennellement consacrée, soit dans les nations catholiques» chez lesquelles la suprématie temporelle n'était pas moins réelle, et où l'abaissement des barrières aristocratiques favorisait de telles prétentions.
La révolution a stimulé, surtout en France, de semblables espérances, qui ne reconnaissent plus aucune limite. Sans doute le dérèglement des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature de la civilisation moderne. Ces folles tentatives, privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer contre la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais elles n'en sont pas moin*, au sein des sociétés, une source constante de perturbation, et sont d'autant plus dangereuses qu'elles paraissent reposer sur la tendance de la civilisation à augmenter l'influence sociale de l'intelligence.
L'esprit est destiné à inspirer à la puissance matérielle le respect des lois morales, dont toute activité, soit privée, soit publique, tend à s'écarter. Ainsi conçue, la suprématie sociale n'appartient ni à la force ni à la raison, mais à la morale, qui domine les actes de l'une et les conseils de l'autre. Telle est la limite idéale dont la réalité doit s'approcher graduellement, sans pouvoir jamais l'atteindre. L'esprit doit renoncer au règne chimérique delà capacité; car son véritable office, aussi propre à entretenir son activité qu'à récompenser ses services, consiste dans l'éducation et dans une influence consultative sur tout le cours de la vie.
La réorganisation spirituelle exercera également une salutaire influence sur la masse des intelligences, poussées, par la confusion qui existe entre Tordre spirituel et l'or-
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dre temporel» à chercher dans les institutions politiques la solution des problèmes sociaux. Cette disposition des masses s'est développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont suivi la désorganisation catholique, à mesure que s'accomplissait la concentration temporelle ; elle est parvenue à une déplorable intensité ; elle seule fournit un point d'appui aux prétentions de l'intelligence à la domination universelle. Sans une pareille illusion sur l'efficacité des mesures politiques, les masses ne seconderaient pas les efforts perturbateurs des esprits les plus actifs. Non seulement la philosophie positive écartera l'utopie du règne de l'esprit en donnant à la capacité intellectuelle une large destination, mais encore elle imprimera aux réclamations populaires une direction plus morale que politique. Les principaux griefs des masses contre un régime sous lequel leurs besoins généraux sont si peu consultés se rapportent surtout à une rénovation des opinions et des mœurs. C'est incontestable quant aux abus inhérents à l'inégalité des richesses, abus qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs et des utopistes, et qui résultent du désordre intellectuel et moral bien plus que de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence est, à cet égard, fort limitée. La réorganisation spirituelle est donc susceptible de faciliter le retour d'une harmonie durable en satisfaisant aux conditions du progrès et à celles de l'ordre, également indispensables pour que l'instinct des masses puisse accueillir un semblable enseignement.
La nouvelle philosophie remplacera la détermination des droits par celle des devoirs respectifs. Le premier point de vue a prévalu tant que la réaction contre l'ancien régime n'a pas été suffisamment accomplie. Le second doit présider à l'organisation du nouvel état social.
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J'ai déjà posé le principe qui détermine les attributions respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel- Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme décisive en tout ce qui concerne Y éducation, soit spéciale, soit générale, et comme consultative en ce qui se rapporte à Y action, soit privée, soit publique, dans laquelle elle n'intervient que pour rappeler en chaque cas les règles de conduite primitivement établies. L'autorité temporelle, au contraire, souveraine relativement à l'action au point de pouvoir suivre une marche opposée aux conseils de l'autorité spirituelle, ne doit exercer sur l'éducation qu'une simple influence consultative en se bornant à y solliciter la révision ou le perfectionnement des préceptes que la pratique lui semblerait condamner. L'établissement d'un système d'éducation non seulement intellectuel, mais encore moral, constituera la principale attribution du nouveau pouvoir spirituel. C'est surtout pour servir de base à un tel système que la philosophie positive devra être coordonnée. D'une part, l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne peut être instituée sans un pareil fondement philosophique. D'autre part, sans celle destination, une telle philosophie n'aurait point un caractère assez marqué pour contenir la tendance qu'ont les sciences à se spécialiser.
C'est au catholicisme que l'humanité a dû, au moyen âge, le premier établissement d'une éducation universelle, qui, malgré son imperfection, présentait déjà un fond commun aux plus humbles et aux plus éminents chrétiens. Il serait étrange de concevoir une institution moins générale dans une civilisation plus avancée. Sous cet aspect, les dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, depuis la décadence de l'organisme catholique, un pressentiment confus de l'avenir social, sauf
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un décaissement correspondant à celui de la philosophie dont il émanait, à mesure que l'intelligence et la sociabilité ont permis au vulgaire d'apprécier les règles morales d'après l'ensemble de leur influence sur l'individu et sur la société. Le catholicisme a livré à la raison humaine beaucoup d'utiles prescriptions : ces prescriptions étaient autrefois soumises à la sanction religieuse, et les philosophes anciens pensaient qu'on ne pourrait jamais les y soustraire.
Les croyances sont devenues individuelles; il est impossible d'édiûer sur d'aussi vains fondements. On méconnaît l'indépendance du sacerdoce, sans laquelle la philosophie religieuse ne saurait être efficace, au point de vue moral. Aucune inconséquence n'est comparable à celle des déistes modernes, qui rêvent de consacrer la morale par une religion sans révélation, sans culte ni clergé. L'analyse du catholicisme fait ressortir les conditions qui ont été indispensables à l'accomplissement de son office moral, conditions que l'œuvre révolutionnaire a graduellement détruites. L'indépendance de la morale à l'égard de toute croyance est si bien établie que des observateurs d'une faible portée, mais d'une incontestable loyauté, en ont osé conclure l'inutilité de tout enseignement moral. L'adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est devenue contraire à leur efficacité en faisant rejaillir sur elles le discrédit qui s'attache à cette doctrine. Une telle solidarité constitue même un obstacle au développement de la moralité en empêchant d'établir une théorie, contre laquelle, du reste, d'injustes déclamaleurs religieux, catholiques, prolestants ou déistes, s'efforcent de soulever d'avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l'envi toute issue à l'anarchie actuelle.
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L'esprit positif produira des convictions morales aussi stables qu'universelles, et permettra d'établir une autorité spirituelle assez indépendante pour en régulariser l'application sociale. La philosophie positive, faisant prévaloir la connaissance de la nature humaine, peut seule présider au développement du sentiment social, qui n'a été cultivé jusqu'ici que d'une manière indirecte, et même contradictoire, sous les inspirations de la philosophie théologique. La morale positive, qui prescrira la pratique du bien en avertissant avec franchise qu'il n'en résultera souvent d'autre récompense qu'une inévitable satisfaction intérieure, deviendra plus favorable aux affections bienveillantes que les doctrines suivant lesquelles le dévouement même était toujours rattaché à des calculs personnels. Mais une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera à méconnaître la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse jusqu'à ce que les faits eux-mêmes dissipent à ce sujet toute vaine controverse. Aussi aucune partie de l'œuvre philosophique n'a-t-elle autant d'importance pour régénérer la société. L'humanité restera dans un état d'enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d'être uniquement puisées dans la connaissance de sa nature, continueront de reposer sur des fictions.
Je dois signaler une autre propriété par laquelle l'éducation positive, en caractérisant la destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera à l'une des principales exigences de notre époque. La crise sociale qui a commencé en France est maintenant commune à tous les peuples de l'Europe occidentale. Rien n'est plus propre qu'une telle synergie à faire ressortir l'insuffisance de la philosophie métaphysique, qui dirige encore les tentatives politiques, puisqu'il ne s'agit partout que d'essais natio-
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naux, dans lesquels la communauté européenne est oubliée. Cette lacune subsistera lant que le principe de la séparation des pouvoirs sera méconnu ; car la confusion qui existe entre le gouvernement moral et le gouvernement politique prolonge l'isolement des différents peuples, dont la réunion ne pourrait résulter que de l'oppressive prépondérance de l'un d'eux. Malgré la connexité de leur civilisation homogène, les cinq grandes nations qui composent aujourd'hui l'élite de l'humanité ne sauraient être, sans une intolérable tyrannie, assujetties à un même empire temporel. Cependant leurs contacte journaliers exigeraient l'intervention d'une autorité correspondant à l'ensemble de leurs tendances communes. Tel sera, comme au moyen âge, l'éminent privilège de la puissance spirituelle, qui, liant ces divers peuples par une même éducation, pourra seule obtenir un assentiment unanime, et résoudre les problèmes sociaux dans l'intérêt de toute l'Europe.
Il importe d'écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie, et de restreindre l'établissement du pouvoir spirituel aux peuples que leurs antécédents en rendent susceptibles, sous la réserve d'étendre plus tard un tel organisme au delà même de la race blanche, à mesure que le reste de notre espèce sera suffisamment civilisé. Tout en consolidant les liens inhérents à l'identité de la nature humaine, la nouvelle philosophie, dont l'esprit est éminemment relatif, distinguera les nations positives des peuples théologiques ou même métaphysiques. Ainsi, au moyen âge, le même attribut qui réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi de celles qui étaient demeurées à l'état polythéiste ou fétichiste. A cet égard, il n'y aura d'autre différence entre les deux cas que la destination plus étendue de l'organisme moderne et la tendance plus conciliante d'une doctrine qui rattnche tous
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les états de l'humanité à une mémo évolution. L'obligation d'étendre le nouveau régime a l'ensemble de l'occident européen prouve la nécessité de faire précéder, dans chaque pays, l'organisation temporelle par une organisation spirituelle, qui peut seule être commune aux différents peuples. L'établissement de l'éducation positive constitue le meilleur moyen de satisfaire à cet impérieux besoin de notre état social en appelant les diverses nationalités à une œuvre identique, sous la direction d'une classe spéculative, animée non pas d'un stérile cosmopolitisme, mais d'un actif patriotisme européen.
L'attribution que nous venons d'apprécier comprend l'ensemble des fonctions propres au nouveau pouvoir spirituel. Ce pouvoir doit, en outre, organiser pour l'ensemble de la vie une sorte de prolongement destiné à empêcher que le mouvement spécial ne fusse oublier ou méconnaître les principes généraux dont la notion primitive abesoin d'être souvent rappelée. De là résulte pour le pouvoir spirituel non seulement la nécessité de surveiller la marche de l'esprit humain afin d'y rappeler les considérations d'ensemble, mais encore le devoir d'instituer, à l'exemple du catholicisme, un système d'habitudes publiques et privées, propres à développer le sentiment de la solidarité sociale. Ce sentiment ne saurait Être assez complet sans celui de la continuité historique qui se rapporte à notre espèce. Le pouvoir spirituel organisera un vaste système de commémoralion, dont le catholicisme n'a réalisé qu'une faible ébauche par suite de l'esprit trop étroit et trop absolu de la philosophie théologique. Un tel système, destiné à glorifier les diverses phases de l'évolution humaine et les pricipaux promoteurs de ses progrès successifs, offrira une haute utilité intellectuelle en popularisant la connaissance de celte marche fondamentale.
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On ne peut se faire une idée de l'influence sociale qu'obtiendra le nouveau pouvoir spirituel, parce que l'instruction actuelle, improprement qualiûée d'éducation, ne laisse aucune forte empreinte morale, d'où puisse dériver l'autorité ultérieure des instituteurs primitifs, dont le souvenir «st bientôt effacé. L'éducation positive fera témoigner une confiance générale à la corporation qui l'aura dirigée; «lie lui conférera une voix consultative dans toutes 4 es entreprises usuelles, soit privées, soit publiques, afin •«d'y mieux assurer la pratique journalière des principes «établis pendant la durée de l'initiation. Celte éminenle -autorité, animée d'une impartialité sans indifférence, exercera un baut arbitrage dans les divers conflits déterminés par le mouvement social, conflits qu'il serait impossible <ie soumettre à une plus sage appréciation.
Ne pouvant être soumis à aucune autorité tempo- .relie, les rapports internationaux resteraient abandonnés A un insuffisant antagonisme, s'ils n'étaient pas de la -compétence de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être partout respectée. Il en résultera un système diplomatique entièrement nouveau. La même autorité qui, .dans l'éducation proprement dite, aura fondé la morale des peuples comme celle des individus et des classes y subordonnera, dans la vie active, les divergences particulières, tant nationales que personnelles.
Après avoir indiqué les attributions du nouveau pouvoir spirituel, nous allons examiner le caractère social de son .autorité, surtout par comparaison ou plutôt par contraste avec celui de l'autorité catholique au moyen âge. La puissance temporelle dépend d'une certaine prépondérance matérielle de force ou de richesse, dont l'empire est souvent subi à regret. L'autorité spirituelle, au contraire, à Ja fois plus douce et plus intime, repose sur une con-
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flance spontanément accordée à la supériorité intellectuelle et morale. Elle suppose un libre assentiment à une commune doctrine, qui règle l'exercice et les conditions d'un tel ascendant. Mais la nature philosophique de la doctrine doit influer sur ces caractères élémentaires, qui sont applicables à tous les modes possibles du gouvernement moral. L'autorité théologique, liée à une révélation h laquelle le croyant ne saurait participer, est absolue. L'autorité du nouveau pouvoir spirituel sera relative, comme l'esprit de la philosophie correspondante. Nul ne pouvant ni tout savoir ni tout juger, le crédit obtenu par le plus émînent penseur offre une parfaite analogie avec celui que lui-même accorde sur certains sujets à la plus humble intelligence. La terrible domination que, pendant l'enfance de notre espèce l'bomme, a pu exercer sur l'homme, au nom d'une puissance qui s'élendai t à des intérêts dont la prépondérance înlcrdisail toute délibération, est à jamais abolie avec l'étal mental dont elle émanail. Mais, bien que la nouvelle autorité spirituelle ne puisse être aussi intense que l'ancienne, l'expérience des trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même et sans aucune organisation régulière. elle peut déterminer un suffisant accord sur des sujets convenablement élaborés. L'universelle admission des principales notions scientifiques, malgré leur opposition aux croyances religieuses, permet d'entrevoir de quelle autorité sera susceptible, dans la virilité de la raison humaine, la force logique des véritables démonstrations, surtout lorsqu'elles s'étendront aux questions morales et sociales. Néanmoins, si la nouvelle aulorité ne comporte pas la même plénitude que l'ancienne, la nature de la philosophie et de la sociabilité ne l'exige pas non plus; car il s'agit d'organiser l'unité spirituelle, sans la rigoureuse compression que l'état théologique avait laborieusement établie.
ïeçon.J AGE DE LA GÉNÉRALITÉ. 50 i
Ces considérations doivent dissiper les fâcheuses inquiétudes que soulève toute pensée de réorganisation spirituelle ; car la nature philosophique du nouveau gouvernement moral ne lui permettra pas de comporter des usurpations équivalentes à celles de l'autorité théologique.
Cependant il ne faudrait pas croire que le régime positif ne fût pas susceptible de graves abus, inhérents à l'infirmité de la nature humaine. La science ne se prête que trop au charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le langage mystérieux peut aisément dissimuler auprès du vulgaire une profonde médiocrité intellectuelle. Les savants sont d'ailleurs tout aussi disposés à l'oppression que les .prêtres. L'esprit de critique sociale, introduit par le régime du moyen âge comme une conséquence de la séparation des pouvoirs, contiendra les abus du nouveau régime. Sans doute la vulgarisation de la science constituera la plus solide garantie contre le charlatanisme des savants. Lorsque, par exemple, le langage algébrique sera devenu vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute autre qualité plus essentielle. Mais ce correctif ne pourrait suffire, si le régime positif ne devait en même temps développer la continuelle surveillance de la critique. Cette surveillance consolidera l'harmonie du pouvoir spirituel, parce qu'elle résultera de sa constitution, d'après laquelle il devra rester soumis, soit dans son origine, soit dans son exercice, à des conditions de capacité et de moralité dont le principe pourra toujours être invoqué à l'appui •de tout reproche. Les conditions de capacité se rapportent à l'ensemble des difficiles préparations qui doivent garantir l'aptitude des membres de la corporation spéculative. Depuis que le catholicisme a proclamé la suprématie sociale de la morale non seulement sur la force, mais encore sur l'intelligence, le plus chétif croyant a lu
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où ce régime a persisté, surtout dans l'Inde, le plus humble artisan offre un caractère public. La même remarque s'applique à l'ordre grec et à l'ordre romain; mais il faut, dans ce cas, n'avoir égard qu'à la population libre, dont tous les membres avaient une destination militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant une distinction héréditaire émanée du système précédent. Il en a été ainsi sous le régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu demeurée suffisamment prononcé. Tous les hommes libres présentaient un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences d'activité. C'est seulement quand l'industrie succéda partout à l'abolition de la servitude qu'on vit surgir une distinction entre les professions publiques et les professions privées, suivant qu'elles se rapportaient à Tordre antérieur ou aux nouveaux éléments sociaux, dont nul n'apercevait alors la tendance vers une autre économie générale.
La plus complète intensité d'une semblable démarcation se rapporte à la deuxième phase de la transition moderne, époque où l'ancien régime conserve en apparence toute sa prépondérance politique. Sous la phase suivante, pendant laquelle l'industrie acquiert assez d'importance pour que les gouvernements européens commencent à y subordonner leurs combinaisons pratiques, les grandes existences industrielles prennent un véritable caractère public. Enfin, depuis la révolution, le nouvel état social est marqué par l'extinction presque totale du genre d'activité qui constituait les Tondions publiques et par la prépondérance des professions qui étaient regardées autrefois comme privées. Néanmoins une telle distinction persistera jusqu'à ce que la conception du nouveau système social
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soit devenue assez nette pour développer un sentiment d'utilité publique d'abord parmi les chefs des divers travaux, et ensuite chez leurs coopérateurs.
La dignité qui anime encore le plus obscur soldat dans l'eïercice de ses modestes fonctions n'est pas sans doute particulière à l'ordre militaire. Une semblable dignité ennoblira les plus simples professions, quand l'éducation positive pourra faire apprécier à tous la participation de chaque activité partielle à l'économie commune.
Pour se représenter le nouveau système social, les philosophes doivent concevoir comme publiques toutes les professions actuellement qualifiées de privées, en éliminant toutefois les fonctions qui sont destinées à disparaître, c'est-à-dire tous les débris de l'étal théologique et métaphysique. Après une telle préparation, l'économie moderne ne présentant plus que des éléments homogènes dont les tendances sont nettement appréciables, il devient possible de concevoir l'ensemble de la hiérarchie sociale, qui resterait inintelligible tant qu'on voudrait y combiner les nouvelles classes avec celles qui sont sur leur déclin.
Nous avons établi, au commencement de cet ouvrage, la hiérarchie des sciences d'après le degré de généralité et d'abstraction des phénomènes correspondants. La même loi nous a fourni la distribution intérieure de chaque partie de la philosophie inorganique. Appliqué à Tordre des êtres eux-mêmes, ce principe taxinomique est devenu apte à représenter la coordination naturelle de l'ensemble de la série animale. Par une dernière extension, nous y avons rattaché la base de la statique sociale et l'ordre des évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne. Une suite aussi étendue d'applications érige un tel principe en loi de toute hiérarchie.
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Dans toute société régulière, les activités partielles se subordonnent entre elles suivant leur degré de généralité et d'abstraction. La société antique, théocratique ou militaire, la seule qui ait été jusqu'ici pleinement systématisée, présentait une coordination conforme à ce principe, dont la notion est éclaircie par les vestiges que notre civilisation en conserve encore, surtout dans l'organisme militaire.
Considérée au point de vue philosophique, la progression sociale se présente comme un prolongement de la série animale, dans laquelle les êtres sont d'autant plus élevés qu'ils se rapprochent davantage du type humain. •Cette conception convient aussi bien à l'ordre statique qu'à l'ordre dynamique, d'après la connexité établie entre les lois d'harmonie et les lois de succession des phénomènes sociaux. Ainsi, la hiérarchie sociale offrant une extension de l'échelle animale, les caractères qui séparent les diverses classes doivent être analogues à ceux qui distinguent les différents degrés d'animalité. Telle est la base que la philosophie positive fournit au classement social.
La dignité animale est mesurée par l'ascendant du système nerveux, principal siège de l'animalité ; la dignité ■sociale le sera par la prépondérance des plus éminentes facultés propres à ce système.
Une première application de cette théorie à l'ensemble •de la nouvelle économie sociale conduit à concevoir la classe spéculative au-dessus de la masse active. En effet, la première offre un développement plus complet des facultés de généralisation et d'abstraction qui distinguent le plus la nature humaine. Quand la séparation des pouvoirs a été introduite par le régime du moyen âge, la supériorité légale du clergé sur tous les autres ordres est résultée, non pas de son caractère religieux, mais de sa prééminence
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spéculative. Cette première subordination ne sera réalisable dans le régime positif que quand les éléments du nouveau pouvoir spirituel auront perdu la spécialité qui constitue encore le principal obstacle à-leur influence sociale. Une superficielle appréciation pourrait faire envisager la prééminence de la dignité spéculative comme contraire au principe de la séparation des pouvoirs. Mais la considération et la puissance sont distribuées selon des lois tellement différentes que leurs degrés supérieurs s'excluent. Or il s'agit ici de Tordre de la dignité et non de l'ordre du pouvoir, du rang occupé dans l'estimeuniverselle et non de l'influence directement exercée sur les actes. C'est de l'opposition de ces deux sorte* de suprématie que résultera, entre les deux pouvoirs, im état de rivalité incompatible avec le despotisme d'aucun d'eux, et qui, malgré sa tendance à susciter quelquefois de graves conflits, deviendra l'origine du mouvement politique.
Nous venons d'apprécier la division sociale qui correspond aux deux modes les plus distincts de l'existence humaine, et qui régularise les deux manières les plus différentes de classer les hommes selon la capacité ou selon la puissance. Il devient dès lors facile de caractériser, d'après le môme principe, la plus importante subdivision de chacune de ces deux classes. La classe spéculative se décompose en deux autres, selon qu'elle est scientifique ou esthétique. Malgré la similitude de mœurs et d'opinions qui rapproche ces deux ordres, leur diversité n'en constitue pas moins une nouvelle application de notre théorie. Quelle que soit l'importance sociale des beauxarts, le point de vue esthétique est moins général et moins abstrait que le point de vue scientifique. Celui-ci est relatif aux conceptions qui doivent diriger l'exercice de la
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raison ; celui-là se rapporte seulement aux facultés d'expression. Le lype humain se perfectionne davantage dans la classe scientifique par une activité supérieure des facultés d'abstraire, de généraliser et de coordonner, qui constituent Ja principale prééminence de l'humanité sur l'animalité.
La classe active ou pratique, comprenant l'immense majorité, a déjà reçu un développement plus complet et plus prononcé, qui rend ses divisions plus tranchées. La théorie hiérarchique n'a qu'à régulariser les distinctions consacrées parl'usago. Il faut pour cela considérer d'abord la principale décomposition de l'activité industrielle, suivant qu'elle se borne à la production ou qu'elle se rapporte à la transmission des produits. Le second cas est supérieur au premier par l'abstraction des travaux et la généralité des rapports. On doit ensuite subdiviser ces deux ordres, selon que le premier concerne la formation des matériaux ou celle de leurs produits, et que le second est relatif aux produits mêmes ou à leurs signes représentatifs. H est clair que le dernier ordre présente un caractère plus général et plus abstrait que le précédent. Ces deux décompositions successives établissent la hiérarchie industrielle : au premier rang sont placés les banquiers, à raison de la généralité et de l'abstraction de leurs opéralions; ensuite viennent les commerçants; puis les manufacturiers; enfin les agriculteurs, dont les travaux sont plus concrets et les relations plus spéciales.
Il serait déplacé d'ajouter aucune subdivision, spéculative ou active, à ce classement de la nouvelle économie sociale. Des distinctions trop multipliées auraient l'inconvénient de dissimuler l'unité des classes correspondante?. Je m'abstiendrai donc de subdiviser l'ordre spéculatif, soit scientifique, soit esthétique, pour éviter toute discussion
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vient aussi plus directe, moins contestable, et par suite mieux assurée. En même temps, l'existence est plus indépendante et la responsabilité moins étendue, en raison de relations plus circonscrites et d'une correspondance plus immédiate aux besoins les plus indispensables. Si les premiers rangs s'honorent d'une coopération plus éminente et plus difûcile, les derniers pourront s'attribuer un office plus certain et plus urgent. En restreignant suffisamment leurs désirs, ceux-ci subsisteraient par eux-mêmes, tandis que ceux-là ne le pourraient aucunement.
Au point de vue des degrés successifs de la prépondérance matérielle mesurée surtout par la richesse, la hiérarchie positive présente des résultats opposés, selon qu'on y envisage Tordre spéculatif ou Tordre actif. Dans le premier, celte prépondérance diminue, tandis que dans le second elle augmente en suivant, de part et d'autre, la hiérarchie ascendante. En effet, l'accroissement de la richesse dépend de deux conditions distinctes, qui, dans leur plus grande intensité, sont directement opposées, l'extension plus générale et l'utilité plus directe des diverses opérations. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent assez concrets pour que leur utilité demeure appréciable à la raison commune, cette extension tend à procurer une plus haute rétribution des services rendus. Mais, quand cet office social, devenu trop abstrait, ne comporte plus qu'une appréciation indirecte, lointaine et confuse, il procure une moindre richesse. C'est sur l'oubli d'une telle opposition que repose le sophisme d'après lequel on prétend ériger la richesse en mesure exclusive de la participation sociale, sans distinguer Tordre spéculatif de Tordre actif. Ce sophisme tend à bouleverser Téconomie moderne en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu'au second.
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aux fonctions qualifiées aujourd'hui de privées ne modifiera nullement le mode de leur accomplissement. A mesure que l'intelligence et la sociabilité se développent, l'activité individuelle devient susceptible de relations plus -étendues. Les diverses opérations publiques peuvent donc être exécutées par l'industrie privée, quand elles offrent des avantages assez directs et assez prochains. Cette modification administrative ne doit altérer en aucune manière J 'indispensable discipline des travaux correspondants. Mais, sous cet aspect, les fonctions de l'organisme positif présentent des différences essentielles : celles de l'ordre actif, même les plus éminentes, pourront êlre livrées sans -danger au jeu des impulsions individuelles, préparées par une sage éducation. En y réservant toujours l'intervention facultative de la direction centrale, il importera •d'éviter les abus de l'esprit réglementaire, qui tendrait à étouffer toute spontanéité. Dans l'ordre spéculatif, au contraire, une efficacité sociale trop détournée, trop lointaine vi par suite trop peu sentie du vulgaire, sans être pourtant <iii moins réelle ni moins intense, doit conduire à placer les divers travaux sous la protection de la munificence publique ; ce qui fera ressortir le caractère de ces fonctions à mesure qu'elles deviendront plus générales, plus abstraites -et moins susceptibles d'appréciation individuelle. Tel est •le seul mode suivant lequel la distinction des professions en privées et publiques devra subsister.
La] composition des classes de la hiérarchie positive sera nécessairement mobile. L'éducation placera chacun dans la condition la plus convenable à ses principales aptitudes, en quelque rang que sa naissance l'ail jeté. Il faut, -d'une part, que l'accès de toute carrière reste ouvert à de justes prétentions individuelles, et que, d'autre part, l'exclusion des indignes demeure sans cesse praticable.
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nifesté leur nullité sociale par leur commune inaptitude à protéger les classes inférieures. Enfin il est trop facile d'apercevoir les tendances aristocratiques de tant de savants et d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaignent de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple l'influence qu'ils ont obtenue, et qu'ils emploieraient plus volontiers à consolider des prétentions oppressives. Dans la nouvelle économie, la puissance spirituelle sera liée à la masse populaire par des sympathies communes, tenant à une certaine similitude de situation et à des habitudes équivalentes d'imprévoyance matérielle. Hais la classe spéculative devra surtout son ascendant sur le peuple à l'éducation qu'elle lui donnera et au rôle conciliant qu'elle saura jouer au milieu des conflits sociaux. Sous l'un et l'autre aspect, la principale sollicitude de ce pouvoir sera pour les classes inférieures, qui ont plus besoin d'une éducation publique, à laquelle leurs ressources particulières ne sauraient suppléer.
Longtemps avant que l'organisme spirituel soit constitué, une noble ardeur privée entraînera la plupart des esprits spéculatifs à propager l'instruction positive, soit scientifique, soit esthétique, dans les classes encore dépourvues de toute culture. Même avec les éléments qui existent aujourd'hui, et sans aucune assistance du pouvoir, cette œuvre pourrait être bientôt poussée, surtout en France, au point d'imprimer aux réclamations populaires une consistance et une dignité propres à déterminer une attention sérieuse de la part des classes dirigeantes. Le principal obstacle à cet égard serait levé, si les esprits spéculatifs étaient animés de convictions philosophiques susceptibles de refouler leur égoïsme.
Les heureux effets de l'éducation positive ne seront ni moins réels ni moins étendus, soit qu'ils éclairent le
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g] | SOCIOLOGIE. (CinqiMiilu-snpti.'-nio
peuple sur ses vrais intérêts, soit qu'ils se rapportent à la défense de ces intérêts auprès des classes dirigeante*. En laissant prévaloir la réorganisation spirituelle, et en dissipant les erreurs relatives à l'efficacité illimitée des institutions, la philosophie positive imprimera aux vœux populaires la direction la plus convenable, parce qu'elle fera sentir les avantages des solutions morales sur les solutions politiques. Les tendances populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront de fournir aux agitateurs et aux utopistes un moyen de troubler la société et d'offrir aux classes dirigeantes un motif ou un prétexte d'ajourner toute large transaction.
Après avoir expliqué la supériorité de richesse des chefs industriels, la philosophie positive fera sentir qu'il importe peu aux intérêts du peuple en quelles mains se trouvent les capitaux, pourvu que leur emploi soit utile à la masse. Des vues étroites et des passions haineuses auraient beau établir des lois contre l'accumulation des capitaux au risque de paralyser toute activité sociale, ces procédés tyranniques seraient beaucoup moins efficaces que la réprobation appliquée par la morale positive à tout usage trop égoïste des richesses. Cette réprobation sera d'autantplus irrésistible que ceux qui devront la subir n'en sauraient récuser le principe, inculqué à tous par l'éducation commune. II en est ainsi de tous les dangers inséparables de l'état de propriété. Ln philosophie positive démontrera que leur répression dépend surtout des opinions et des mœurs. Mais en signalant au peuple la nature morale de ses plus graves réclamations, la même philosophie rappellera aux classes supérieures les devoirs qui leur incombent. Au sujet de la propriété, par exemple, les riches devront se considérer comme les dépositaires des capitaux publics.
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D'après une étude approfondie de l'évolution moderne, la philosophie positive montrera que, depuis l'abolition de 4a servitude personnelle, les prolétaires n'ont pas encore élé incorporés au système social, et que la puissance du capital est devenue exorbitante dans les transactions journalières. Les devoirs envers le peuple imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe chrétien de l'aumône, qui ne peut plus comporter une haute destination sociale. Ces devoirs se formuleront surtout par l'obligation de procurer à tous l'éducation et le travail, et de régler avec plus d'équité les salaires journaliers. Mais il ne convient pas de soulever à ce sujet des discussions prématurées.
Tels sont les services que la cause populaire retirera de la philosophie positive. Quelle que soit l'importance de ces services, le peuple rendra aux philosophes pins qu'il n'en aura reçu. L'adhésion populaire constituera la plus sûre garantie du pouvoir spirituel. Bien que les causes perturbatrices propres à l'organisme théologique du moyen âge ne puissent pas agir sur l'organisme positif, les conflits politiques inhérents au jeu des passions n'y deviendront pas impossibles. La puissance catholique, au temps môme de son plus grand triomphe, fut en butte aux usurpations temporelles. Le nouveau pouvoir spirituel n'en saurait donc être préservé, malgré la nature plus conciliante de l'activité pratique et l'influence plus prononcée de l'intelligence sur la conduite. Les chefs temporels, principaux dispensateurs de la richesse, pourront témoigner à l'égard de la classe spéculative des sentiments d'orgueil, inspirés par leur supériorité de fortune, et peut-être aigris par l'injuste dédain des théoriciens pour les praticiens. Mais la masse populaire, également liée à ces deux puissances, à Tune par -l'éducation et l'assistance morale, à l'autre par le travail
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plus en plus étroite de la politique; tous ceux qui tentent môme aveuglément d'en sortir exercent une utile influence.
Le point de vue populaire est le seul qui soit conforme aux enseignements constants du passé. Les vaines substitutions de personnes, ministérielles ou môme royales» -qui préoccupent les différents partis, deviennent indifférentes au peuple, dont les intérêts sont tout autres. Assurer à tous le travail et l'éducation constituera toujours l'objet essentiel de la politique populaire. Or, ce but, fort étranger aux intrigues et aux débals constitutionnels, ne peut être réalisé que par une réorganisation d'abord spirituelle et ensuite temporelle. Tel est le lien que la situation moderne institue entre les besoins du peuple et les tendances philosophiques, et d'après lequel le point de vue social prévaudra de plus en plus à mesure que les réclamations des prolétaires caractériseront le problème politique. Bien que les erreurs de la politique moderne exercent encore sur la raison du peuple une déplorable influence, elles y ont cependant moins «l'empire que sur les autres classes de la société. Aussi, <]uand la philosophie positive aura pu pénétrer chez les prolétaires, y trouvera-t-elle un plus heureux accueil que partout ailleurs. L'antagonisme populaire est seul capable de susciter dans les classes supérieures, viciées par l'égolsme aristocratique, des vues élevées et des sentiments généreux.
Dans les douloureuses collisions que nous prépare l'anarchie actuelle sous l'empire de passions haineuses et d'utopies subversives, les philosophes qui les auront prévues seront préparés à en tirer les grandes leçons qu'elles doivent offrir à tous en montrant aux uns et aux autres l'insuffisance des mesures purement politiques pour le but
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passé. Elle en caractérise les diverses phases comme les degrés d'une même évolution, par laquelle le type humain s'est de plus en plus développé. Appréciant l'inanité des études ontologiques ou littéraires par lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait ressortir de la position même de la sociologie dans la hiérarchie des sciences les difficiles conditions que nécessite une semblable élude. Il en résulte l'exclusion d'une foule d'esprits incompétents et la concentration de ces hautes questions parmi les intelligences capables d'y procéder convenablement.
Pour que de telles propriétés ne soient pas senties par les hommes d'État qui cherchent sincèrement un moyen de contenir l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ait ôté toute aptitude à saisir le résultat de nos grandes expériences contemporaines. Ce nouveau régime n'impose aux gouvernements européens aucun autre sacrifice que celui de renoncer à l'espoir de conserver indéfiniment un antique organisme dont les éléments essentiels sont déjà putréfiés.
L'école révolutionnaire, dans laquelle réside encore exclusivement l'esprit de progrès, est empêchée par ses habitudes métaphysiques d'apprécier la philosophie positive. Une longue expérience a permis de constater l'impuissance des doctrines de celte école, qui est logiquement conduite à reconnaître pour véritables les princi pes de l'ancien syslème social, tout en déniant à ce syslème ses plus importantes conditions d'existence. Le besoin d'une reconstruction quelconque l'a poussée à formuler un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, privées toutefois de leurs principaux appuis. La révolution aboutirait ainsi à un simple changement des formes politiques. En commençant ses tra-
le^on.] AGE DE LA GÉNÉRALITÉ. 511
compter sur l'adhésion des prolétaires, dès que le contact mutuel se sera suffisamment établi. Même dans les classes qui, appartenant à la période transitoire, sont destinées à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie peut encore trouver des adhérents. Ainsi, les philosophes métaphysiciens qui sont choqués de la prépondérance des travaux de détail, et qui sentent la dignité des conceptions générales, pourraient saisir la valeur d'une école qui est seule apte à rétablir le règne de l'esprit d'ensemble. De môme les littérateurs et les avocats y trouveraient le moyen d'alimenter le genre d'activité qui leur est propre.
Malgré ces relations avec les différentes classes de la société, l'école positive ne doit espérer aucune adhésion collective, parce que chacune des classes sera plus choquée des atteintes ainsi portées à ses préjugés et à ses passions que touchée de la satisfaction accordée à ses vœux légitimes. Elle ne doit pas même espérer, au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la partie la plus saine et la mieux préparée est déjà viciée par l'empirisme et l'égoïsme qui résultent de l'anarchie actuelle. La nouvelle philosophie politique rencontrera donc des obstacles chez tout ce qui est aujourd'hui classé à un titre quelconque. Elle n'obtiendra longtemps que des adhésions individuelles dans tous les rangs sociaux. Mais de tels appuis ne manqueront pas à une école apte à tout concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle dernier, malgré sa tendance anarchique, trouva partout d'actifs protecteurs, même parmi les rois, parce qu'elle était alors en harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution moderne.
Dans tout le cours de mon analyse historique et dans les conclusions que je viens d'en tirer, je me suis conformé à la
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prescription logique que j'avais formulée en ne considérant qu'une seule série sociale, formée par l'enchaînement des civilisations les plus avancées. Il y aura lieu, quand la sociologie sera suffisamment instituée, de poursuivre d'importantes spéculations sur la marche des différents peuples arriérés. Cette étude supplémentaire indiquera l'action collective que devra exercer l'élite de l'humanité pour accélérer et faciliter ces civilisations secondaires, de manière à tendre à l'unité sociale de notre espèce. Malgré l'identité de l'évolution humaine, ses phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité et une facilité fort inégales. La connaissance de la lente et douloureuse progression des populations d'élite sera très efficace pour élever les peuples arriérés au niveau général. Par là, les relations des peuples les plus civilisés avec les autres populations seront subordonnées aux sentiments d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de rester dominées par l'orgueil ou par la cupidité. Mais les philosophes doivent éviter les séductions de cette heureuse perspective. Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée, il importe beaucoup que leurs vues demeurent concentrées sur la majorité de la race blanche, qui compose l'avant-garde de l'humanité, et comprend les cinq grandes nations de l'occident européen.
Malgré l'homogénéité de cette population d'élite, il existe des différences essentielles entre les cinq nations qui la composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver la régénération positive. Notre théorie historique permet d'apprécier cette diversité. La double évolution, à la fois négative et positive, qui s'est accomplie pendant les cinq derniers siècles nous fournit une base pour cette détermination délicate.
leçon.J AGE DE LA GÉNÉRALITÉ. 52a
Tout concourt à représenter la France comme le siège des plus grands progrès sociaux. L'ancien régime est plus déchu en France qu'en tout antre pays. L'évolution scientifique et môme l'évolution esthétique, sans être plus avancées, y ont obtenu une plus grande influence. L'évolution industrielle a conduit le nouveau pouvoir temporel plus près d'une véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale y est plus complète que dans tout le reste de l'Europe.
L'Italie est, après la France, le pays le mieux préparé h la régénération positive. L'esprit militaire y est peut-être plus éteint que partout ailleurs. La conservation du catholicisme a été moins favorable qu'en France au mouvement philosophique. Cependant la compression rétrograde, assez intense pour préserver le peuple de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu empêcher l'émancipation de la plupart des esprits cultivés. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle, presque aussi avancées qu'en France, ont pourtant obtenu une moindre importance sociale, par suite d'une extinction moins complète de l'esprit religieux et aristocratique. L'évolution esthétique a réalisé sa propriété d'entretenir la vie spéculative chez les plus vulgaires intelligences.
La population allemande me paraît devoir être placée après les deux précédentes. L'esprit militaire ou féodal et même l'esprit religieux n'y sont pas aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre à la société moderne. La prépondérance politique du protestantisme est moins intime et moins générale. Elle n'a pas empêché la concentration temporelle d'aboutir à la monarchie. La plus fâcheuse influence qui distingue cette population est celle do l'esprit métaphysique. Mais cet esprit, inhérent au protestantisme, est, par cela même, beaucoup moins pro-
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trograde, sans avoir obtenu une consistance aussi durable qu'en Angleterre, y a pourtant exercé une compression plus intense. La prééminence trop prolongée du catholicisme n'a pu devenir aussi avantageuse qu'en Italie au développement de l'esprit positif. L'esprit catholique a été gravement altéré par une incorporation trop intime au système gouvernemental. Il a suscité plutôt des tendances tbéocratiques que des dispositions à concilier le pouvoir moral et le pouvoir politique.
L'œuvre qui est destinée à régénérer les cinq grandes nations européennes doit s'adapter aux convenances de chacune d'elles. Pour mieux remplir cette condition, il conviendrait de placer cette œuvre sous la direction d'une association d'abord peu nombreuse, mais réservée à un vaste développement. La dénomination de Comité positif occidental indiquerait que le but de cette association est de propager en Europe la réorganisation spirituelle.
Les conceptions sociales que nous avons déduites de l'analyse du passé complètent la philosophie qui a été préparée par Arislote, annoncée par les scolastiques du moyen âge, et conçue dans son esprit général par Bacon et Descartes. Il nous reste, pour avoir atteint le terme de cet ouvrage, à coordonner cette philosophie, dont les éléments ont été successivement étudiés. Tel sera l'objet des trois leçons suivantes, qui traiteront d'abord de la méthode, ensuite de la doctrine, et enfin des résultats de la philosophie positive.