CHAPITRE II
Philosophie anatomique.
C'est pendant la seconde moitié du siècle dernier que Daubenton et Vicq-d'Azyr ont étendu l'étude statique des corps vivants à Tensemble des organismes connus. Ensuite, les leçons et les écrits de Cuvier ont propagé et régénéré rmfluence de cette grande conception ; mais, quelque indispensable qu'elle ait été au développement de la science anatomique, elle ne pouvait suffire à imprimer à la biologie statique son vrai caractère, sans avoir été complétée et régularisée par la grande notion, dueàBichat, de la décomposition générale de l'organisme en ses divers tissus élémentaires, dont la haute portée philosophique ne me semble pas encore dignement appréciée.
Le développement naturel de l'anatomie comparative nous aurait sans doute dévoilé tôt ou lard cette analyse, mais combien cette marche aurait été lente, si nous en jugeons par ce que nous voyons de la répugnance des anatomisles comparants à abandonner l'étude exclusive des appareils, quoique aucun d'eux ne conteste l'importance prépondérante de l'étude des tissus. En tous genres, les changements relatifs à la méthode sont les plus difficiles à réaliser; et peut-être n'y a-t-il pas d'exemple qu'ils se soient jamais accomplis en résultat spontané des progrès successifs dirigés par les anciennes méthodes, sans l'impulsion directe d'une nouvelle conception originale assez énergique pour produire une révolution dans le système de nos études. La biologie, en vertu de sa complication supérieure, doit être plus soumise qu'aucune autre science à une telle nécessité.
Quoique l'analyse zoologique fournisse le meilleur moyen de séparer les divers tissus organiques, et surtout de préciser le vrai sens philosophique de cette grande notion, l'analyse pathologique offrait une voie plus directe et plus rapide pour suggérer la première pensée d'une semblable décomposition, même en se bornant à la seule considération de l'organisme
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humain. Aussitôt que l'analomie pathologique eût été fondée par Morgagni, il devint évident que, dans les maladies les mieux caractérisées, aucun organe n'est jamais entièrement lésé, et que les altérations sont ordinairement limitées h certaines de ses parties constituantes, pendant que les autres conservent leur état normal. La distinction des tissus élémentaires n'aurait pu se manifester aussi nettement d'une autre manière. Par la coexistence, dans un seul organe, de tissus restés sains et de tissus altérés, et, en second lieu, par la considération des organes différents affectés de maladies semblables, en vertu de la lésion d'un tissu commun, Tanalyse des principaux éléments anatomiques était spontanément ébauchée, en même temps que l'étude des tissus se présentait comme plus importante que celle des organes. Il serait contraire à l'esprit de cet ouvrage d'insister davantage à ce sujet, mais il était indispensable de montrer que nous devons à l'analyse pathologique celte vérité essentielle. C'est Pinel qui la suggéra à Bichat par son heureuse innovation sur la considération simultanée des maladies propres aux diverses membranes muqueuses. Bichat, ensuite, quoique resté étranger à l'élude de la hiérarchie organique, enleva à ceux qui cultivaient l'analomie comparative la découverte de l'une des idées les plus indispensables au perfectionnement général de la philosophie anatomique. Il a rattaché rationnellement à l'état normal une notion déduite de l'état pathologique, probablement en vertu He cette réflexion naturelle que, si les divers tissus d'un même organe peuvent être isolément malades et chacun à sa manière, ils doivent avoir, dans l'état sain, des modes d'existence distincts, dont la vie de l'organe est réellement composée. Le traité de Bichat a pour objet essentiel d'établir, à posteriori, le développement le plus satisfaisant de ce principe jusqu'alors inaperçu et désormais inébranlable. On doit seulement regretter que Bichat, en découvrant ce nouvel aspect de la science anatomique, n'ait point mieux caractérisé son esprit par le titre qu'il lui donna. S'il l'avait appelée anatomie abstraite ou élémentaire au lieu d'anatomie générale, il aurait indiqué sa fonction philosophique et sa relation avec les autres point de vue anatomiques. La philosophie anatomique a commencé à prendre son ca-
ractère définitif depuis l'époque très récente où l'esprit humain apprit à combiner les deux idées mères de la hiérarchie organique et de la découverte de Bichat, et appliqua cette conception universelle à l'élude statique des corps vivants. Ces idées, combinées, sont nécessairement le sujet de notre examen actuel. Écartant les distinctions irrationnelles, encore trop communes chez les biologistes, entre les différentes espèces d'anatomie, nous ne devons reconnaître ici qu'une seule anatomie scientifique, principalement caractérisée par la combinaison philosophique de la méthode comparative avec la notion fondamentale de la décomposition des organes en tissus. Il est étrange assurément qu'après la découverte de Bichat, des anatomistes comparants, et Cuvierà leur tête, aient persisté à étudier l'appareil organique dans son état complexe, au lieu de commencer par l'étude des tissus, de continuer par l'analyse des lois de leurs combinaisons en organes, et de terminer par le groupement de ces organes en appareils proprement dits. Mais le nom de Cuvier lui-même ne saurait empêcher l'application de la méthode comparative à l'analyse des tissus dans l'ensemble de la série biologique Quoiqu'une telle entreprise ne soit, à présent, ni énergiquement, ni profondément poursuivie, elle est cependant commencée, et, par la suite, elle redressera la direction habituelle des spéculations anatomiques.
L'étude de Bichat n'était relative qu'à l'homme, et sa méthode de comparaison ne portait que sur le plus simple et le plus restreint de tous les cas : la comparaison des parties et celle des âges. Son principe devait donc nécessairement subir quelques transformations destinées à le rendre susceptible d'une application plus étendue. Le plus important de ces perfectionnements, surtout sous le point de vue logique, me paraît consister dans la distinction capitale introduite' par M. de Blainville entre les vrais éléments anatomiques et les simples produits de l'organisme, que Bichat avait confondus. Nous avons déjà vu l'importance de cette distinction dans l'étude chimique des substances organiques. Nous devons maintenant la considérer d'une manière directe comme conception anatomique.
Nous avons reconnu que la vie, réduite à sa notion la plus
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simple et la plus générale, est caractérisée par le double mouvement continu d'absorption et d'exhalation dû à Faction réciproque de l'organisme et du milieu, et propre à maintenir, pendant un temps déterminé, et entre certaines limites de variations, l'intégrité de l'organisation. Il en résulte que, à chaque instant de sa durée, tout corps vivant doit présenter, dans sa structure et dans sa composition, deux ordres de principes très différents : les matières absorbées à l'état d'assimilation, et les matières exhalées à l'état de séparation. Tel est le fondement de la grande distinction anatomique, entre les éléments et It'S produits organiques, Les corps absorbés, une fois complètement assimilés, constituent les véritables matériaux de l'organisme. Les substances exhalées, soit solides, soit fluides, deviennent, après leur entière séparation, étrangères à l'organisme, où elles ne pourraient, en général, séjourner longtemps sans danger. Considérés à l'état solide, les vrais éléments anatomiques sont toujours nécessairement en continuité de tissus avec l'ensemble de l'organisme. De plus, les éléments fluides, soit stagnants, soit circulants, demeurent dans les profondeurs du tissu général, dont ils sont également inséparables, tandis que les produits ne sont que déposés, pour un temps plus ou moins long, à la surface extérieure ou intérieure de l'organisme. Les différences ne sont pas moins caractéristiques sous le point de vue dynamique. Les vrais éléments doivent seuls être envisagés comme réellement vivants, seuls ils participent au double mouvement vital, seuls ils croissent ou décroissent par absorption ou exhalation. Avant même d'être finalement excrétés, les produits sont déjà des substances essentiellement mortes, manifestant des altérations chimiques identiques à celles qu'elles éprouveraient, en dehors de Torganisnie, sous de semblables influences moléculaires.
La séparation des éléments et des produits n'est pas toujours facile à effectuer, lorsque, comme cela arrive fréquemment, ils se combinent dans une même disposition anatomique, atin de concourir aune même fonction. Tous les produits ne sont pas, ainsi que la sueur, l'urine, etc., destinés à être expulsés sans aucun usage ultérieur dans l'économie organique. Plusieurs autres, tels que la salive, les sucs gastriques, la bile, etc., agissent comme substances extérieures, et, en vertu
de leur composition chimique, préparent l'assimilation des matériaux organiques. Il est difficile de fixer le moment précis où ces corps cessent d'être de simples produits pour devenir des éléments, c'est-à-dire le passage de l'état inorganique a letat organique, de la mort à la vie. Mais ces difficultés tiennent à l'imperfection de notre analyse et non à aucune incertitude sur le principe de séparation. Il convient de remarquer qu'il y a des circonstances dans lesquelles certains produits, surtout parmi les solides, sont étroitement unis à de vrais éléments anatomiques dans la structure de certains appareils, auxquels ils fournissent des moyens essentiels de perfectionnement. Telles sont, par exemple, la plupart des productions epidermiques, les poils et surtout les dents. Mais, même en ce cas, une dissection suffisamment délicate et une analyse judicieuse de l'ensemble de la fonction nous permettraient d'as signer, avec une rigoureuse exactitude, ce qu'il y a de vraiment organique et de simplement inorganique dans la structure proposée. Une telle investigation n'était pas préparée quand Bichat a confondu les dents avec les os, et qu'il a représenté comme tissus, à la suite du tissu cutané, l'épiderme et les poils. Mais la rectification qui suivit eut une importance capitale en ce qu'elle permit de définir l'idée de tissu ou plutôt dyiément anatomique. Cette rectification devait résulter de l'application de la méthode comparative, car l'étude de la hiérarchie animale montre que les parties inorganiques, qui, dans riiomme, paraissent inséparables de l'appareil essentiel,' ne sont réellement que de simples moyens de perfectionnement' dont l'introduction graduelle s'opère toujours à des termes assignables de la série biologique ascendante.
Uuand nous disons que, dans l'ordre des spéculations anatomiques pures, l'étude des produits est secondaire par rapport à celle des éléments, cela ne signifie pas qu'on doive la négliger. Cette élude est d'une extrême importance pour la physiologie, dont les principaux phénomènes seraient, sans elle, radicalement inintelligibles. De même, à son défaut, la connaissance pathologique éprouverait un temps d'arrêt. Comme résultats, les produits sont l'indice d'altérations organiques; et comme modificateurs, ils dévoilent l'origine d'un grand nombre de ces altérations. En réalité, loin de nuire à
Télude des produits, leur séparaliou des éléments lui sera avantageuse, parce qu'elle tendra à fixer d'une manière bien plus directe Fattention spéciale des biologistes.
La considération des produits organiques, une fois mise à la place qui lui convient, l'analyse anatomique acquiert son vrai caractère de plénitude et de netteté. On peut entreprendre maintenant, ce qui était auparavant impossible, une exacte énumération des éléments anatomiques. De plus, ces tissus peuvent être classés conformément à leurs vraies relations générales, et même être ramenés à un tissu unique modifié suivant des lois déterminées. Tels sont les deux autres transformations capitales que l'application de la méthode comparative a fait subir à la grande théorie anatomique de Bichat. Nous allons examiner ces deux ordres de perfectionnement.
Le premier se rattache à la grande question de la vitalité des fluides organiques, sur laquelle nos idées sont loin d'être, je crois, suffisamment fixées. Tout corps vivant est constitué par la combinaison de solides et de fluides dont la proportion respective varie, selon les espèces, entre des limites très considérables. La définition même de l'état vital suppose celte union; car le double mouvement de composition et de décomposition qui caractérise la vie ne saurait avoir lieu dans des solides seuls; et, d'un autre côté, une masse, ou liquide ou gazeuse, non seulement exige une enveloppe solide, mais elle ne comporte pas d'organisation réelle. Si les deux grandes idées primordiales de vie et d'organisation n'étaient pas inséparables, nous pourrions imaginer que la première appartient aux fluides, parce qu'ils sont aisément modifiés, et l'autre aux solides, comme étant seuls susceptibles de structure, et ici, sous un autre aspect, se retrouverait l'harmonie nécessaire des deux éléments. La comparaison des types dans la série biologique confirme, en eff'et, la règle générale, que l'activité vitale augmente avec la prépondérance des éléments fluides dans l'organisme ; tandis qu'une persistance plus grande de l'état vital accompagne la prépondérance des solides. Depuis longtemps tous les biologistes philosophes avaient signalé cette lo^ en considérant seulement la série des âges. Ces réflexions me paraissent montrer que la controverse sur la vitalité des fluides repose, de même que tant d'autres controverses fameuses,
sur une position vicieuse du problème, puisqu'une telle corrélation nécessaire entre les solides et les fluides, exclut aussitôt l'humorisme et le solidisme absolus. Pourvu qu'on écarte, bien entendu, la considération des produits, on ne saurait douter que les éléments fluides de l'organisme manifestent une vie aussi réelle que celle des solides. Les fondateurs de la pathologie moderne, dans leur réaction contre l'ancien humorisme, n'ont pas prêté une attention suffisante, pour la théorie des maladies, aux altérations spontanées et directes dont les fluides organiques, surtout le sanjy, sont éminemment susceptibles, en vertu de la complication de leur composition. Du point de vue philosophique, cela paraîtrait très étrange si les plus actifs et les plus modifiables des éléments anatomiques n'avaient pas une participation, primitive ou consécutive, aux perturbations de l'organisme. Mais, d'une autre part, il n'est pas moins certain que les fluides animaux et végétaux cessent de vivre aussitôt qu'ils se trouvent en dehors de l'organisme, comme, par exemple, le sang après la saignée : ils perdent alors toute organisation, et subissent la condition des produits. La vitalité des fluides, envisagés isolément, constitue donc une question mal définie et par suite interminable.
Toutefois, cette question donne lieu à une recherche vraimont positive : déterminer lesquels des principesimmédiats d'un fluide sont vitaux; car on ne peut admettre que tous vivent indistinctement. Ainsi, le sang étant principalement composé d'eau, il serait absurde de concevoir un tel véhicule inerte comme participant à la vie du fluide; mais alors quel est parmi les autres principes immédiats le véritable siège de la vie? L'anatomie microscopique répond qu'elle réside dans les globules, proprement dits, qui sont seuls à la fois organisés et vivants. Quelque précieuse que soit une telle solution, elle ne saurait être encore envisagée que comme une simple ébauche, car on admet que ces globules, quoique aff*ectant une forme déterminée, se rétrécissent de plus en plus à mesure que le sang artériel passe daus un ordre inférieur de vaisseaux, c'està-dire en avançant vers le lieu de son incorporation aux lissiis; et qu'au moment précis de son assimilation il y a liquéfaction complète des globules; d'où il paraîtrait que nous devons renoncera considérer le sang comme vivant, au moment
même où s'accomplit son plus grand acte de vitalité. Avant de rien décider, nous devons soumettre celle hypothèse à une contre-épreuve consistant à reconnaître que les vrais globules sont exclusivement caractéristiques des fluides vivants, en opposition à ceux qui, en qualité de simples produits, sont essentiellement inertes et qui présentent beaucoup de particules solides suspendues, difficiles à distinguer des vrais globules, malgré la forme déterminée de ces derniers. Les observations microscopiques sont trop délicates et quelquefois trop illusoires pour que ce point essentiel de doctrine anatomique puisse encore être regardé comme irrévocablement établi.
L'étude statique des corps vivants ne formerait qu'une introduction très incomplète à rétude dynamique, si les éléments fluides de l'organisme restaient en dehors des recherches. Leur omission dans le traité de Bichat laissait une grande lacune ; mais comme l'anatomie des solides doit toujours précéder celle des fluides, Bichat a choisi le vrai point de départ, quoiqu'il n'ait pas entrepris l'ensemble du travail. Ajoutons que l'examen des fluides est de beaucoup le plus difficile des deux. L'inspection anatomique est impraticable dans les fluides, et les deux seuls moyens d'observation, l'examen microscopique et l'exploration chimique, y sont mis en défaut par la désorganisation rapide qui accompagne leur séparation de l'organisme. La méthode chimique est en elle-même la plus efficace des deux; mais, outre que les chimistes confondent habituellement les éléments et les produits, ils ont toujours examiné les premiers dans un état plus ou moiîis avancé de décomposition, ce qui les a conduits à présenter les notions les plus fausses et les plus incohérentes sur la constitution moléculaire des fluides organisés. En un tel état de choses, ce n'est que par l'étude préalable des éléments solides que l'on peut entreprendre celle des fluides. Il est presque inutile de dire que, conformément à la règle même qui prescrit cet ordre, nous étudierons les fluides dans l'ordre de la liquéfaction croissante, prenant d'abord les substances grasses, ensuite le sang et les autres liquides, et enfin les éléments à l'état de vapeur ou de gaz, qui seront toujours les moins connus.
L'ordre des recherches ainsi fixé, nous avons à procéder à la classification rationnelle des tissus, suivant leur filialion
anatomique. Ce n'est pas en étudiant l'homme seul, ainsi que l'a fait Bichat, qu'on pourrait rien connaître touchant des différences aussi obscures que celles des tissus fondamentaux. Pour obtenir une telle connaissance, l'étude de toute la série biologique est indispensable.
Un premier examen suffit pour reconnaître aussitôt que le tissu cellulaire est la trame primitive et essentielle de chaque organisme, puisqu'il est le seul qui se retrouve à tous les degrés de l'échelle. Les tissus qui paraissent, dans l'homme, si multipliés et si distincts, perdent tous leurs attributs caractéristiquesà mesure qu'on descend la série, et tendent à se fondre entièrement dans le tissu cellulaire général, qui reste enfin l'unique base de l'organisation végétale, et peut-être de celle des animaux inférieurs. Ce fait est en harmonie avec ce qui constitue le fonds nécessaire et uniforme de la vie, réduite à son dernier degré de simplicité; car le tissu cellulaire est éminemment apte, par sa structure, à l'absorption et à l'exhalation. A l'extrémité inférieure de la série, l'organisme vivant, placé dans un milieu invariable, se borne à absorber et à exhaler par ses deux surfaces, entre lesquelles oscillent les fluides destinés à l'assimilation et ceux qui résultent de la désassimilation; or, pour d'aussi simples fonctions, le tissu cellulaire suffit. Il reste à déterminer suivant quelles lois le tissu primordial se modifie peu à peu pour engendrer tous les autres avec les divers attributs qui, d'abord, dissimulaient leur origine commune; et c'est ce que l'anatomie comparée a commencé à établir assez nettement.
Les modifications caractéristiques du tissu doivent être divisées en deux classes principales : les unes, plus communes et moins profondes, se bornent à la simple structure; les autres, plus spéciales et plus profondes, affectent la composition elle-même.
Dans le premier ordre, le cas le plus saillant est celui du tissu dermeux proprement dit,qui constitue le fonds nécessaire de l'enveloppe organique générale, extérieure et intérieure. Ici, la modification se réduit à une simple condensation diversement prononcée, chez l'animal, suivant que la surface est, comme à l'extérieur, plus exhalante qu'absorbante, ou, comme à l'intérieur, plus absorbante qu'exhalante. Cette première
transformation n'est pas même rigoureusement universelle, et il faut s'élever à un certain degré de l'échelle pour l'apercevoir nettement caractérisée. Non seulement dans la plupart des animaux inférieurs, Textérieur et l'intérieur sont essentiellement semblables, en sorte que les deux surfaces puissent se , suppléer mutuellement, mais si Ton descend un peu davantage. on ne reconnaît plus aucune distinction anatomique entre l'enveloppe et l'ensemble de l'organisme, qui est devenu uniformément cellulaire.
Une condensation croissante du tissu générateur détermine, à partir du derme proprement dit, trois tissus distincts, mais inséparables, qui sont destinés à un rôle très important, quoique passif, dans l'économie animale, soit comme enveloppe protectrice des organes nerveux, soit comme auxiliaires de l'appareil locomoteur. Tels sont les fibres, les cartilages et les tissus osseux, classés par Bichat dans leur ordre rationnel, et nommés par M. Laurent, dans leur ensemble, tissus sdéreux. Les différents degrés de consolidation tiennent ici au dépôt dans le réseau celluleux d'une substance hétérogène, organique ou inorganique, dont l'extraction ne laisse aucun doute sur la nature du tissu. Quand, au contraire, par une dernière condensation directe, le tissu original devient lui-même plus compact sans s'encroûter d'une matière étrangère, on reconnait une nouvelle modification où l'imperméabilité devient compatible avec la souplesse, ce qui caractérise le tissu séreux, ou, suivant la dénomination de M. Laurent, le tissu lnjsteux, dont la destination consiste à s'interposer entre les divers organes mobiles et à contenir des liquides, stagnants ou circulants.
Le second ordre de transformations donne lieu à deux sortes de tissus secondaires, qui distinguent l'organisme animal considéré dans tous les êtres nettement prononcés : ce sont le tissu musculaire et le tissu nerveux. Pour chacun d'eux, il y a une combinaison anatomique du tissu fondamental avec un élément organique spécial semi-solide et éminemment vivant, qui, dans le premier cas, a reçu depuis longtemps le nom de fibrine, dont l'usage a suggéré à 31. de Blainville la dénomination correspondante de neurinc pour le second cas. Ici la transformation du tissu générateur est si complète qu'il serait
difficile de l'établir, et surtout de la découvrir, dans les organismes supérieurs; mais les analogies tournies par l'anatomie comparée ne laissent aucun doute sur sa réalité, et on doit, seulement désirer de connaître avec plus de précision le mode d'union anatomique des substances musculaire et nerveuse avec le tissu cellulaire. Si nous passons à la subdivision principale de chacun de ces tissus secondaires, la premièreconsideration qui se présente est celle de la situation générale, laquelle est en rapport constant avec une modification plus ou moins grande de la structure elle-même. L'analyse comparative démontre, soit pour le système musculaire, soit pour le système nerveux, que l'organisation du tissu devient d'autant plus spéciale et plus élevée qu'il est situé plus profondément entre les deux surfaces intérieure et extérieure de l'enveloppe animale, lie la resuite la division rationnelle de chacun de ces svstèmes en superficiel et profond. Cette distinction est plus particulièrement remarquable à l'égard du système nerveux disposé en premier lieu sous forme de cordons, et ensuite sous celle de ganglions, avec ou sans appareil extérieur.
Telle est la filiation des tissus, dont l'étude forme la base
de 1 analyse anatomique. Je sortirais de mon sujet si je tentais
d indiquer ici suivant quelles lois de composition doit s'effec-
l^uer le passage rationnel de cette étude primordiale à celle
des parenchymes, de celle-ci à la théorie des organes et
ensuite à celle des appareils, qui nous conduirait à Vanalyse
physiologique. J'ai rempli l'objet que je m'étais proposé dans
cette section, en exposant l'enchaînement méthodique des
quatre degrés de la spéculation anatomique, sur lequel n'existe
aucune incertitude réelle ; nous ne pouvons aller au delà. Le
dernier terme de notre décomposition abstraite et rationnelle
de l'organisme est la notion de tissu.
Essayer de passer de cette notion à celle de molécule, appropriée à la philosophie organique, serait abandonner la méthode positive. Une telle aberration, qui revient à se figurer les animaux comme formés d'animalcules, n'est qu'une tentative effectuée dans l'ancien esprit de pénétrer l'origine première des phénomènes. On ne devrait pas avoir besoin de soutemr à notre époque que l'idée de tissu est, dans le système des spéculations organiques, le véritable équivalent
LA PHILOSOPmB POSITIVE.
logique de l'idée de molécule dans les spéculations inorganiques.
Nous possédons aujourd'hui loules les conceptions destinées à servir de base à la science anatomique; mais les deux pensées principales de l'analomie comparative et de l'anatomie , textuiaire ne sont point encore assez complètement ni assez profondément combinées. Cet état transitoire ne prendra fin que lorsque la notion irrationnelle de plusieurs anatomies hétérogènes sera remplacée par la succession hiérarchique des quatre degrés analytiques, mutuellement complémentaires, qu'il faut désormais distinguer et coordonner dans la spéculation anatomique.