CHAPITRE VI
Dynamique sociale, ou théorie du progri^'S naturel de l'humanité.
En considérant, du point de vue le plus élevé, la marche du progrès humain, nous verrons qu'il consistée développer de plus en plus les facultés caractéristiques de Thumanilé, comparativement à celles de l'animalité et surtout par rapport à celles qui nous sont communes avec tout le règne organique. C'est en ce sens philosophique que la plus éminente civilisation doit être jugée pleinement conforme à la nature, puisqu'elle n'est, en effet, qu'une manifestation plus prononcée des principales propriétés de notre espèce, propriétés qui, latentes d'abord, ne peuvent être mises en jeu que dans Télat avancé de la vie sociale à laquelle elles sont exclusivement destinées. Le système entier de la philosophie biologique indique la progression naturelle. Nous avons vu comment, dans le règne animal, la supériorité de chaque race est déterminée par le degré de prépondérance de la vie animale sur la vie organique. De même, nous voyons que notre évolution sociale n'est que le terme final d'une progression continue depuis les plus simples végétaux et les moindres animaux, jusqu'aux carnassiers et aux singes, et dans laquelle les fonctions organiques deviennent de moins en moins marquées, et les fonctions intellectuelles et morales tendent vers un ascendant qui ne saurait être jamais pleinement obtenu, même dans la plus haute perfection de la nature humaine. Cette appréciation comparative détermine la première notion scientifique du progrès humain, ainsi rattaché à la série universelle du periectionnement animal, dont il réalise le plus éminent degré. L'analyse de notre progression sociale démontre, en effet, que, malgré l'invariabilité nécessaire des dispositions fondamentales de notre nature, les plus élevées d'entre elles sont dans un état continu de développement relatif, qui tend de plus en plus à les ériger à leur tour en puissances prépondérantes de l'existence humaine, quoique l'inversion de l'économie primitive ne puisse jamais être absolument complète. Nous avons vu que tel esl le caractère essentiel de l'or-
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ganisme social au point de vue statique, mais il devient beaucoup plus prononcé quand ou étudie ses variations dans leur succession graduelle.
^ La civilisation développe au plus haut degré l'action de l'homme sur le monde extérieur, et, par suite, elle semble d'abord devoir concentrer notre attention vers les soins de l'existence matérielle, dont l'entretien et l'amélioration constituent, en apparence, le principal objet de la plupart des occupations sociales. Un examen plus approfondi démontrera, au contraire, que ce développement fait prévaloir les plus éminenles facultés de la nature humaine, soit par la sécurité qu'il inspire à l'égard des besoins physiques, soit par l'excitation directe et continue qu'il imprime aux fonctions intellectuelles et même aux sentiments sociaux. Dans notre enfance sociale, les instincts relatifs à la subsistance sont tellement prépondérants, que l'instinct sexuel lui-même, malgré son énergie primitive, en est d'abord dominé. Les affections domestiques sont alors beaucoup moins prononcées, et les affections sociales ne s'étendent que sur une imperceptible fraction de l'humanité, hors de laquelle tout devient étranger, et même ennemi, les diverses passions haineuses restant certainement, après les appétits physiques, le principal mobile de l'existence humaine. Il est incontestable que la civilisation développe de plus en plus nos penchants les plus nobles et nos sentiments les plus généreux, qui, seules bases possibles de l'association humaine, doivent recevoir une culture de plus en plus spéciale. Quant aux facultés intellectuelles, nous voyons par l'imprévoyance habituelle qui caracté. rise la vie sauvage, combien la raison exerce alors peu d'influence sur la conduite générale de l'homme. Ces facultés y sont encore engourdies, ou du moins il n'y a quelque activité que dans les plus inférieures, celles qui sont relatives à l'exercice des sens : les facultés d'abstraction et de combinaison sont presque entièrement inertes, saut quelques courts élans passagers ; la grossière curiosité qu'inspire involontairement le spectacle de la nature, se contente pleinement des moindres tentatives d'explication théologique ; et les divertissements, où entre enjeu principalement une violente activité musculaire s'élevant tout au plus à la simple manifestation
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d'une adresse purement physique, sont aussi peu favorables au développement de rinlelligence qu à celui de la sociabilité. L'influence de la civilisation, pour améliorer sans cesse les facultés intellectuelles, est même plus incontestable que son action sur les relations morales. Le développement individuel reproduit sous nos yeux, quoique à un degré beaucoup moindre et dans une succession plus rapide, les principales phases du développement social. Dans les deux cas, le but consiste à subordonner la satisfaction des instincts personnels à l'exercice habituel des instincts sociaux, et, en même temps,à assujettir toutes nos passions aux règles imposées par une intelligence de plus en plus prépondérante, dans la vue d'identifier toujours davantage l'individu avec l'espèce. Sous le point de vue anatomique, on pourrait dire qu'une telle tendance consiste à donner, par l'exercice, un ascendant de plus en plus marqué aux or^'.anes de l'appareil cérébral, à mesure qu'ils s'éloignent de la colonne vertébrale pour se rapprocher de la région frontale. Tel est du moins le type idéal qui montre le cours du développement humain, soit dans rindividu,soit à un degré bien supérieur dans l'espèce. Une pareille notion permet de distinguer la part de la nature et celle de l'art dans notre développement continu : la part naturelle est celle qui lend à faire prédominer les attributs de l'humanité sur les attributs de l'animalité ; la part artificielle, celle par qui une faculté quelconque obtient unascendantd'autantplus prononcé qu'elle est primitivement plus faible, d'où résulte l'explicalion scientifique de cette lutte éternelle entre notre humanité et notre animalité, toujours reconnue depuis Torigine de la civilisation par tous ceux qui ont étudié l'homme et diversement formulée avant que la philosophie positive en eût fixé le vrai caractère. La direction de l'évolution humaine ainsi définie, nous devons maintenant considérer la vitesse suivant laquelle elle s'est accomplie, abstraction faite des différences quelconques qui peuvent résulter soit du^ climat, soit de la race ou de toute autre cause modificatrice. En nous bornant seulement aux causes universelles, il est évident que cette vitesse doit être proportionnelle à l'influence combinée des principales conditions naturelles, relatives, d'une part, à l'organisme humain, d'une autre, à son milieu. L'invariabilité de ces cou-
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dilions fondamentales, l'impossibililéévidenle de les suspendre ne permettent point de déterminer leur importance respective, quoique nous soyons convaincus que notre développement spontané doive être accéléré ou relardé par tout changement de ces influences élémentaires, soit organiques, soit inorganiques ; en supposant, par exemple, à notre appareil cérébral une moindre infériorité anatomique de la région frontale, ou noire planète plus grande ou mieux habitable. L'analogie sociologique ne saurait donc, par sa nature, atteindre que les conditions accessoires, rendues susceptibles d'être appréciées par leurs variations.
Parmi ces influences secondaires, mais continues, qui afl"ectent la vitesse du développement humain, Vmnui se présente d'abord. L'homme, ainsi que tout autre animal, ne peut être heureux sans un exercice suffisant de toutes ses facultés, proportionné à l'activité de chacunes d'elles. La difficulté plus prononcée qu'il doit éprouver à réaliser un développement compatible avec la supériorité spéciale de sa nature, le rend plus sujet que les autres animaux à cet état remarquable de pénible langueur qui indique à la fois l'existence des facultés et leur insulfisante activité, et quideviendraitégalementinconciliable, soit avec une atonie radicale incapable d'aucune urgente tendance, soit avec une vigueur idéale, spontanément susceptible d'une infatigable exercice. Une telle disposition, àla fois intellectuelle et morale, que nous voyons chaque jour en œuvre chez les natures douées de quelque énergie, a dû puissamment accélérer notre essor dans l'enfance de l'humanité, par l'inquiète agitation qu'elle occasionne, soit pour l'avide recherche de nouvelles sources d'émotions, soit pour un plus intense développement de notre propre activité directe. Cette influence secondaire n'a pu devenir bien marquée que dans un état social assez avancé pour faire sentir le besoin croissant d'exercer les plus hautes facultés de notre nature, qui sont, comme nous l'avons vu, les moins énergiques. Les facultés les plus prononcées, qui sont les moins élevées, comportent un si commode exercice que dans l'état normal, elles ne sauraient guère déterminer un ennui susceptible de produire une heureuse réaction cérébrale. Les sauvages, de même que les enfants, ne s'ennuient point habituellement tant que leur activité
physique, seule imporlanle pour eux, n'est pas entravée. Un somtueil facile et prolongé les empêche, à la manière des animaux, de sentir péniblement leur torpeur intellectuelle. Cette indication sommaire de Tinfluence de Vennui était nécessaire pour monrrer que son office consiste réellement à accélérerla vitesse de notre évolution sociale. Peut-être la durée ordinaire de la vie humaine, que je mentionne ensecond lieu, est-elle la plus importante des influences accélératrices. Il ne faut point se dissimuler que notre progression sociale repose sur la mort. Je veux dire que les pas successifs supposent le renouvellement continu des agents du mouvement général, qui, presque imperceptible dans le cours de chaque vie individuelle, ne devient marqué qu'en passant d'une génération à la suivante. Ici encore l'organisme social ressemble à l'organisme individuel, où, après un temps déterminé, les diverses parties constituantes devenues, par suite des phénomènes vitaux, impropres à concourir davantage à sa composition, doivent être remplacées par de nouveaux éléments. Pour apprécier une telle nécessité sociale, il n'est pas besoin de recourir à la supposition chimérique d'une durée indélinie de la vie humaine, qui arnHerait bientôt le mouvement progressif ; il suffit de l'imaginer seulement décuplée, ses diverses périodes conservant les mêmes proportions respectives. Si la constitution générale du cerveau demeurait telle qu'elle est actuellement, il en résulterait sans doute un ralentissement qu'il nous est, d'ailleurs, impossible de mesurer, dans notre développement social; car la lutte indispensable et permanente qui s'établit entre l'instinct de conservation, inhérent à la vieillesse, et l'instinct d'innovation, attribut de la jeunesse, deviendrait beaucoup plus favorable au premier qu'elle ne l'est maintenant. Par l'extrême imperfection des parties les plus élevées de notre nature, ceux-là mêmes qui, dans leur virilité, ont le plus contribué aux progrès de l'esprit humain, ne sauraient conserver longtemps leur juste prépondérance sociale sans devenir plus ou moins hostiles aux progrès ultérieurs, auxquels ils ne peuvent concourir. Mais une vie trop éphémère deviendrait un obstacle non moins nuisible qu'une vie trop prolongée, en attribuant un empire exagéré à l'instinct d'innovation. La résistance que cet instinct rencontre de la part
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de l'instinct conservateur de la vieillesse l'oblige à subordonner ses efforts à l'ensemble de ce qui a déjà été accompli. Sans ce frein notre faible nature, qui éprouve une forte répugnance pour tout travail pénible et continu, serait trop disposée à se contenter de tentatives ébauchées et d'aperçus incomplets, lesquels, faute d'une maturité convenable, ne sauraient jamais permettre aucun développement profond et persévérant. Or, il est évident que c'est là ce qui arriverait si la vie humaine était réduite au quart ou même à la moitié de sa durée actuelle. Notre évolution sociale serait donc incompatible avec un renouvellement trop lent et trop rapide des générations humaines,en supposant le cerveau humain tel qu'il est maintenant, et le supposer différent serait sortir du domaine delà réalité. Toutefois, ces considérations ne sauraient justifier l'optimisme des partisans des causes finales ; car, si à cet égard cotnme à tout autre, l'ordre réel se trouve nécessairement plus ou moins conforme à la marche effective des phénomènes, il s'en faut de beaucoup que la disposition de Téconomie naturelle soit aussi favorable à sa destination essentielle qu'il serait aisé de le concevoir. La lenteur de notre développement social est sans doute due en partie à fextrême imperfection de notre organisation, mais elle est presque autant le résultat de la brièveté de la vie humaine, et aucune autre grande harmonie ne serait compromise si la durée de notre vie, tout en restant comprise entre les limites que je viens d'indiquer, se trouvait doublée ou triplée. A peine avonsnous trente années semées d'entraves physiques et morales, à utiliser autrement qu'en préparation à la vie ou à la mort, ce qui établit un équilibre insuffisant entre ce que l'homme peut concevoir et ce qu'il peut exécuter. Tout ceux qui se sont noblement consacrés au développement direct de l'esprit humain ont toujours senti, sans doute avec une profonde amertume, combien le temps, même le mieux employé, manquait à l'élaboration de leur conception, dont ils n'ont pu d'ordinaire réaliser que la moindre partie. Le renouvellement plus rapide des coopérateurs successifs ne compense pas la durée trop circonscrite de l'activité individuelle. Malgré l'importance de cette compensation, elle est fort imparfaite, soit à raison de la perte de temps qu'exige la préparation de chaque
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successeur, soi par rimpossibililé qu'on éprouve de se placor au point de vue propre eldans la direction précise des travaux antérieurs, impossibilité d'autant plus prononcée que les nouveaux collaborateurs ont eux-mêmes plus de valeur réelle. Dans les opérations matérielles les plus simples, le travail d'un homme quelconque n'a jamais pu être repris par d'autres précisément au point où il Tavail laissé, et les travaux les plus difticiles et les plus éminents, qui exigent pour se compléter les forces intellectuelles et morales, ont encore plus besoin d'une unité persévérante dans leur élaboration. Ces forces intellectuelles et morales ne comportent pas plus de morcellement et d'additi. n entre successeurs qu'entre contemporains, et quoi que puissent dire les défenseurs de la disséminalion indéfinie des efforts individuels, une certaine concentration est indispensable à l'accomplissement des progrès humains.
Une autre cause, parmi celles qui modifient la vitesse de notre évolution, est l'accroissemeut naturel de la population, qui contribue plus que tout autre à l'accélération du mouvement social. Cet accroissement a toujours été regardé comme le symptôme le moins équivoque de l'amélioration graduelle de la condition humaine, et rien ne saurait être plus irrécusable quand on envisage une telle augmentation dans l'ensemble de notre espèce, ou du moins dans toutes les nations vraiment solidaires. Mais il ne s'agit nullement ici de cette considération. Je dois seulement indiquer maintenant la condensation progressive de notre espèce comme un dernier élément général concourant à régler lia vitesse de notre progression. Il est clair que cette condensation contribue beaucoup, surtout à l'origine, à déterminer une division du travail de plus en plus spéciale, incompatible avec un trop petit nombre de coopéraleurs ; et, en outre, que les facultés individuelles sont poussées à rechercher des moyens plus raffinés de s'assurer une existence devenue plus difficile ; et, enfin que la société est obligée de réagir avec une énergie plus persévérante et mieux concertée contre l'essor plus puissant des divergences individuelles. D'où l'on voit qu'il ne s'agit point ici de l'augmentation du nombre des individus, mais de leur concentration sur un espace donné, conformément à l'expression spéciale dont j'ai fait usage et qui est particulièrement applicable aux grands
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centres de population, où, en tous les temps, les progrès de l'humanité ont été élaborés. En créant de nouveaux besoins et des difficultés nouvelles, cette concentralion i^raduellcsu"gère des moyens nouveaux, non seulement quant au progrès, mais aussi pour l'ordre même, en neutralisant les inégalités physiques et en donnant un ascendant croissant aux forces intellectuelles et morales, supprimées dans une population trop restreinte. Si nous l'envisageons maintenant relativement à la rapidité plus ou moins grande de sa formation, nous découvrirons que le mouvement social est accéléré par la perturbation que doit éprouver l'antagonisme fondamental entre l'inslinct de conservation et l'instinct d'innovation, ce dernier étant notablement renforcé. En ce sens, l'influence sociologique d'un plus prompt accroissement de population est analogue à celle que nous venons d'apprécier pour la durée de la vie humaine ; car il importe peu que le renouvellement plus fréquent des individus tienne à la moindre longévité des uns ou à la multiplication plus rapide des autres. Ce que nous avons dit dans le premier cas suffira pour celui-ci. Il faut remarquer toutefois que si la condensation et la rapidité dépassaient un certain degré, au lieu de favoriser une telle accélération, elles l'entraveraient. La condensation, si elle était trop grande, rendrait l'entretien de la vie très difficile; et la rapidité, si elle était extrême, affecterait la stabilité des entreprises sociales de façon à être équivalente à une diminution notable de notre longévité. Jusqu'ici, à vrai dire, l'augmentation de la population e^t restée tort inférieure aux limites naturelles où doivent commencer de tels inconvénients, dont on ne peut se former une idée que d'après les perturbations occasionnées par des migrations trop étendues ou trop subites. Dans un avenir extrêmement éloigné, notre postérité aura à se préoccuper gravement de cette question, parce que, en vertu de la petitesse de notre planète et de la limitation nécessaire des ressources humaines, la tendance à l'accroissement deviendra très importante quand l'espèce humaine sera décuple du nombre actuel et partout aussi condensée qu'elle l'est maintenant dans l'Europe occidentale. A cette é|)oque, le développement plus complet de la nature humaine et la connaissance plus exacte des loisde l'évolution sociale fourniront, sans doute,
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pour résister au danger, des moyens nouveaux dont nous ne saurions nous former aucune idée nette, ce qui nous interdit d'examiner s'ils fourniront une suffisante compensation totale.
Ce ne sont pas là toutes les influences accélératrices qu'il y aurait à mentionner, mais ce sont les principales, et ellessutfisent à rélude abstraite de notre sujet. Je n'ai plus maintenant qu'à exposer la subordination que doivent présenter les divers aspects du développement humain.
Malgré la solidarité des éléments de notre évolution, il faut bien que l'un d'eux soit prépondérant afin de donner une impulsion à tous les autres, qui, à leur tour, doivent déterminer chez lui un essor nouveau. Il s'agit de discerner cet élément supérieur sans nous occuper des dégrés inférieurs de subordination, lesquels se manifesteront d'eux-mêmes dans le cours de ce traité. Or, nous n'avons pas besoin d'aller chercher bien loin cet élément, puisque nous ne saurions nous tromper en prenant celui qui peut être le mieux conçu, abstraction faile des antres, nonobstant leur connexité nécessaire, et dont la notion est indispensable à leur élude. Ce double caractère désigne l'évolution intellectuelle comme principe prépondérant. Si le point de vue intellectuel doit prédominer dans l'élude statique de l'organisme, à plus forte raison en doit-il être de même pour l'étude dynamique. Quoique notre intelligence ait eu besoin, à l'origine, d'être éveillée et stimulée par les appétits, les passions et les sentiments, la progression humaine ne s'en est pas moins accomplie sous sa direction. C'est seulement par l'iiifluence de plus en plus prononcée de l'intelligence sur la conduite générale de l'homme et de la société, que la marclie graduelle de notre espèce a pu acquérir la régularité et la persévérante continuité qui la distinguent si profondément de l'essor vague, incohérent et stérile des espèces animales les plus élevées, lesquelles éprouvent, même avec une énergie supérieure à plusieurs égards, les appétits, les passions et même les sentiments primitifs de l'homme. L'analyse statique de notre organisme social montre qu'il repose finalement sur un certain système d'opinions fondamentales dont les changements graduels doivent affecter les modifications successives de la vie de l'humanité. Aussi, depuis la naissance de la philosophie, l'his-
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toire de la société a-t-elle été regardée comme dominée par l'histoire de l'esprit humain. Puisqu'il est nécessaire, scientifiquement, de rapporter notre analyse historique à l'évolution prépondérante, quelle qu'elle soit, nous devons donc choisir ou plutôt conserver l'histoire générale de l'esprit humain comme guide naturel de toute étude historique de Ihumanité. Par une conséquence du même principe, conséquence moins comprise, mais également rigoureuse, il faudra nous attacher, dans cette histoire intellectuelle, à la considération prédoniinante des conceptions les plus générales et les plus abstraites qui exigent l'exercice de nos facultés les plus éminentes. C'est donc l'étude du système fondamental des opinions humaines relatives à l'ensemble des phénomènes, en un mot l'histoire de la philosophie, quel que soit son caractère, théologique, métaphysique ou positif, qui doit présider à la coordination de notre analyse historique. Toute autre branche de rhisioire intellectuelle, même l'histoire des beaux-arts, y compris la poésie, malgré son extrême importance, ne pourrait être employée pour cet objet, parce que les facultés d'expression, plus intimement liées aux facultés aff'eclives, ont toujours sans excepter les époques de leur plus grande influence, été subordonnées, dans l'économie du mouvement social, aux facultés de conception directe. Le danger de perdre de vue la corrélation de toutes les parties du développement humain (danger inhérent à tout choix quelconque, mais qui est moindre dans celui que j'ai fait), peut être en partie évité en h s comparant fréquemment afin de s'assurer si les variations de l'une correspondent avec les variations équivalentes des autres. On reconnaîtra, j'espère, que cette confirmation s'applique au plus haut degré à notre conception de l'analyse historique. Pour faire ressortir dès l'origine une telle propriété, il suffira de démontrer ici que le développement intellectuel de l'humanité est en harmonie avec son développement matériel; or, s'il y aune telle liaison entre les deux termes extrêmes, entre le plus éminent et le plus inférieur, elle doit nécessairement exister entre les termes intermédiaires.
Après avoir caractérisé la direction générale de l'évolution humaine, la vitesse de sa marche et son ordre nécessaire, nous pouvons procéder à l'examen direct des lois naturelles
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LA PHILOSOPHIK POSITIVII.
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auxquelles obéit le progrès de Tesprit humain. Le principe scientifique de la théorie me parait consister dans la grande loi philosophique sur la succession des trois états : l'état primitif ou théolo-ique, l'étal transitoire ou métaphysique, et 1 état final ou positif, par lesquels notre intelligence doit passer en un preuve quelconque de spéculation. C'est donc ici le lieu d apprécier directement cette loi fondamentale destinée à servir de base à mon analyse historique dont l'objet essentiel sera d'appliquer et de développer la notion générale de cette loi par l'usage, graduellement plus étendu et plus précis, que nous en ferons^dans l'examen de l'ensemble du passé. J'espère que les explications fréquentes que j'ai données relativement à cette loi et Tapplicalion que j'en ai faite dans les parties antérieures de mon traité, me permettront d'abréger beaucoup ici sa démonstration, sans nuire à sa clarté et sans altérer son efficacité dans l'usage ultérieur que nous aurons à en faire.
Le lecteur est suffisamment familiarisé maintenant avec l'interprétation et la destination d'une telle loi. Toute personne réfléchie peut vérifier par elle-même son action sur le développement individuel depuis l'enfance jusqu'à la virilité, comme je l'ai signalé au commencement de cet ouvrage On peut la découvrir en ce cas de la même manière que nous avons découvert les autres lois, par l'observation, l'expérience et la comparaison. Dix-sept ans de méditations continues m'autorisent à affirmer que toujours on verra tous ces modes d'investigation concourir à la confirmation de cette proposition historique, qui me semble aussi pleinement démontrée qu'aucun des faits généraux admis dans les autres parties de la philosophie naturelle. Depuis ma découverte de la loi des trois états, tous les savants positifs s'accordent à reconnaître son exactitude spéciale envers leurs diverses sciences respectives. Les seules objections que j'ai rencontrées portent uniquement sur son universalité : on suppose qu'elle e.sl inapplicable aux spéculations sociales; mais cette limitation me paraît signifier seulement que révolution est incomplète en ce cas, la science sociale n'étant pas encore parvenue à l'état positif, si ce n'est dans ce traité, quoiqu'elle soit sortie, malgré sa complication supérieure, de félat théolugique, et qu'elle ait atteint presque partout l'état métaphysique. Sans m'arrèter à
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une démonstration (jui ressortira suffisamment de l'ensemble de ce volume, j'engage le lecteur à concentrer son attention sur l'explication philosophique de celte grande loi.
11 ne suffit pas que la succession des trois étals soit un fait général. Une telle généralité, qui aurait une valeur suffisante en toute autre science, ne saurait pleinement convenir en sociologie, parce que, comme nous l'avons reconnu, la théorie biologique de l'homme permet de concevoir à priori toutes les relations fondamentalesdes phénomènes sociaux, indép'^ndamment de leur exploration directe, et que nos conceptions ont besoin d'être confiimées par la connaissance directe de la nature humaine et par l'expérience. Une conception à priori d'une loiaussi importante est d'un immense intérêt dans l'étude de la dynamiiiue sociale; et, pour la confirmer, nous devoi s caractériser avec soin les motifs généraux qui ont rendu indispensable d'une part, et inévitable de l'autre, celle succession des phénomènes sociaux, dont la marche s'accomplit sou. Imfiuence de cette loi. Les motifs logiques ont déjà été assignes au commencement de cet ouvrage et souvent rappelés uepois ; aussi n'avons-nous à nous occuper ici que des motifs moraux et sociaux, que nous pouvons examiner sans nous exposer au reproche de scinder les parties, naturellemenl solidaires, d une démonstration philosophique.
La nécessité de l'évolution intellectuelle résulte de la len dance primitive de l'homme à transporter le senlinient de sa propre nature à l'explication radicale de tous les phénomènes quelconques. Les philosophes nous parlent de la difficulté fondamentale de se copnaîtresoi-meme; mais il ne faut point attacher un sens trop absolu à celle remarque, qui ne peut se rapporter qu'à un étal déjà très avancé de la raison iiumaine L esprit humain a dû, en effel, parvenir à un degré notable* deraffinement dans ses méditations avant de pouvoir s'étonner de ses propres actes, en réfléchissant sur lui-même une activité spéculative que le monde extérieur devait d'abord exclusive ment provoquer. Si, d'une part, l'homme se regarde à lori^âne comme le centre de tout, il est, d'autre pari, non «noins inéviiablemenl disposé à s'ériger en type universel. L'unique manière pour ui d expliquer des phénomènes quelconques est de les assimiler, autant que possible, à ses propres acles, les seul.
dont il puisse jamais croire comprendre le mode de production par la sensation qui les accompagne. On peut donc établir, en renversant Taphorisme ordinaire, que l'homme ne connaît d'abord rien que lui-même ;ainsi.toute sa philosophie primitive consiste principalement à (ransporler plus ou moins heureusement cette unité spontanée à tous les sujets qui peuvent attirer son attention naissante. L'application de l'étude du monde extérieur à celle de sa propre nature constitue le plus irrécusable symptôme de sa maturité philosophique, aujourd'hui même trop incomplète encore, ainsi que je l'ai expliqué ' quand j'ai établi celte subordination comme la base de la philosophie biologique. A l'origine, d'après un procédé inverse, l'univers est toujours subordonné à l'homme, aussi bien dans l'ordre spéculatif que dans l'ordre actif. Notre intelligence n'atteindra une rationalité parfaite que par la conciliation de ces deux grandes vues philosophiques, jusqu'ici antagonistes, mais susceptibles de devenir complémentaires l'une de l'autre. Une telle harmonie, qui peut à peine être entrevue maintenant dans la plus haute contention du génie philosophique, ne pouvait certes diriger le premier essor delà raison humaine, et il n'y avait pas à choisir alors entre les deux marches. Le point de départ devait être celui qui, seul, était naturellement possible. Telle est donc l'origine spontanée de la philosophie ihéologique, dont le véritable esprit élémentaire consiste à expliquer la nature intime des phénomènes et leur mode de production, en les assimilant autant que possible aux actes de la volonté humaine, d'après notre tendance primordiale à regarder tous les êtres comme vivant d'une vie analogue à la nôtre et souvent supérieure, à cause de leur plus grande énergie habituelle: Cet expédient est si hautement exclusif que l'homme n'a pu y renoncer, même dans l'état le plus avancé de son évolution, qu'en cessant de poursuivre ces inaccessibles recherches pour se restreindre à l'étude des lois des phénomènes, abstraction faite de leurs causes. Encore aujourd'hui, toutes les fois que l'esprit humain essaye de franchir ces limites inévitables, il tombe involontairement dans les erreurs primitives, même à l'égard des phénomènes les plus simples, parce qu'il reprend uu°bat et un point de départ essentiellement analogues, en
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attribuant la production des phénomènes à des volontés spéciales, intérieures ou plus ou moins extérieures. Pour me borner ic, à un seul exemple décisif, il me suffira d'indiquer en un sujet scientifique aussi simple que possible, la mémorable aberration philosophique de Malebranche, relativement a 1 explication des lois mathématiques du choc élémentaire des corps solides. Si un tel espiit. en un tel siècle, n'a pu cvpliquer une semblable théorie qu'en recourant formellem^.t a I activité continue d'une providence directe et spéciale on ne saurait douter de la tendance de notre intelligence ierune philosophie radicalement théologique, toutes les fois aue nous tenions de pénétrer la nature intime des phénomènes
Cette irrésistible spontanéité de la philosophie Ihéolo-iaue constitue sa propriété la plus fondamentale et la première source de son long ascendant. Nous avons déjà reconnu qu'elle a ete nécessaire comme ayant ouvert la seule issue possible a noire évolution inlellectuelle; les faits qui doivent former la base de toute théorie positive ne pouvant être recueillis à cet effet, si l'on n'est dirigé par une théorie préalable. Notre intelligence ne peut agir sans quelque doctrine, fausse ou vraie vague ou précise, qui concentre et stimule ses elTorts, afm d établir une continuité spéculative, sans laquelle l'activité mentale s éteindrait nécessairement. Nos prélendues observations météorologiques témoignent combien d'immenses compilations peuvent être dépourvues d'utilité et même de toule signification sérieuse quand elles n'ont qu'un caractère empirique Ceux qui .-.tiendraient que celte théorie fût suggérée par les faits méconnaîtraient la marche nécessaire de I esprit humain, qui a obtenu tous ses résullats réels par la seule méthode effective de faire précéder foules les obser valions scientifiques d'une conception quelconque, d'abord hypothétique, des phénomènes correspondants. Nous avons aussi reconnu qu'une telle nécessité était surtout prononcée dans le cas des spéculations sociales, non seulement en vertu de leur complication supérieure, mais encore par cette particularité qu'un long développement préalable de l'esprit humain a pu seul y constituer suffisamment les phénomènes eux-mêmes, indépendamment de toute préparation des ob-' servateurs et de toute accumulation des observations II n'est
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pas inutile de faire remarquer que toutes les vérifications partielles de celte proposition fondamentale, dans les différentes sciences, se fortifient mutuellement à cause de noire tendance à l'unité de méthode et à l'homogénéité de doctrine, qui nous porterait à étendre la philosophie théologique d'une classe de spéculations àuneaulre, quand même chacune d'elles ne serait point isolémenl assujettie à cette obligation .
L'office primordial et indispensable de la philosophie théologique est donc de dégager l'esprit humain du cercle vicieux où il paraissait enfermé, entre les deux nécessités d'observer préalablement alin de fornfier des conceptions, et de concevoir d'abord des théories afin d'observer. La philosophie ihéologique lui ouvrit une issue en assimilant tous les phénomènes quelconques aux actes humains; soit directement, d'après la fiction originaire qui anime tous les corps d'une vie plus ou moins seniblable à la notre ; soit, ensuite, indirectement, d'après rhypolhèse, plus durable et plus féconde, qui ajoute à l'ensemble du monde visible un mondeMnvisible peuplé d'agents surhumains, lesquels déterminent tous les phénomènes en modifiant à leur gré une matière autrement inerte. Ce second état convient surtout à l'esprit humain quand il commence à sentir ses difficultés et ses besoins; car chaque nouveau phénomène s'explique par la supposition d'une volonté nouvelle chez l'agent idéal correspondant; ou, tout au plus, par la création toujours facile d'un autre agent. Quelque vaines que nous paraissent ces spéculations, il ne faut pas oublier que toujours et partout elles ont tiré la pensée humaine de sa torpeur en lui offrant l'unique aliment qui pût d'abord lui convenir. Outre que le choix n'était point libre, la raison naissante ne pouvait s'intéresser qu'aux solutions les plus sublimes obtenues sans aucune contention d'esprit profonde et soutenue. Il nous est possible aujourd'hui, sous l'influence d'une éducation convenable, de nous attacher à la recherche des lois des phénomènes, abstraction faite de leurs causes, premières ou finales; et encore nous surprenons-nous parfois cédant à la curiosité enfantine qui prétend à connaître l'origine et la fin de toutes choses. Mais cette réserve rationnelle dont nous sommes capables est devenue praticable seulement depuis que l'accumulation de nos connaissances nous a permis de conce-
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voir l'espoir raisonnable de découvrir finalement les lois naturelles dont la poursuite était tout à fait impossible dans l'enfance de l'esprit humain, et il n'y avait d'autre alternative alors, pour sortir d'une inactivité complète, que les recherches inaccessibles, auxquelles correspond la philosophie théologique. — . Les motifs moraux et sociaux de cette philosophie furent aussi nécessaires que les motifs intellectuels. Son influence morale consistait à donner à l'homme une confiance suffisamment énergique dans sa puissance, en lui inspirant le sentiment d'une suprématie universelle. Il y a quelque chose d'étonnant dans le contraste entre le pouvoir effectif de l'homme primitif et la domination indéfinie qu'il aspire à exercer sur le monde extérieur. Cette discordance apparente est analogue dans Tordre actif à celle que nous venons d'apprécier dans Tordre spéculatif. Elles résultent. Tune et l'autre, de la tendance initiale qui a produit la philosophie théologique. En regardant tous les phénomènes comme régis par des volontés surhumaines, l'homme peut espérer de modifier l'univers au gré de ses désirs, non d'après ses ressources personnelles, mais en vertu de l'accès qu'il suppose avoir auprès d'êtres imaginaires dont l'empire est illimité; tandis que si, dès Torigine, il avait conçu le monde comme assujetti à des lois invariables, Timpossibilité où il se serait trouvé de les modifier et de les connaître lui aurait inspiré un découragement qui Teût empêché de sortir de son apathie primitive, tant intellectuelle que morale. Nous avons pu apprendre à nous passer graduellement, pour le soulagement de nos misères, des secours surnaturels, à mesure que nous exerçons une action plus étendue sur la nature par la connaissance de ses lois; mais les hommes des premiers âges étaient dans une situation opposée. La confiance et par suite le courage ne pouvaient leur venir que d'en haut, où résidait, croyaient-ils, une puissance illimitée qui pouvait, à Toccasion, leur prêter un secours irrésistible. Je fais ici abstraction des diverses espérances relatives à la vie future. Nous verrons que cette espérance n'a exercé que très tardivement une haute influence sociale, et nous reconnaîtrons que, même aux époques les plus avancées, l'effet de l'esprit religieux sur la conduile de la vie humaine résulte beaucoup plus de la croyance immédiate à un
secouis actuel et spécial que de Tuniforme perspective d'une existence future. Tel est, ce me semble, le principal caraclère de la situation remarquable que produit dans le cerveau humain l'important phénomène intellectuel et moral de la prière, dont les admirables propriétés, quand elle est parvenue à sa pleine efficacité physiologique, sont incontestables au premier âge de notre évolution. Depuis le long déclin de l'esprit religieux, la notion de miracle a été formée pour caractériser les événements, dès lors exceptionnels, attribués à Tintervention divine; mais une telle notion indique que le principe général des lois naturelles a déjà commencé à devenir familier et prépondérant, puisqu'elle ne saurait avoir d'autre sens que de désigner la suspension momentanée de ces lois. Tant que la philosophie théologique a été pleinement dominante, il n'y eut point de miracles, parce que tout était également merveilleux, comme le témoignent les descriptions naïves de la poésie anlique,où les événements les plus vulgaires sont mêlés aux plus monstrueux prodiges et reçoivent des explications analogues. Minerve intervient pour ramasser le fouet d'un guerrier dans de simples jeux militaires, aussi bien que pour le protéger contre toute une armée : et, de nos jours, les dévots, dans leurs prières, importunent autant leur divinité au sujet des moindres convenances personnelles qu'en faveur des plus grands inlérêls humains. En tous temps, le prêtre a été plus occupé des sollicitations des fidèles relatives aux faveurs immédiates de la Providence, qu'à l'égard du sort éternel de chacun d'eux. Quoi qu'il en soit, nous voyons que c'est une propriété fondamentale de la philosophie Ihéologique de pouvoir d'abord seule stimuler et soutenir notre courage moral aussi bien qu'éveiller et diriger notre activité intellectuelle. Il faut encore remarquer à ce sujet, afin d'apprécier convenablement la tendance primitive de l'homme vers cette philosophie, que l'influence affective a dû fortifier l'influence spéculative pour nous attacher encore davantage à de semblables conceplidns. D'après l'extrême faiblesse relative de nos organes iiltellecluels, l'attrayante perspective morale de ce pouvoir illin'iité de modifier l'univers par la puissance de protecteurs surnîjiturels, doit avoir été très importante quant à l'excitation menfale. Un état très avancé du développement scientifique a permis de con-
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cevoir la culture journalière des connaissances réelles, sans aucun autre motif déterminant que la simple satisfaction de notre activité intellectuelle jointe au doux plaisir que procure la découverte de la vérité. Cependant il est fort douteux qu'une telle stimulation naturelle suffise, si elle n'est pas soutenue par des impulsions collatérales de gloire, d'ambition ou de passions moins élevées et plus énergiques, sauf chez un très petit nombre d'éminents esprits, et encore après qu'ils ont pu contracter les habitudes nécessaires. xMais rien de semblable n'est possible aux premiers âges, où l'intelligence est dans un état de torpeur et de faiblesse dont les plus énergiques stimulants peuvent à peine la faire sortir; ni même plus tard, jusqu'à l'époque où la science est assez avancée pour comporter quelques succès spéculatifs. Dans l'élaboration qui doit préparer un tel état spéculatif, l'activité mentale ne peut être soutenue que par les énergiques déceptions de la philosophie théologique, relativement à la prépondérance universelle de l'homme et à son empire illimité sur le monde extérieur, comme je l'ai déjà signalé au sujet de l'astrologie et de l'alchimie. Aujourd'hui même, où chez les esprits un peu avancés cette philosophie ne domine plus qu'à l'égard, des spéculations sociales, on peut vérifier cette tendance irrationnelle à vouloir modifier à notre gré le cours total des phénomènes politiques qui n'off'riraient pas, sans cet espoir, un intérêt scientifique suffisant. La participation évidente de cette propriété au maintien de la politique théologico-métaphysique, peut nous donner quelque idée de son influence lorsqu'elle s'étendait à toutes les parties du système intellectuel, et que la raison humaineétait, partout où elle se tournait, le jouet des illusions. Tel fut donc l'office moral de la philosophie théologique : développer l'énergie active de l'homme en lui offrant, au milieu des misères de sa situation originaire, l'espoir d'un empire absolu sur le monde extérieur, comme récompense de ses eff'orts spéculatifs.
Les considérations sociales qui établissent cette nécessité primitive seront développées dans les chapitres suivants; en sorte que nous pouvons nous borner à les indiquer ici très sommairement, malgré leur extrême importance, et d'autant plus aisément que cet ordre de preuves est le plus incontes-
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table des trois. Il faut apprécier sous deux points de vue principaux la haute destination de la philosophie théologique, d'abord pour présider à l'organisation de la société, ensuite pour y permettre Texistence permanente d'une classe spéculative. Sous le premier aspect, on doit reconnaître que la formation de toute société digne de ce nom, suppose un système d'opinions communes, propre h contenir les divergences individuelles. Or, si une telle influence est utile maintenant que les hommes sont liés ensemble par le concours des diverses obligations que la civilisation introduit, elle doit être absolument indispensable dans Tenfance de la société, quand les familles adlièrent encore si faiblement entre elles en vertu de relations aussi précaires qu'incomplrtes. Ni le concours des intérêts, ni même la sympathie des sentiments, ne sauraient suffire pour constituer la moindre société durable, s'il n'y avait pas assez d'unanimité intellectuelle pour prévenir ou corriger d'inévitables discordances. Nous avons vu qu'en vertu de la faiblesse relative de nos facultés intellectuelles comparées aux autres, l'intelligepce doit présider, non à la vie domestique, mais à la vie sociale et encore plus à la vie politique, car c'est seulement par elle que peut être organisée cette réaction de la société sur les individus qui caractérise la destination du gouvernement et qui exige un système d'opinions communes sur le monde et sur l'humanité. Un tel système est donc une nécessité politique à toutes les époques de l'évolution humaine, et à plus forte raison pendant l'enfance de la société. Mais d'un autre côté, il faut reconnaître que l'esprit humain, ayant ainsi fourni une base à l'organisation sociale, ne peut être développé que par la société elle-même dont l'essor est réellement inséparable de celui de l'intelligence. On voit ici que la société est placée dans un cercle vicieux, politiquement aussi bien que logiquement, par l'opposition de deux nécessités égales : ici encore, la seule issue possible a été offerte par la philosophie théologique. Elle dirigea la première organisation sociale, en formant un système d'opinions communes. Parce qu'elle est arrivée maintenant à un tel état de décomposition que ses partisans perdent de vue l'unité d'opinions qu'elle a autrefois assurée et qu'ils donnent le spectacle de profondes discordances intellectuelles, on ne doit pas oublier
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que dans ses jours de vigueur, d'après lesquels on doit la juger, elle a établi une communion intellectuelle qui constitua sa destination politique la plus capitale, et en comparaison de laquelle la notion, d'ailleurs postérieure, de la vie future n'a jamais pu avoir qu'une importance sociale très secondaire, malgré le préjugé contraire qui a dû régner avec tant d'exagération depuis que la religion est assez effacée pour ne plus laisser d'autre souvenir énergique que celui de ses plus grossières impressions. Outre cette attribution sociale, la philosophie théologique a été politiquement indispensable au progrès humain, comme ayant institué au sein de la société une classe spéciale régulièrement consacrée à l'activité spéculative. A ce point de vue, la suprématie sociale de la philosophie théologique a duré jusqu'à nos jours. Il nous est presque impossible de nous former une juste idée des difficultés que devait offrir, dans l'enfance de l'humanité, l'établissement d'une division continue entre la théorie et la pratique, réalisée par l'existence d'une classe régulièrement occupée de spéculation. Même aujourd'hui, avec le raffinement de nos habitudes mentales, nous éprouvons une peine extrême à apprécier convenablement toute nouvelle opération quelconque qui n'est point immédiatement susceptible d'un intérêt pratique ; et d'après cela nous pouvons comprendre, quoique très-imparfaitement, combien il était impossible, au premier âge social, d'instituer chez des populations composées de guerriers et d'esclaves une corporation dégagée des soins militaires et industriels et dont l'activité fût surtout intellectuelle. Une semblable classe, à cette époque, n'eût pu être ni établie ni tolérée, si elle n'avait pas été spontanément introduite dans le cours du mouvementsocial et investie d'avance d'une autorité naturelle par l'influence de la philosophie Ihéologique. La fonction politique de cette philosophie a donc consisté à établir une corporation spéculative dont l'existence sociale, loin de comporter aucune discussion préalable, devait précéder et diriger l'organisation régulière de toutes les autres. Quelles qu'aient dû être la confusion des travaux intellectuelset l'inanité des principales recherches chez les castes sacerdotales, il n'est pas moins vrai que l'esprit humain leur devra toujours la première division effective entre la théorie et la pratique, impossible à réaliser d'aucune autre
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manière. Le progrès mental, qui dirige tous les autres, eût été certainement arrêté dès sa naissance, si la société avait continué à être composée de familles uniquement livrées soit aux soins de Texislence matérielle, soit à l'entraînement d'une brutale activité militaire. Tout notre essor spirituel suppose l'existence d'une classe privilégiée jouissant du loisir indispensable à la culture inlellecluelle; et, en même temps, poussée, par sa position sociale, à développer, autant que possible, le genre d'activité spéculative compatible avec l'clat primitif de Hmmanité, double propriété que possédait l'inslitulion sacerdotale établie par la philosophie Ihéologique. Quoique dans la décrépitude de Tancienne philosophie nous voyions la classe Ihéologique plongée dans une sorte de léthargie mentale, il ne faut pas oublier que sans son établissement, la société humaine serait demeurée dans un état très peu supérieur à celui des compagnies de grands singes. En présidant à l'organisation de cette classe spéculative, la philosophie théologique a donc réalisé les conditions politiques préliminaires du développement de l'esprit humain.
Telles sont les propriétés intellectuelles, morales et sociales qui assurèrent à la philosophie Ihéologique sa suprématie, à Torigino de l'évolution humaine. Si j'ai autant insisté sur celte partie de ma démonstration sociologique, c'est parce qu'elle est la seule controversable, et surtout parce qu'elle renferme le principe fondamental de la démonstration tout entière que nous pouvons maintenant terminer rapidement.
Si ce point de départ du développement humain est à l'abri de toute conleslalion, Télal (Inal ou positif n'en comporte pas non plus. L'établissement de la philosophie positive dans les autres sciences nous est garant qu'elle yst destinée à [)révaloir aussi en sociologie. Les mêmes raisons qui expliquenlet justifient l'ascendant de la philosophie ihéologique, montrent en même temps qu'elle était nécessairement provisoire, puisqu'elle a dû sa suprématie à sa parfaite harmonie avec les besoins propres à l'état primitif de rhumanité, lesquels ne sauraient être les mêmes, ni comporter la même philosophie, que ceux qui surgissent dans une phase plus avancée de l'évolution humaine. Après avoir déterminé le premier réveil de noire intelligence et présidé à ses progrès, en l'absence d'une
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philosophie plus réelle, la théologie a commencé à comprimer l'esprit humain dès qu'elle a été en antagonisme direct avec la philosophie positive. De même, dans l'ordre moral elle inspira d'abord une confiance consolante et une active énergie qui sesont changées, par son empire trop prolongé, en une terreur oppressive et une langueur apathique dont les exemples ne sont que trop communs, à partir du moment où, sa prépondérance s'élant trouvée compromise, elle a dû retenir au lieu de pousser. La supériorité morale de la philosophie positive est aussi indubitable que sa supériorité intellectuelle et que sa suprématie finale : à elle seule il appartient de développer en nous une vigueur inébranlable et une constance réfléchie, directement tirées de notre propre nature, sans aucune assistance extérieure et sans aucune entrave chimérique. En outre, relativement à sa portée sociale, bien que l'ascendant de la philosophie théologique ait duré plus longtemps, il est a.ssez évident aujourd'hui que bien loin d'unir les hommes, conformément à sa destination originaire, elle contribue à les diviser, de même que, après avoir créé l'activité spéculative, elle a fini par l'entraver directement. La propriété deréunir, comme celle de stimuler et de diriger, appartient de plus en plus, depuis la décadence des croyances religieuses, aux conceptions positives, seules capables d'établir, d'un bout du monde à l'autre, la communauté intellectuelle destinée à servir de base à la grande organisation politique de l'avenir. La destinée inlellecluelledesdeuxphilosophies a été suffisamment établie dans noire examen de tous les domaines de la philosophie naturelle. Leurs destinées morale e» sociale seront appréciées dans la suite do ce volume. Mon analyse historique expliquera la décadence continue de l'une et l'essor correspondant de l'autre, même à partir des premiers progrés de la raison humaine. Il peut sembler paradoxal de regarder la philosophie théologique comme en pleine décroissance intellectuelle au moment même où elle accomplissait sa plus sublime mission politique; cependant nous reconnaîtrons, avec une entière évidence scientifique, que le calholicisme, son plus noble ouvrage social, a dû êlre aussi son dernier effort, à cause desgermes de désorganisation qui devaient dès lors croître de plus en plus rapidement. Il suffit donc deçà-
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ractériser ici le principe général de Tinévitable tendance de l'esprit humain vers une philosophie exclusivement positive dans toutes les parties du système intellectuel.
L'esprit humain, soit général, soit individuel, est d'abord gouverné par l'imagination, et ensuite, après un suffisant exercice préalable, de plus en plus par la raison. Les mêmes motifs qui imposent une telle marche à l'organisme individuel la déterminent aussi dans l'organisme social. Malgré l'ascendant primitif de la philosophie théologique, il est certain qu'une telle manière de philosopher n'a été adoptée que par suite de l'impossibilité d'en avoir une meilleure. En un sujet quelconque, dès qu'il a pu choisir, l'homme a toujours préféré l'étude des lois des phénomènes à celle de leurs causes primordiales, quoique l'entraînement des habitudes antérieures, qu'aucune éducation rationnelle n'a jusqu'ici combattues, ait dû le faire souvent retomber dans ses premières illusions. La philosophie théologique n'a donc jamais été rigoureusement universelle; c'est-à-dire que les faits les plus simples et les plus communs en tous les ordres de phénomènes, ont toujours été regardés comme assujettis à des lois naturelles et non à l'arbitraire volonté d'agents surnaturels. Adam Smith a remarqué qu'il n'y a jamais eu, en aucun temps ni en aucun pays, un dieu pour la pesanteur. Dans les sujets les plus compliqués, l'observateur le plus superficiel reconnaît la présence des lois, quand l'invariabilité des relations des phénomènes est une fois constatée. Dans l'ordre moral et social, qu'on voudrait interdire à la philosophie positive, nous sommes obligés d'agir d'après la supposition des lois naturelles, pour la conduite des affaires de la vie journalière ; car toute prévision serait impossible si les phénomènes humains étaient attribués à des agents surnaturels, et la prière constituerait alors notre seule ressource pour influer sur le cours des actions humaines. On doit même remarquer que le principe de la philosophie théologique lui-même consiste dans le transport aux phénomènes extérieurs de l'ébauche des premières lois propres aux actes humains. Ainsi le germe de la philosophie positive est aussi primitif, au fond, que celui de la philosophie théologique, quoiqu'il n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Une telle notion importe extrêmement à la parfaite rationa-
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lité de notre théorie sociologique, puisque la vie humaine ne pouvant jamais offrir aucune véritable création, mais une simple évolution graduelle, l'essor final de l'esprit positif deviendrait scientifiquement incompréhensible si nous n'en découvrions pas à l'origine les premiers rudiments. Cet essor, à peine appréciable d'abord, de l'esprit positif, a constamment suivi une progression continue à mesure que nos observations se sont étendues et généralisées, et la théologie a été peu à peu resserrée dans les limites, de plus en plus étroites, des phénomènes dont les lois naturelles restaient à connaître. On peut donc regarder avec certitude la fonction de celte philosophie comme provisoire et simplement destinée à entretenir notre activité mentale par le seul exercice qui lui fût permis, jusqu'à ce que la philosophie positive lui eût ouvert le vaste champ de la connaissance universelle rendue accessible à l'ensemble de notre espèce. Cette destination n'a commencé à se manifester d'une manière incontestable que depuis l'époque très récente où les lois naturelles ont pu être dévoilées dans des phénomènes assez nombreux et assez variés pour suggérer l'existence de lois analogues envers tous les phénomènes quelconques, quelque éloignée que dût être jamais leur découverte effective.
Il ne s'ensuit pas de ce que j'ai dit que les deux philosophies aient été toujours visiblement opposées l'une à l'autre; au contraire, l'élude physique aurait succombé sous l'esprit tliéologique, si, à l'origine, elles avaient semblé incompatibles. En effet, l'étude des lois des phénomènes a paru pendant longtemps s'accorder très bien avec la recherche de leurs causes. Ce ne fut que lorsque les observations devinrent plus cohérentes et qu'elles dévoilèrent d'importantes relations, que l'opposition fondamentale des deux doctrines a commencé à se faire sentir. Avant qu'aucun antagonisme soit devenu ouvertement prononcé, l'esprit positit manifestait déjà sa répugnance pour les vaines explications absolues de la philosophie Ihéoiogique, et l'esprit théologique prodiguait ses dédains à la nouvelle école pour sa marche circonspecte et ses modestes recherches. Toutefois, l'élude des lois réelles paraissait encore pouvoir se concilier avec celle des causes essentielles. Quand des lois naturelles de quelque portée ont enfin été découvertes, l'incom-
patibilité est devenue évidente enire la prépondérance de rimagination et celle de la raison, entre l'esprit absolu et l'esprit relatif, et surtout entre l'antique hypothèse de la souveraine direction des événements par une volonté arbitraire, et la certitude toujours croissante que nous pouvons les prévoir et les modifier d'après les voios rationnelles de la sagesse humaine. De nos jours seulement Tantagonisme s'est étendu à toutes les parties du système intellectuel; et, même jusqu'au dernier moment, les esprits spéciaux ont cru qu'en se bornant à la recherche des lois naturelles et en s'interdisant toute enquête sur la nature intime des êtres et le mode de production des phénomènes, les recherches de la physique n'étaient pas opposées aux explications de la théologie; en même temps, la théologie faisait des concessions par la conception provisoire d'une providence universelle combinée avec des lois qu'ellemême se serait imposées. La conduite du catholicisme, en interdisant l'usage habituel des miracles et des prophéties, si commun dans toute l'antiquité, me semble présenter dans l'ordre religieux une situation transitoire analogue à celle qu'indique dans Tordre politique l'institution de ce qu'on appelle la monarchie constitutionnelle, l'une et l'autre étant, chacune à sa manière, un symplôme irrévocable dedécîin. Quoi qu'il en soit, l'insuffisance de la philosophie Ihéologique se manifeste sous une forme populaire qui permet de convaincre les masses ; en comparant, dans l'application, les deux doctrines antagonistes. La philosophie positive nous permet de prévoir et de modifier les événemenis naturels, et ainsi elle satisfait davantage, à mesure qu'elle avance, les besoins intellectuels les plus urgents de l'humanité. L'ancieime philosophie, au conlraire, demeure stérile; aussi ses explications chimériques sont-elles de plus en plus négligées, tandis que la nouvelle philosophie obtient un pouvoir toujours mieux affermi sur la raison publique. Ceux qui sont demeurés fidèles dans leur attachement à la philosophie théologique n'en font aucun usage pratique dans la vie journalière et fondent leur prédilection sur sa généralité caractéristique ; en sorte que quand son antagoniste sera aussi complètement systématisée qu'elle est destinée à le devenir, l'ancienne philosophie aura perdu le seul titre qui lui reste à la suprématie sociale.
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Nous n'avons plus maintenant qu'à examiner rapidement l'état intermédiaire. Plus d'une fois j'ai déjà fait remarquer qu'un élat intermédiaire quelconque ne pouvait être jugé qu'après une exacte analyse des deux états extrêmes. La question actuelle nous présente l'application la plus capitale d'un tel précepte logique ; car une fois admis que l'esprit humain doit partir de l'état théologique et arriver certainement à l'étal positif, on peut aisément comprendre la nécessité qui l'oblige à passer de l'un à l'aulre à l'aide de l'état métaphysique, qui ne saurait avoir d'autre destination fondamentale. Le caractère bâtard et mobile des conceptions métaphysiques les rend susceptibles de s'adapter également au déclin de l'un et à l'essor de l'autre, de manière à ménager à notre intelligence, si antipathique à tout changement brusque, une transition imperceptible. La philosophie métaphysique prend possession du domaine spéculatif après que la philosophie théologique l'a abandonné, et avant que la philosophie positive soit convenablement préparée ; en sorte que, en chaque cas particulier, toute contestation de suprématie entre ces trois philosophies se réduit à une simple question d'opportunité, jugée d'après l'examen rationnel du développement de l'esprit humain. Le procédé de modification consiste à substituer graduellement l'entité à la divinité, lorsque les conceptions religieuses se généralisent en diminuant sans cesse le nombre des agents surnaturels, aussi bien que leur intervention active, et qu'elles parviennent enfin, sinon en réalité du moins en principe, à une rigoureuse unité. Quand l'action surnaturelle perd sa spécialité primitive, elle abandonne la direction immédiate des phénomènes à une mystérieuse entité d'abord émanée d'elle, mais à laquelle, par l'usage journalier, l'esprit humain a dû rapporter d'une manière de plus en plus exclusive, la production de chaque événement. Ce procédé étrange a favorisé l'élimination des causes surnaturelles et la considération exclusive des phénomènes; c'est-àdire le déclin de l'esprit théologique et l'essor de l'esprit positif. Du reste, le caractère général de cette philosophie est celui de la philosophie théologique, dont elle n'est qu'une modification, quoique la principale. Elle possède seulement, par sa nature, une moindre consistance intellectuelle, et par suite
un pouvoir social beaucoup moins intense, de manière à convenir infinimenl mieux à une simple deslinalion critique qu'à une véritable organisation, et ce sont ces propriétés mêmes qui Tempêchenl de résister à Tessor de l'esprit positif. D'une part, la subtilité croissante des spéculations métaphysiques tend à réduire toujours davantage leurs entités caractéristiques à de simples dénominations abstraites des phénomènes correspondants, de manière à rendre ridicule leur impuissance (juand elles tentent de les expliquer; ce qui n'eût pas été possible au même degré envers les formes purement théologiques. D'une autre part, l'inaptitude de la métaphysique à organiser, par suite de son inconséquence fondamentalo, doit la rendre impropre à lutleravec la même efficacité que la théologie contre l'essor social de la philosophie positive. Toutefois, sa nature équivoque et mobile la rend susceptible de mieux échapper que la philosophie Ihéologique elle-même à une discussion rationnelle, tant que l'esprit positif est encore trop imparfiiitement généralisé pour pouvoir attaquer le seul principe actuel de leur autorité : leur prétendue universalité. Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître l'aptitude de la métaphysique à soutenir provisoirement notre activité spéculative, à l'égard d'un sujet quelconque, jusqu'à ce qu'elle puisse admettre une alimentation plus substantielle, et à nous éloigner du régime théologique pour nous rapprocher de plus en plus du régime positif. Elle offre la même propriété pour diriger la transition politique. Sans faire oublier les graves dangers, intellectuels et moraux, qui caractérisent la philosophie métaphysique, son office transitoire nous explique Tascendant universel qu'elle a provisoirement obtenu chez les populations les plus avancées où existait sans doute le sentiment instinctif qu'un tel office indispensable devait être rempli par une semblable philosophie dans l'évolution de l'humanité. La nécessité irrésistible de cette phase temporaire est donc, à tous égards, aussi incontestable qu'elle puisse l'être avant l'analyse directe qui s'effectuera dans le cours de notre révision historique.
Dans mon examen complet îles sciences, je me suis efforcé (le mettre en lumière le urand fait que les trois états, théologique, métaphysique el positif peuvent et doivent exister en même temps dans le même esprit envers différentes sciences.
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Je crois devoir insislersur cette considération pour prévenir les seules objections spécieuses qu'on pourrait présenter contre la grande loi des trois états. Il ne faut jamais perdre de vue que le même esprit peut être dans l'état positif à l'égard des sciences les plus simples et les plus générales, dans l'état métaphysique à l'égard des sciences les plus compliquées et les plus spéciales ; et dans l'état théologique à l'égard de la science sociale, si compliquée et si spéciale qu'elle n'a pu prendre jusqu'ici une forme vraiment scientifique. Si une contradiction existait réellement, elle résulterait de l'imperfection de notre hiérarchie, mais la loi d'évolution n'en serait nullement ébranlée. Cette grande loi doit désormais nous servir de guide dans nos investigations en nous montrant à l'avance quels sont les phénomènes à observer etl'usage qu'on en doit faire; et, en même temps, elle suppléera heureusement à l'insuffisance de l'exploration directe. Sans elle l'histoire de l'esprit humain resterait inintelligible.
Pour compléter ma longue et difficile démonstration, il ne me reste plus qu'à établir que le développement matériel doit suivre une marche non seulement anologue, mais parfaitement correspondante à celle du développement intellectuel, qui, ainsi que nous l'avons vu, régit tous les autres.
Toutes les explorations politiques rationnelles prouvent la tendance primitive de l'humanité à une vie principalement militaire et sa destination finale à une existence industrielle. Aucun esprit éclairé ne conteste plus le décroissement de l'esprit militaire et l'ascendant graduel de l'esprit industriel. Nous voyons maintenant sous des formes de plus en plus variées et avec une énergie toujours croissante, même au sein des armées, la répugnance des sociétés modernes pour la vie guerrière. Nous voyons que le recrutement forcé devient toujours plus nécessaire et qu'on persiste de moins en moins dans ce genre de vie. Malgré l'immense activité militaire déterminée, au commencement de ce siècle, par des circonstances anormales, notre instinct industriel et pacifique n'a pas tardé à reprendre le cours régulier de son développement de façon à assurer le repos fondamental du monde civilisé, quoique la paix de l'Europe doive souvent paraître compromise par suite du défaut de toute organisation systématique des relations in-
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ternationales, ce qui, sans pouvoir amener la guerre, suffit pour inspirer de fréquentes inquiétudes. Il est donc inutile de revenir sur la preuve des premier et dernier termes de la proiîression sociale, dont l'appréciation directe ressortira d'ailleurs de l'ensemble de mon analyse historique. Il nous suffira de rattacher les faits de Texpérience humaine aux lois essentielles de la nature humaine et aux indispensables conditions du développement social, procédé scientifique qui n'a jamais ét^ essayé jusqu'ici.
Tant que l'homme primitif éprouva de Téloignement pour tout travail régulier, la vie militaire a seule fourni une carrière à son activité soutenue. Elle lui offrit indépendamment du cannibalisme, le plus simple moyen de se procurer sa subsistance. Quelque déplorable que doive sembler une telle nécessité, son universalité et son développement continu, même après que l'existence matérielle put reposer sur d'autres bases prouvent que le régime militaire doit avoir rempli un office indispensable, quoique provisoire, dans laprogression de l'humanité. Ce fut certainement le seul en vertu duquel l'industrie humaine a pu se développer, de même que l'esprit scientifique n'aurait pu prendre son essor sans la protection de l'esprit religieux. L'esprit industriel suppose l'existence d'un développement social considérable, qui ne pouvait s'opérer avant que les familles isolées eussent été unies pour la guerre. Les propriétés sociales et surtout politiques de l'activité militaire sont, à l'origine, parfaitement nettes et décisives, et, en un mot, pleinement conformes à la haute fonction civilisatrice qu'elles ont à remplir. C'est ainsi que les habitudes de régularité et de discipline ont élé instituées, et que les familles ont été conduites à se réunir pour des expéditions guerrières ou pour la défense commune. Jamais l'objet de l'association n'a pu être plus sensible ni plus urgent, jamais les conditions élémentaires du concours ne sauraient devenir plus irrésistibles. Les sociétés primitives ne pouvaient apprendre l'ordre à aucune autre école qu'à celle de la guerre, comme nous le voyons même aujourd'hui chez les individus exceptionnels qui nous représentent les anciens types de l'humanité, et que la discipline industrielle ne parvient pas à assouplir. Cet ascendant de l'esprit militaire était indispen-
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sable, non seulement à la consolidation originaire des sociétés politiques, mais encore plus à leur extension continue qui ne pouvait avoir lieu autrement sans une excessive lenteur; et une telle extension était à un cerlain degré indispensable au développement final de l'industrie humaine. Ainsi donc nous trouvons l'humanité engagée, dans sa marche temporelle, en une sorte de cercle vicieux analogue à celui que nous avons reconnu dans sa marche spirituelle, et, en l'un et l'autre cas, la seule issue possible a élé fournie par l'heureux essor d'une tendance préliminaire. En réalité, le ré«jime militaire a dû avoir partout pour base politique l'esclavage individuel des producteurs, afin de permettre aux guerriers le libre et jîlein développement de leur activilé. Nous reconnaîtrons dans la suite que la grande opération sociale qui devait être accomplie, en temps convenable, par la progression continue d'un système militaire puissamment iiislitué et sagement poursuivi, eût été radicalement manquée sans cette condition nécessaire. Nous verrons aussi que l'esclavage antique a été une préparation indispensable, en imposant à la majeure partie de l'humanité, malgré notre aversion native pour tout travail, la vie industrielle, qui n'avait plus besoin, dès lors, que d'une laborieuse persévérance. Pour reconnaître la nécessité de celte institution, il faut nous reporter par la pensée à ces temps primitifs, et non pas l'apprécier d'après l'esclavage moderne, celui denoscolonies, qui constitue une véritable monstruosité politique, puisqu'il existe au sein d'une période industrielle et qu'il assujettit le travailleur au capitaliste d'une manière également dégradante pour tous deux. L'esclavage ancien assujettissait le producteur au militaire, et il tendait à développer leurs activités opposées de manière à déterminer finalement leurs concours à une même progression sociale.
Quelle, qu'ait été sa nécessité, le régime militaire n'en fut pas moins provisoire. Tandis que l'activité industrielle présente l'admirable propriété de pouvoir être stimulée chez tous les individus et chez tous les peuples, sans que l'essor des uns soit inconciliable avec celui des autres, la plénitude de la vie militaire dans une partie notable de l'humanité, détermine évidemment la compression de tout le reste, laquelle constitue même l'office propre d'untel régime, eu considérant
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Tensemble du monde civilisé. Aussi, pendaut que répcxjue industrielle ne comporte d'autre limite générale que celle assignée à l'existence progressive de notre espèce par le système des lois naturelles, l'époque militaire a dû être limitée par Taccomplissemenl des conditions préalables qu'elle était destinée à réaliser. Ce but a été atteint lorsque la majorité du monde civilisé s'est trouvée enfin réunie sous une même domination, c'est-à-dire, relativement à l'Europe, quand Rome eut complété ses conquêtes. Dès lors l'activité militaire a manqué d'objet et d'aliment, aussi a-t-elle été depuis en décadence de manière à ne plus dissimuler l'ascension graduelle de l'esprit industriel, dont Tavénement était ainsi désormais convenablement préparé. Mais, malgré cet enchaînement, l'état industriel diffère si radicalement de l'état militaire, que le passage de l'un à l'autre exigeait un terme intermédiaire. De même, dans l'évolution spirituelle, un terme intermédiaire était nécessaire entre l'esprit théologique et l'esprit positif. Dans les deux cas, la phase moyenne a été flottante et équivoque. Pour le temporel, elle a, comme nous le verrons dans la suite, consisté, d'abord, dans la substitution de l'organisation militaire défensive à la première organisation offensive ; et, ensuite, dans l'involontaire subordination générale de plus en plus prononcée de l'esprit guerrier à l'inslinct de production. Cette phase transitoire étant celle où nous vivons, sa nature propre peut, (juoique vague, être appréciée par intuition directe.
Telle est, brièvement examinée dans ses trois phases, l'évolution temporelle. Il est impossible à tout esprit philosophique de n'être point frappé de l'analogie* que présente cette irrécusable progression avec notre loi primordiale sur la succession des trois états de l'esprit humain. Mais notre démonstration sociologique exige que nous établissions la connexité des deux évolutions en caractérisant l'affinité naturelle qui a toujours existé, d'abord entre l'esprit Ihéologique et l'esprit militaire, ensuite entre l'esprit scientifique et l'esprit industriel, et par conséquent entre les deux fonctions transitoires des métaphysiciens et des légistes. Un tel éclaircissement portera ma démonstration au dernier degré de précision et de consistance, et la rendra susceptible de servir de base
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rationnelle à l'ensemble de l'analyse historique qui va suivre.
La rivalité qui a si souvent troublé l'harmonie entre le pouvoir théologique et le pouvoir militaire, a quelquefois dissimulé leur affinité fondamentale, même aux yeux des philosophes. Mais, en principe, il ne saurait exister de rivalité réelle que parmi les divers éléments d'un même système politique, par suite de cette émulation spontanée qui, en tout concours humain, doit prendre d'autant plus d'extension et d'intensité que le but devient plus importaut et plus indirect, et que les moyens sont plus distincts et plus indépendants, sans jamais empêcher, cependant,une participation, volontaire ou instinctive, à la destination commune. Quand deux pouvoirs également énergiques, naissent, grandissentet déclinent simultanément, malgré la différence de leurs natures, on peut être assuré qu'ils appartiennent cà un même régime, quels que puissent être leurs conflits habituels. La lutte n'indique une incompatibilité radicale que quand elle se produit entre deux éléments appelés à des fonctions analogues, et quand l'accroissement graduel de l'un coïncide avec la décadence continue de l'autre. Dans le cas actuel, il est évident que, dans un système politique quelconque, il doit y avoir sans cesse une profonde rivalité entre lapuissance spéculative et la puissance active, lesquelles, par l'imperfection de notre nature, doivent être fréquemment disposées à méconnaître leur coordination nécessaire et à dédaigner les limites générales de leurs attributs réciproques. Malgré l'affinité sociale entre la science et l'industrie, il faut s'attendre de leur part à des conflits analogues à mesure que leur commun ascendant politique deviendra plus prononcé. Nous en voyons déjà des signes dans l'antipathie intellectuelle et morale qu'inspire à la science l'infériorité naturelle des travaux de l'industrie, qui sont cependant les moyens de richesse, et dans l'instinctive répugnance de l'industrie pour l'abstraction qui caractérise la science et pour le juste orgueil dont elle est animée.
Ces objections écartées, rien n'empêche plus d'apercevoir le lien qui unit avec tant d'énergie la puissance théologique et la puissance militaire, et qui a toujours été senti et respecté par tous les hommes éclairés qui ont participé à Tune ou à
Taiitre, malgré Fenlraînement des rivalités politiques. On conçoit, en effet, qu'aucun régime militaire ne saurait s'établir et durer qu'en reposant sur une suffisante consécration théologique, sans laquelle l'intime subordination qu'il exige ne pourrait être ni assez complète, ni assez prolongée. Chaque époque imposeà cet égard, par des voies spéciales, des exigences équivalentes. A l'origine, oùla restriction et la proximité du but ne prescrivaient point une soumission d'esprit aussi absolue, les lions sociaux étaient si faibles qu'un concours permanent ne pouvait être obtenu que par l'autorité religieuse dont les chefs militaires étaient naturellement investis. En des temps plus avancés, le but devient tellement vaste et lointain, et la participation si indirecte, que, malgré les habitudes de discipline depuis longtemps contractées, la coopération continue resterait insuffisante et précaire si elle n'était garantie par de convenables convictions théologiques, déterminant envers les supérieurs militaires une confiance aveugle et involontaire. L'esprit militaire a rempli dans l'antiquité sa haute fonction sociale, et dans l'antiquité aussi les deux pouvoirs se sont trouvés concentrés chez les mêmes chefs. 11 importe d'ailleurs de remarquer qu'une autorité spirituelle quelconque n'aurait pu suffisamment convenir à la fondation et à la consolidation du gouvernement militaire qui, par sa nature, exige le concours de la philosophie théologique, et non d'aucune autre : par exemple, quoique la philosophie naturelle ait rendu d'éminents services, dans les temps modernes, à l'art de la guerre, l'esprit scientifique, qui encourage les habitudes de discussion rationnelle est radicalement incompatible avec l'esprit militaire, et nous savons que l'assujettissement deleur art aux principes de la science a toujours été amèrement déploré par les guerriers les plus distingués, à l'origine de chaque modification, comme un signe de décadence du régime militaire. L'affinité des pouvoirs temporels militaires pour les pouvoirs spirituels théologiques est donc suffisamment expliquée. Au premier abord, on pourrait croire que la relation inverse est moins indispensable, puisqu'il a existé des sociétés purement Ihéocraliques, tandis qu'on n'en connaît aucune exclusivement militaire. Mais un examen plus approfondi montrera toujours la nécessité du système militaire pour consolider, et surtout
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pour étendre l'autorité Ihéologique, ainsi développée par une continuelle application politique, comme l'a toujours senti l'instinct sacerdotal. Nous reconnaîtrons, d'ailleurs, que l'esprit théologique est aussi hostile à l'essor de l'industrie que l'esprit militaire. Ainsi, les deux éléments du système politique primitif ont non seulement une affinité fondamentale, mais des répugnances et des sympathies communes, aussi bien que de semblables intérêts généraux, et il n'est pas besoin d'insister ici davantage sur le principe sociologique de cette solidarité des deux puissances, que mon analyse historique représentera comme appelées constamment à se consolider et à se corriger réciproquement.
Le dualisme de la politique moderne est encore plus irrécusable que celui de l'ancienne, et nous sommes très bien placés pour l'apprécier, parce que les deux éléments n'ont pas encore atteint leur ascendant définitif, quoique leur développement social soit suffisamment prononcé. Quand sera venu le temps de leur rivalité, il deviendra plus difficile de reconnaître leur similitude d'origine et de destination ainsi que leur conformité de principe et d'intérêts, qui ne sauraient être sérieusement contestés, tant qu'une lutte commune contre l'ancien système politique contient leurs divergences.
Il importe surtout de considérer le concours que chacune des deux puissances prête au triomphe politique de l'autre, en secondant ses efforts contre son principal antagoniste. Nous avons déjà remarqué, à un autre égard, la secrète incompatibilité qui existe entre l'esprit scientifique et l'esprit militaire. La même incompatibilité règne entre l'esprit industriel quand il est suffisamment développé, et l'esprit théologique. Les plus zélés défenseurs de l'ancien régime sont très éloignés de l'ancien point de vue religieux ; mais en nous y transportant pour un instant, nous reconnaîtrons que la modification volontaire des phénomènes, d'après les règles d'une sagesse purement humaine, ne doit pas sembler, au fond, moins impie que leur prévision rationnelle, puisque l'une et l'autre supposent des lois invariables, finalement inconciliables avec des volontés arbitraires. Suivant la logique rigoureuse, quoique barbare, des peuples arriérés, toute intervention humaine pour améliorer l'économie de la nature, est une
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sorte d'injurieux atlenlat au gouvernement providentiel. Il n'est pas douteux, en effet, qu'une prépondérance trop absolue de l'esprit religieux tend à engourdir l'essor industriel par le sentiment exagéré d'un stupide optimisme, comme on peut le vérifier en tant d'occasions décisives. Si cette désastreuse conséquence n'a pas été plus souvent et plus complètement réalisée, cela tient uniquement à la sagesse sacerdotale qui a su manier un pouvoir dangereux de manière à développer son heureuse influence civilisatrice, en neutralisant son action délétère par des efforts constants et vigilants, ainsi que je l'expliquerai bientôt. On ne saurait donc méconnaître l'influence politique par laquelle l'essor graduel de l'industrie humaine doit seconder l'ascendant progressif de l'esprit scientifique dans son antagonisme envers l'esprit religieux ; sans parler de la stimulation journalière que l'industrie et la science reçoivent l'une de l'autre, quand elles sont convenablement préparées. Leur passé politique ayant principalement consisté à se substituer aux anciens pouvoirs, qui perdaient leur influence sociale, il faut que notre attention soit surtout fixée sur l'assistance qu'elles se sont réciproquement prêtée dans cette opération préliminaire. Mais il est aisé d'entrevoir quelle force et quelle efficacité elles trouveront dans leur union, quand elles auront pris le caractère organique qui leur manque aujourd'hui pour diriger la réorganisation finale de la société moderne.
Maintenant que nous avons examiné les deux étals extrêmes, il est inutile d'accomplir la même opération sur le dualisme intermédiaire. La solidarité des pouvoirs convergents, spirituel et temporel, qui constituent le régime transitoire, est une suite nécessaire de celle que nous avons reconnue à l'égard du régime initial et du régime définitif. En voyant à l'œuvre les métaphysiciens et les légistes, on ne peut méconnaître entre eux, malgré leurs rivalités, une affinité qui ne saurait permettre d'ébranler l'ascendant philosophique des uns sans atteindre en même temps la prépondérance politique des autres. Nous pouvons donc regarder maintenant comme terminée l'explication indispensable qu'exigeait notre loi fondamentale de l'évolution humaine avant de pouvoir être appliquée à l'étude de ce grand phénomène. Cette étude sera
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dirigée par la considération du triple dualisme, seule base à mes yeux de la saine philosophie historique. Il importe de signaler la conformité d'une telle loi de succession, à la fois intellectuelle et matérielle, ainsi que sociale et politique, avec l'ordre historique que la raison publique a instinctivement établi en distinguant le monde ancien et le monde moderne, séparés et réunis par le moyen âge. La loi sociologique que j'ai proposée peut être regardée comme destinée surtout à rendre rationnelle et féconde une vague notion empirique jusqu'à présent stérile. Je me félicite de cette coïncidence spontanée, comme sanctionnant mes travaux spéculatifs en vertu de cet aphorisme capital de philosophie positive, si souvent reproduit dans les diverses parties de cet ouvrage, qui impose, à toutes les saines théories scientifiques, l'obligation d'un point de départ suffisamment conforme aux indications spontanées de la raison publique, dont la science réelle n'est qu'un simple prolongement.
La série des considérations de dynamique sociale, esquissée dans ce chapitre, a établi la loi fondamentale du développement humain, et par conséquent les bases de la philosophie historique. Ayant déjà déterminé l'esprit et la méthode de cette philosophie, il ne nous reste plus qu'à procéder îi l'application de celte grande conception sociologique à l'analyse de l'histoire de l'humanité.