CHAPITRE VIL
Préparation de la (juestion historicpie. — Premh're phase théoloi^ique : félichisme. — Commencement du réj^ime théologique et militaire.
La meilleure manière de prouver que mon principe du développement social doit régénérer la sociologie est de montrer qu'il fournit une parfaite interprétation du passé de la société humaine, du moins quant à ses phases principales. Cela fait, les philosophes futurs pourront étendre ma théorie à de nouvelles analyses et à des aspects de plus en plus spéciaux de la progression humaine. L'application à laquelle je vais procéder doit donc être circonscrite, et la première partie de ma lâche sera de montrer en quoi consistent les restrictions à effectuer.
La plus importante de ces restrictions, celle qui comprend toutes les autres, est que nous devons limiter notre analyse à une seule série sociale ; c'est-à-dire nous borner à l'étude exclusive du développement des populations les plus avancées, sans prêter aucune attention aux nutres centres de civilisation indépendante, qui, par des causes quelconques, ont été arrêtés et laissés dans un état imparfait. Nous avons à étudier seulement l'élite et l'avant-garde de l'humanité, comprenant la majeure partie de la race blanche ou les nations européennes, en nous bornant même, du moins pour les temps modernes, aux peuples de l'Europe occidentale. Quand nous remonterons vers le passé, nos recherches ne porteront que sur les ancêtres politiques de cette population privilégiée, quelle que soit, d'ailleurs, leur patrie. En un mot, nous n'avons h nous occuper ici que des phénomènes sociaux qui ont exercé une influence plus ou moins grande sur l'enchaînement graduel des phases surcessives'qui ont amené Tétat actuel des nations les plus avancées. Quoique Bossuel ait été guidé par un principe purement littéraire, lorsqu'il a circonscrit son apprécialion historique à l'unique examen d'une série homogène et continue, il ne m'en semble pas moins avoir senti instinctivement les conditions imposées par la nature du sujet. Ceux
qui, pour faire étalage de leilr érudition, voudraient introduire dans une telle élude l'histoire des populations qui, comme celles de l'Inde, de la Chine, etc., n'ont aucunement secondé la marche du développement, peuvent reprocher à Bossuet les bornes qu'il s'est imposées ; mais, aux yeux des philosophes, son exposition sera toujours vraiment universelle.
Faute de procéder d'après cette méthode, nous perdrions de vue toutes les relations politiques résultant de l'action des nations les plus avancées sur le progrès des civilisations inférieures. La politique métaphysique, et même la politique théologique, cherchent à réaliser leurs conceptions absolues en tous lieux et dans toutes les conditions, d'après l'empirisme qui dispose tous les hommes civilisés à transporter partout leurs idées, leurs usages et leurs institutions. La pratique exige, aussi impérieusement que la théorie, que nous concentrions notre attention sur l'évolution sociale la plus avancée et la plus complète. Quand nous aurons déterminé ce qui convient à l'élite de l'humanité, nous saurons comment la portion supérieure doit intervenir pour améliorer l'inférieure.
Pour notre appréciation historique, nous n'avons besoin que des faits les plus connus ; car, en ce domaine de la science comme en tout autre, les faits les plus communs sont aussiles plus importants. Dans notre recherche des lois de la sociabilité, nous verrons que les événements exceptionnels et les détails minulieux doivent être écartés comme essentiellement insigniliants, tandis que nous retiendrons les phénomènes les plus généraux, avec lesquels toutle monde est familier, comme constituant le fond de la vie sociale habituelle. Il est vrai que le préjugé vulgaire est en opposition à cette manière de procéder; de même qu'en physique on n'a d'abord jugé dignes d'attention que les effets du tonnerre ou des volcans, et en biologie que les monstruosités. On ne saurait douter que la réformation de ces premières habitudes intellectuelles soit bien plus indispensable en sociologie qu'envers toutes les autres sciences fondamentales.
Les restrictions que j'ai proposées ne sont pas nouvelles ni particulières au dernier département de nos études. Elles apparaissent en tous les autres, mais sous une autre forme : celle de la distinction entre la science abstraite et la science
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concrète. Nous la trouvons, en effet, dans la séparation que nous avons faite entre le domaine de la physique et celui de rhistoire naturelle, dont le premier constitue seul jusqu'ici le champ propre à la philosophie positive. Cette distinction n*est pas moins nécessaire quand les phénomènes deviennent plus complexes, et elle a la propriété de fixer, de la façon la plus nette et la plus précise, le véritable office des observations historiques dans Télude rationnelle de la dynamique sociale. Quoique, suivant la remarque de Bacon, la détermination abstraite des lois générales de la vie individuelle repose sur des faits empruntés à l'histoire des différents êtres vivants, nous n'en devons pas moins séparer les conceptions physiologiques ou anatomiques de leur application concrète au mode total d'existence propre à chaque organisme. De même, nous devons éviter de confondre la recherche abstraite des lois de la sociabilité avec les histoires concrètes des diverses sociétés humaines, dont Texplication ne peut résulter que d'une connaissance déjà très avancée de l'ensemble de ces lois. Notre emploi de l'histoire en cette recherche doit donc être essentiellement abstrait : elle devrait être de l'histoire sans noms d'hommes ou même de peuples, s'il n*était pas préférable d'éviter la puérile affectation qu'il y aurait à se priver de l'usage de dénominations qui peuvent éclairer notre exposition ou consolider notre pensée. Plus nous examinerons cette branche de ]a science, aussi bien que les autres, plus nous reconnaîtrons que l'histoire naturelle, essentiellement synthétique, exige, pour devenir rationnelle, que les ordres élémentaires de phénomènes soient considérés simultanément ; tandis que la philosophie naturelle doit être analytique, afin de découvrir les lois qui correspondent à chaque catégorie générale. Ainsi, l'histoire naturelle de l'humanité implique aussi l'histoire du globe et de toutes ses conditions physiques, chimiques, etc.; tandis que la philosophie de la société ne peut môme exister tant que le système des sciences antérieures n'est pas formé, et qu'elle n'a pas à sa disposition la masse entière des renseignements historiques comme matériaux de son analyse. L'office de la sociologie est d'emprunter à cette masse de matériaux incohérents les renseignements qui, d'après les principes de la théorie biologique de l'homme, doivent
PREMIERE PHASE THEOLOGIQUE : LE FETICHISME.
fournir les lois de la vie sociale, après qu'on a fait subir à ces matériaux une préparation préalable destinée à les faire passer de l'état concret à l'état abstrait, en les dépouillant des circonstances particulières et secondaires de climat, de localité, etc. Les astronomes, les physiciens, les chimistes, n'agissent pas autrement envers les phénomènes qu'ils ont à traiter, mais la complication des phénomènes sociaux rendra toujours plus délicate et plus difficile celte élaboration préliminaire, lors même que la positivité de leur étude sera unanimement reconnue. Quant à la réaction de cette opération scientifique sur rhistoire elle-même, j'espère montrer dans les chapitres suivants qu'elle établira une suite de jalons immuables dans l'ensemble du passé ; que ces jalons fourniront la direction et le point de ralliement de toutes les observations ultérieures ; et qu'ils deviendront d'autant plus rapprochés que nous avancerons vers les temps actuels, vu l'accélération toujours croissante du mouvement social.
De même que l'histoire abstraite de l'humanité doit être séparée de l'histoire concrète, la recherche abstraite des lois de la sociabilité doit être séparée des questions de sociologie concrète. La science n'est pas encore assez avancée pour permettre de s'occuper avec succès de cette dernière. Par exemple, les considérations géologiques doivent entrer dans l'étude concrète, et nous n'avons de la géologie qu'une connaissance très imparfaite; il en est de même des questions de climat, de race, etc., qui ne pourront être conçues d'une manière vraiment positive tant qu'on ne leur aura pas appliqué les lois sociologiques dont la connaissance ne peut être obtenue que d'après l'élaboration de la partie abstraite de l'étude. L'institution delà dynamique sociale serait en effet impossible si nous ne réservions pas à une époque future la formation de la sociologie concrète. Comme exemple d'une telle nécescité, prenons la question sociologique la plus importante : l'explication spéciale de l'agent et du théâtre de l'évolution sociale. Pourquoi l'Europe a-t-elle été le théâtre de la civilisation prépondérante ? Pourquoi la race blanche en a-t-elle été l'agent ? Ce double sujet de méditation a dû souvent exciter la curiosité des philosophes et des hommes d'Etat; mais une telle recherche doit rester prématurée jusqu'après la pre-
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miére élaboration abstraite des lois fondamentales du développement social. Sans doute, nous commençons à voir dans rorganisalion de la race blanche, et surtout dans sa constitution cérébrale, quelques germes positifs de sa supériorité, quoique les naturalistes ne s'accordent pas tous à cet égard. De même, on entrevoit certaines conditions physiques, chimiques et biologiques, qui ont dû contribuer à rendre les contrées européennes particulièrement propres à servir de théâtre à la civilisation laplusavancée ; mais si une intelligence quelconque, convenablement préparée, essayait de recueillir et de coordonner, pour porter un jugement, tous les matériau.\ à sa disposition, leur insuffisance deviendrait immédiatement manifeste. Cette insuffisance ne tient pas seulement à ce que les renseignements sont trop multipliés ou trop imparfaits, il faut aussi Tattribuer à l'absence d'une théorie sociologique qui permette de mesurer la vraie portée scientitique de chaque aperçu et de diriger tous les raisonnements auxquels il peut donner lieu. Sans une telle théorie préalable, on ne pourrait jamais savoir si on a réuni tous le? éléments indispensables à une décision rationnelle. Dans t jut autre cas, il est aussi nécessaire qu'en celui-ci d'ajourner l'étude concrète ; et si la nouveauté et la difficulté de la science que je m'efforce de créer, m'obligeaient, par occasion, à abandonner ce précepte logique, j'aurai du moins averti le lecteur, qui pourra rectifier lui-même les déviations auxquelles je me serais laissé entraîner.
J'ai à signaler une autre considération préliminaire. Il me reste à déterminer, avec plus de précision que je ne l'ai fait jusqu'ici, le mode régulier de définition des époques successives que nous allons examiner. La loi d'évolution lie, sans doute, les principales phases historiques à l'état correspondant, théologique, métaphysique ou positif; néanmoins, il y a encore une incertitude secondaire qu'il importe de dissiper. Elle provient de la progression inégale des différents ordres de pensées, qui détermine la coexistence, par exemple, de Tétat métaphysique d'une certaine catégorie intellectuelle avec l'état théologique d'une catégorie postérieure, moins générale et moins avancée, ou avec l'état positif d'une autre antérieure, moins complexe et plus avancée. Cette confusion apparente
doit d'abord produire une fâcheuse hésitation chez ceux qui n'ont pas bien saisi l'explication relative au vrai caractère philosophique des temps correspondants. Pour la prévenir ou la dissiper, il suffit d'établir d'après quelle catégorie intellectuelle il convient de juger le véritable état spéculatif d'une époque quelconque. Tout concourt à désigner la catégorie lapluscompliquée et la plus spéciale, c'est-à-dire celle des idées morales et sociales, comme devant fournir la base d'une telle décision, non seulement à cause de leur importance très supérieure, mais en vertu de leur position à l'extrémité de la hiérarchie encyclopédique. Le caractère intellectuel de chaque époque est dominé par cet ordre de spéculations, et c'est seulement quand un nouveau régime mental a atteint cette catégorie que l'évolution correspondante peut être regardée comme réalisée et qu'il ne reste aucun danger d'un retour à l'état antérieur. Jusqu'à ce moment, l'avancement plus rapide des catégories plus générales ne peut servir qu'à constater dans chaque phase les germes de la suivante, sans que son caractère propre en soit beaucoup affecté ; ou, tout au plus, il peut introduire des subdivisions dans les époques. Par exemple, la phase théologique doit être regardée comme subsistant encore, tant que les idées morales et politiques ont conservé un caractère théologique, quoique d'autres catégories •soient passées à l'état mélaphysique et que les plus simples soient parvenues à l'état positif. D'après cette manière de procéder, l'aspect essentiel de chaque époque demeurera aussi prononcé que possible, tout en laissant ressortir la préparation de l'époque suivante. Nous pouvons maintenant commencer l'examen direct des périodes successives, en appréciant, d'une part, le caractère rationnel propre à chacune d'elles ; et, d'autre part, en y constatant sa filiation envers la précédente ainsi que sa tendance à préparer la suivante, de façon à réaliser peu à peu l'enchaînement positif dont j'ai déjà établi le principe. La période théologique de l'humanité a dû commencer par un état complet, ordinairement très durable, de pur fétichisme, qui permettait le libre exercice de cette tendance de notre nature en vertu de laquelle l'homme conçoit tous les corps extérieurs comme animés d'une vie analogue à la sienne, avec de simples différences d'intensité. Ce caractère primitif
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des spéculations humaines est établi à priori par la théorie biologique de Thomme; à posteriori par l'ensemble des renseignemenls exacts que nous possédons sur ce premier âge social ; et, en outre, par l'appréciation du développement individuel, qui confirme Tanalyse de l'évolution collective. Quelques philosophes se sont efforcés d'établir, d'après des méthodes vagues et vicieuses, que le point de départ a dû consister dans le polythéisme, tandis que d'autres sont allés jusqu'à représenter le monothéisme comme la véritable source primordiale d'où serait sorti, par corruption, le fétichisme après le polythéisme; mais de telles inversions sont manifestement contraires et aux lois et aux faits de l'histoire de Thumanilé. Le vrai point de départ est, en effet, plus humble qu'on ne le suppose communément, l'homme ayant partout commencé parle fétichisme le plus grossier, ainsi que par l'anthropophagie la mieux caractérisée. Au lieu de nous laisser aller à l'horreur et au dégoût que nous inspire une telle origine, nous devons être animés d'un juste orgueil collectif à la vue de l'admirable évolution qui nous a enfin élevés au-dessus de cette misérable situation où aurait sans doute végété indéfiniment toute autre espèce moins heureusement douée. D'autres philosophes sont tombés dans une autre erreur, moins grave sans doute, mais qui doit être signalée. Ils ont supposé un état antérieur même au fétichisme, où l'homme ne présentait qu'une existence toute matérielle, et n'avait aucun souci d'opinions spéculatives quelconques; tels sont encore, d'après eux, les habitants de la Terre de Feu et de diverses îles de rOcéanie. S'il en était ainsi, il y aurait eu un temps où les besoins intellectuels n'existaient pas chez l'homme ; et, par suite, nous devrions supposer un moment où ils ont commencé d'exister sans aucune manifestation antérieure, ce qui serait directement contraire au principe biologique d'après lequel l'organisme humain a dû présenter, toujours et partout, les mêmes besoins essentiels ne différant que par leur degré de développement et leur mode correspondant de satisfaction. C'est là une preuve suffisante de l'erreur de la supposition. D'ailleurs, toutes les observations sur l'idiotisme et la folie où l'homme paraît rabaissé au-dessous des animaux supérieurs, témoignent de l'existence d'un certain degré d'activité spécu-
PREMIÈRE PHASE THÉOLOGIQUE l LE FÉTICHISME. 209
lative, qui se satisfait alors par un grossier fétichisme. L'erreur provient de ce qu'on ignore ce qui est à considérer. On a conclu à l'absence de toute idée théologique, du seul défaut d'un culte organisé ou d'un sacerdoce distinct. Or, nous verrons bientôt que le fétichisme peut atteindre un développement considérable, parvenir même jusqu'à l'astrolàtrie, avant de donner lieu à un véritable sacerdoce ; et quand il est arrivé à l'état d'astrolâtrie, il est au seuil du polythéisme. L'illusion était assez naturelle, et, au fond, très -excusable chez des explorateurs qui ne pouvaient être dirigés par aucune théorie positive propre à prévenir ou à réparer toute vicieuse interprétation des faits.
On a dit, à l'appui de cette hypothèse, que l'homme avait dû" commencer à la manière des animaux. Je l'admets, en effet, sauf la supériorité d'organisation, maison niant l'induction qu'on en veut tirer, qui repose, à mes yeux, sur une fausse appréciation de l'état mental des animaux eux-mêmes. Plusieurs espèces d'animaux manifestent une certaine activité spéculative, et celles qui en sont douées parviennent à une sorte de grossier fétichisme de la même manière que l'homme, supposant les corps extérieurs, même les plus inertes, animés de passions et de volontés plus ou moins analogues à leurs propres impressions. La seule différence consiste en ce que l'homme est susceptible de se dégager de ces ténèbres primitives, qui, pour les animaux, doivent indéfiniment persister, excepté chez quelques espèces choisies où l'on peut observer un commencement de polythéisme qu'il faudrait sans doute attribuer au contact humain. Que, par exemple, on mette une montre sous les yeux d'un enfant ou d'un sauvage d'une part, et d'un chien ou d'un singe d'une autre part, il n'y aura aucune différence essentielle dans leur conception de ce nouvel objet, si ce n'est quant à la façon de l'exprimer. Ils y verront tous une espèce d'animal ayant ses goûts et ses inclinations propres : d'où résulte un fétichisme commun, dont les premiers possèdent seuls la faculté de sortir. C'est ainsi que l'allégation relative au point de départ de l'espèce humaine, loin d'être contraire à ma proposition, n'aboutit finalement qu'à la confirmer.
Dès longtemps habitués à une théologie exclusivement nié-
laphysique, il n'est pas étonnant que nous tombions en des méprises perpétuelles quand nous considérons cette grossière origine. Le fétichisme a même été le plus souvent confondu avec le polythéisme, lorsqu'on a indûment appliqué à celui-ci la dénomination d'idolâtrie, qui ne convient qu'au premier ; et les prêtres de Jupiter et de Minerve auraient pu sans doute repousser le reproche d'adorer des images aussi légitimement que le font aujourd'hui les catholiques quand les protestants les chargent de cette accusation. Quoique nous soyons trop éloignés du fétichisme pour en avoir une conception exacte, chacun de nous n'a qu'à remonter le cours de sa propre histoire individuelle pour y retrouver la représentation plus ou moins (idéle d'un tel état initial. La célèbre formule de Bossuet, appliquée au point de départ de l'esprit humain, exprime la simplicité élémentaire de la théologie : tout était Dieu, excepte Dieu lui-même; et depuis cette époque le nombre des dieux a été sans cesse en décroissant. Nous devons reconnaître quelques traces de cet état dans notre propre situation d'esprit, quand nous tentons de pénétrer le mystère de la production des phénomènes dont nous ignorons les lois naturelles. On conçoit alors mslinctivement la production des effets inconnus d'après les passions et les affections de l'être correspondant envisagé comme vivant, ce qui est le principe philosophique du fétichisme. Ceux qui sourient à la naïveté du sauvage prenant une montre pour un animal, se surprendraient eux-mêmes, s'ils étaient complètement étrangers à l'horlogerie, dans une disposition mentale bien peu supérieure, si des accidents imprévus et inexplicables survenaient par un dérangement inaperçu du mécanisme. Alors, si la force d'une analogie antérieure déjà très étendue ne nous préparait pas à de tels accidents et à leur explication, il nous serait difficile de contenir la disposition naturelle qui nous entranie à voir dans ces altérations autant d'indices des affections ou des caprices d'un être chimérique.
Ainsi le fétichisme est la base de la philosophie théologique : il divinise chaque corps ou chaque phénomène susceptible d'attirer l'attention de l'humanité naissante, et on peut le reconnaître au fond de toutes les transformations ultérieures, même dans l'état religieux lo plus éloijîiic du poiiil de déj nri.
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La théocratie égyptienne, d'où est évidemment dérivée celle des juifs, présente, aux temps de sa plus grande splendeur, la coexistence régulière et prolongée des trois âges religieux dans les différentes castes de sa hiérarchie sacerdotale, ses rangs inférieurs étant restés dans le simple fétichisme, tandis que les rangs supérieurs étaient en pleine possession d'un polythéisme très caractérisé, et que les premiers degrés s'étaient probablement élevés à une certaine ébauche de monothéisme. D'ailleurs, une analyse directe nous dévoilera des traces très marquées, en tout temps, du fétichisme primordial, malgré les formes métaphysiques qu'il a dû revêtir chez les plus subtiles intelligences. La conception de l'àme du monde chez les anciens, l'assimilation plus moderne de la terre à un immense animal, et de nos jours le ténébreux panthéisme, si commun parmi les métaphysiciens allemands, sont-ils autre chose qu'un fétichisme généralisé, systématisé et enveloppé d'un appareil doctoral propre à donner le change au vulgaire ? Ces confirmations montrent que le fétichisme n'est pas une aberration théologique, mais la source même de la théologie, de cette théologie primitive qui présente une complète spontanéité et qui dispense l'homme, dans son état de torpeur initiale, de la peine de créer des agents surnaturels, et lui permet de céder passivement au penchant qui l'entraîne à transporter aux objets extérieurs le sentiment d'existence qui lui sert pour l'explication de ses propres phénomènes, et par suite pour l'interprétation absolue de tous les phénomènes extérieurs. Cette première philosophie a dû rester bornée d'abord au monde inanimé, considéré dans tous les phénomènes de quelque impoHance, même les phénomènes négatifs, tels que ceux des ombres, lesquels ont sans doute inspiré à l'humanité naissante la même terreur qu'ils produisent encore chez les enfants et chez quelques animaux ; mais cette théologie spontanée n'a pas tardé à s'étendre au règne animal jusqu'à produire l'adoration formelle des animaux quand ils offraient un spectacle plus ou moins mystérieux, c'est-à-dire quand l'homme n'en retrouvait pas en lui l'équivalent essentiel, soit que l'exquise supériorité de leur odorat ou de tout autre sens leur procurât des notions dont l'origine, en beaucoup de cas, nous échappe encore, soit qu'une plus grande susceptibilité
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organique leur fit sentir avant lui les variations de Talmos-
phùre, etc., etc. j .. . i -..^o
Cette philosophie n'était pas nfioins bien adaptée a la situalion morale qu'à la situation mentale de l'humanité naissante. La prépondérance de la vie affective sur la vie intellectuelle, toujours sensible, a été dans toute sa force aux premiers ài,^es de resprit humain. L'empire des passions sur la raison favorable à la théologie en tous les temps, est encore plus favorable à la théorie fétichiste qu'à aucune autre. Tous les corps étant immédiatement personnifiés et doués de passions ordinairement très puissantes selon l'énergie de leurs phénomènes, le monde extérieur présente à l'observateur le spectacle d une harmonie si parfaite qu'il n'a pu la retrouver ensuite au même degré, harmonie qui lui procurait une satisfaction que nous ne pouvons guère qualifier aujourd'hui, faute de pouvoir la sentir, quelques efforts que nous fassions pour nous reporter par la pensée au berceau de l'humanité. On conçmt aisément combien celte exacte correspondance entre l'univers et l'homme doit rattacher au fétichisme, qui à son tour, tend à prolonger un tel état moral. A des époques plus avancéee, celle corréhaion se vérifie en considérant les organisations ou les situations dans lesquelles la vie affective acquiert une prédominance presque irrésistible. Les hommes qui se trouvent momentanément dans une semblable disposition, ne sont pas préservés, même par une haute culture intellectuelle, du dan-er de se laisser entraîner par une passion, de crainte ou d'espérance, à un fétichisme fondamental, en personnifiant, et ensuite en divinisant jusqu'aux objets les plus inertes qui peuvent intéresser leurs affections ainsi surexcitées. Ces tendances, encore persistantes, peuvent nous suggérer une faible idée de la puissance primordiale d'un tel état moral, lorsque, à la fois complet et normal, il était aussi et permanent et
universel.
La constitution métaphorique du langage humain offre à mes yeux un témoignage remarquable et éternel de cet état primitif de l'homme. On ne saurait douter que le fond essentiel du langage remonte à l'époque la plus reculée, qui a dû persistef beaucoup plus longtemps qu'aucune autre par la lenteur spéciale des progrès qu'elle comportait. L'opinion ordi-
PREMlÈRE PHASE THÉOLOGIQUE I LE FÉTICHISME
naire qui attribue l'usage des expressions figurées à la seule disette des signes directs, est trop rationnelle pour devenir admissible autrement que pour une époque très avancée. Jusqu'alors, et pendant les temps qui ont dû le plus inOuer sur la formation ou plutôt sur le développement du langage, l'excessive surabondance des figures tenait naturellemenl à la philosophie prépondérante, qui, assimilant tous les phénomènes aux actes humains, devait introduire, comme une description fidèle, des expressions qui doivent sembler métaphoriques quand on a dépassé le temps où elles étaient littérales. On a depuis longtemps remarqué qu'une telle tendance diminue à mesure que l'esprit humain se développe, et je ferai observer que la nature des métaphores se transforme avec le temps. Dans les âges primitifs, les hommes transportaient au monde extérieur les expressions propres aux actes humains ; au lieu qu'aujourd'hui nous appliquons aux phénomènes de la vie des termes originairement destinés à la nature inerte, ce qui montre que l'esprit scientifique, qui va toujours du dehors au dedans, influe de plus en plus sur le langage.
Appréciant maintenant l'influence de la philosophie Ihéologique sur l'ensemble de l'évolution humaine, nous remarquerons que le fétichisme constitue l'état théologique le plus intense, du moins quant à l'existence individuelle, c'est-à-dire que la forme félichique est celle qui exerce la plus puissante influence sur le régime mental. Quelque étonnement que nous cause aujourd'hui le nombre inépuisable des divinités du paganisme que nous rencontrons continuellement chez les auteurs anciens, nous trouverions un résultat bien plus étrange encore s'il nous était possible de voir un instant la multitude de dieux au milieu desquels vivaient les purs fétichistes. De plus, l'homme primitif ne voyait rien qu'à travers les conceptions ihéologiques, sauf quelques rares notions pratiques sur les phénomènes naturels, fournies par l'expérience et peu supérieures aux connaissances que les plus éminents animaux acquièrent d'une façon analogue. A aucun autre âge religieux les idées théologiques n'ont pu être aussi complètement adhérentes aux sensations qui, sans cesse, rappelaient ces idées ; en sorte qu'il était presque impossible à l'intelligence d'en faire abstraction, même d'une manière partielle et momenta-
liti.
née. Il ne s'ensuit pas que finfluence sociale de cette forme de la Ihéoloi^ne ait été proportionnée à son action sur les individus. Au contraire, nous verrons par la suite que la philosophie obtient d'autant plus d'ascendant politique, qu'elle devient
plus abstraite,
Il n'est pas difficile d'apercevoir pourquoi le fétichisme était un faible instrument de civilisation, nonobstant son large domaine intellectuel. D'abord, l'autorité sacerdotale est indiïs^ pensable pour utiliser la propriété civilisatrice de la philosophie Ihéologique. Toute doctrine quelconque exige des organes spéciaux pour diriger son application ; et cette nécessité est plus indispensable pour les croyances religieuses, à cause de leur caractère indéfini, qui oblige à l'exercice permanent d'une discipline très active pour en contenir le vague et l'indétermination. L'expérience des trois derniers siècles confirme que les idées religieuses deviennent une source de discorde plutôt qu'un véritable lien social, quand l'autorité sacerdotale est désorganisée, et cela explique la moindre influence sociale d'une théologie qui a précédé tout sacerdoce, bien qu'elle puisse être d'un intérêt éminenl pour chaque membre de celte société naissante. On voit avec évidence que le fétichisme ne devait comporter aucun sacerdoce proprement dit. Les dieux étaient individuels, et chacun d'eux avait sa résidence fixe et permanente dans un objet déterminé; tandis que les dieux du polythéisme sont, de leur nature, plus généraux, et ont un département plus étendu et une résidence moins circonscrite. Les dieux félichiques ont peu d'aptitude à relier les hommes ou à les gouverner. Quoiqu'il y ait eu certainement des fétiches de tribu, et même de nation, la plupart étaient domestiques ou même personnels, ce qui oftre bien peu de secours au développement de pensées communes. En second lieu, le siège de chaque divinité dans un objet matériel ne laisse rien à faire au sacerdoce, et par conséquent ne favorise pas l'essor d'une classe spéculative distincte. Le culte, incessant et fort étendu en un temps où chaque acte de la vie humaine a son aspect religieux, exigeait, par sa nature, que chaque homme fût son propre prêtre, libre de toute intervention entre lui et des dieux toujours accessibles. C'est la croyance ultérieure à «les dieux invisibles, plus ou moins généraux et distincts des
corps qu'ils gouvernaient, qui a fait naître et développer un vrai sacerdoce jouissant d'une haute influence sociale, comme constituant un intermédiaire entre l'adorateur et sa divinité. A l'époque de la plus grande splendeur du polythéisme grec et romain, nous trouvons des traces très marquées de ce caractère des cultes primitifs dans les lares et les pénales, divinités domestiques dans lesquelles on doit reconnaître de purs fétiches, toujours servis, non par un prêtre, mais par chaque fidèle, ou du moins par chaque chef de famille.
Le commencement d'un sacerdoce doit, toutefois, être reconnu dans les professions de devins, de jongleurs, etc., qui existent chez les tribus félichiques d'Afrique ; mats, par une investigation plus approfondie, on reconnaîtra que, dans ce cas, le fétichisme est parvenu à l'état d'aslrolâlrie, qui constitue son plus haut perfectionnement. L'astrolâtrie est l'introduction au polythéisme, et elle tend, par sa nature, à provoquer le développement d'un vrai sacerdoce. Les astres ont un caractère de généralité qui les rend aptes à devenir des fétiches communs, et l'analyse sociologique montre que telle a été, en eff'et, leur destination chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur situation inaccessible a été reconnue, ce qui a dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit ordinairement, le besoin d'intermédiaires spéciaux a commencé à se faire sentir. Ces dejix circonstances :1a généralité supérieure des astres, et leur position inaccessible, ont dû conduire à les faire adorer sans changer le caractère du fétichisme universel, et déterminer la formation d'un culte organisé et d'un sacerdoce distinct. Ainsi, l'avènement de l'astrolâtrie ne fut pas seulement un symptôme, mais encore un puissant moyen de progrès social, quoique sa prolongation démesurée soit devenue, sans doute, ensuite, une source d'entraves. Toutefois, il a dû s'écouler un temps très considérable avant que l'adoration des astres ait obtenu un ascendant prononcé sur les autres branches du fétichisme, de manière à imprimer à l'ensemble du culte les caractères d'une véritable astrolâtrie. L'esprit humain étant surtout préoccupé alors de ce qui le touchait plus directement, les astres ont eu longtemps pour lui moins d'importance qu'un grand nombre de phénomènes terrestres, tels, par exemple, que les effets mé-
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téorologiques,qui ont fourni essentiellement les attributs caractéristiques du pouvoir surnaturel pendant presque toute la période théologique. Tandis qu'on reconnaissait aux magiciens une autorité étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurai l osé leur supposer une participation quelconque au gouvernement du tonnerre. Une longue suite de modifications graduelles dans les conceptions humaines a donc été nécessaire pour intervertir Tordre primitif et placer les astres à la tête des corps naturels, quoique toujours subordonnés à la terre et à Thomme, suivant l'esprit de la philosophie ihéologique, parvenue à son plus haut perfectionnement. Toutefois, c'est seulement quand le fétichisme s'est élevé à Tétat d'astrolâtrie qu'il a pu exercer une grande influence sociale par les motifs ci-dessus indiqués. Telle est donc l'explication rationnelle du singulier caractère de Tesprit théologique, que sa plus grande extension intellectuelle coïncide avec une moindre influence sociale. Ainsi, non seulement le fétichisme partage cette condition, commune à toutes les philosophies, de ne pas s'étendre aux considérations sociales avant d'avoir dirigé toutes les spéculations moins compliquées ; mais, en outre, des motifs spéciaux ont dû retarder 1 époque où il a pu acquérir une véritable consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle préalable. Plus nous avancerons dans notre examen de l'action sociale de l'esprit théologique, plus nous reconnaîtrons combien est grande l'erreur de croire que les croyances religieuses sont seules aptes à servir de base aux liens sociaux, à l'exclusion de tous les autres ordres de conceptions communes. Nous avons vu, en effet, que cette propriété politique ne se manifeste pas pendant la période de la plus grande extension mentale du système religieux ; et nous constaterons bientôt dans le polythéisme, et plus encore dans le monothéisme, la corrélation nécessaire du décroissement intellectuel de l'esprit théolo{jique avec une plus parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice ; ce qui confirmera notre conclusion, que celte destination sociale ne peut lui être attribuée que provisoirement, en attendant l'avènement de principes plus directs et plus stables. Si donc le fétichisme n'a pas été propre au développement de la politique théologique, son influence sociale n'en a pas moins été très étendue. Sous le
point de vue purement philosophique, c'est-à-dire en tant que destinée à diriger l'ensemble des spéculations humaines, celte première forme de l'esprit religieux présente, au moindre degré possible, la propriété inhérente à toute philosophie théologique, de pouvoir seule produire le premier éveil de notre intelligence, en fournissant à nos conceptions un aliment et un lien. Cette opération accomplie, le fétichisme tend à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en efiTet, l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles est impossible quand chaque objet constitue une divinité douée d'une volonté qui lui est propre. A cette période de l'enfance intellectuelle, les faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels, ou plutôt il n'y a aucun phénomène qui puisse être nettement aperçu sous son aspect véritable. L'esprit se trouve, envers le monde extérieur, dans un état de vague préoccupation, qui, quoique alors normal et universel,. n'en produit pas moins une sorte d'hallucination permanente, où, par l'empire exagéré de la vie afl'ective sur la vie intellectuelle, les'plus absurdes croyances altèrent l'observation directe de tous les phénomènes naturels. Nous sommes trop enclins à traiter d'impostures des sensations exceptionnelles que nous avons cessé depuis longtemps de pouvoir comprendre et qui ont toujours été très bien connues des magiciens, devins, sorciers, etc., à l'époque du fétichisme. Mais en l'absence des notions, même les plus simples, sur les lois naturelles, rien ne doit sembler monstrueux, et l'homme voit avec la plus grande facilité ce qu'il est disposé à voir par des illusions qui me semblent fort analogues à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer fréquemment. Quelque familière que nous soit aujourd'hui la notion de la régularité des événements naturels, et quoique cette conception soit maintenant la base de tout notre système mental, elle ne nous est certainement point innée, puisque chacun peut presque assigner la date précise de sa formation dans son propre esprit. En nous reportant à l'époque où elle n'existait pas encore parmi les hommes, nous ne serons plus surpris des hallucinations produites par une activité intellectuelle autant
dominée par les passions, ou provoquées volontairement par diverses stimulations naturelles, et nous aurons plutôl lieu de nous étonner que la rectitude fondamentale de l'esprit humain ait pu si souvent contenir la direction illusoire que les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer.
L'influence du félichisme fut moins oppressive à Tégard des beaux-arts. Il est évident qu'une philosophie qui douait de vie Tensembie de l'univers, devait favoriser l'essor spontané de riniagination, faculté alors prépondérante entre toutes. Ainsi, il est certain que l'orii^ine de tous les beaux-arts, sans excepter la poésie, remonte jusqu'à l'époque fétichique. Quand je parlerai des rapports du polythéisme avec les beaux-arts, j'aurai occasion d'indiquer en même temps ceux du fétichisme. Aussi, sans insister davantage pour le moment, je ferai observer seulement qu'il s'agira alors d'expliquer comment, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor des facultés humaines a dû commencer par les facultés d'expression, de manière à conduire graduellement à l'évolution des facultés plus tardives et moins prononcées, d'après la liaison qu'établit entre elles notre organisation.
Quant au développement industriel, il est incontestable que l'homme a jeté les bases de sa conquête du globe terrestre pendant le fétichisme. Nous ne reconnaissons pas, comme nous devrions le faire, les services de ces temps primitifs, quand nous oublions que l'industrie humaine leur doit l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage du feu et l'emploi des forces mécaniques, et même une sorte de commerce par l'institution naissante des monnaies. En un mot, on y trouve les germes de presque tous les arts industriels. En outre, l'activité humaine a préparé le champ destiné à l'ensemble do l'évolution ultérieure de la race par l'exercice de ses instincts destructeurs alors dans leur plus grande énergie. La chasse a, non seulement amené l'association des familles séparées, mais elle a débarrassé le théâtre du développement social des obstacles qu'offrait la multiplicité des animaux. La destruction fut si grande, qu'on a pu quelquefois croire que des causes géologiques avaient concouru à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus grandes. On peut faire des remarques analogues sur la végé-
PREMIÈRK PHASE THÉOLOGIQUE : LE FETICHISME.
tatioii superflue, dont on attribue la dévastation aux peuples pasteurs. Il n'est pas aisé d'apprécier exactement la véritable influence du fétichisme sur les progrès industriels de cette période. Au premier abord, il semblerait que la consécration directe des corps extérieurs doive interdire à rhomme toute modification du monde environnant, et il est certain qu'une influence prolongée du fétichisme aurait amené ce résultat, si l'esprit humain pouvait être jamais pleinement conséquent, et s'il n'y avait pas entre les croyances et les instincts une lutte dans laquelle les premières doivent succomber. Mais il faut tenir compte aussi de la propriété inhérente au régime théologique de stimuler l'activité humaine tant que l'invariabilité des lois naturelles n'est pas reconnue, en inspirant l'idée de sa suprématie dans la nature. Quoique cette suprématie ne soit efficace que par l'intervention des agents divins, le sentiment continu de leur protection suprême doit être le meilleur appui de l'énergie humaine à une époque où l'homme est entouré d'obstacles immenses auxquels autrement il n'aurait jamais osé s'attaquer. Jusqu'à une date très récente de l'histoire humaine, même quand la connaissance des lois naturelles est devenue le principe d'une action judicieuse et hardie, le stimulant imparfait et précaire de la théologie a continué d'agir ; mais sa fonction a été mieux appropriée au fétichisme, à qui il ofl"rait l'espoir d'un empire presque illimité par un emploi actif des ressources religieuses. Plus on méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira que le pas décisif devait consister alors à faire sortir l'esprit humain de sa torpeur initiale, et c'aurait été le pas le plus difficile, tant au physique qu'au moral, si la philosophie théologique à l'état de fétichisme n'eût pas ouvert la seule issue possible. Quand on examine convenablement les illusions caractéristiques de cet âge sur le pouvoir de modifier le cours des astres, d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., on est plus disposé à reconnaître en ces faits les premier symptômes de l'éveil de l'intelligence et de l'activité humaine, qu'à se laisser aller à un dédain peu philosophique.
Sous le point de vue social, enfin, le fétichisme a opéré de grandes choses pour la race, quoique moindre cependant que les modes ultérieurs de l'esprit théologique. Nous sommes
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enclins à méconnaître leurs l)ienfails parce que ceux mêmes qui sont le plus dominés par les influences religieuses sont incapables de reconnaître tous les services d'une croyance éteinte. La philosophie positive peut seule nous rendre capables d'apprécier la participation de Tesprit religieux au progrès social et intellectuel de Thumanité. Il est évident que les efforts moraux doivent, d'après notre organisation, presque toujours combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature ; or, l'esprit théologique pouvait seul fournir une base à la discipline sociale, en un temps où la prévoyance, collective ou individuelle, était trop limitée pour servir de point d'appui aux influences purement rationnelles. Même n des époques plus avancées, les institutions susceptibles d'être rallaché^*s à de simples motifs humains demeurent sous la tutelle théologique jusqu'à ce que notre raison soit suffisamment aflermie. C'est ainsi, par exemple, que nous voyons les préceptes hygiéniques répandus et établis par des prescriptions religieuses. Une irrésistible induction nous (ait sentir la nécessité d'une consécration analogue dans les modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à concevoir son intervention. Ainsi, qui reconnaîtrait une influence religieuse dans l'institution de la propriété? Cependant, il y a des phases de la sociabilité où l'on peut la constater, par exemple chez les peuples de l'Océanie, où la célèbre institution du tabou me paraît ctre une précieuse trace de la participation de la théologie à la consolidation primitive de la propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent à l'état agricole. Il paraît vraisemblable aussi que les influences religieuses ont contribué à établir et surtout à régulariser Tusage continu des vêtements, regardé comme un des principaux indices de la civilisation naissante, soit parce qu'il stimule les aptitudes industrielles, soit parce que, sous le rapport moral, il serX à encourager l'homme à améliorer sa propre nature en soumettant ses penchants au contrôle de sa raison .
On se fait une idée très fausse quand on conçoit l'inflaence théologique comme un artifice appliqué par les hommes supérieurs au gouvernement de la multitude. Malgré la disposition à accorder uue haute habileté politique à la dissimulation
et à l'hypocrisie, il est heureusement incontestable, d'après l'expérience et l'étude de la nature humaine, qu'un homme supérieur n'a jamais exercé une grande action sur ses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu. Cette condition préalable ne tient pas seulement à la nécessité entre lui et eux d'une suffisante harmonie de sentiments et de pensées, mais encore à ce que ses facultés seraient paralysées par l'effort de conduire ses pensées selon deux voies opposées, l'une réelle, l'autre affectée, dont chacune suffirait pour absorber son intelligence. Si les théories théologiques ont dirigé les plus simples spéculations des hommes durant la période fétichique, elles ont dû également être prépondérantes dans les méditations sociales et politiques, dont la complication supérieure exigeait bien davantage l'intervention religieuse. Les législateurs de ces temps primitifs étaient donc aussi sincères dans leurs conceptions théologiques sur la société qu'en toutes les autres, et les aberrations pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits par ces imparfaites théories, constituent des témoignages irrécusables de leur sincérité. Il faut aussi considérer que la politique théologique des temps primitifs a naturellement fourni des inspirations qui devaient coïncider avec les nécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence résulte, d'abord, de la propriété générale commune à toutes les phases religieuses : le caractère vague de toutes les croyances, qui permet de les modifier selon les exigences politiques,demanière àsanctionner les inspirations pour peu qu'elles répondent à un besoin: et, en second lieu, du fait particulier à chaque phase que les croyances d'une société quelconque doivent être principalement déterminées par les modifications essentielles de celte société; en sorte que les opinions doivent nécessairement présenter certains attributs en harmonie spéciale avec les situations sociales correspondantes,sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. En vertu de la première propriété, une organisation dirigée par un sacerdoce devient nécessaire pour empêcher des opinions si susceptibles d'abus d'être confiées au vulgaire; et, d'après la seconde, les théories théologiques devaient, non seulement consacrer toutes les inspirations utiles, mais aussi en suggérer souvent qui étaient
esseiiliellemenl convenables à Félat social de Tépoque. La première correspond à ce qu'il y a de vague et d'indisciplinable dans chaque système religieux, et la seconde, à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable, en sorte que toutes deux se complètent l'une par l'autre. A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, leur influence décroît sous le premier aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en résulie; mais elle augmente sous le second, comme nous le reconnaîtrons bientôt, en permettant aux hommes supérieurs d'utiliser dans toute sa plénitude la vertu civilisatrice de celte philosophie primitive. 11 est évident que le premier de ces deux modes d'aclion sociale d'une théologie quelconque doit surtout prévaloir dans le fétichisme, ce qui est conforme à notre observation sur l'absence ou l'imperfection de toule organisation religieuse. Mais ce fait rend toule analyse inextricable, par la difficulté de discerner dans quelle proportion l'élément religieux était incorporé à la trame très compliquée d'une vie que nos» conceptions habituelles sont si peu aptes à démêler. Il faut nous contenter de vérifier par quelques exemples décisifs la réalité nécessaire de notre théorie, ce qui n'est pas difficile. Quant au second mode, quoiqu'il n'ait eu que peu d'action sous le régime fétichique, sa nature précise permet de l'y apprécier d'une manière plus nette. Un exemple ou deux montreront ses effets sur le progrès social de l'humanité.
Tous les philosophes sont d'accord sur l'extrême importance de l'institution de la vie agricole, sans laquelle les progrès ultérieurs auraient été impossibles; mais ils ne voient pas tous comment la religion eut part à cette transition. La guerre, qui est le principal instrument temporel des civilisations primitives, n'a aucune influence sociale tant que dure l'état nomade. Les guerres acharnées des pleuplades de chasseurs, et même de pasteurs, ressemblent à celles que se livrent entre eux les animaux carnassiers, et ne servent qu'à entretenir l'activité et à préparer le perfectionnement ultérieur sans produire de résultats politiques immédiats. L'importance de la grande révolution qui assujettit l'homme à une résidence déterminée est donc assez évidente; et, d'un autre côté, nous n'avons pas besoin de signaler la difficulté que devait offrir
un changement aussi peu compatible à tant d'égards avec le caractère de l'humanité naissante. Il n'est pas douteux qu'une vie errante a été naturelle k l'homme primitif,coinme le confirme aujourd'hui l'exemple des individus les moins cultivés. Cela fait comprendre que l'intervention des influences spirituelles a dû être nécessaire à un si grand changement. On suppose habituellement que la condensation croissante de la population humaine a dû conduire à l'état agricole, comme elle avait d'abord conduit à l'état pastoral; mais cette explication, malgré son incontestable réalité est insuffisante; car, ainsi que nous l'avons remarqué, les besoins ne créent pas les facultés. Aucune exigence sociale ne trouvera à se satisfaire si l'humanité n'est par d'abord disposée pour y pourvoir, et tous les exemples montrent que l'homme, dans les cas les plus urgents, a préféré pallier chaque inconvénient à mesure qu'il s'est produit, que de se résoudre à un changement total de situation, antipathique à sa nature. On sajt, par expérience, à quels expédients horribles il eut recours afin de remédier à l'excès de population plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la vie agricole, tant que sa nature intellectuelle et morale n'y fut pas suffisammentpréparée. Cette évolution préalable constitue donc la cause de ce changement, dont l'époque précise a dû dépendre d'exigences extérieures et surtout du nombre des êtres à nourrir. Or, comme il est évident que la vie agricole a été instituée avant la cessation du fétichisme, il est clair aussi que le fétichisme possédait une propriété qui favorisa ce changement, quoique nous n'apercevions pas distinctement en quoi elle a consisté. Mais je n'ai aucun doute touchant le principe essentiel. L'adoration du monde extérieur, dirigée vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels, doit tendre à développer chez l'homme cette affection» d'abord très faible, qui l'attache au sol natal. La touchante douleur des guerriers vaincus obligés de quitter leurs dieux tutélaires, ne concernait pas Jupiter, Minerve, ou d'autres divinités abstraites et générales qu'ils pouvaient retrouver partout; mais leurs dieux domestiques, c'est-à-dire de purs fétiches. Telles sont les divinités spéciales dont les captifs déploraient l'abandon avec presque autant d'amertume que la tombe de leurs pères, incorporée elle-même dans le fétichisme
universel. Chez les nations parvenues au polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse indispensahle à cette transition doit être attribuée, sans doute, aux restes de fétichisme qui tinrent une place notable dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés. Une telle influence constitue donc une propriété essentielle de la première phase Ihéologique, et elle n'aurait pas eu assez d'énergie dans les religions ultérieures, si la grande révolution matérielle n'avait pas, à celle époque, été assez bien établie sur d'autres motifs pour permettre de renoncer aux anciens qui disparaissaient. La réaction exercée parcelle révolution sur la théologie est digne d'allenlion. C'est alors que le fétichisme commence à prendre sa forme la plus éminente, l'adoration des astres, qui constitue sa transition au polythéisme. On comprend sans peine que la vie sédentaire des peuples agriculteurs doive attirer leur attention spéculative sur les corps célestes, leurs travaux manifestant éminemment les influences du ciel; au lieu que les seules observations astronomiques qu'on puisse attendre des tribus vagabondes, portent sur l'étoile polaire qui dirige leurs courses nocturnes. 11 existe donc une double relation entre le développement du fétichisme et rétablissement final de la vie agricole.
Un autre exemple de l'influence du fétichisme sur le progrès social se trouve dans l'office qu'il a rempli pour la conservation systématique des animaux et des végétaux utiles. Nous avons reconnu que l'aclion de l'homme sur le monde extérieur a dû conwnencer par la dévastation, et cette aptitude spontanée est en harmonie avec la nécessité de déblayer le théâtre de la civilisation future. Un penchant aussi prononcé chez des hommes non moins grossiers qu'énergiques menaçait indistinctement toutes les races, même les plus susceptibles de rendre d'importants services ultérieurs. Les espèces organiques les plus précieuses étaient les plus exposées, et elles auraient péri presque inévitablement si la première évolution intellectuelle et morale de l'humanité ne fut venue imposer un frein à celle aveugle ardeur pour la destruction. Le fétichisme a rempli cet office, non seulement en introduisant la vie agricole, mais encore directement, et si le moyen employé, l'adoration formelle des animaux, est devenu ullé-
rieuremenl trop dégradant, il faut reconnaître que cet important résultat ne pouvait être obtenu par aucune autre voie. Quels qu'aient pu être ensuite les inconvénients du fétichisme, ils ne doivent pas nous dissimuler son aptitude admirable à faciliter la conservation des animaux et des végétaux utiles, et en général de tous les objets matériels exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a rendu le même service en confiant ces divers êtres aux soins de quelques divinités correspondantes, procédé moins direct que le précédent, et qui n'aurait pas suffi dans le premiers cas. Aucune attribution analogue n'existe dans le monothéisme, mais Téducation humaine est assez avancée pour ne plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement dirigée par des prescriptions théologiques. Toutefois, le défaut de discipline régulière envers cet ordre de relations présente de graves inconvénients, fort imparfaitement réparés par les mesures purement temporelles. L'effet moral résulté du soin que l'homme a pris des animaux a sans doute contribué puissamment à le rendre plus humain. Son organisation Carnivore constitue l'une des principales causes qui limitent le degré de douceur dont il est susceptible, quoique la spécialisation des emplois tende à adoucir les penchants de la plus grande partie de la société. Quelque honorable que soit l'utopie de Pythagore, conçue en un temps où l'instinct de destruction était encore si prépondérant dans l'élite de l'humanité, elle n'en est pas moins contraire à la nature et à la destinée de l'homme, qui l'obligent à augmenter en tous sens son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal. Par ce motif, et afin que cette domination soit réglée, elle a besoin, comme tout empire, d'être assujettie à cenaines lois. Or, le fétichisme peut être envisagé comme ayant primitivement ébauché, par la seule voie alors praticable, un ordre élevé d'institutions humaines destinées à régler les relations politiques les plus générales, celles de l'homme envers le monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux. L'égoïsme de l'espèce ne saurait prévaloir dans ces relations sans de graves dangers, et sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus, qu'il s'agit d'organismes moins dissemblables des nôtres. Quand la philosophie positive réglera ces relations, elle constituera un département spécial du monde extérieur, par l'étude
duquel rhomme acquerra la connaissance de sa position naturelle dans réchelle zoologique, ce qui Thabituera à Tidée de ses devoirs envers tous les êtres vivants.
Telle a été, autant que nous pouvons en juger, l'influence sociale du fétichisme. Il faut maintenant examiner comment s'opéra la transition au polythéisme.
Que le polythéisme ait toujours dérivé du fétichisme, en tout temps et en tous lieux, cela me paraît incontestable. L'analyse du développement individuel, et l'exploration directe des degrés correspondants de l'échelle sociale, concourent à confirmer cette succession constante. L'étude de la plus haute antiquité, quand elle sera éclairée par les saines théories sociologiques, vérifiera le même fait. Dans la plupart des théogonies, l'existence antérieure du fétichisme est nécessaire pour expliquer la formation des dieux du polythéisme. Les divinités grecques, issues de l'Océan et de la Terre, provenaient des deux principaux fétiches, et nous savons que le p«dylhéisme, même dans son plus grand développement, avait conservé des traces très prononcées de létichisme. Spéculativement envisagée, cette transformation de Tesprit religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait jamais subie, quoique nous soyons incapables, vu son éloignement, d'apprécier avec exactitude son étendue et sa difliculté. Par suite de son moindre éloignement et de sa portée sociale, nous sommes naturellement disposés à exagérer l'importance relative de la transition au monothéisme ; mais, en réalité, l'intervalle à franchir était moindre dans le dernier cas que dans le premier. Quand on considère que le fétichisme supposait la matière, sous toutes ses formes, douée de vie, tandis que le polythéisme la concevait comme presque inerte, et passivement soumise aux volontés arbitraires d'un agent divin, il semble impossible de comprendre comment une telle transition graduelle a pu s'effectuer. Quoique les deux régimes religieux paraissent également éloignés de notre état positif, caractérisé par la subordination des phénomènes à des lois naturelles, ils n'en sont pas moins opposés l'un à l'autre, sauf en ce seul point, que chacun d'eux rapporte à quelque volonté la cause de chaque incident. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer le mode spontané de cette mémorable transition.
L'intervention de l'esprit scientifique n'a été qne récemment directe et explicite, mais il n'en a pas eu moins part à toutes les modifications successives de l'esprit rcH'^ieux. Si l'homme n'eût pas été plus susceptible que les singes et les carnassiers de comparer, d'abstraire et de généraliser, il aurait indéfiniment persisté dans le fétichisme grossier où ces animaux sont retenus par leur imparfaite organisation , mais son inielligence est capable d'apprécier la similitude des phénomènes et de reconnaître leur succession ; et quand ses facultés caractéristiques eurent une fois trouvé de quoi s'exercer et se diriger sous l'impulsion théologique primitive, elles acquirent une énergie toujours croissante, et par leur exercice, elles diminuèrent de plus en plus la prépondérance initiale de la philosophie religieuse. Le premier résultat général de cet essai de l'esprit d'observation et d'induction me semble avoir été le passage du fétichisme au polythéisme, en commençant, comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord par les hommes supérieurs, pour pénétrer ensuite chez la multitude. Pour le bien comprendre, il faut avoir dans l'esprit que toute foi fétichique étant relative à quelque objet déterminé et unique, la croyance est d'une nature individuelle et concrète. Celte propriété correspoTid exactement au caractère particulier et incohérent des observations grossièrement matérielles propres à l'enfance de l'humanité ; en sorte qu'il existe alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration vers laquelle tend toujours notre intelligence. L'impulsion que cette première théorie, quelque imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation, doit altérer graduellement cet équilibre qui finit par ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification de la philosophie originaire. Ainsi la grande révolution qui a conduit les hommes du fétichisme au polythéisme est due aux mêmes causes mentales, quoiqu'elles soient moins sensibles, qui produisent journellement toutes les révolutions philosophiques, lesquelles résultent toujours d'un désaccord entre les faits et les principes. La seule dilTérence essentielle entre les divinités du fétichisme et celles du polythéisme consiste en ce que les dieux proprement dits ont, par suite de leur résidence indéterminée, un caractère plus général et plus abstrait que les purs fétiches. Ils admi-
nislrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais dans un grand nombre de corps à la fois, en sorte que tous possèdent un département plus ou moins étendu, tandis que le fétiche est inséparable de l'objet unique où il réside. Quand certains phénomènes ont paru analogues en différentes substances, les fétiches correspondants durent former un groupe, et, à la longue, se réduire au principal d'entre eux, qui devint ainsi un dieu, c'est-à-dire un agent idéal et habituellement invisisible dont la résidence n'est plus rigoureusement fixée. Lorsque, par exemple, les chênes d'une forêt, dans leur ressemblance entre eux, eurent fait concevoir certains phénomènes généraux, l'être abstrait en qui tant de fétiches se résumèrent ne fut plus un fétiche, mais devint le dieu de la forêt. Ainsi le passage intellectuel du fétichisme au polythéisme se réduit à la prépondérance des idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre enfance, aussi bien sociale que personnelle. Comme toute disposition fondamentale est, d'après nos principes, inhérente à l'humanité, dès l'origine, l'opération était déjà accomplie pour certains cas et la transmission fut sans doute ainsi rendue plus facile, puisqu'il suffisait d'étendre et d'imiter ce qui déjà avait été fait. Le polythéisme lui-même doit avoir été primitif en certains cas où l'individu possédait une tendance naturelle plus forte pour l'abstraction, tandis que ses contemporains, plus sensibles que raisonnables, étaient plus frappés par les différences que par les ressemblances. Mais comme celte exception n'indique aucune supériorité générale et que les cas ont dû être très limités, ma théorie n'en est pas affectée. Ils sont intéressants seulement en ce qu'ils nous montrent comment l'esprit humain a opéré celte grande transition philosophique quand elle est devenue suffisamment mûre.
C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie primitive a été maintenue, les phénomènes ayant continué à être régis par des volontés et non par des lois ; en mê^jie temps qu'elle éiait profondément modifiée, puisque la matière n'était plus vivante, mais inerte, et recevait loule son activité d'un être fictif extérieur. Les conséquences intellecluelles et morales de ce changement seront exposées dans la suite. La remarque à faire ici, c'est que le déclin de Tinfluence
PIIEMIÈRE PHASE THÉOLOGIQUE : LE FÉTICHISiME. 229
mentale de l'esprit religieux, tandis que son influence politique grandit, est visible à cette époque. A mesure que chaque corps individuel perdait son premier caractère directement divin ou vivant, il devenait accessible à l'esprit scientifique, quoique bien humblement encore, mais du moins Texplication ihéologique n'intervenait plus aussi complètement qu'auparavant. Ce changement se traduit par la diminution correspondante que subit le nombre des divinités, à mesure que leur nature devient plus abstraite et leur domination plus étendue. Chaque dieu prend la place d'une troupe de fétiches, désormais licenciés ou réduits à lui servir d'escorte. La transition du polythéisme au monothéisme nous donnera lieu de faire une remarque analogue. L'issue particulière par laquelle s'est effectué le passage est facile à découvrir quand on considère que cette transformation devait commencer par les phénomènes les plus généraux, les plus indépendants, et dont l'influence semblait la plus universelle. Or, tel est le cas des asïres quand leur situation isolée et inaccessible eut fixé l'atlention d'abord concentrée sur les objets plus rapprochés. La différence entre la notion du fétiche et celle du dieu devait être beaucoup moindre à l'égard d'un aslre qu'en aucun autre corps quelconque ; ce qui, ainsi que je l'ai indiqué, rendait l'astrolâtrie propre à servir d'intermédiaire entre les deux premières phases théologifjues. Chaque fétiche sidéral, en vertu de sa puissance et de son éloignement, élait à peine différent d'un dieu, surtout en un temps où l'on ne recherchait pas une précision bien rigoureuse, fl suffisait donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le fétiche se distinguait encore, de ne plus l'assujettir à une attribution et à une résidence exclusives, et de le lier, par quelque analogie, réelle ou apparente, à d'aulrts fondions plus générales, en faisant ainsi un dieu pour lequel l'astre n'était plus qu'un séjour préféré. Cette dernière transformation était si peu nécessaire que, pendant presque toute la durée du polythéisme, les planètes seules y furent assujetties à raison de leurs variations spéciales. Les étoiles restèrent de vrais fétiches jusqu'au moment où elles furent enveloppées dans le monothéisme universel. ^ Afin de compléter notre appréciation de cette partie de l'évolution humaine, dans laquelle existent tous les principes
LA PHILOSOPHIE POSITIVK,
des révolutions ultérieures, il importe d*y remarquer les premières manifestations de Tespril métaphysique. Si la philosophie théologique est modifiée par Tesprit scientifique, cela n'a lieu que par Tmlervention de Tesprit métaphysique, qui s'élève au moment du déclin de l'esprit théologique, jus(iu*à ce que Fesprit positif l'emporte sur tous deux. Nous sommes surtout frappés par la prépondérance la plus récente de l'esprit métaphysique ; mais peut-être son action, quand elle consistait dans la simple gradation de la philosophie théologique, nous paraîtrait-elle de plus haute importance si nous pouvions apprécier le changement qu'elle a opéré et si nous en possédions une preuve quelconque. Lorsque les corps cessèrent d'être divinement doués d'une vie propre, ils eurent une propriété abstraite qui les rendit susceptibles de recevoir l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant, impulsion qui ne pouvait être immédiate quand l'agent avait une action plus étendue et une résidence indéterminée. En outre, quand un groupe de fétiches abandonne à un seul dieu des attributs communs, et que ce dieu est regardé comme vivant malgré son origine abstraite, une telle notion suppose évidemment une opération métaphysique, puisqu'on y reconnaît des abstractions personnifiées. Car le caractère essentiel de l'état métaphysique, considéré comme une situation transitoire de notre intelligence, consiste dans la confusion radicale entre le point de vue abstrait et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre pour modifier les conceptions théologiques, soit en y rendant abstrait ce qui est concret, quand chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour unecoi»cenlraiion nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui n'ont d'abord qu'une existence abstraite. Telle est la double influence que I esprit métaphysique exerce sur la philosophie théologique, dont les fictions ont fourni la seule base intelligible à l'esprit humain, en transportant directement à tous les objets extérieurs son propre sentiment intime d'existence active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité métaphysique est plus subtile et moins définie que l'action surnaturelle correspondante d'oii elle émane ; de là son aptitude à opérer des transitions qui constituent sans cesse un décroissement,au moins intellectuel
de la philosophie théologique. Aussi le mode d'action de l'esprit métaphysique est-il toujours critique, puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant sa consistance mentale. Il ne peut sembler organique qu'autant qu'il n'est point trop prépondérant, et en tant qu'il contribue aux modifications graduelles de la philosophie théologique à laquelle surtout au point de vue social, doit être rapporté tout ce qui peut paraître organique dans la philosophie métaphysique. Ces explications, peut-être obscures, seront rendues irrécusables par les applications que nous aurons à en faire ultérieurement, mais il importait de signaler dès à présent la véritable origine de l'influence métaphysique, ainsi manifestée par sa large et incontestable participation à la grande transition du fétichisme au polythéisme. Outre le besoin scientifique immédiat, il n'était sans doute pas inutile de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et continue, d'abord mentale puis politique, entre l'esprit théologique et l'esprit métaphysique, qui, trop prolongée aujourd'hui que l'évolution préparatoire est accomplie, constitue la principale cause du trouble de notre situation.
L'importance du sujet servira d'excuse à la lonjîueur et à la complication de ces discussions. Un point de départ irrationnel aurait tout à fait vicié l'ensemble de notre appréciation historique, le premier degré du développement humain étant peu connu et confusément saisi. La seconde période sera relativement facile à exposer, parce qu'elle a été mieux explorée et qu'elle est moins éloignée de notre constitution moderne. On doit déjà reconnaître l'efficacité de la philosophie positive à nous transporter aux points de vue successifs d'où l'on peut juger les diverses phases du développement humain, sans altérer ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions rationnelles. La valeur de cette propriété, due à l'esprit relatif de la nouvelle philosophie, ressortira de plus en plus à mesure que nous avancerons, et elle nous permettra de comprendre l'ensemble du passé humain sans supposer que l'homme ait jamais eu, intellectuellement ou moralement, une organisation différente de celle qu'il a maintenant. Si j'ai inspiré une sorte de sympathie intellectuelle pour le fétichisme, qui constitue l'état le plus imparfait de la philosophie théologique à
plus forte raison sera-t-il aisé de montrer, dans les chapitres suivants, que Tesprit de chaque grande époque a été non seulement le plus convenable à la situation correspondante, mais encore en harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée, indispensable au développement de la nature humaine.