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CHAPITRE VIII

Seconde phase : âge du polythéisme. — Développement du régime

Ihéologique et militaire.

Le monothéisme occupe une si large place chez les esprits modernes, qu'il est presque impossible de former une juste appréciation des diverses phases antérieures de l'esprit théologique; mais les philosophes assez dégagés à cet égard de toutes préoccupations pour comparer avec impartialité les difTérents âges religieux, pourront reconnaître par l'analyse et en dépit des apparences que le polythéisme, envisagé dans l'ensemble de sa durée, constitue la principale forme du système ihéologique. Quelque noble qu'ait été l'oflice rempli par le monothéisme, nous demeurerons convaincu que le polythéisme eut une aptiiudeencore pins complète et plus spéciale pour satisfaire aux besoins sociaux de l'époque correspondante. Nous sentirons, en outre, que, malgré le caractère provisoire inhérent à tout état ihéologique, le polythéisme a été le plus durable de tous, tandis que le monothéisme, plus voisin d'une entière cessation du régime théologique, devait surtout servir à diriger l'humanité civilisée pendant la transition du système ancien au système moderne.

Dans noire appréciation du polythéisme, il convient d'examiner, d'abord, abstraitement chacune de ses propriétés essentielles ; et, ensuite, les différentes formes du régime correspondant. Je crois devoir avertir que j'envisagerai le polythéisme dans l'acception qu'on lui donne communément, c'est-à-dire tel qu'il est compris par la multitude et décrit par Homère, et non pas au sens allégorique qu'une irrationnelle érudition s'est efforcée d'y trouver. Les explications symboliques des anciennes divinités sont toujours inspirées par l'esprit du monothéisme. L'état d'enfance de la raison humaine a nécessité un grand nombre de dieux, distincts et indépendants, dont les diverses atlributions correspondaient à l'infinie variété des phénomènes. Cette vue, qu'indique l'analyse, est confirmée par l'exploration des sauvages contemporains, chez lesquels

nos docteurs ne sauraient assurément transporter leur nébuleux symbolisme.

Nous avons reconnu que, sous le point de vue intellectuel, le fétichisme s'était plus étroitement incorporé aux pensées humaines que toutes les autres religions, en sorte que sa transformation en polythéisme a été en réalité un déclin. Mais l'effet du polytliéisme sur l'iniagination humaine et son efficacité sociale ont fait de ce second âge celui du plus intense développement deFesprit religieux, (juGique son énergie élémentaire eût déjà subi un tcommencement d'altération. L*espril religieux, en effet, n'a jamais, depuis, trouvé un champ aussi vaste et un aussi libre exercice que sous le régime d'une théologie directe et naïve, à peine modifiée encore par la métaphysique et nullement contenue par les conceptions positives qui ne se manifestent à cette époque qu'en quelques observations incohérentes et empiriques sur les cas les plus simples des phénomènes naturels. Tous les événements étant attribués à la volonté arbitraire d'une foule d'êtres surnaturels il est clair que les idées théologiques devaient exercer sur les esprits un empire plus varié, mieux déterminé et moins contesté que sous aucun régime ultérieur. En comparant le cours journalier de la vie active, tel qu'il a dû être pour un sincère polythéiste, avec l'existence journalière du plus dévot monothéiste, on est forcé d'admettre, contrairement au préjugé ordinaire, que l'esprit religieux a été beaucoup plus florissant chez le premier, dont rintelligence était toujours assaillie, à chaque occasion et sous les formes les plus variées, par une foule d'explications théologiques très-détaillées ; en sorte que ses actions, même les plus communes, constituaient autant d'actes spontanés d'une adoration spéciale sans cesse ranimée par un renouvellement continu de forme et d'objet. Le monde imaginaire occupait alors beaucoup plus de place dans l'esprit de l'homme que sous le régime monothéique, comme le confirment les plaintes constantes des docteurs chrétiens sur la difficulté de maintenir les disciples de leur foi au vrai point de vue religieux; difficulté qui devait être beaucoup moindre sous l'empire plus familier et moins abstrait <les croyances polythéiques. Apprécié d'après le critérium propre à toute philosophie, c'est-à-dire son degré de contraste

avec la doctrine de l'invariabilité des lois naturelles, le polythéisme est beaucoup plus imparfait que le monothéisme, ainsi que nous le reconnaîtrons quand nous aurons à considérer le décroissement des miracles et des oracles, par la prépondérance du monothéisme, même musulman. Les visions et les apparitions, par exemple, sont éminemment exceptionnelles dans la théologie moderne, et réservées de loin en loin à quelques individus privilégiés et pour une importante destination ; tandis que, sous le paganisme, tout personnage un peu marquant avait, même pour les motifs les plus légers, des relations personnelles avec diverses divinités, auxquelles l'unissait souvent une parenté plus ou moins éloignée. L'unique objection spécieuse qu'on puisse faire, à ma connaissance, contre un tel jugement, c'est que le monothéisme est supérieur au polythéisme pour inspirer le dévouement; mais cette objection, outre qu'elle laisse sans réponse les considérations précédentes, repose sur une confusion entre la puissance intellectuelle des croyances religieuses et leur puissance sociale, et ensuite sur une vicieuse appréciation de celle-ci, faute d'avoir suffisamment écarté du point de vue ancien les habitudes modernes. En vertu même de l'incorporation plus intime du polythéisme au système entier de l'existence humaine, il est difficile de déterminer sa participation propre à chaque action sociale; tandis que sous le monothéisme cette opération, quoique beaucoup moindre, doit cependant sembler mieux tranchée d'après la division plus nette entre la vie active et la vie spéculative. Il serait d'ailleurs absurde de chercher dans le polythéisme le genre spécial de prosélytisme, et par suite de fanatisme, qui est propre au monothéisme, dont l'esprit plus exclusif inspire, envers toute autre croyance, une profonde répugnance que ne sauraient éprouver au même degré ceux qui, admettant une foule de dieux, ne doivent pas être bien éloignés d'en admettre de nouveaux toutes les fois que cette admission est possible.

La seule manière d'apprécier l'efficacité morale et sociale du polythéisme, est de le comparer à l'office qui lui était destiné dans l'ensemble de l'évolution mentale, et qui devait différer de celui du monothéisme. Sous cet aspect, nous verrons que l'influence politique de l'un n'a été ni moins éten-

îi

due ni moins indispensable que celle de l'autre; en sorte que cette considération ne saurait affaiblir l'irrécusable concours de preuves variées qui représente le polythéisme comme le plus grand développement possible de Tesprit religieux, dont le monothéisme a commencé la décadence directe et croissante.

Afin de mieux apprécier la participation du polythéisme à révolution de l'intelligence humaine, je l'examinerai d'abord sous le point de vue scientifique, ensuite sous le point de vue poétique ou artistique, et enfin sous le rapport indusiriel.

H est aisé de voir combien devait être défavorable à la science une philosophie Ihéologique qui, ayant des explications religieuses très détaillées de la plupart des phénomènes, stigmatisait comme une impiété toute idée de lois physiques invariables. La supériorité du monothéisme, sous ce rapport, deviendra sensible par la suite; mais quelque grande que soit celle supériorité, il n'est pas moins vrai que l'éducation scientifique a commencé sous le polythéisme, et que. parconséquent, elle n'a pas été incompatible avec ce régime, qui a dû tendre, au contraire, à la seconder.

Considérons, d'abord, l'importance du pas franchi par la raison humaine quand elle s'est élevée du fétichisme au polythéisme ; ce qui constitue le premier et le plus grand effort de l'activité spéculative. Ce progrès, en vertu duquel notre vie intellectuelle a commencé à prendre un caractère distinct, fut une indispensable préparation sans laquelle la conception de l'invariabilité des lois naturelles serait demeurée impossible. Lorsque tous les corps cessèrent d'être supposés d'une nature divine, les détails secondaires des phénomènes, libres de tout mélange théologique, commencèrent à être accessibles à l'observaiion, et la conception religieuse fut relative à un être distinct du corps et résidant ailleurs. La notion générale de destin ou de fatalité introduite par le polythéisme était très-propre à fournir un point d'appui primordial au principe de l'invariabilité des lois naturelles. Quoique les phénomènes aient dû paraître alors plus irréguliers que nous ne le supposons aujourd'hui, le polythéisme avait dépassé le but en présentant une si grande foule de divinités hétérogènes et indisciplinables, qu'elle était inconciliable avec le degré de régularité que

manifestait le monde extérieur; d'où est résultée la création d'un dieu particulier pour l'immuabilité, dont tous les autres, malgré leur indépendance, devaient reconnaître la suprématie. C'est ainsi que la notion de destin devient le correctif nécessaire du polythéisme, dont elle est naturellement inséparable ; sans parler de l'office qu'elle remplit dans la transition finale du polythéisme au monothéisme. Le polythéisme a ouvert par là une issue au prini ipe ultérieur de l'invariabilité des lois naturelles, en subordonnant les innombrables volontés de ses divinités à quelques règles constantes, quoique profondément obscures ; et il a sanctionné, à certains égards, cette régularité naissante envers le monde moral, qui lui servait, comme à toute autre théologie, de point de départ pour l'explication du monde physique ; car, au milieu des caprices les plus désordonnés, nous trouvons toujours que chaque divinité conserve son caractère propre, jusque dans les plus libres élans de la poésie antique, qui, sans cela, ne pourrait inspirer aucun intérêt soutenu. En outre, le polythéisme, après avoir éveillé l'activité spéculative, excitail les méditations philosophiques en établissant une première liaison entre toutes les idées humaines, laquelle, malgré sa nature chimérique, n'en était pas moins infiniment précieuse. Les conceptions humaines ont manifesté alors ce grand caractère d'unité de méthode et d'homogénéité de doctrine, qui est l'état normal de notre intelligence, et qui n'a jamais été égalé depuis et ne pourra l'être tant que la philosophie positive n'exercera pas, mais d'une manière plus universelle, la suprématie qu'a exercée la philosophie théologique en ses meilleurs jours. Sous le monothéisme, cette propriété particulière n'a pu être réalisée parce qu'une partie des spéculations humaines avait échappé à la philosophie théologique, de manière à en altérer sensiblement la nature primitive. Ainsi, il est évident que l'esprit d'ensemble, maintenant si rare, devait se rencontrer fréquemment en un temps ou non seulement la faible étendue des diverses notions permettait à chacun de les embrasser toutes, mais où elles étaient toutes subordonnées à une philosophie théologique qui permettait de les comparer entre elles. Quelque chimériques qu'aient été nécessairement ces rapprochements, l'état d'esprit dans lequel on les effectuait était plus normal

que l'anarchie intellectuelle qui caractérise la situation transitoire des modernes, aussi n'est-il pas étonnant que d'éminents penseurs appartenant surtout à l'école catholique aient de nos jours déploré expressément , comme une dégradation radicale de notre intelligence, l'irrévocable décadence de cette philosophie antique, qui, prenant son point de départ àlasouice de tout, ne laissait rien qui ne fût lié et expliqué par l'uniforme application de ses conceptions théologiques. Il est certes impossible de ne pas admirer l'aptitude de la philosophie théologique à déterminer d'abord, et ensuite à favoriser le premier essor de notre raison, en foui nissant un aliment et une direction à son activité, jusqu'à ce que le progrès des connaissances ait permis à un meilleur régime de remplacer cette protection provisoire. En considérant la détermination de l'avenir comme le but final de toute spéculation philosophique, on reconnaîtra que la divination théologique a ouvert la voie à notre prévision scientifique, malgré l'antagonisme qui a dû s'établir ultérieuremente entre elles, et qui a manifesté la supériorité de la philosophie positive, sous la condition encore inaccomplie d'une complète généralisation.

Sous un rapport plus spécial et plus dirt^ct, on doit reconnaître que le polythéisme a favorisé, an milieu de ses fictions et de ses inspirations ; un certain développement de l'esprit d'observation et d'induction , du moins en tant qu'il lui offrait un champ très vaste et un but attrayant en liant tous les phénomènes à la destinée de l'homme, principal objet du gouvernement divin. Les superstitions mêmes qui nous paraissent les plus absurdes, telles que la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu un caractère philosophique vraiment progressif, en stimulant à observer avec constance des phénomènes dont l'exploration ne pouvait inspirer directement aucun intérêt soutenu. Quelque chimérique que fût le but de ces observations, elles n'en étaient pas moins recueillies pour un meilleur usage ultérieur, et elles n'auraient pu l'être d'aucune autre manière. Suivant la remarque de Kepler, les chimères astrologiques ont longtemps soutenu le goût des observations astronomiques, après l'avoir inspiré: or l'anatomie me paraît avoir autant gagné aux prétentions des aruspices de dévoiler l'avenir par l'exa-

men du foie, du cœur, du poumon, etc., des animaux sacrifiés. Il existe même aujourd'hui des phénomènes qui, faute d'êire assujettis à une théorie scientifique, nous font presque regretter, malgré ses dangers, que cette institution primitive des observations ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée, et sans que soit garantie la conservation des renseignements obtenus. Tels sont, par exemple^ pour la physique concrète, la plupart des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre, qui, dans l'antiquité, étaient le sujet d'une observation scrupuleuse et continue en vue de l'art des augures. Tout esprit sans préjugés déplorera la perte totale des observations que les augures étrusques, par exemple, recueillirent pendant une longue suite de siècles, et que la philosophie pourrait utiliser aujourd'hui d'une manière plus fructueuse que nos compilalions météorologiques, dépourvues de toute direction rationnelle. Les registres des augures n'étaient pas plus mal tenus que les nôtres, et d'ailleurs un but déterminé étant indispensable à toute observation, une théorie quelconque vaut mieux que l'absence de toute théorie. La même remarque peut s'étendre à tous les cas possibles, sans excepter même les phénomènes intellectuels et moraux, dont l'enchaînement avait dû être le sujet d'observations très délicates pour I interprétation des songes. Une persévérance aussi scrupuleuse que celle que les anciens ont consacrée à cette étude se retrouvera seulement sous la prépondérance ultérieure de la philosophie positive.

Tel est l'aspect scientifique du polythéisme, l'aspect le plus défavorable de tous. Son influence sur les beaux-arts est plus aisément appréciable et moins contestée. Notre examen doit donc porter davantage sur la source de cette influence que sur ses résultats.

Par une confusion de la philosophie avec la poésie, on attribue communément un office trop important aux beaux-arts' dans la société antique, en supposant qu'ils ont constitué la base intellectuelle de son économie ; mais la philosophie et la poésie ont été de tout temps profondément distinctes, avant même d'avoir reçu leurs dénominations propres, et durant la longue période où elles étaient cultivées par les mômesesprits ;

sil'on excepte, ce que personne n'a jamais pris pour delà poésie, l'artifice mnémonique d'après lequel on versifiait les formules religieuses, morales et scientifiques, afin d'en faciliter la transmission. A tous les degrés de la vie sauvage, la puissance sociale de la poésie et des autres beaux-arts demeure toujours secondaire envers l'influence Ihéologique, qu'elle peut aider et dont elle doit être protégée sans jamais pouvoir la dominer. Homère n'était, quoi qu'on en ait dit, ni un philosophe ni un sage, encore moins un pontife ou un législateur ; seulement sa haute intelligence s'était imbue de tout ce que la pensée humaine avait produit de plus avancé en tous genres, comme l'ont toujours fait depuis tous les génies poétiques ou artistiques, dont il restera à jamais le type le plus éminent. Platon, qui a dû sans doute comprendre l'ensemble de l'antiquité, n'aurait certainement point exclu de son utopie le plus général des beaux-arts, si son influence avait été aussi fondamentale qu'on le suppose communément dans l'économie des sociétés anciennes. Alors, comme à toute autre époque, l'essor et l'action des divers beaux-arts ont toujours reposé sur une philosophie préexistante et convenablement admise, qui, seulement, en ces premiers âges, devait leur être plus spécialement favorable. Les facultés d'expression n'ont jamais dominé directement les facultés de conception, et toute inversion de celte relation élémentaire tendrait directement à la désorganisalion de l'économie humaine, individuelle ou sociale, en abandonnant la conduite de notre vie aux facultés qui ne peuvent que l'orner et l'adoucir. La philosophie directrice avait alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui, mais l'homme n'en était pas moins guidé par la philosophie, et ce qui était accessoire alors a dû réellement demeurer tel. Beaucoup d'éminents personnages de l'antiquité furent presque insensibles aux charmes de la poésie et des autres beaux-arts, sans cesser de représenter avec énergie l'état social correspondant : et, en sens inverse, les peuples modernes sont bien loin de ressembler aux anciens, quoique le goût pour la poésie, la musique, la peinture, etc., s'y purifie et s'y propage toujours davantage et y soit déjà plus répandu qu'il n'a jamais pu l'être chez aucune société ancienne, en ayant égard aux esclaves, qui formaient toujours la masse principale de la popu-

lation. D'après cet éclaircissement, nous pourrons exactement apprécier l'admirable impulsion que le polythéisme a dû imprimer aux boaux-arts II les a élevés à un degré de puissance sociale qui n'a jamais été égalé depuis, faute de conditions suffisamment favorables. Le fétichisme tendait déjà à favoriser le développement poétique et artistique de l'humanité, en transportant à tous les corps extérieurs le sentiment intime de l'existence; et afin de comprendre la portée de cette appréciation, il faut considérer que les facultés esthétiques se rapportent davantage à la vie aflective qu'à la vie iniellectuelle, celle-ci ne comportant aucune expression ou imitation susceptible d'être sentie avec énergie ou jugée avec justesse, soit par rinlerprète, soit par le spectateur. Ayant reconnu combien était prépondérante la vie aff"eclive sous le fétichisme, nous voyons combien celte époque a dû être favorable aux beaux-arts, et surtout à la poésie et à la musique, par lesquelles a dû commencer le développement esthétique de l'humanité. Jamais le monde extérieur n'a pu être conçu dans un état aussi parfait de correspondance intime et familière avec l'âme humaine, qu'il l'a été sous ce naïf régime où tout ce que l'homme voyait semblait vivre de sa vie et être subordonné à sa destinée. Les trop rares fragments de la poésie (étichique. ancienne ou contemporaine, manifestent cette supériorité relativement aux êtres inanimés, dont la description a toujours été, dans les états plus avancés, beaucoup moins favorable à l'art poétique, et à plus forte raison à Fart musical. Le polythéisme compensait en partie ce genre d'infériorité esthétique par l'ingénieux expédient des métamorphoses, qui, du moins, conservait l'intervention du sentiment et de la passion dans la vie inorganique, quoique ce vestige indirect de vie afl'ective fût d'adleurs loin d'égaler en énergie la conception primitive d'une vitalité directe, personnelle et continue. Mais, le monde moral étant le principal objet des beaux-arts, cette supériorité poétique du fétichisme à l'égard du monde physique n'avait qu'une faible importance en comparaison des immenses avantages que leur procurait le polythéisme.

L'essor général des beaux-arts est favorisé par la propriété fondamentale du polythéisme, d'éveiller l'imagination qu'il

élève au-dessus de la raison, en donnant à la race un second âge mental analogue à la période correspondante de Tesprit individuel, de même que l'âge du fétichisme correspondait avec la première période individuelle, celle du sentiment. Le polythéisme, en stimulant ainsi les facultés esthétiques, a donné lieu sans doute à Terreur d'après laquelle on Tenvisage comme une vraie création poétique, tandis que le système théologique a dû exister d'abord et produire ensuite les beauxarts, quoique la fonction intellectuelle de la poésie et des autres arts ait été nécessairement beaucoup moins secondaire sous ce régime que sous aucun autre régime ultérieur. Sous le polythéisme, les facultés esthétiques avaient une participation accessoire, mais pourtant directe, aux opérations théolo- {^iques les plus importantes; sous le monothéisme, au contraire, les beaux-arts ont été réduits à un office de culte ou, tout au plus, de propagation, sans avoir aucune part quelconque à l'élaboration dogmatique. Sous le polythéisme, quand la philosophie avait introduit une nouvelle divinité pour expliquer des phénomènes physiques ou moraux, la poésie achevait l'opération en donnant à l'être abstrait et indéterminé un costume, des mœurs et une histoire convenables à sa destination, de manière à lui imprimer ce caractère concret, indispensable à son efficacité sociale, et même mentale. Dans le fétichisme, toutesles divinités étaient concrètes, etce futseulement quand les beaux-arts eurent été investis d'une sorte de fonction dogmatique, par le polythéisme, qu'ils purent atteindre leur pleine expansion, et à ce moment ilsjouirent d'une autorité et d'une considération que le monothéisme ne put leur conserver au même degré. En troisième lieu, le fétichisme ne pouvait s'étendre, sans beaucoup de temps et de difficultés, à l'explication du monde moral; au contraire, son intuition morale servait de base à la conception du monde physique, tandis que le polythéisme possédait la propriété capitale d'être applicable aux phénomènes moraux, et même sociaux. Aussi est-ce dans ce second âge que la philosophie théologique est devenue universelle, d'après son extension à ce domaine, qui dès lors a constitué de plus en plus sa principale attribution, la seule qu'elle s'efforce vainement de conserver aujourd'hui. Il serait superflu de signaler l'importance esthétique de Texlen-

sion de la philosophie polylhéique aux phénomènes moraux et sociaux, qui doivent toujours constituer le vrai domaine des beaux-arts. Enfin, le polythéisme a favorisé les beaux-arts, dont le caractère est si éminemment populaire, en leur donnant pour base un système d'opinions familières et universelles destinées à seconder leurs moyens d'expression, et à créer, entre l'interprète actif et le spectateur passif, une harmonie morale. Le défaut de celle harmonie est la principale cause du peu d'effet produit parles chefs-d'œuvre de Tart moderne, conçus sans foi et jugés sans conviction, et, par conséquent, n'excitant en nous aucune impression moins abstraite et plus populaire que ces impressions générales inhérentes à notre nature. Or, nulle religion n'a jamais dopuis été aussi populaire que le polythéisme au temps de sa prépondérance, sans excepter le monothéisme dans sa plus grande splendeur ; caries grandes imperfections morales du polythéisme ne contribuaient que trop à étendre et à soutenir son influence. La philosophie positive, avec son système d'opinions fixes et unanimes, pourra, seule, off'rir au large développement des beaux-arts une base vraiment populaire et en harmonie avec l'esprit de la civilisation moderne.

C'est donc là un des services rendus à l'humanité par le polythéisme, service éminent, puisque l'évolution esthétique est un des principaux éléments du développement général de l'humanité. Les facultés esthétiques sont en quelque sorte intermédiaires entre les facultés morales et les facultés intellectuelles ; leur but les rattache aux unes, leur moyen aux autres. En agissant à la fois sur l'esprit et sur le cœur, leur développement doit devenir un des agents les plus importants que nous puissions concevoir d'éducation intellectuelle et morale. Dans les cas très-rares où la vie mentale de l'individu a été soumise à un exercice exclusif, les beaux-arts tendent à rappeler la vie morale Ion{»temps négligée ou dédaignée ; et, pour la grande majorité des hommes, l'efl'et inverse n'est pas moins salutaire. Ch<'z eux, la vie intellectuelle est engourdie par l'activité afl^ective; et le développement esthétique outre son importance propre et permanente, sert de préambule indispensable à leur progrès mental. Telle est la grande phase spéciale que l'humanité devait accomplir sous

la direction du polythéisme, et c'est ainsi qu'elle a atteint le premier degré de vie intellectuelle par une douce et irrésistible influence subie avec délices, indépendamment de son action mentale proprement dite. L'observation journalière du développement individuel montre la valeur de ce service en vériliant clairement qu'il n'y a presque jamais d'autre moyen d'éveiller et d'entretenir une certaine activité spéculative, que celui qui résulte du stimulant immédiat imposé à notre chétive intelligence parles nécesités de la vie humaine, et la manifestation de quelque intérêt pour les beaux-arts sera toujours le symptôme le plus commun delà naissance à la vie spirituelle. Il est vrai que cela ne constitue que le premier degré de l'éducation humaine, qui reste imparfaite jusqu'à ce que la raison obtienne la prépondérance sur l'imagination. Mais si, sous le fétichisme, le caractère propre de l'humanité a commencé à se prononcer par l'ascendant du sentiment sur rinslinct animal, il n'est pas douteux que la prépondérance de l'imagination sur le sentiment a déterminé, sous le polythéisme, un grand pas vers l'état normal où la raison prédomine définitivement, situation finale dont le monothéisme a tendu à nous rapprocher, mais qui sera pleinement réalisée sous l'empire universel de la philosophie positive. Quoique l'esprit esthétique et l'esprit scientifique diffèrent beaucoup, ils emploient, chacun à sa manière, les mêmes facultés fondamentales du cerveau, en sorte que le premier genre d'activité intellectuelle peut servir d'introduction au second, sans dispenser d'une préparation spéciale que nous apprécierons quand nous examinerons l'office du monothéisme Sans doute, l'esprit analytique et abstrait de l'observation scientifique du monde extérieur est radicalement distinct de l'esprit synthétique et concret de l'observation esthétique qui saisit seulement le côté humain de tous les phénomènes, en contemplant leur influence effective sur l'homme, envisagé quant au moral. Néanmoins, il y a entre eux quelque chose de profondément commun dans la disposition à observer avec justesse, et, par conséquent, à instituer des précautions intellectuelles d'un genre analogue pour prévenir les erreurs dans les deux cas. L'analogie est encore plus complète en ce qui concerne l'élude de l'homme lui-même, où le savant et Tartiste ont également

besoin de certaines notions identiques dont ils doivent faire un usage différent. On ne saurait méconnaître l'affinité cachée qui unit l'un et l'autre esprit, malgré leurs différences caractéristiques, pas plus qu on ne peut nier que le développement plus rapide du premier soit une préparation indispensable à l'essor plus tardif du second ; et si cette relation a lieu chez ceux qui dirigent la culture intellectuelle, elle doit s'étendre, quoique à un moindre degré, à la masse passive. Ce que j'ai dit serait confirmé à chaque pas, si la nature de cet ouvrage comportait une comparaison de l'évolution des deux ordres de notions, esthétique et scientifique; et, de même, si je pouvais traiter séparément chaque art et montrer la marche qu'il a suivie dans son développement. Mais ce serait sortir des limites que je me suis imposées, et je me borne à énoncer ce que le lecteur pourra vérifier : à savoir, que chaque art s'est développé d'autant plus tôt qu'il était par sa nature plus général, c'est-à-dire selon qu'il était susceptible de l'expression la plus variée et la plus complète, qui n'est pas toujours la plus nette et la plus énergique ; d'où résultent, comme série esthétique, la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et enfin l'architecture.

Nous voyons maintenant que l'excellence des beaux-arts dans l'antiquité ne donne pas lieu au paradoxe qu'on suppose habituellement, et que ce serait une erreur de croire à une diminution de nos facultés esthétiques, dont seulement l'exercice n'est plus aussi prépondérant ni autant favorisé par les circonstances qu'd l'était sous l'empire du polythéisme. Sans renouveler la fameuse discussion sur les anciens et les modernes, on pourrait donner des preuves irrécusables que les facultés humaines n'ont pas décliné en ce qui concerne les beauxarts, en traversant la prétendue nuit du moyen âge. Dans le premier des beaux-arts, la poésie, le progrès est incontestable; même dans le genre épique, qui est le moins en harmonie avec la civilisation moderne, on ne saurait citer en aucun temps un génie poétique plus noble que celui de Dante ou celui deMillon, ni une imagination aussi puissante que celle d'Arioste. Dans la poésie dramatique, quel auteur ancien pourrait-on opposer à Shakespeare, en Angleterre, et à Corneille, Racine et Molière, en France ? Quoique la musique

ait maintenant une moindre influence sociale que dans Tantiquité, on ne saurait mettre en doute la supériorité de la musique moderne, soit italienne, soit allemande, sur celle des anciens, essentiellement dénuée d'harmonie et réduite à des mélodies excessivement simples et uniformes, où la mesure était le principal moyen d'expression. En peinture, non seulement il y a un progrès immense dans la partie technique, mais dans sa plus haute expression morale ; et l'antiquité n'a rien produit de comparable aux chefs-d'œuvre de Raphaël et de beaucoup d'autres peintres modernes. L'exception apparente relative à la sculpture s'explique aisément en se reportant aux mœurs et à la manière de vivre des anciens, qui les familiarisaient davantage avec l'étude des formes humaines. Enfin, quant à l'architecture, indépendamment des progrès de la partie industrielle chez les modernes, on ne saurait mettre en doute sa supériorité esthétique, comme le témoignent les cathédrales du moyen âge, où la puissance morale de Fart a atteint une sublime perfection que ne pouvaient offrir, malgré le charme de leur régularité, les plus beaux temples antiques. Notons, en outre, que tous ces progrès ont été accomplis au milieu d'une civilisation où la stimulation esthétique était beaucoup moindre que dans l'antiquité. Les beaux-arts étant destinés à retracer notre existence morale et sociale, il est clair que, quoique spontanément convenables à toutes les phases de rhumanité,ils doivent s'adapter de préférence à une sociabilité plus homogène et plus fixe, dont le caractère plus complet et plus prononcé comporte une représentation plus nette et mieux définie, ce qui avait lieu à un degré éminent sous l'empire du polythéisme. L'état social moderne, au contraire, n'a été, depuis le commencement du moyen-àge,' qu'une immense transition dirigée par le monothéisme, pendant laquelle la société n'a offert aucun aspect stable et bien prononcé, et où la philosophie a secondé davantage l'essor scientifique que Tessor esthétique. Toutes les circonstances ont concouru à retarder la marche des beaux-arts, et cependant les faits prouvent avec évidence que non-seulement il n'y a pas eu dégénération réelle, mais que les génies de cet ordre ont atteint et surpassé le niveau des plus nobles productions de l'antiquité, en même temps qu'ils ouvraient de nouvelles issues à l'art, qui ne dé-

clinait réellement qu'en influence sociale. Pour tous ceux qui jugent des beaux-arts autrement que par l'effet produit, il est évident que, malgré des circonstances défavorables, les facultés esthétiques, de même que toutes les autres facultés humaines, sont assujetties à un développement continu. Quand un état social, stable et homogène en même temps que progressif, aura été établi sous l'ascendant de la philosophie positive, les beaux-arts seront plus florissants qu'ils ne l'ont jamais été sous le polythéisme, parce qu'ils trouveront, sous le nouveau régime intellectuel, une nouvelle carrière et des attributions nouvelles. Alors on sentira l'avantage de l'éducation graduelle de nos facultés esthétiques, adoptée avec tant de succès chez les modernes; et alors deviendra manifeste à tous les yeux l'affinité fondamentale qui, d'après les lois de l'organisation humaine, unit le sentiment du beau au goût du vrai, d'une part, et, d'une autre part, à l'amour du bon.

L'influence du polythéisme sur les aptitudes industrielles de l'humanité apparaîtra ci-après quand nous considérerons celle des trois formes du polythéisme qui a le mieux présidé à leur développement. Il suffit ici de dire que le polythéisme a exercé une influence plus directe et plus étendue que n'avait fait le fétichisme pour exciter et soutenir l'activité humaine dans la conquête du monde extérieur. En rompant l'union primitive qui liait les divinités à des corps particuliers, le polythéisme a rendu légitimes des modifications de matière qu'on aurait regardées comme profanes auparavant, outre qu'il introduisait la croyance à l'intervention surnaturelle dans toutes les entreprises humaines, d'une manière bien plus spéciale et plus intime qu'elle n'a pu être conçue depuis. En même temps, il institua un sacerdoce pour régulariser ces vagues influences, qui, livrées à leur jeu naturel, auraient produit tant d'incertitudes et d'aberrations. Enfin, la multiplicité des dieux fournissait une précieuse ressource spéciale pour neutraliser, par leur opposition mutuelle, la disposition anti-industrielle que nous avons vue être inhérente à l'esprit religieux. Sans une telle ressource, sagement appliquée par l'autorité sacerdotale, il est évident que le dogme du fatalisme, inséparable du polythéisme, aurait arrêté l'expansion de l'activité humaine. On ne saurait donc contester l'aptitude spéciale du

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polythéisme à encourager le développement de l'activité industrielle de l'homme, jusqu'à ce que, par le progrès de Télude de la nature, elle puisse commencer à prendre son caractère rationnel sous l'influence correspondante de l'esprit positif, qui, en lui ouvrant un nouveau champ plus vaste, lui imprimera un mouvement et plus sage et plus hardi.

Il ne faut pas oublier que la guerre était, en ces temps primitifs, la principale occupation de Thomme, et que, par conséquent, on jugerait très mal l'induslrie ancienne si on négligeait d'y considérer les arts propres à la vie militaire. Ces arts ont dû être les plus importants et les plus faciles à perfectionner. Les premiers outils de l'homme ont toujours été des armes qu'il employait soit contre les animaux, soit contre ses compétiteurs. Il appliqua, pendant une longue suite de siècles, son adresse et sa sagacité à instituer et à aniéliorer les appareils militaires, offensifs ou défensifs, et ses efforts, en même temps qu'ils remplissaient leur destination immédiate, aidaient au progrès de rindastrie proprement dite, à laquelle ils fournissaient de précieuses indications. Sous ce rapport, on doit toujours regarder l'état social de l'antiquité comme l'inverse de notre état moderne, où la guerre est devenue purement accessoire. Dans l'antiquité, de même que parmi les sauvages actuels, les plus grands efforts de l'industrie humaine se rapportaient à la guerre. Chez les modernes, quoique les immenses progrès des arts mécaniques et chimiques aient déterminé d'importantes innovations militaires, il est néanmoins certain que le système des armes est beaucoup moins perfectionné, relativement à l'ensemble de nos ressources, qu'il ne l'était chez les Grecs et les Romains. Ainsi, nous ne pouvons apprécier convenablement l'influence du polythéisme sur le développement industriel de la race humaine sans considérer aussi cet art prépondérant.

Il nous reste à caractériser l'aptitude sociale du polythéisme, d'abord sous le point de vue politique, alors prépondérant, et ensuite sous l'aspect moral qui manifeste plus qu'aucun autre rimperfeclion radicale de cette phase de la philosophie théologique.

Le sacerdoce, sous ce régime, a été la première corporation sociale qui ait pu obtenir un loisir suffisant et assez de

dignité pour se livrer à l'étude de la science, de l'art et de l'industrie, que le polythéisme encourageait, et vers laquelle l'ambition attirait le sace?doce non moins que sa vocation. Les conséquences politiques d'une telle institution, leur influence sur l'économie des sociétés anciennes, nous restent maintenant à apprécier. Dans son état d'enfance, l'humanité manifesta toujours les germes des principaux pouvoirs politiques, soit temporels ou pratiques, soit spirituels ou théoriques. Quant à la première classe, les qualités militaires, d'abord la force et le courage, plus tard la prudence et la ruse, sont la base immédiate d'une autorité active, au moins temporaire. Relativement à la seconde, l'office dévolu aux vieillards de transmettre l'expérience et les traditions de la tribu leur acquiert bientôt un pouvoir consultatif, même chez les peuplades où les moyens de subsistance sont assez précaires et insuffisants pour exiger le douloureux sacrifice des parents trop caducs. A cette autorité naturelle se joint une autre influence élémentaire, celle des femmes, lesquelles ont toujours constitué un important auxiliaire domestique en procurant à la raison l'aide du sentiinent pour modifier l'exercice direct de la prépondérance matérielle. Ces germes de tous les établissements ultérieurs de l'autorité seraient restés bornés à une existence très précaire et très imparfaite, si le polythéisme ne les avait rattachés à la double institution d'un culte régulier et d'un sacerdoce distinct, qui fournissent les seuls moyens d'éiablir une certaine organisation sociale entre les différentes familles. Telle est la principale destination politique de la philosophie théologique, ainsi parvenue à son second âge naturel ; alors, surtout, on peut reconnaître que sa prérogative sociale résulte de l'essor d'opinions communes sur les sujets qui intéressent le plus l'esprit humain, et de la formation d'une clisse spéculative qui devient l'organe de ces opinions. C'est de cette manière, et non pas tant par les craintes et les espérances d'une vie future, que les doctrines ont acquis leur efficacité sociale. L'action des doctrines religieuses, sous le point de vue politique, n'a jamais été bien grande; celte action est essentiellement morale, quoique même, à ce titre, on ait trop souvent confondu avec elle le pouvoir répressif ou directeur inhérent à l'existence d'un système quelcon-

que d'opinions communes. Il est incontestable, d'ailleurs, que les doctrines religieuses n'ont acquis que dans la dernière période du polythéisme leur importance sociale, et ce fut sous le monothéisme qu'elles obtinrent leur pleine efficacité, ainsi que nous le verrons bientôt. Il est vrai qu'il n'y a jamais eu d'époque où l'homme n'ait pas cédé à la tendance, si aisément explicable, qui Tentraîne à désirer et à supposer Téternilé de son existence, soit passée, soit future; mais cette croyance naturelle existait longtemps avant de comporter une application sociale, ou même morale quelconque , d'abord parce que les théories théologiques ne s'étendent que lentement aux phénomènes humains et sociaux, et ensuite parce que, lorsqu'elles ont été ainsi complétées et que la direction des affaires humaines est devenue la principale fonction des dieux, c'est sur la vie présente, et non sur la vie future, que se concentrent les puissantes émotions de crainte ou d'espérance. Les poèmes d'Homère témoignent combien étaient récentes les théories morales du polythéisme sur les peines et les récompenses réservées à la vie future, par les efforts des esprits les plus éminents pour propager une croyance si utile et si peu connue chez les nations les plus avancées. Les livres de Moïse font voir que, même dans un état de monothéisme prématuré, les rudes Hébreux, peu sensibles encore à la juslice éternelle, ne craignaient que la colère temporelle et directe de leur redoutable divinité.

Dans la phase sociale représentée par le polythéisme, la nature du culte, admirablement adaptée à l'esprit du temps, consistait en fêtes nombreuses et variées, favorables à l'essor des beaux-arts et offrant un motif suffisant de se réunir à des populations de quelque étendue, déjà liées par une langue commune. Les fêles de la Grèce conservèrent leur haute importance sociale comme moyen de rapprocher ses différentes nations, malgré leurs fréquentes luttes intérieures, jusqu'à l'époque de l'absorption romaine. Si aucune autorité, sauf celle de la philosophie théologique, ne pouvait organiser même les jeux des anciens, il n'est pas étonnant que tous les pouvoirs naturels aient emprunté à cette source une consécration sans laquelle leur influence sociale n'aurait ni durée ni étendue. Celte nécessité explique le caractère théocratique

que la plupart des philosophes ont reconnu aux gouvernements primitifs.

Passant de l'établissement passif de l'organisation sociale primitive à son existence active, une considération se présente d'abord : à savoir, que la vie guerrière était alors inévitable et même indispensable, parce qu'elle était conforme à la nature des penchants prépondérants pendant cette phase de notre développement, et qu'elle était seule susceptible de rendre durable et progressif l'organisme politique. Elle eut encore une destination plus élevée et plus générale, celle d'étendre les associations humaines et de vouer les classes les plus nombreuses à la vie industrielle. Quand on parle des propriétés civilisatrices de la guerre moderne, on commet une grave erreur en appréciant absolument ce qui n'est que relatif et en supposant vrai de notre temps ce qui était vrai pour une époque tout à fait différente ; mais restreinte à l'état social des anciens ou à celui d'une population quelconque encore dans la même phase de développement, cette appréciation est d'une profonde justesse, et l'on doit reconnaître en elîet que la guerre a été un moyen de civilisation. L'annexion, par voie de conquête, de diverses nations secondaires à un peuple prépondérant, était alors le seul moyen d'agrandir la société humaine ; en même temps, cette domination de la nation conquérante ne pouvait s'établir et durer sans comprimer l'activité militaire de toutes les populations annexées, ce qui devait faire régner entre elles une paix permanente et les conduire par suite à la vie industrielle. Tel est le procédé d'après lequel les sociétés humaines ont été disciplinées, étendues, réformées et amenées à leur mode final d'existence. On ne saurait trouver un plus heureux exemple du pouvoir de la supériorité intellectuelle et morale que celui qui nous montre comment- des penchants qui, chez tout autre carnassier, restent bornésau brutal développement de l'instinct destructeur, ont été convertis par l'homme en un puissant moyen de civilisation. Je n'ai pas besoin de donner d'autre preuve de l'aptitude du polythéisme à seconder et à diriger l'essor de l'activité militaire. Les modernes, habitués à la séparation entre le spirituel et le temporel, sont disposés àcroireque les anciens n'avaient pas de guerre de religion ; mais si cela est vrai en un sens, c'est parce que toutes leurs guerres avaient

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plus ou moins le caractère religieux. Leurs dieux étant essentiellement nationaux, les luttes des dieux se mêlaient à celles des peuples, dont ils partageaient les triomphes et les revers. Il y avait déjà quelque chose de ce caractère dans les guerres acharnées du fétichisme, quoique la grande spécialité des divinités, alors pour ainsi dire particulières à chaque famille, dût empêcher les luttes militaires d'avoir une grande elficacilé politique ; mais les dieux du polythéisme avaient précisément ce degré de généralité qui leur permettait de rallier sous leurs drapeaux des populations étendues ; et, en même temps, ils étaient assez nationaux pour stimuler le développement de l'esprit guerrier. Dans un système qui comportait Tadjonction presque indéfinie de nouvelles divinités, le prosélytisme ne pouvait consister qu'à subordonner les dieux des vaincus à ceux des vainqueurs ; mais il a certainement toujours existé sous cette forme caractéristique, dans toutes les guerres anciennes, où il devait contribuer beaucoup à exciter Tardeur mutuelle, même cliez les combattants qui pratiquaient un culte analogue^ et qui, cepend.mt, adoraient chacun leur divinité nationale, familièrement mêlée à leur histoire spéciale. L'action sociale du polythéisme consistait, tout en stimulant Tesprit de conquête, à incorporer à la nation prépondérante les populations soumises, en permettant à chacune de conserver sa propre croyance et son culte, à condition de reconnaître la supériorité des divinités victorieuses, procédé qui, sous un tel régime, n'exigeait la subversion d'aucune économie religieuse. Sous cet aspect militaire, le polythéisme est supérieur, non seulement au fétichisme, mais même au monothéisme. Le monothéisme, adapté à l'existence plus pacifique des sociétés plus avancées, ne pousse point à la guerre ; il en détourne plutôt les peuples parvenus à cette phase plus éminente ; mais envers les nations restées en arrière, le fanatisme monothéique, sans inspirer la passion de la conquête proprement dite, puisqu'il ne peut songer à s'adjoindre les autres croyances, porte, par le caractère exclusif qui lui est propre, à exterminer ou à avilir les vaincus idolâtres, à moins qu'ils ne se rachètent par une conversion immédiate. Les juifs, les musulmans, etc., prématurément passés à un monothéisme avorté avant d'avoir rempli les diverses conditions sociales de

ce changement, en sont des exemples remarquables. Il est incontestable que ce sont là les qualités qui rendaient le polythéisme apte à diriger le développement militaire des anciennes sociétés.

Parmi les ressources accessoires du polythéisme, nous noterons la propriété par laquelle il facilitait l'établissement et le maintien d'une vigoureuse discipline dont les prescriptions étaient aisément placées sous la garde d'une convenable protection divine, par la voie des oracles, des augures, etc., toujours applicable, d'après un système régulier decommunications surnaturelles, organisé par le polythéisme et supprimé par le monothéisme. On doit avoir présente à l'esprit la sincérité spontanée qui présidait à l'emploi de ces moyens, que nous sommes trop disposés à qualifier de jongleries faute de nous reporter à un état intellectuel où les conceptions théologiques étaient incorporées à tous les actes humains, et où les plus simples mouvements de la raison humaine étaient décorés d'une consécration religieuse. Si l'histoire ancienne offre quelques rares exemples d'oracles sciemment faux, répandus à dessein dans des vues politiques, elle ne manque jamais de nous montrer le peu de succès de ces misérables expédients, par suite de cette solidarité fondamentale des esprits qui empêche les uns de croire avec conviction ce qui a été forgé par d'autres. Je dois signaler aussi une propriété secondaire du polythéisme dont les modernes n'ont point assez compris la portée, je v«^ux parler de celte faculté d'apothéose, particulière à ce second âge religieux et qui tendait à exalter au plus haut degré, chez les hommes supérieurs, toute espèce d'enthousiasme actif, et, surtout, l'enthousiasme militaire. L'immortelle béatification que le monothéisme a substituée à cette divinisation réelle n'en a été qu'un faible équivalent, puisque l'apothéose, outre qu'elle satisfaisait ce désir universel d'une vie illimitée, avait le privilège spécial de promettre aux esprits vigoureux l'éternelle activité de ces instincts d'orgueil et d'ambition qui étaient à leurs yeux le grand charme de la vie. Si nous jugions cette institution d'après l'avilissement qu'elle a manifesté pendant la caducité du polythéisme, où elle était appliquée aux plus mauvais empereurs et réduite à une simple formalité mortuaire, nous ne saurions nous faire l'idée de

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sa puissance aux temps antérieurs de foi et d'énergie, lorsque les plus éminenls personnages pouvaient espérer, par un digne accomplissement de leur destination sociale, de s'élever au rang des dieux ou des demi-dieux, à Fexemple des Bacchus, des Hercule, etc. Cette considération démontre que tous les ressorts politiques de Tesprit religieux ont été réellement tendus par le polythéisme, autant que le comportait leur nature, en sorte que leur intensité n'a pu éprouver ensuite qu'un décroissement. Ce décroissement alors tant déploré, quoique le développement social n'en ait aucunement souffert, comme privant l'humanité de l'un de ses plus puissants leviers, peut nous disposer à pressentir la valeur des craintes analogues exprimées aujourd'hui sur la prétendue dégénération sociale qui résulterait de Textinclion du régime théologique dont notre espèce a graduellement appris à se passer. Nous avons maintenant à considérer les conditions fondamentales du régime correspondant, dont nous venons de déterminer le but et l'esprit ; en d'autres termes, nous devons examiner les caractères principaux, qui, toujours communs à toutes les formes d'un tel régime, sont évidemment indispensables à son organisation effective. Ils consistent dans l'institution de l'esclavage et dans la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui constituent la principale différence entre l'organisme polylhéique des sociétés anciennes et l'organisme monoihéique des sociétés modernes.

Quoique personne n'ignore combien l'esclavage était indispensable à l'économie sociale de l'antiquité, on est disposé à négliger le principe de cette relation. Il suffira d'étendre au point de vue individuel l'explication ci-dessus limitée au point de vue national, sur la destination guerrière des sociétés anciennes, considérée comme un moyen sans lequel l'évolution ne pouvait s'accomplir. On conçoit aisément comment la guerre engendre l'esclavage, qui y trouve sa principale source et qui constitue son premier correctif. La juste horreur que nous inspire l'esclavage actuel nous empêche d'apprécier l'immense progrès qui dut résulter de son institution originaire quand elle succéda partout à l'anthropophagie ou à l'immolation des captifs, et lorsque le conquérant, maîtrisant ses passions de vengeance, put comprendre les avantages qu'il pour-

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rait tirer des services de son prisonnier, en l'introduisant, à titre d'auxiliaire, dans la famille qu'il commandait. Un tel progrès suppose un développement industriel et moral beaucoup plus considérable qu'on ne le croit d'ordinaire. Suivant la lumineuse remarque de Bossuet, l'étymologie montre que l'esclave n'était qu'un prisonnier de guerre dont on avait épargné la vie au lieu de le dévorer ou de le sacrilier, selon l'usage le plus ancien. 11 est probable que sans une telle transformation l'aveugle passion guerrière du premier âge social aurait déterminé la destruction presque entière de 'notre espèce. Les services immédiats d'une semblable institution n'ont donc besoin d'aucune explication, non plus que sa spontanéité. Son office dans l'évolution ultérieure de l'humanité n'est pas moins incontestable, quoi qu'il soit plus mal apprécié. Il n'y aurait pas eu un effort suffisant du régime militaire si tous les travaux pacifiques n'avaient pas été confiés à des esclaves ; en sorte que l'esclavage, résultant de la guerre, servait ensuite à la soutenir, non seulement comme principale récompense du triomphe, mais comme condition permanente de la lutte. En second lieu, l'esclavage était non moins important aux vaincus, ainsi contraints à la vie industrielle malgré la répugnance naturelle qu'elle leur inspirait. A cet égard, l'esclavage a été pour les individus ce que nous avons vu que la conquête avait été pour les nations. Plus on méditera sur l'aversion que notre défectueuse nature éprouve pour tout travail régulier et soutenu, plus on sera convaincu que l'esclavage a ouvert alors la seule issue générale au développement industriel de l'humanité, et plus on reconnaîtra que le travail, accepté d'abord comme gage de la vie, est devenu ensuite le principe de l'affranchissement. C'est ainsi que l'esclavage antique a fini par constituer, dans l'ensemble de l'évolution humaine, un moyen indispensable d'éducation générale, qui ne pouvait être autrement suppléé, en même temps qu'une condition nécessaire du développement spécial.

De nombreuses différences distinguent l'esclavage antique de notre monstrueux esclavage colonial ; par exemple, il est facile de voir que l'un était en harmonie avec l'esprit du temps, au lieu que l'autre lui est opposé, ce qui suffit pour le condamner. Le maître d'esclaves actuel jouit du repos aux dépens

de ses victimes, tandis que le vainqueur antique et son captif travaillaient de concert: l'activité de l'un promouvant celle de l'autre. Quoique les esclaves fussent alors beaucoup plus nombreux que leurs maîtres, l'esclavage a duré pendant une longue suite de siècles sans occasionner des crises dangereuses, sauf quelques cas très rares ; tandis que l'esclavage moderne n'a, depuis trois siècles, qu'une chélive existence, toujours menacée d'horribles dangers imminents, malgré la prépondérance matérielle des maîtres, puissamment assistés de la civilisation métropolitaine. En un mot, l'ancien esclavage était un état normal, né de la i;uerre, et soutenu par une foule de tendances secondaires; à la différence de l'esclavage moderne, qui n'est autre chose qu'une anomalie factice.

La corrélation de l'esclavage avec le polythéisme n'est pas évidente au premier aspect, mais elle est démontrée par l'analyse historique. Si nous considérons que l'encouragement de l'esclavage n'est qu'un simple prolongement de l'encouragement donné à l'esprit de conquête, nous verrons que cet état théologique est en harmonie avec les deux. Le polythéisme, en effet, correspond à l'esclavage, comme le fétichisme à l'extermination des prisonniers, et le monothéisme à l'affranchissement des serfs, ainsi que je l'expliquerai bientôt. Le fétichisme et le monothéismi; sont opposés à l'esclavage : le fétichisme, parce qu'il est trop individuel et trop local pour établir entre le vainqueur et le vaincu aucun lien assez puissant pour contenir la férocité naturelle, et le monoihéisme, parce qu'il est assez universel pour interdire une aussi profonde inégalité entre les adorateurs du même vrai Dieu. Tous deux sont contraires à l'esclavage par suite des mêmes caractères qui les rendent impropres à la conquête. L'état théologique intermédiaire a donc été le seul propre à l'esclavage. Il était assez général pour fournir le lien nécessaire, et assez spécial pour maintenir les distances sociales. Le vainqueur et le vaincu conservaient leurs dieux respectifs, mais il y avait dans leur religion une propriété commune qui établissait entre eux une certaine harmonie; la subordination de l'un à l'autre étant d'ailleurs consacrée par celle des dieux inférieurs aux dieux supérieurs. C'est ainsi que le polythéisme empêchait d'un côté l'immola-

tion des prisonniers, et, de l'autre, leur émancipation régulière, et que, par suite, il sanctionnait et consolidait leur esclavage habituel.

Le second caractère essentiel de l'ancienne économie sociale est la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel concentrés chez les mêmes chefs ; tandis que leur séparation constitue l'un des principaux attributs politiques de la civilisation moderne. L'autorité spéculative, alors purement sacerdotale, et la puissance active, essentiellement militaire, lurent toujours intimement combinées sous le régime polylhéique, et une telle combinaison était indispensable à l'action de'ce régime sur le développement humain. Tel est le point que nous allons examiner.

L'antiquité ne pouvait connaître la séparation, établie au moyen âge sous Thenreux ascendant du catholicisme, entre le pouvoir moral, qui règle les pensées et les inclinations, et le pouvoir politique, directement appliqué aux actes et aux résultats. Cette division suppose un développement de l'organisme social bien plus considérable que celui de la période où la simplicité et la confusion des idées politiques ne permettaient pas une distinction systématique entre l'établissement des principes généraux de la sociabilité et leur usage spécial et journalier. La séparation ne pouvait se réaliser qu'autant que chacun des deux pouvoirs aurait affirmé son existence propre, d'après une origine indépendante ; tandis que, dans l'antiquité, ils dérivaient l'un de l'autre, soit que le commandement militaire ne constituât qu'un simple accessoire de Tautorilé sacerdotale, soit que celle-ci ne fût qu'un instrument de la domination militaire. Une telle séparation était, d'ailleurs, impossible en un temps où la politique était bornée à une ville prépondérante, lors même que son empire a dû ensuite s'étendre à des populations très considérables. Au moyen âge, au contraire, le principal motif d'une semblable division a été la nécessité de rattacher à un pouvoir spirituel commun des nations trop éloignées et trop diverses pour que leurs gouvernements temporels ne fussent pas distincts.

Ainsi, l'esprit politique de l'antiquité n'eut pas de caractère plus tranché que celte confusion fondamentale entre les mœurs et les lois, les opinions et les actes ; les mômes autovOL. ir. jy

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rites y réglaient le tout ensemble, quelle que fût la forme du gouvernement. Même dans les cas les plus favorables à rétablissement d'un pouvoir spirituel distinct, comme, par exemple, quand un citoyen était nommé dictateur sans avoir aucune fonction executive; même alors, la possession du pouvoir législatif suprême ne suggéra aucune séparation permanente entre Tautorité morale et Tautorité politique. Les philosophes offrent, dans leurs utopies les plus hasardées, le reflet du génie de leur temps ; or, nous ne trouvons, dans les projets les plus hardis des anciens philosophes, rien qui indique qu'ils aient distingué le règlement des opinions et celui des actes ; et cependant Texistence régulière de la classe spéculative chez les principales nalions grecques doit être regardée comme le premier germe de cette séparation. Ceux d'entre eux qui sont allés le plus loin dans cette voie en préconisant le gouvernement des philosophes, n'eurent pas d'autre but que la concentration des deux pouvoirs dans les mains de ces philosophes ; ce qui eût été bien plus nuisible que l'ordre social très imparfait sous lequel ils vivaient. Cette confusion d'autorité était au.ssi indispensable à l'office du régime polythéique qu'elle était inévitable. L'activité militaire n'aurait pas accompli son œuvre si le double caractère de pontife et de guerrier n'avait pas appartenu à la même classe. Une telle concentration constituait le plus puissant appui de la rigoureuse discipline intérieure que devaient exiger la nature et la continuité des guerres à celte époque. De même, ces guerres n'auraient pas produit leur effet nécessaire si elles n'avaient pas eu le caractère d'une action collective des nalions armées sur les sociétés extérieures, laquelle exigeait une concentration d'autorité. Le développement continu de l'esprit de conquête rendait indispensable, dans l'antiquité, une plénitude d'obéissance et une unité de conception tout à fait incompatibles avec nos idées modernes sur la division des deux grands pouvoirs sociaux. Nous aurons occasion de remarquer combien cette division a été intimement liée avec le déclin du système militaire agressif, dès lors devenu essentiellement défensif. Dans les cas exceptionnels, tels que celui que présente le mahométisme, nous ne manquerons jamais de constater, après une observa-

LE POLYTIIKISMK. 259

SECONDE PHASE THÉOLOGIQÏJE

tion approfondie, que l'esprit de conquête a toujours coexisté avec l'ancienne confusion des pouvoirs.

Il est aisé de voir combien le polythéisme est inconciliable avec la séparation des pouvoirs, principal caractère du monothéisme. Dépourvu d'homogénéité et de consistance, le sacerdoce n'aurait pu conserver son indépendance envers le pouvoir temporel ; et la multiplicité des dieux rendait cette condition impossible par la dispersion de l'action théologique qui en résultait. Nous sommes trop éloignés d'un pareil régime pour concevoir aisément les rivalités qui devaient régner entre les divers ordres de prêtres antiques, par suite de l'inévitable concurrence de leurs nombreuses divinités, dont les attributions respectives, quoique soigneusement réglées, ne pouvaient manquer d'engendrer de fréquents conflits ; ce qui, malgré rinslinct commun du sacerdoce, tendait à prévenir ou à dissoudre toute grande coalition sacerdotale, pour peu que le pouvoir temporel voulût l'empêcher. Quelles qu'aient été les alliances, avouées ou secrètes, des diff-érents sacerdoces chez les nations polythéistes les mieux connues, ces sacerdoces ont eu une existence propre et isolée, et ne se sont trouvés finalement rapprochés que par leur assujettissement à l'autorité temporelle, qui réussit sans peine à s'emparer des principales fonctions religieuses. Les exceptions apparentes seront considérées dans la suite ; il suffit ici de dire que le polythéisme ne comporte pas, par sa nature, l'existence d'un pouvoir spiririluel indépendant du pouvoir temporel, à moins que l'un des deux ne soit réduit à n'être qu'un simple appendice de l'autre ou son instrument.

Nous voyons par là combien le polythéisme correspondait aux principaux besoins politiques de l'antiquité, puisqu'il seconda d'abord le développement de l'esprit de conquête, et qu'il établit ensuite la concentration des pouvoir sociaux, indispensable à ce développement. Sans doute, cette concentration a fini par devenir le principe du despotisme le plus dégradant entre les mains de gouvernants indignes, mais nous devons juger un tel régime dans sa période active et progressive, et non par les efl'ets qui ont marqué son déclin. La période de déclin de tout office provisoire manifeste les dangers d'une institution quelconque quand elle est trop prolongée, et le cas

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LA PHILUSOPHIE POSITIVE.

du régime mililaire, avec sa confusion des pouvoirs sociaux, ne fait pas exception. Quand ce svstème eut accompli sa fonction, les dangers qui avaient élé contenus ou cachés se manifestèrent, témoignant ainsi qu'il avait rempli sa destination provisoire. Il me reste à observer à cet égard qu'il existe une grande affinité entre les deux principales conditions de la politique de Tanliquité. L'abolition de Tesclavage a toujours coïncidé, comme je l'expliquerai bientôt, avec la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, et Tesclavage ancien devait être en harmonie avec la réunion des deux autorités, qui donnait à l'empire du maître une consécration religieuse et l'affranchissait de toute interposition sacerdotale qui aurait pu contenir son ascendant absolu.

Après l'analyse politique se place l'analyse morale. Celle-ci étant moins difficile que la première, nous nous bornerons à un examen très sommaire. L'institution de l'esclavage et la concentration des pouvoirs spirituel et temporel, indiquent la profonde infériorité morale du polythéisme envers le monothéisme.

La morale, soit personnelle, soit domestique ou sociale, était, en effet, profondément viciée par la seule existence de l'esclavage. Il serait superflu de s'arrêter à faire ressortir son influence nuisible sur les classes asservies, car il n'est pas nécessaire de prouver qu'il doit se trouver une profonde dégradation là où n'existe aucun sentiment de la dignité humaine, où la nature morale est entièrement négligée et où les maux de la servitude neutralisent tous les bienfaits du travail. Quelque importance que doivent avoir ces considérations, puisque le fond principal des nations modernes est issu de cette malheureuse classe, et qu'il porte des traces trop évidentes d'une telle origine, ce sujet doit être écarté comme ne donnant lieu à aucune objection. Nous n'avons donc qu'à apprécier l'influence morale de l'esclavage sur Its hommes libres ou sur les maîtres, dont le développement propre est le plus essentiel à suivre, parce qu'il a ensuite servi de type à l'évolution universelle. Sous ce point de vue, il est clair que celte institution, quoique indispensable au progrès politique, devait entraver le progrès moral. En ce qui concerne la morale personnelle, celle que les anciens connaissaient le mieux, il est

évident que l'habitude d'un commandement absolu envers des esclaves obligés de supporter tout ce que le caprice pouvait leur infliger, tendait naturellement à altérer cet empire de l'homme sur lui-même, qui est le premier principe du développement moral ; sans parler des dangers de la flatterie, auxquels chaque homme libre se trouvait exposé. Quant à la morale domestique, de Maisire a sans doute eu raison de faire remarquer que l'esclavage a dû corron>pre les plus importantes relaiions de famille par les désastreuses facilités qu'il offrait au libertinage, au point de rendre d'abord presque illusoire l'établissement de la monogamie. Enfin, relativement à la morale sociale, qui consiste principalement dans l'amour de Thumanité, on sent très bien que les habitudes universelles de cruauté, si fréquemment gratuites et arbitraires, exercées envers des esclaves soustraits à toute protection, devaient fortifier ces penchants à la dureté, et même à la férocité, qui caractérisaient d'ordinaire les mœurs anciennes, où l'on peut apercevoir leur influence jusque chez les meilleurs naturels. Non moins funestes étaient les conséquences des autres institutions politiques de ce régime. Par suite de la confusion des pouvoirs temporel et spirituel, la morale devait être, ^hez les anciens, subordonnée à la politique ; tandis que, chez les modernes, et surtout sous le règne du catholicisme, la morale, radicalement indépendante de la politique, a tendu de plus en plus à la diriger, comme je l'expliquerai bientôt. Un assujettissement aussi vicieux du point de vue général et permanent de la morale, au point de vue spécial et mobile de la politique, devait altérer la consistance des prescriptions morales et corrompre leur pureté, en faisant négliger l'appréciation des moyens pour celle du but prochain et particulier, et en disposant à dédaigner les qualités les plus fondamentales de l'humanité, pour ne s'attacher qu'à la culture de celles qu'exigeaient les besoins actuels d'une politique variable. Quelque inévitable que dût être une telle imperfection, elle n'en est pas moins réelle, ni moins déplorable. La morale des anciens était, en effet, comme leur politique, essentiellement militaire. Quand les nations furent constituées pour cette destination principale, elle devint la règle suprême dans l'appréciation des dispositions morales, toujours estimées en

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raison de leur aptitude à seconder ce grand dessein, soit à regard du commandement, soit à celui de Fobéissance. D'ailleurs il résultait d*un tel régime Tabsence de toute éducation morale, que le monothéisme seul pouvait instituer. L'intervention arbitraire du magistrat grec ou romain, imposant des règlements minutieux, capricieux et illusoires, n'était pas une compensation à l'absence de celte grande fonction élémentaire ; aussi s'etforçait-on de suppléer à celte immense lacune en faisant pénétrer dans la masse des hommes, par la voie des fêtes et des spectacles, un certain enseignement moral, qui n'a pu conserver, chez les modernes, une égale importance, son office s'y trouvant rempli par un mode bien supérieur. L'action sociale des philosophes, chez les Grecs d'abord, et ensuite chez les Romains, n'avait pas d'autre destination ; et cette manière d'abandonner une telle fonction à la libre intervention d'un office privé, en dehors de toute organisation légale, n'aboutissait qu'à manifester, sous le rapport moral, l'imperfection de ce régime, sans la réparer suffisamment ; car une telle influence, quelle qu'ait été son utilité provisoire pour préparer une régénération ultérieure, se réduisait ù de pures déclamations, toujours impuissantes et souvent dangereuses .

Les causes de l'infériorité morale de l'organisme polythéique sont maintenant assez évidentes. En appréciant la morale des anciens, par rapport à leur politique, nous ne pouvons qu'admirer son aptitude à seconder leur activité militaire, et en ce sens elle a participé à l'ensemble de l'évolution humaine, qui n'aurait pas d'abord trouvé d'issue sans celte voie naturelle. Mais elle est, au contraire, très-imparfaite, si on l'envisage comme une phase nécessaire de l'éducation morale de l'humanité. Il ne faudrait pas croire que la sanction des passions humaines lût nécessairement autorisée ou facilitée par le polythéisme. Sans doute cela est vrai dans une certaine mesure, mais le mal a été fort exagéré par les philosophes chrétiens, qui semblent croire qu'aucune moralité n'eût pu résister à son action dissolvante ; cependant le polythéisme n'a détruit ni l'instinct moral de notre espèce, ni l'influence graduelle des observalions sponlanées sur les qualités de notre nature et sur leurs conséquences, que le bon sens

dut bientôt recueillir. D'un autre côté, le monothéisme, malgré sa supériorité à cet égard, n'a pas réalisé sa moralité intrinsèque à un degré plus éminent dans les cas exceptionnels où il a coexisté avec l'esclavage et la confusion des deux pouvoirs sociaux. Il est remarquable aussi que cette tendance, tant reprochée au polythéisme, et qui était une suite nécessaire de l'extension des explications théologiques à l'étude du monde moral, ofl'rait une carrière libre et naturelle aux divers sentiments humains, qui avaient été trop comprimés auparavant pour permettre de bien discerner, d'une autre manière, 'e degré d'encouragement ou de neutralisation qu'ils compor* taient, une fois que la vraie morale est devenue possible. L'émi. nente supériorité du monothéisme ne doit donc pas faire méconnaître la participation du polythéisme aux propriétés essentielles de la philosophie théologique, soit en établissant certaines opinions morales que leur universalité devait rendre ensuite presque irrésistibles, soit en sanctionnant ces règles par la perspective d'une vie future, où l'esprit théologique assisté du génie esthétique, plaçait son type idéal de justice et de perfection, de manière à convertir en un puissant auxiliaire une croyance spontanée de notre enfance à l'éternelle prolongation de ses plus chères jouissances. Un examen rapide suffira pour nous convaincre que, sous tous les aspects importants, le polythéisme a secondé le développement moral de l'humanité, indépendamment de son aptitude spéciale à faciliter l'essor des qualités les plus convenables à la destination de ce premier âge de la société.

Son efficacité est surtout prononcée relativement aux deux termes extrêmes de la morale générale : la morale personnelle et la morale sociale. L'application militaire de la première était assez évidente pour lui assurer une attention toute particulière ; aussi l'énergie active et passive, qui est la première vertu de la vie sauvage, fût-elle soigneusement développée. Commencé sous le fétichisme, son développement fut porté à la perfection sous le polythéisme. Les plus simples préceptes relatifs à cet ordre élémentaire de vertus exigeaient l'intervention de l'esprit religieux ; cela n'est pas douteux, même à l'égard des habitudes de purification physique, où nous trouvons le premier exemple de cette surveillance continue

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que rhomme doit exercer sur sa personne, soit pour agir, soit pour résister. Quant à la morale sociale, i) est clair que le polythéisme a encouragé au plus haut degré l'amour de la patrie. Né de rattachement fétichique pour le sol natal, ce sentiment fut stimulé par le caractère national du polythéisme, et il s'éleva par degré jusqu'à la dignité du patriotisme le plus profond et le plus énergique, souvent exalté jusqu'au fanatisme le plus prononcé, et constituant le but principal et presque exclusif de Téducation morale. Nous voyons en même temps sa portée sur le progrès social et combien il a été fortifié, soit par le peu d'étendue des nations anciennes, soit par la nature même des guerres, qui présentait toujours comme imminents la mort ou TesclavHge, dont le dévouement à la patrie pouvait seul préserver. Un certain degré de férocité accompagnait cette vertu, puisque la haine de l'étranger était toujours inséparable de rattachement au petit nombre de compatriotes ; mais elle est un pas en avant vers cet amour universel de l'humanité, introduit par le christianisme, et qui aurait été tout à fait incompatible avec les tendances guerrières de l'antiquité. Il faut aussi rapporter au polythéisme la première organisation régulière de la morale relativement aux vieillards et aux ancêtres. La vénération qu'on leur portait était indispensable pour entretenir le sentiment de la perpétuité sociale, et elle devient de. plus en plus importante à mesure que les espérances théologiques d'une vie à veni» perdent leur ancien ascendant, jusqu'à ce que la philosophie positive l'établisse à jamais en faisant ressortir l'intime liaison de lindividu avec l'ensemble de l'espèce humaine, passée, présente ou fului'e.

La plus grande imperfection morale du polythéisme concerne la morale domestique. Elle fut pour ainsi dire étouffée entre la murale personnelle et la morale sociale, aune époque où elles étaient trop directement liées Tune à Tautre, par suite de la prépondérance des considératiuns politiques. Nous verron<î bientôt comment le catholicisme, et c'est son litre le plus spécial à l'éternelle reconnaissance de l'humanité, a organisé la morale sur ses vrais fondements, en s'attachant principalement à constituer la famille et à faire dépendre les vertus sociales des vertus domestiques. Toutefois,

le polythéisme a exercé une influence favorable sur le premier essor de la morale domestique, et c'est sous son empire que l'humanité s'est élevée à la monogamie. Quoique la polygamie soit encore faussement attribuée au climat, chacun sait que, au nord comme au sud, elle a toujours constitué un attribut du premier âge de l'humanité, suivant immédiatement celui où la diflicullé de se nourrir s'oppose à la brutale satisfaction de l'instinct reproducteur. Quelque nécessaire qu'ait été la polygamie à cette époque, il n'en reste pas moins vrai que l'état monogame est le plus favorable au développement des meilleures qualités de la nature humaine dans les deux sexes; aussi le sentiment graduellement manifesté de celte condition sociale a-t-il déterminé, presque dès l'origine du polythéisme, le premier établissement de la monogamie, suivi des plus indispensables prohibitions sur l'inceste. Des perfectionnements graduels du mariage primitif ont accompagné les principales phases du régime polythéique, mais le caractère social de la femme était loin d'être suffisamment déterminé, et sa dépendance inévitable envers l'homme secondait trop la brutalité primordiale. Cet essor très imparfait du vrai génie féminin se manifeste dans la participation constante, quoique secondaire, des femmes à l'autorité sacerdotale qui leur était accordée sous le polythéisme, etqne le monothéisme leur aenlevée. Puisque la civilisation développe toutes les différences intellectuelles et morales, et celle des sexes comme les autres, ces sacerdoces féminins ne constituent pas plus une présomption favorable pour la condition correspondante des femmes qne celle qu'on pourrait induire de la part incontestable qu'elles prenaient à la p,uerre et à la chasse. Il y a, en effet, des preuves nombreuses que l'état social des femmes était radicalement inférieur sous le régime polythéique à ce qu'il est devenu sous l'empire du christianisme. Au temps où les hommes étaient chasseurs ou pasteurs, et ensuite quand ils devinrent guerriers, les deux sexes vivaient très séparés, et leurs f)rédilections ne les portaient pas l'un vers l'autre ; plus tard, l'institution de l'esclavage a exercé, sur les relations conjugales une très fâcheuse influence. Néanmoins, le polythéisme a certainement ébauché la morale domestique, quoi-

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que avec moins d'efficacité que la morale personnelle et la

morale sociale.

Cet examen du polythéisme doit, j'espère, nous convaincre que nonobstant d'immenses lacunes et de profondes imperfecfections, un tel régime, par l'homogénéité et la connexilé de ses divers éléments, tendait à développer des hommes bien plus consistants et plus complets qu'il n'a pu en exister depuis, lorsque l'état de l'humanité fut devenu moins purement Ihéologique, sans être jusqu'ici pleinement positif. Pour compléter notre appréciation, il nous reste à examiner les différentes formes qu'a prises ce système, dans l'office qu'il a rempli en participant à l'évolution totale de l'humanité. On doit établir une distinction entre le polythéisme Ihéocralique et le polythéisme militaire : dans l'un, la concentration des deux pouvoirs affectait davantage le caraclère spirituel ; dans l'autre, le caractère temporel. Il faut ensuite, dans le système militaire, considérer l'esprit de conquête à son état primordial, puis au moment de sa plénitude ; ce qui conduit à décomposer le régime polythéique en trois parties, que nous pouvons désigner par les qualifications purement historiques de mode égyptien, mode grec et mode romain. Nous allons considérer l'attribution propre à ces trois modes et leur invariable succession.

Les éléments intellectuels et sociaux de la civilisation primitive ne pouvaient être ébauchés que sous la domination presque absolue d'une classe sacerdotale. Préparé par le fétichisme parvenu à l'état d'astrolàtrie, et peut être avant l'entière transition de la vie pastorale à la vie agricole, ce système n'a pu se développer que sous l'ascendant du polythéisme. Son esprit général consiste dans la transmission héréditaire des fonctions ou protessions, d'où résulte le régime des castes dirigées par la caste suprême du sacerdoce, qui, seule dépositaire de toutes les connaissances humaines, établit une liaison entre toutes les corporations hétérogènes, primitivement issues d'autant de familles. Cette antique organisation, n'ayant pas été formée pour la guerre, qui a simplement contribué à l'étendre, n'assignait point nécessairement à la caste la plus inférieure et la plus nombreuse un état d'esclavage individuel, mais un état d'assujettissement collectif plus défavorable

que l'esclavage à un affranchissement ultérieur. La tendance inévitable d'une civilisation naissante à un semblable système me parait être une loi de dynamique sociale. Nous la retrouvons maintenant si prépondérante chez les peuples asiatiques, que nous sommes disposés à la regarder comme propre à la race jaune, quoique la race blanche lui ait été, en son temps, également soumise, avec cette différence qu'en vertu de sa supériorité naturelle, ou par suite de circonstances plus favorables, elle s'en est plus rapidement dégagée ; mais ce régime n'a pu devenir profondément caractéristique que sous l'influence des conditions qui réprimaient les penchants guerriers et favorisaient l'esprit sacerdotal. Ces causes locales ont consisté dans la réunion d'un heureux climat avec un sol fertile, qui devait faciliter le développement intellectuel en assurant aisément les subsistances, pourvu que le territoire comportât des communications intérieures et que le pays fut néanmoins assez isolé pour être préservé des invasions sans pousser à la vie guerrière. Rien ne saurait mieux satisfaire à cet ensemble de conditions que la vallée d'un grand fleuve séparée du reste du monde, d'un côté par la mer, de l'autre par d'immenses déserts ou des montagnes inaccessibles. Aussi ce grand système des castes a fleuri d'abord en Egypte, dans la Clialdée, dans la Perse ; il s'est prolongé jusqu'à nos jours dans la partie de l'Orient la moins exposée au contact de la race blanche, à la Chine, au Japon, au Thibet. dans l'Hindoustan, etc. ; et par suite de causes analogues, on l'a retrouvé à Mexico et au Pérou, à l'époque de la conquête. Des traces de ces causes peuvent être constatées dans tous les cas de civilisation indigène, par exemple, pour l'Europe occidentale, chez les Gaulois et chez les Étrusques. On en reconnaît encore l'influence parmi les nations dont le progrès a été accéléré par d'heureuses colonisations. L'empreinte générale en est toujours sensible dans les diverses institutions ultérieures et elle n'est pas, même aujourd'hui, complètement effacée au sein des sociétés les plus avancées. En un mot, ce régime est la base universelle de l'ancienne civilisation.

L'universalité et la ténacité du système des castes sont une preuve suffisante de son harmonie, au temps de sa splendeur, avec les besoins humains, quels que soient les inconvénients

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