‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 54 sur 68 · I ■ RI · texte numérisé non relu

I ■ RI

qu'il ait offerts. Rien, certes, n'était plus naturel à rorigine que rhérédité des professions, qui fournit, par la simple imitation domestique, le plus facile et le plus puissant moyen d'éducation, le seul même pralicable tant que la tradition orale constitue l'unique moyen de transmellre les conceptions quelconques. En effet, il y a et il y aura toujours, mais à un degré décroissant, une tendance à Thérédilé, quoiqu'elle doive avoir, chez les modernes, un autre caractère que l'hérédité tyranniquement prescrite aux anciens par les lois. Quand les hommes n'ont aucune vocation spéciale pour une occupation particulière, il embrassent naturellement la profession paternelle, et la seule manière de diminuer celte tendance est d'améliorer l'éducation générale en faisant passer dans renseignement public abstrait et systématique, ce qui, auparavant, exigeait un apprentissage domestique concret et empirique. C'est ainsi que le catholicisme mit fin à l'hérédité des fondions sacerdotales, autrefois aussi universelle que celle des autres attributions quelconques, privées ou publiques.

Les propriétés fondamentales de ce régime ne sont pas moins incontestables que son évidente spontanéité. Nous lui devons la première division permanente entre la théorie et la pratique, par l'institution d'une classe spécnlative investie de grandes prérogatives de dignités et de loisir ; et il faut faire remonter les éléments primitifs de nos connaissances réelles jusqu'à celle époque, oii l'esprit humain a commencé à régulariser sa marche générale. La même observation s'applique aux beaux-arts, alors soigneusement cultivés, non-seulement à cause de leur charme, mais comme accessoires du dogme et du culte d'un côté, et de l'autre comnie moyen d'enseignement et de propagation. Le développement industriel a été de tous le plus remarquable, parce qu'il n'exigeait pas de rares vocations intellectuelles, n'inspirait aucune inquiétude à la classe dirigeante et fournissait, dans l'état de paix habituel, des forces en rapport avec les entreprises le plus colossales. La perte de beaucoup d'inventions utiles, avant que le régime conservateur des castes fût établi, dut faire sentir le besoin de celte organisation, qui, ensuite, prouva ses avantages en consolidant la division du travail à laquelle on était déjà parvenu. Aucune institution n'a jamais été plus propre à honorer

SECONDE PHASE THI^OLOGIQIK : LE POLYTHÉISME. 269

les divers talents qu'une telle organisation, qui souvent a élevé jusqu'à l'apothéose la commémoration des principaux inventeurs, ainsi proposés à l'adoration de leurs castes respectives. Sous le point de vue social, la convenance d'un lel régime n'est pas moins sensible. Pohliquement, son attribut principal était la stabilité. Toutes les précautions contre les allaques intérieures ou exlérieures s'y trouvaient instituées avec la plus grande énergie. Au dedans, toutes les castes étaient unies par le seul lien de leur subordination commune à la caste sacerdotale, à laquelle chacune empruntait ses connaissances spéciales et l'impulsion propre qui lui était journellement indispensable. Jamais il n'y eut ailleurs une concentration aussi intime, aussi régulière et aussi permanenle que celle que possédait la caste suprême, dont chaque membre (du moins dans le§ rangs supérieurs de la hiérarchie sacerdotale) était non seulement prêtre et magistrat, mais aussi philosophe, artiste, ingénieur et médecin. Les hommes d'État de k Grèce et de Rome, dont la plénitude et la généralité étaient si supérieures à ce qu'à pu comporter jusqu'ici l'étal moderne, paraissent des personnages fort incomplets, comparativement à ces admirables natures théocratiques de la première antiquité, dont Moïse est le type le plus connu, sinon le plus fidèle. Relativement à l'extérieur, le seul danger grave résultait du développement de l'activité militaire, à la(|uelle, toutefois, la politi(|ue sacerdotale ouvrait une issue, de temps à autre, par des expéditions lointaines et des colonisations irrévocables. Enfin, sous l'aspect moral, ce système a été favorable à la morale personnelle, et surtout à la morale domestique, trop négligée ensuite par le polythéisme militaire, car l'esprit de caste n'était qu'une simple extension de l'esprit de famille. La condition des femmes y reçut sa première amélioration, malgré la prépondérance de la polygamie, puisqu'elles cessèrent d'être assujetties aux travaux pénibles, qui étaient leur partage dans l'âge de barbarie. Ltur réclusion, suite inévitable de la polygamie, fut le premier témoignage involontaire de considération, et elle tendit à leur assigner, dans l'ordre de la société, une position de plus en plus conforme à leur vraie nature. Quant à la morale sociale, il est évident que ce système a été favorable au respect des vieil-

in

ft

'li

il'

Là PHILOSOrHIE POSITIVE.

lards et au culte général des ancêtres. Le sentiment de patriotisme n'y était encore qu'ébauché, n'ayant pas dépassé Pamour de la caste, qui, quelque étroit qu il doive nous paraître, constitue une préparation nécessaire à un attachement d'un ordre supérieur. L'aversion superstitieuse qu'un tel système devait inspirer pour les étrangers ne doit pas être confondue avec l'actif dédain ultérieurement entretenu par le polythéisme militaire .

Malgré tant d'éminentes qualités, le système théocratique devait devenir antipathique au progrès par son excessive stabilité, qui tendait à se convertir en une immobilité opiniâtre, quand de nouveaux développements ont exigé un autre classement social. La caste suprême fil servir ses immenses ressources de toute sorte à la conservation de sa domination presque absolue, après qu elle eut perdu, par un long usage du pouvoir, la principale stimulation de son propre développement. Au premier aspect, le système politique semble satisfaisant en ce qu'il paraît constituer le règne de Tesprit, quoique ce soit, au fond, encore davantage celui de la peur, puisqu'il repose sur l'usage des terreurs superstitieuses et des prestiges suggérés par une grossière ébauche des connaissances physiques. Mais il faut reconnaître franchement que le règne politique de l'intelligence est hostile à l'accomplissement de notre évolution. L'esprit doit tendre de plus en plus à la suprême direction des affaires humaines ; mais il ne saurait y parvenir, par suite de l'extrême imperfection de notre organisme, où la vie intellectuelle est la partie la plus faible ; en sorte que l'esprit, étant destiné à modifier la prépondérance matérielle, ne doit avoir qu'un office consultatif, sans pouvoir jamais donner l'impulsion. La même faiblesse relative qui s'oppose au rè{»ne de l'intelligence, rendrait cet empire dangereux et hostile au progrès, car il perdrait sa stimulation capitale : l'esprit étant propre à modifier, et non à commander, il s'emploierait à maintenir son monstrueux ascendant, au lieu de tendre vers le perfectionnement. Je m'étendrai davantage sur cette considération dans le chapitre suivant. Je l'indique ici parce qu'elle dévoile le principe du caractère stationnaire, reproché au système théocratique par ceux-là mêmes qui admirent profondément son apparente rationalité. Il est clair que

l'extrême concentration de pouvoir d'où ce régime tire sa consistance doit retarder le progrès humain, puisque aucune partie séparée ne peut s'améliorer isolément sans compromettre l'ensemble auquel elle est liée. Relativement à la science, par exemple, présentée comme l'honneur de ce système, nous savons, au contraire, qu'elle ne fit alors presque aucun progrès, non seulement faute d'une stimulation suffisante, mais aussi parce qu'un développement considérable de la science aurait été fatal à toute l'économie sociale. Personne n'ignore qu'après le premier ébranlement mental, les sciences ne pouvaient fleurir que cultivées pour elles-mêmes, et non comme instruments de domination politique ; or, des considérations analogues conviendraient également à toute autre partie du système social. Ainsi, nous devons admettre que le régime théocratique a participé à l'ensemble de l'évolution humaine, et qu'ensuite il a entravé son développement. Chez les peuples où la caste militaire n'a pas réussi à subalterniser la caste sacerdotale, un triomphe apparent de la première ne l'a pas soustraite à une soumission plus ou moins tardive ; les vaincus ont absorbé les vainqueurs : le conquérant étranger a fini par se transformer en chef du sacerdoce indigène, sans que la nature du régime ait été changée. Il en a été ainsi lorsque, dans les révolutions intérieures, les guerriers l'ont emporté sur les prêtres ; ils acquirent bientôt sans le vouloir, le caractère théocratique, ce qui n'amenait rien qu'un changement de personnes ou de dynastie. La transition du polythéisme théocratique au polythéisme militaire s'effectua au moyen des peuples où les conditions extérieures étaient défavorables à la théocratie et favorables à la guerre, et aussi par les colonisations, qui, issues de pays soumis au régime des castes, ne parvinrent pas à l'enraciner sur un nouveau sol, quoiqu'elles en pussent retenir les avantages intellectuels et moraux. Tandis que le principe d'hérédité continuait à décider de toute chose, la nouvelle faculté du choix d'après les qualités personnelles fut introduite. D'abord subordonnée à l'ancien principe, elle acquit ensuite une extension et une indépendance toujours croissantes. L'équilibre politique qui s'est établi, à la longue, entre ces deux principes dépendait surtout du degré contemporain d'activité militaire, si propre

\iè

Page 1