‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 55 sur 68 · PH · texte numérisé non relu

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à mettre en évidence la supériorité des vocations correspondantes. Ainsi, cet équilibre a été maintenu chez les Romains pendant plusieurs siècles, par une suite indirecte, mais nécessaire, de Tessor du système de conquête ; tandis que chez les Grecs, par une cause inverse, les législateurs et les philosophes avaient été toujours occupés à concilier laborieusement ce qu'ils appelaient l'oligarchie et la démocratie, sans pouvoir jamais y parvenir suffisamment.

Si nous passons du polythéisme théocratique au polythéisme militaire, nous devons distinguer révolution intellectuelle de. révolution sociale, jusqu'ici inséparables ; la progression intellectuelle est représentée par le régime grec, dans lequel on doit voir un intermédiaire entre le régime égyptien et le régime romain, le régime grec étant plus intellectuel que l'un et moins social que Taulre. Dans la société grecque, l'autorité militaire, quoique considérable, n'a exercé aucune action sociale, et elle laissa aux Romains la fonction politique des conquêles durables. La Grèce éiait le théâtre d'éternels conflits intérieurs qui n'ont cessé que par la prépondérance de la domination romaine. Cette particularité s'explique en partie par des causes géographiques : la singulière configuration du territoire, qui favorisait la division en divers États ; et en partie par une cause sociale cimsistant dans l'iilenlité remar(|uable de ces différentes populations, civilisées presque simultanément, sous l'influence d'nue langue à peu près commune, par des colonies dont l'origine était semblable et la sociabilité fort analogue. De ces causes est résultée l'inrapacité des Éial^ jurées à laire usage d'une activité guerrière égale à celle des Romains, en soumettant leurs plus proches voi>ins, et la nécessité de porter la guerre au loin ; suivant ainsi une marche inverse à celle de Rume et radicalement incompatible avec l'élablissement progressif d'une domination étendue et durable, susceptible de fournir une base solide au développement ultérieur de l'humanité. C'est ainsi que le peuple athénien, triomphant dans l'Archipel, en Asie, en Thrace, etc., était réduit à un territoire central à peine équivalent en étendue à nos provinces modernes, et tout autour duquel campaient de nombreux rivaux, dont l'assujetlissemenl était impossible; en sorte qu'Athènes pouvait plus raisonnablement projeter la conquête

de l'Egypte ou de l'Asie mineure que celle de Sparte, de Thèbes ou de Corinthe, ou même de la petite république adjacente de Mégare. Mais quoique l'activité militaire eût, chez les Grecs, assez d'intensité pour les préserver de la torpeur intellectuelle et morale que tend à produire la prolongation du régime théocratique, la vie guerrière n'y était pas assez prépondérante pour absorber complètement les facultés des hommes éminents auxquels ces vaines luttes n'inspiraient pas un intérêt exclusif. Leur énergie cérébrale, que la destination politique ne pouvait suffisamment satisfaire, se reporta sur la vie intellectuelle, et les masses, subissant la même influence, se trouvaient disposées à goûter cette nouvelle culture, surtout en ce qui concerne les beaux-arts. Cependant, les germes du développement intellectuel et moral furent empruntés aux sociétés théocratiques au moyen des colonisations. Par le concours de ces conditions a surgi en Grèce une classe entièrement nouvelle, destinée à être l'organe de l'essor mental, étant à la fois éminemment spéculative, sans être sacerdotale; et active, sans être absorbée par|la guerre. En altérant légèrement en l'un ou l'autre sens cet antagonisme, les philosophes, les savants et les artistes dem.euraient de simples pontifes, plus ou moins élevés dans la hiérarchie sacerdotale, ou devenaient d'humbles serviteurs chargés de l'instruction des grandes familles militaires, Ainsi, quoique l'activité militaire ait été politiquement stérile, elle a favorisé la progression humaine, sans parler de son importance spéciale, en délivrant des influences théocratiques ce petit noyau de libres-penseurs alors chargés en quelque sorte des destinées intellectuelles de notre espèce, qui resterait peut-être encore plongée dans l'avilissement théocratique sans les sublimes journées des Thermopyles, de Marathon, de Salamine, etl'immorlelle expédition d'Alexandre.

J'ai suffisamment apprécié l'influence du régime grec sur les beaux-arts. Quant à l'essor scientifique, en tant que manifestation d'un nouvel élément intellectuel, et comme ayant influé sur l'essor simultané de la philosophie, nous devons porter notre attention sur la formation, il y a près de trente siècles, d'une classe contemplative, composée d'hommes libres, possédant une haute intelligence et le loisir suffisant, sans

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aucune fonction sociale déterminée, et, par suite, bien plus purement spéculalifs que les diirniiaires ihéocraliques, dont Fesprit élail occupé à conserver ou à exercer leur éminenl pouvoir. A rimilalion de leurs précurseurs sacerdolaux, ces sages ou philosophes, cultivèrent d*abord simultanément toutes les parties du domaine inlellecluel, sauf cette seule exception, que la poésie était séparée des autres beaux-arts en vertu de son essor plus rapide. Mais bientôt surgit la division nouvelle, première base de noire développement scientifique, lorsque l'esprit positif commença à se manifester, malgré la philosophie d'abord théologiqne, et ensuite métaphysique, qui présidait à tontes les spéculations de Tantiquité. La première apparition du véritable esprit scientifique s'opéra, comme c'était inévitable, par l'élaboration des idées malhématiciues, qui, en vertu de leur simplicité, de leur généralité et de leur caractère abstrait, devaient constituer le berceau de la posilivité rationnelle. Ces mêmes propriétés durent soustraire les idées mathématiques les premières à la juridiction théologique qui les enveloppait imp icilement danssa suprématie universelle, et ce fut aussi par elles que les idées purement arithmétiques devinrent un sujet de recherches un peu avant que la géométrie eût commencé à se dégainer de l'art de l'arpentage, auquel elle adhérait dans les spéculations théocraliques. Néanmoins, le nom de cette science indiqueune culture presque aussi ancienne : la géométrie proprement dite pouvait seule fournir un champ sulfisant à l'esprit arithmétique, et surtout à Tesprit algébrique, qui n'en pouvait d'abord être séparé. Telle fut l'origine de la vraie géométrie, caractérisée surtout par la théorie des figures reclilignes du grand Thaïes, et bientôt agrandie par rimmorlelle découverte de Pythagore, d'après un principe distinct Ja considération directe des aires, quoiqu'elle etil pu résulter des théorèmes de Thaïes sur les lignes proportionnelles, si la faculté de déduction abstraite avait été suffisamment avancée. Le fait célèbre de Thaïes, enseignant aux prêtres égyptiens à mesurer la hauteur de leurs pyramides par la longueur des ombres, constitue, pour quiconque y réfléchit, un symptôme d'une grande portée en ce qu'il raanilesie le véritable étal de la science, encore si ridiculement exagéré, dans les théocraties antiques, et qu'il témoigne

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du progrès intellectuel déj.'i accompli dans la raison humaine amsi parvenue à considérer, sous un simple aspect d'utilité scientifique, un ordre de phénomènes qui n'avait été jusqu'alors qu'un sujet de terreurs superstitieuses. A partir de celle époque, la géométrie s'élève bientôt, par l'invention des sections coniques, jusqu'à la perfection (qu'elle acquiert dans le génie d'Archiuiède, type éternel du vrai géomètre et créateur des mélhodi's fondamentales auxquelles nous devons tous les progrès ultérieurs. Après lui, il n'y a plus à nommer sauf peut-être Apollonius, comme génie mathématique vraiment créateur, qu'ÎIipparque, fondateur de la trigonométrie préparée par Archimède, et auquel sont dues les principales méthodes de la géométrie céleste, dont il avait constitué les relations pratiques, soit à la connaissance des temps «oit à celle des lieux. Hors des spéculations mathématiques ihi'existait donc alors aucune sphère d'activité pour resprit^cienlifique, d'après les motifs exposés dans le cours de cet ouvraije et comme l'indique le nom même de celle science, qui rap^ pelle son exclusive positivilé à cette époque. Quel que soit le mérite des travaux d'Hippocrafe en médecine, et de ceux d'Arislote sur les animaux, pour l'élude de la vie, ils ne pouvaient modifier la situation de l'esprit humain au point de rendre néjà possilles des sciences tellement compliquées que leur création était réservée à un loin'ain avenir.

Outre cet essor de la positivilé rationnelle, il faut aussi remarquer cet esprit de recherches spéciales qui commence à distinguer les nouvelles spéculations, des contemplations indéterminées de l'ancienne philosophie. Quoique nous sentions aujourd'hui le besoin de nouvelles généralités, il n'en était pas ainsi dans l'antiquité. La spécialité ne présentait alors aucun inconvénient politique; eLe constituait, au contraire, l'unique moyen par lequel, indépendamment delà commune nécessité de la répartition des travaux, l'esprit humain pouvait apprendre à approfondir un sujet quelconque. En un mot l'esprit scientifique n'était pas, sous le régime ihéolo-ique, le principal élément ultérieur du régime positif, mais il élait seulement destiné à le préparer de très loin; aussi devait-il avoir un caractère spécial, sous peine d'avorlement On ne saurait douter, en effet, que les savants proprement dits

Silr

n'aient commencé à paraître comme classe séparée des philosophes à partir de la mémorable époque caractérisée sous ce rapport par la fondation du musée d'Alexandrie, directement institué pour satisfaire ce nouveau besoin intellectuel, après le triomphe définitif du polythéisme progressif sur le polythéisme

stationnaire.

Quant à l'évolution purement philosophique, elle présente, surtout avant la séparation delà science, des traces de l'influence de la positivité naissante, pour modifier le système de la philosophie théologique par Tintervention prononcée de la métaphysique. Avant même que les études astronomiques eussent commencé à dévoiler l'existence des lois naturelles, Tesprit humain, impatient d'échapper au régime exclusivement Ihéoiogique, s'etTorça de chercher, dans des conceptions mathématiques rudimentaires, des idées universelles d'ordre et de convenance, qui, quoique confuseset illusoires, constituaient un vague pressentiment initial de la subordination de tous les phénomènes à des lois naturelles. Cet emprunt fondamental de la philosophie à la science fut la base de toute la métaphysique fjrecque, et l'esprit métaphysique a suivi la marche de Tesprit mathématique passant des mysières des nombres à ceux des formes, à mesure que la science passait de l'arithmétique à la géométrie et qu'elle embrassait finalement ces deux ordres d'idées. L'œuvre immense d'Aristote sera toujours le plus admirable monument de celte philosophie et l'éternel témoignage de la puissance intrinsèque de la raison humaine. A une époque d'extrême imperfection spéculative, il porla un jugement sagace sur les sciences et les beaux-arts, n'exceptant de sa conceplion encyclopédique que les seuls arts industriels, alors considérés comme indignes des hommes libres. Quand rétablissement alexandrin eut opéré la division de la philosophie en naturelle et en morale, elle obtint une existence sociale de plus en plus active et s'efforça d'influer toujours davantage sur le gouvernement de l'humanité. Nonobstant les étranges aberrations de cette nouvelle phase, elle était aussi nécessaire que la première à la préparation du régime monothéique, non seulement comme accélérant le déclin du polythéisme, mais commeinslituant,àrinsudetous lesphilosophes, un germe de réorganisation spirituelle. Par une exploration

approfondie de cette série de spéculations sur le souverain bien, nous découvririons une tendance à concevoir l'économie sociale d'une manière indépendante de toute philosophie théologique. Mais un tel espoir ne pouvait avoir qu'une influence critique, comme tout ce qui sortait de cette philosophie, alors organe actif d'une anarchie intellectuelle et morale fort analogue à la nôtre. Son incapacité radicale comme base d'organisation, même mentale, et à plus forte raison sociale, devient irrécusable à celte époque de sa principale activité spirituelle, comme on le voit, par le progrès continu du doute universel et systématique, conduisant les diverses écoles, depuis Socrate jusqu'à Pyrrhon et à Epicure, à la négation de toute existence extérieure. Cette étrange issue, direcletement incompatible avec aucune idée de loi naturelle, décèle l'antipathie fondamentale entre l'esprit métaphysique et l'esprit positif, dès l'époque de la séparation de la philosophie d'avec la science, dont le bon sens de Socrate avait compris la nécessité, mais sans en soupçonner les limites ni les dangers. Son action sociale dissolvante, qui doit lui faire mériter au tribunal de la postérité la juste réprobation qu'elle a encourue, a été, dès l'origine, bien représentée parle noble Fabricius, quand, parlant derépicuréisme,il regrettait qu'une semblable philosophie morale ne régnât point chez les Samnites et les autres ennemis de Rome, parce qu'elle en eût dès lors aisément triomphé. Son action intellectuelle ne fut guère plus favorable. Dès que la séparation entre la philosophie et la science eut été portée suffisamment loin, les plus éminents philosophes devinrent étrangers aux connaissances déjà vulgarisées dans l'école d'Alexandrie, comme le témoignent ces étranges absurdités astronomiques qui dominaient la philosophie d'Epicure, et que répétait pieusement le poète Lucrèce, un demi-siècle après Hipparque. En un mot, la métaphysique se flattait de devenir assez indépendante et assez absolue pour s'aff*ranchir delà théologie et de la science, seules aptes à organiser.

La civilisation romaine ne nous retiendra pas aussi longtemps que la civilisation grecque. Elle est plus simple et mieux tranchée, et son influence sur la société moderne est plus complète et plus sensible. Je ferai remarquer ici qu'en

assignant les noms de grecque et de romaine à certaines phases (le la civilisation, je ne m'écarte pas de la méthode abstraite, mais je rends ces noms abstraits en les faisant servir à représenter certaines situalionsgénérales. L'antiquité présente une grande variété de populations militaires que les circonstances ontempécliées de suivre leur carrière de conquête ; et, d'une autre part, des influences inverses ont favorisé un état opposé. Chacun de ces deux cas, poussé à Textrême, doit fournir l'exemple de la prépondérance politique ou de la supériorité intellectuelle. Le système de conquête ne pouvait être pleinement suivi que chez une seule puissance, et le mouvement spirituel compatible avec un tel âge social ne pouvait aussi s'opérer que dans un centre unique, sauf la propagation ultérieure. Plus nous approfondirons ce sujet, mieux nous verrons qu'il n'y a rien eu de fortuit dans ce double essor de l'élite de l'humanité, pas même les lieux ni les temps que les noms résument. Quant aux lieux, il est évident que les deux mouvements, politique et intellectuel, devaient s'ojiérer sur des scènes sullisamment éloignées sans l'être trop, afin qu'à l'origine l'un ne fût point absorbé ou dénaturé par l'autre; et que, cependant, ils fussent susceptibles, après un assez grand essor, de se pénétrer mutuellement de manière à conduire et à converj'.er également vers le régime monothéique du moyen âge, que nous allons voir sortir de celte mémorable combinaison. Relativement au temps, il est clair que l'évolution mentale de la Grèce devait précéder de quelques siècles l'extension de la domination romaine, dont l'établissement prématuré aurait radicalement empêché cette évolution, en comprimant l'activité indépendante d'où elle est résultée; et si, d'ailleurs, l'intervalle avait été trop long, la propagation universelle et l'application sociale auraient avorté, puisque ce mouvement original, qui ne pouvait durer longtemps, se serait trouvé trop allaibli à l'époque du contact. D'un autre côté, quand le premier Gaton insistait sur l'expulsion des philosoplies, le danger politi(|ue de la contagion métaphysique était sans doute déjà passé, puisque l'impulsion romaine était trop prononcée pour être réellement altérable par un tel mélange. Mais si un contact permanent avait été possible deux ou trois siècles auparavant, il eût certainement

été incompatible avec le libre et pur essor de l'esprit de conquête.

Plus on étudie la nation romaine, plus on comprend qu'elle était vraiment destinée, comme l'a si bien exprimé son poète, à l'empire universel, but constant et exclusif de ses longs efforts. Elle s'est dégagée de son origine théocratique par l'expulsion de ses rois, mais en retenant son organisation propre au moyen de la caste sénalnriale, où le pouvoir sacerdotal était subordonné au pouvoir militaire. Quoique celte sage et énergique corporation de capitaines héréditaires n'ait pas toujours cédé au peuple ou à l'armée toute l'influence qui pouvait l'attacher au système de conquête, la marche naturelle des événements amena cet effet désirable. En général, la formation et le perfectionnement de la consliiution intérieure et l'extension graduelle de la domination extérieure, dépendaient l'un de l'autre beaucoup plus que d'une mystérieuse supériorité de desseins et de conduite dans les chefs, quelle qu'ait dû être l'influence des talents politiques individuels, auxquels était ouvert un immense avenir. La première cause du succès fut la convergence de tous les moyens d'éducation, de direction et d'exécution, vers un but homogène et permanent, mieux accessible qu'aucun autre à tous les esprits et même à tous les cœurs. Une autre cause a été la marche sagement graduelle de la progression. Quand nous voyons cette noble république employer trois ou quatre siècles à établir solidement sa puissance dans un rayon de moins de trente lieues, vers l'époque même où Alexandre étendait en quelques années sa merveilleuse domination, il n'est pas difficile de prévoir le destin des deux empires, quoique l'un ait utilement préparé l'Orient à l'avènement de l'autre. Enlin une dernière cause de succès a été le système général de conduite, caractérisé par le principe d'incorporation constamment suivi envers les nations conquises, au lieu de celle aversion instinctive pour l'étranger qui accompagnait partout ailleurs l'esprit militaire. Si le monde, qui a résisté à tant d'autres puissances, s'est laissé soumettre à la domination romaine, au devant de laquelle il a même souvent couru, cela tient au nouvel esprit d'agrégation large et complète qui la distinguait. Quand on compare la conduite de Rome envers les peuples conquis ou plutôt

incorporés avec les horribles vexations et les caprices insultants que les Athéniens, d'ailleurs si aimables prodiguaient à leurs tributaires, et môme parfois à leurs alliés, on sent que les Grecs se hâtaient d'exploiter une prépondérance précaire, tandis que les Romains marchaient sûrement à la suprématie universelle. Jamais, depuis cette période, l'évolution politique ne s*est manifestée avec autant de plénitude et d'unité à la fois dans le peuple et dans ses chefs, eu égard au but correspondant. Le développement moral se trouvait en harmonie avec une telle situation, puisque le citoyen était élevé pour la vie guerrière, et que la morale domestique était incontestablement plus haute qu'en Grèce. Les Grecs les plus éminents perdaient la majeure partie de leur loisir au milieu des courtisanes, tandis que chez les Romains, la considération sociale et la légitime influence des femmes étaient fort augmentées, quoique leur existence morale fût plus sévèrement limitée à l'accomplissement de leur destination. L'introduction des noms de famille, inconnus en Grèce, suffirait à témoigner que l'esprit domestique n'avait pas décru. Enfin, la morale sociale était aussi dans un état de développement, malgré la dureté et la cruauté à l'égard des esclaves, trop ordinaires à cette époque, et la férocité entretenue par l'horrible nature des divertissements populaires, qui choque le sentiment moderne. Le patriotisme fut modifié et ennobli par de meilleures dispositions envers les vaincus, et on y sent déjà quelque chose de celte charité universelle que le monothéisme allait prescrire. Chez cette remarquable nation, en un mot, plus qu'en aucune autre, la politique a été dominée par la morale, en sorte que la considération directe de la politique pourrait presque faire deviner la morale. Né pour commander afin d'assimiler, destiné à éteindre par son propre ascendant la stérile activité militaire qui menaçait de désagréger l'humanité et tendait à refouler l'essor commun de la civilisation (ondamentale, ce noble peuple a manifesté, malgré ses immenses imperfections, l'ensemble des qualités propres à sa mission, qui, étant accomplie et ne pouvant plus se reproduire, éternisera le nom de Rome aux âges les plus reculés de la vie politique.

Le développement intellectuel n'y dut être qu'accessoire ;

il consistait seulement à étendre le mouvement mental imprimé par la civilisation grecque; mais Rome accomplit cet office avec un empressement fort louable et très supérieur aux puériles jalousies, qui, même à cet égard, divisaient les Grecs. Les imitations romaines sont nécessairement restées inférieures aux originaux grecs, sauf quelques exceptions, surtout dans le genre historique, mieux adapté à sa situation. La décadence de liome confirme notre appréciation de sa mission. Quand son empire ne put s'étendre davantage, ce vaste organisme, ayant perdu son principe moteur, ne tarda pas à se dissoudre en produisant une dégradation morale sans égale dans l'histoire de la société, car nulle pai t il n'exista jamais une semblable concentration de moyens, soit de pouvoir ou de richesse, combinée avec une telle absence de but. Le passage de la république au gouvernement impérial, quoique évidemment commandé par les circonstances qui changeaient l'extension en conservation, ne constituait point une réorganisation, mais seulement un mode de destruction chronique d'un système qui devait périr au lieu de se régénérer. Les empereurs, véritables chefs du parti populaire, n'apportaient aucun nouveau principe d'ordre et ne faisaient qu'accélérer l'abaissement de la caste sénatoriale, sur laquelle tout reposait, mais dont la lonction était alors remplie. Quand César, l'un des plus grands hommes dont notre espèce puisse s'honorer, succomba sous l'attaque concertée du fanatisme métaphysique avec la rage aristocratique, ce meurtre, aussi insensé qu'odieux, n'eut d'autres conséquences que d'élever, comme chefs du peuple contre le sénat, des hommes bien moins propres à l'empire du monde, sans que les divers changements ultérieurs aient jamais permis le retour, même momentané, de l'organisation vraiment romaine, tant son existence était intimement liée au développement graduel de la conquête.

Après avoir ainsi caractérisé les trois phases essentielles du régime polythéique, il ne nous reste plus qu'à expliquer la tendance de tout ce système à produire l'ordre monothéique du moyen âge, ce qui établira d'une manière irrécusable le caractère relatif du polythéisme.

Sous l'aspect intellectuel, la filiation est évidente ; la destination nécessaire et continue de la philosophie grecque étant

de servir d'organe à la décadence du polythéisme, afin de préparer Tavénement du monothéisme. La seule rectification qu*exigent à cet égard les opinions reçues aujourd'hui, consiste à reconnaître, dans cette importante révolution spéculative, rinfluence latente de l'esprit positif naissant. L'esprit positif, en effet, a donné un caractère intermédiaire à cette philosophie, qui, cessant d'être purement théologique et ne pouvant encore être scientifique, a constitué cette sorte de maladie chronique transitoire : l'élat métaphysique. Le sentiment confus de l'existence nécessaire des lois naturelles, suscité par la première ébauche des vérités géométriques et astronomiques, a pu seul donner une vraie consistance philosophique à la disposition universelle au monothéisme, produite par le progrès continu de l'esprit d'observation qui limitait de plus en plus étroitement l'intervention surnaturelle, finalement concentrée dans la simplification monothéique. Si l'instabilité, l'isolement et la discordance des observations primordiales rendaier.t impossible l'unité théologiqne, rinlelligence ne pouvait point n'être pas révoltée des contradictions d'une mullilude de divinités capricieuses, quand la régularité du monde extérieur devint plus apparente, d'après une observation plus étendue. J'ai déjà noté que cette transition avait été facilitée par la croyance au destin envisagé comme le dieu de rinvariabilité, et envers lequel les autres dieux se subordonnèrent de plus en plus à mesure que l'expérience accumulée dévoilait la permanence des rapports naturels. La conviction irrésistible d'une telle suprématie a été la base primordiale et incontestée d'un nouveau régime mental, entièrement mûr aujourd'hui pour l'élite de l'humanité. Ce mode de transition ne saurait être mis en question si l'on réfléchit que la Providence des monothéistes n'est autre chose que le destin des polyihéistes, ayant hérité peu à peu des diverses attributions des autres divinités et prenant seulement un caractère plus déterminé et plus concret à mesure qu'une extension plus active succédait à la vague et abstraite conception primitive. Le monothéisme absolu, tel que l'entendent les déistes métaphysiciens, c'est-à-dire réduit à un seul. être surnaturel, sans intermédiaires de lui à l'homme, est une simple abstraction incapable de fournir la base d'un système religieux vraiment

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efficace, au triple point de vue intellectuel, moral et surtout social. L'idée populaire de monothéisme ressemble parfaitement à la dernière conception pcdythéique d'une foule d'êtres surnaturels assujettis d'une manière directe, régulière et permanente, à la prépondérance d'une volonté unique qui leur assigne leur office respectif; aussi l'instinct populaire repousset-il ajuste titre, comme stérile, la notion d'un dieu sans ministres. Ainsi envisagé, le passage par l'iilée de destin à la conception de providence s'est évidemment opéré sous l'influence croissante de l'espra métaphysique.

Aux motifs déjà exposés, en vertu desquels la philosophie grecque devait être investie de la direction d'une telle élabo ration, partout plus ou moins préparée, on peut ajouter l'har monie de l'esprit de doute et d'indécision intellectuelle avec les tenilances de l'état social contemporain. L'éducation guerrière des Grecs, mal adaptée à une existence qui n'était pas assez militaire; la nature vague et flollanle de leur politique, et les conflits perpétuels qui divisaient ces populations à la fois semblables et anlipathicpies, devaient rendre Tesprit grec éminemment accessible à la philosophie métaphysique, qui, le temps venu, lui a ouvert la carrière la plus conforme à ses goûts. Elle aurait été impossible à Rome, où la considération permanente d'un grand dessein absorbait toutes les forces de la nation ; elle n'y eut pas, d'ailleurs, plus de succès quand le but fut atteint : Rome, une fois maîtresse du monde, les luttes des rhéteurs et des sophistes grecs n'y excitèrent jamais qu'une sorte d'intérêt théâtral.

Dans son essor originaire, la philosophie métaphysique, comme je l'ai noté ci-dessus, osa concevoir, pour régénérer la société, une sorte de gouvernement rationnel, sous la direction de telle ou telle métaphysique, ainsi que le térnoigne, malgré leurs discordances, la convergence vers ce but de toutes les utopies. Mais l'impuissance radicale de la métaphysique devint si apparente quand on s'occupa d'appliquer la philosophie morale à la conduite delà sociéié, qu'on reconnut la nécessité de se rallier au monothéisme, qui était le centre de toutes le spéculations importantes, la seule base de la convergence dont on avait besoin, et l'unique point d'appui d'une véritable autorité spirituelle. Aussi voyons-nous, vers

Tépoque même où la domination romaine avait reçu sa principale extension, les diverses sectes philosophiques, animées d'une ferveur plus purement théoloijique que dans les deux ou trois siècles antérieurs, s'attacher à propager la doctrine du monothéisme comme fondement intellectuel de la sociabilité universelle. La science étant alors naissante, et la métaphysique ne pouvant rien organiser que le doute, il fallait bien revenir à la théologie à cause de ses propriétés sociales, qu'on allait cultiver d'après le principe monothéique. La domination romaine eut à cet égard une heureuse influence, soit en organisant de larges communications intellectuelles, soit en faisant ressortir la stérilité de Tensemble des divers cultes qu'elle avait rapprochés et la nécessité de leur substituer une religion homogène, telle que le monothéisme, seul dogme assez général pour convenir à tous les éléments de cette immense agglomération de nations.

Cette révolution, la plus grande que le monde ait jamais vue jusqu'à celle au milieu de laquelle nous vivons, doit aussi paraître, sous le point de vue social, un résultat nécessaire de la combinaison entre l'influence grecque et l'influence romaine, à l'époque de leur pénétration, à laquelle Caton s'était si vainement opposé. Le fait de cette combinaison jette beaucoup de lumière sur la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui parait paradoxale tant qu'on n'en a pas compris les causes. L'ambition spéculative des sectes métaphysiques les poussait à oser rêver une domination absolue qui eût remis la direction, non seulement des opinions et des mœurs, mais aussi des actes et des affaires pratiques, aux mains des philosophes, devenus chefs suprêmes. Le temps n'était pas encore venu de concevoir une division régulière entre le gouvernement politique et le gouvernement moral ; les philosophes, pas plus que les empereurs, n'y pensaient. Ainsi la philosophie était en insurrection perpétuelle, quoique latente, contre un système politique d'après lequel tout le pouvoir social était concentré dans les mains des chefs militaires. Les professeurs, les penseurs indépendants, qui, sans aucune mission régulière, se proposaient au public et aux magistrats étonnés, mais satisfaits, comme guides intellectuels et moraux dans les afl*aires de la vie, devenaient un germe efl*ectif de

pouvoir spirituel séparé du pouvoir temporel ; et c'est, sous Taspect social, le mode propre de parti- ipalion de la civilisation grecque à cette grande fondation ultérieure. D'un autre côté, quand Rome conquérait graduellement le monde, elle ne comptait nullement renoncer au régime qui était la principale base de sa grandeur et sous lequel la corporation militaire était maîtresse de tout le pouvoir sacerdotal ; et, cependant, elle concourait à préparer la formation d'un pouvoir spirituel indépendant, ce qui arriva par l'impossibilité de maintenir dans les parties si diverses et si lointaines de son empire une centralisation temporelle, quelque tyrannique qu'elle fût. En outre, depuis que son activité militaire était passée du caractère off'ensifau caractère défensif, cette immense organisation poliiiqtie tendait à se décomposer, faute d'objet suffisant, en principautés indépendantes exigeant l'avènement d'un pouvoir spirituel qui les unît par un lien commun. Telle est, comme je l'expliquerai bientôt, la véritable origine de la féodalité du moyen âge. Enfin, de l'essor de la domination romaine résultait encore le besoin d'une morale universelle, susceptible de lier des peuples qui, contraints à une vie commune, étaient néanmoins poussés à se haïr par leur propre morale polylhéique ; or, ce besoin se trouva satisfait par les heureuses dispositions de ces nobles conquérants, dont les sentiments et les vues s'élevèrent et se généralisé^ rent à mesure de leurs succès. Par celte triple influence, le mouvement politique n'avait donc pas moins concouru que le mouvement philophique à faire sortir de l'évolution polythéique cette organisation spirituelle qui caractérise le moyen âge et qui doit à l'un son attribut de généralité, et son attribut de moralité à l'autre.

Comme rien n'était fortuit dans celte admirable révolution dont l'époque et l'issue pourraient être déterminées par une considération convenable des conditions que j'ai indiquées, il est peut-être intéressant de rechercher par quelle province romaine devait commencer l'essor directement organique de ce grand dualisme. Or, une telle initiative devait appartenir à la portion de l'empire qui était spécialement préparée au monothéisme ainsi qu'à l'existence habituelle d'un pouvoir spirituel indépendant, et qui, en vertu d'une nationalité plus

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intense et plus opiniâtre, devait éprouver plus vivement les inconvénients de 1 isolement et mieux sentir la nécessité de le faire cesser, mais sans renoncer à la foi et en tendant au contraire à la propa;.er. L'ensemble de ces conditions désii^ne la petite théocratie juive, dérivation accessoire de la théocratie égyptienne, et peut-être aussi chaldéenne, d'où elle émanait probablement par une sorte de colonisalion exceptionnelle de la caste sacei dotale, dont li^s classes supérieures, parvenues au monothéisme par leur propre développement ment.il, ont été conduites à instituer, à titre d*asile ou d'essai, une colonie monothéique dans laquelle le monothéisme conserva une existence diflicile, mais avouée, du moins après la séparation des dix tribus. Jusqu'à répoque de la grande assimilation romaine, cette particularité ifavait abouti qu'à isoler plus profondément celte population anormale, à raison même de l'or^^ueil que lui inspirait la supériorité de sa croyance, et qui exaltait l'esprit de nationalité exclusive propre à toutes les théocraties; mais elle devint favorable au grand mouvement en fournissant les premiers instruments de la régénération universelle.

Quoique cette vue se présente d'elle- m^me, elle n'est pas indispensable à mon analyse. A défaut de Tinitiative hébraïque, l'évolution générale aurait trouvé d'autres organes qui lui eussent imprimé une direction identique en transportant seulement à certains livres, aujourd'hui perdus peut-être, le caractère sacré aliribné à d'autres.

La lenteur de cette immense révolution s'explique aisément quand on considère combien tous les pouvoirs sociaux du régime polythéique étnient concentrés ; en sorte qu'il fallait presque tout changer à la fois. Les éléments théocraliques du système romain se retrouvent encore au premier rang, car les cinq ou six siècles qui s'écoulèrent entre les rois et les empereurs peuvent être envisages comme une sorte d'immense épisode militaire dans la longue période propre aux théocraties antiques ; et le caractère sacerdotal, effacé dans cet intervalle par le caractère guerrier, reprit son ascendant quand eut cessé la conquête. Avec le rAlablissemenldu régime théocralique, à la vérité bien affaibli, l'instinct conservateur qui lui est propre reparut, malgré rinsiabiliiédes pouvoirs effectifs.

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par suite de l'abaissement de la caste sacerdotale. Cette confusion entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, qui constituait l'esprit du système, explique pourquoi les empereurs romains les plus sages et les plus généreux, n'ont jamais pu comprendre, pas plus que ne le feraient aujourd'hui les empereurs chinois, la renonciation volontaire au polythéisme, par laquelle ils auraient justement craint de concourir eux-mêmes à la démolition de leur gouvernement, tant que la conversion graduelle de la population au monothéisme chrétien n'y avait point introduit une nouvelle influence politique permettant d'abord et ensuite exigeant la conversion des chefs. Cette conversion terminait l'évolution préparatoire et ébauchait le régime nouveau par un symptôme décisif de la puissance réelle et indépendante du nouveau pouvoir spirituel qui en devait être le principal ressort.

Telle est l'appréciation de l'ensemble du polytéisme antique, considéré dans ses propriétés intellectuelles et sociales, et examiné par rapport à sa tendance à produire la nouvelle phase Ihéologique du moyen âge, laquelle, après avoir rempli une plus haute fonction sociale que la précédente, a rendu possible l'avènement de la philosophie positive.

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