‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 56 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Age du monothéisme : modification du régime théologique et militaire.

Après que Rome eut soumis le monde civilisé, il appartenait au monothéisme de compléter l'évolution provisoire de Télite de rimmanilé, en faisant produire à la philosophie théologique, dont le déclin intellectuel allait commencer, toute Tefficacité qu'elle comportait pour préparer une nouvelle vie sociale. C'est pourquoi nous allons considérer les propriétés sociales du monothéisme avant d'examiner ses attributs intellectuels, selon une marche inverse de celle qui a présidé à notre analyse du système polythéique. Or, quoique la destinalion sociale du monothéisme se rapporte bien plus à la morale qu'à la politique ; néanmoins, son efficacité morale a toujours dépendu de son existence politique, en sorte que nous devons d'abord déterminer les vrais attributs politiques de ce dernier régime théologique. Jusqu'ici, nous avons dû séparer les propriétés abstraites du système examiné, d'avec les différents modes de sa réalisation ; mais la forme catholique romaine du monothéisme sera le seul objet de notre examen, parce que, malgré la conformité du mahométisme, de la religion grecque, €t en général de toutes les formes du monothéisme, c'est le catholicisme justement qualifié de romain qui a rempli l'office du régime monothéiquedans l'Europe occidentale. Je préfère la dénomination de catholicisme à celle de christianisme, non seulement comme bien plus expressive, mais surtout comme beaucoup plus rationnelle, en ce que, sans rappeler aucun fondateur individuel, elle se rapporte à ce grand attribut d'universalité qui caractérise l'organisation spirituelle. Personne n'ignore ce que c'est qu'un catholique, tandis que le meilleur esprit ne pourrait se flatier de comprendre ce qu'on entend par un chrétien, lequel pourrait indifféremment apparlenir à Tune quelconque des mille nuances qui séparent le luthérien primitif du pur déiste.

Le principal office politique du monothéisme ayant consisté

dans l'introduction d'un pouvoir spirituel entièrement distinct du pouvoir temporel, nous devons examiner avant tout cette grande création sociale, puis nous passerons à l'organisation temporelle.

L'uniformité de croyances propre au monothéisme et même déterminée par lui, comporte l'établissement d'un seul système théologique chez des populations trop considérables et trop diverses pour être réunies sous un seul gouvernement temporel ; d'où résulte chez la classe sacerdotale un accroissement de consistance et de dignité susceptible de servir de base à son indépendance politique. L'élaboration de ces conditions, qui n'a commencé que par le concours de la puissance romaine avec la philosophie grecque, a été très longue. La philosophie grecque, il est vrai, cherchait à constituer une puissance spirituelle, mais elle n'avait aucunement en vue de séparer les pouvoirs ; elle indiquait seulement, à la manière de toutes les utopies, le besoin social du temps et l'imminence d'une certaine modification destinée à le satisfaire. Il était réservé au catholicisme de s'emparer de ce qu'il y avait de vrai et de praticable dans les autres conceptions politiques, en écartant les projets absurdes ou nuisibles. Comment il a accompli cette tâche, c'est ce que nous verrons par la suite.

Quoique l'intelligence doive toujours exercer une puissante influence dans les affaires humaines, et qu'une certaine convergence d'opinions soit nécessaire à toute association, et, par suite, à tout gouvernement, sa suprématie politique, telle que l'ont rêvée les philosophes grecs, n'en constitue pas moins une pure utopie. La vie mentale est peu énergique, comparativement à la vie affective, dans notre organisme, ainsi que je l'ai noté plusieurs fois ; et la supériorité intellectuelle est trop peu comprise et trop mal appréciée pour obtenir du vulgaire un ascendant immédiat et pratique. La masse des hommes, essentiellement destinée à l'action, sympathise surtout avec les organisations médiocrement intelligentes, mais éminemment actives. La reconnaissance universelle se porte principalement sur les services immédiatement susceptibles de satisfaire à l'ensemble des besoins humains, parmi lesquels ceux de l'intelligence sont fort loin d'occuper le premier rang. L'intérêt le plus vif et la plus parfaite gratitude s'attachent aux succès pra-

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tiques, militaires ou industriels, quoiqu'ils exigent beaucoup moins de force intellectuelle que la plupart des travaux théoriques, sans aller même jusqu'aux plus éminenles spéculations esthétiques, scientifiques ou philosophiques. Quoique ces services spéculatifs soient, en réalité, les plus éminents, et que le progrès en dépende, ils ne peuvent éveiller le rapide et soudain enthousiasme qu excitent des opérations bien inférieures ; car la participation intellectuelle à leur égard est trop éloignée el trop abstraite pour être convenablement appréciée, si ce n'est d'après une analyse plus ou moins difficile, que la majorité des hommes, même éclairés, ne saurait opérer avec assez de netteté et de promptitude pour laisser naître un enthousiasme subit ; même dans la science et la philosophie, les conceptions les plus générales font moins d'honneur à leurs illustres créateurs que les découvertes d'un ordre inférieur, comme ne l'ont que trop éprouvé les Arislote, les Descaries, les Leibnitz, etc. La valeur de tels hommes n'est reconnue qu'après la cessation de leur mission ; et ils sont soutenus dans leurs travaux, non par une suprématie immédiate, qui, sous le règne de l'esprit, serait usurpée par les prétendants plus hardis, mais par la secrète conviction de leur prééminence, et parle sentiment inébranlable de leur influence ultérieure sur les destinées de i'humanilé. Il faut, en outre, tenir compte de la brièveté de la vie humaine, que j'ai déjà signalée comme nuisible à rorganisalion politique. Une plus grande longévité aurait permis une meilleure classification sociale de l'intelligence, en donnant le temps nécessaire à l'appréciation des esprits d'élite ; tandis qu'il est extrêmement rare que des penseurs du premier ordre soient appréciés pendant leur vie, ou avant que leur génie soit éteint. L'autorité sacerdotale, sous les anciennes théocraties, semble contredire mon opinion; mais outre que ce cas a constitué une anomalie dont le renouvellement est impossible, nous devons nous rappeler que la supériorité intellectuelle du pouvoir gouvernant se manifestait alors sous une forme pratique. En vertu de la concentration singulière des fonctions dans la caste sacerdotale, ses travaux spéculatifs, qui rarement dépassaient ce qu'exigeait le mainlien de son autorité, étaient essentiellement subordonnés à l'usage pratique, soit médical, soit administratif, ou mêmein-

dustriel. Ce n'est donc pas à sa supériorité intellectuelle qu'elle a dû sa prééminence. Le caractère spéculatif a commencé à devenir nettement prononcé chez les philosophes grecs ; or, nous savons combien ils ont toujours été éloignés, malgré leurs efforts persévérants, d'obtenir la prépondérance politique. Il est évident, à tous égards, que le véritable office social de l'esprit n'est pas de dominer directement la conduite de la vie, mais de modifier, par une influence consultative, le règne de la puissance matérielle ou pratique, soit militaire, soit industrielle : les plaintes des philosophes ne changeront pas un ordre de choses qui est en harmonie avec les conditions sociales. Sans doute le principe de l'utilité spéciale et immédiate est trop étroit pour que son application exclusive ne soit pas parfois oppressive et dangereuse, mais il n'en constitue pas moins la base de tout vrai classement social. Dans la vie sociale, aussi bien que dans la vie individuelle, la raison est plus nécessaire que le génie, excepté en quelques occasions, où la masse des idées usuelles a besoin d'une impulsion spéciale. Alors quelques éminents penseurs interviennent pour diriger la crise, puis, après une suspension momentanée, le simple bon sens reprend paisiblement les rênes du gouvernement. Autant le génie spéculatif est seul capable de préparer les diverses phases de notre développement, autant [il est impropre à la direction journalière des affaires communes. Intellectuellement, les esprits contemplatifs sont mal préparés à des appels spéciaux et pressants à leur activité ; et, moralement, ils ne sauraient s'intéresser suffisamment à la réalité présente et détaillée dont tout gouvernement doit exclusivement s'occuper. Ils sont, de plus, trop éloignés de la considération de l'ensemble, qui est le principal attribut de tout bon gouvernement ; et quand on a besoin d'une décision qui ne peut être judicieuse que si efle repose sur une sage pondération de tous les aspects sociaux, les philosophes sont absorbés par l'examen abstrait d'un seul point de vue. Le petit nombre de ceux qui, selon la vocation caractéristique de la vraie philosophie, envisagent l'ensemble réel, ne se plaignent point que la direction des affaires humaines n'appartienne pas à la philosophie, parce qu'ils savent combien serait nuisible la réalisation d'une telle utopie, si elle n'était pas impossible. Ainsi, l'humanité

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