‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 57 sur 68 · IP · texte numérisé non relu

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ne saurait trop honorer ces intelligences exceptionnelles, qui consacrent noblement leur vie à penser pour Tespèce entière ; elle ne peut entourer de trop de sollicitude ces précieuses existences, sa plus importante richesse et son plus bel ornement, ni trop s'empresser de seconder l'exercice de leurs éminentes fonctions en offrant à leurs travaux toutes les facilités convenables ; mais elle doit éviter avec le plus grand soin de confier jamais la direction ordinaire de la société à des hommes qui, par leurs qualités caractéristiques, sont essentiellement impropres à une telle tâche. Nous savons, d\ailleurs, combien la force intellectuelle, cette partie la moins active de la nature humaine, a besoin d^obstacles pour se développer : resprit est fait pour lutter, et non pour régner, et il tomberait dans une atrophie funeste si, au lieu d'avoir à modifier un ordre indépendant de lui, il n'avait plus qu'à contempler avec admiration Tordre dont il serait et le créateur et l'arbitre. Dès lors il suivrait la marche conservatrice du gouvernement théocralique. Le principal pouvoir, loin d'appartenir aux plus éminentes intelligences, deviendrait le partage des penseurs médiocres, qui, le plus souvent, dénués de bienveillance et de moralité, ne s emploieraient qu'à mamtemr leur suprématie. Enviant et haïssant les supérieurs, dont ils usurperaient les honneurs, réprimant le développement de la masse du peuple, ces prétendus princes intellectuels nous apprendraient bientôt, si leur règne était possible, combien est incompatible avec l'ordre et le progrès ce qu on appelle le règne de l'esprit. Si les pouvoirs dirigeants du monde civilisé n'ont pas systématiquement empêché l'expansion de l'esprit humam, c'est entre autres motifs, parce qu'ils ne supposaient pas que la supériorité intellectuelle fût un titre à l'autorité et que par conséquent ils ne craignaient pas d'encourager son essor.

J'ai insisté avec intention sur ces explications, qui serviront à préparer notre étude dynamique et nous dispenseront de la loii-ue et pénible considération spéciale de nombreux éclaircissements. En outre, elles dissiperont les craintes naturelles, quoique sans fondement, de despotisme théocralique que pourrait inspirer toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle. Enfin elles nous permettent, en reprenant le cours de notre opération historique, d'apprécier la

DERNlÈHE PHASE THÉOLOGIQUE : LE MONOTHÉISME. 293

difficulté que le régime monothéique eut à surmonter au moyen âge pour former la nouvelle constitution de l'élite de rhumanilé. Le grand problème politique consistait alors à écarter les rêveries de la philosophie grecque sur la souveraineté de l'intelligence, tout en donnant satisfaction au désir irrésistible d'ascendant social si énergiquement manifesté par l'activité spéculative pendant une longue suite de générations. Le nouveau pouvoir a été dans un état d'insurrection latente sous le régime grec, et aussi sous le régime romain; et il fallait, sous peine de déterminer une lutte déplorable entre les hommes d'action et les hommes de pensée, organiser une conciliation permanente qui pût substituer à ce vicieux antagonisme une utile émulation, en assignant à chacune de ces deux grandes forces, dans le système politique, une participation indépendante, quoique convergente, par des attributions essentiellement conformes à sanature caractéristique. Telle est l'immense difficulté qu'a rencontrée le catholicisme au moyen âge et qu'il a si admirablement surmontée par sa séparation fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, division que la saine philosophie fera de plus en plus ressortir comme le plus grand perfectionnement qu'ait pu recevoir jusqu'ici la théorie générale de l'organisme social et comme la principale cause de la supériorité de la politique moderne sur celle de l'antiquité. Sans doute la solution a été d'abord empirique et sa véritable conception philosophique n'a pu naître que longtemps après l'examen des faits; mais il en a été de même pour toutes les grandes solutions politiques, puisque la science politique rationnelle vraiment susceptible de guider et d'éclairer la marche graduelle des opérations actives n'est pas encore née. Le caractère et l'efficacité de cette grande insti- * tulion progressive ont dû être altérés par sa connexité avec la destinée purement provisoire de la philosophie théologique ; et cette corrélation est en réalité la principale cause de la répugnance qu'éprouvent les esprits modernes pour la distribution du pouvoir qui, une fois accomplie sous une forme quelconque, se maintiendra quel que soit le sort ultérieur de sa première base philosophique, et prévaudra même dans les esprits de ceux qui la repoussaient le plus systématiquement, jusqu'à ce que, philosophiquement reconstruite, elle devienne

LA PHILOSOPHA POSITIVE

le principal fondement de la réorganisation moderne. Il est clair, d'ailleurs, que la destination ihéologique de la classe spéculative tendait à dissimuler et même à absorber ses fonctions sociales, parce que leurs fonctions intellectuelles et morales ont dû être fort accessoires en comparaison de leurs attributions religieuses, et toute direction des esprits et des cœurs fort peu importante en comparaison du salut éternel. En outre, l'autorité presque indéfinie dont la foi investissait les interprètes exclusifs des volontés et des décisions divines, encourageait les usurpations abusives et même vicieuses qui n'avaient que trop d'affinité avec la puissance ecclésiastique, diaprés son ambition naturelle et le caractère vague et absolu de ses doctrines, dépourvues de toute circonscription rationnelle des différents pouvoirs humains. Ces inconvénients majeurs ont hâté le déclin de la constitution à laquelle ils étaient inhérents et ils ont troublé Taction de la vraie distribution du pouvoir; mais sans la faire avorter. Ils ne l'ont pas empêchée de seconder l'évolution correspondante de l'espèce, ni de s'établir à titre de précédent pour le perfectionnement ultérieur de l'organisme social : double aspect sous lequel nous avons à l'examiner. Je regrette que les limites de cet ouvrage ne me permeltentpas d'exposer l'économie du système catholique du moyen âge avec assez de développements pour faire partager aux lecteurs la profonde admiration qu'il m'inspire. Jusqu'ici ce chef-d'œuvre politique de la sagesse humaine n'a été examiné que par des panégyristes plus ou moins condamnés à son égard à une sorte de fanatisme, ou par d'aveugles détracteurs qui n'en pouvaient apercevoir la destination sociale. La philosophie positive, aussi dégagée des croyances monothéiques que des croyances polythéiques ou fétichiques, peut être également impartiale dans l'exacte détermination de leur influence respective ; et, en possession d'une théorie, elle peut apprécier la participation du catholicisme au progrès humain, de la seule manière d'après laquelle les institutions ainsi que les hommes peuvent être jugés, c'est-à-dire après l'entier accomplissement de leur principale mission.

Nous avons vu que jusqu'alors la morale avait toujours été subordonnée à la politique. Le génie éminemment social du catholicisme a surlout consisté, en constituant un pouvoir moral

entièrement indépendant du pouvoir politique, à faire pénétrer la morale dans le gouvernement politique; et cette opération s'est accomplie si naturellement dans le cours de l'évolution humaine, qu'elle a survécu à la décadence du système qui en avait été le premier organe ; et avec une telle énergie, qu'elle caractérise plus profondément qu'aucune autre, malgré les diverses perturbations accessoires ou passagères, la supériorité radicale de la civilisation moderne sur celle de l'antiquité. Dès sa naissance, ce nouveau pouvoir a pris une attitude aussi éloignée des folles prétentions politiques de la philosophie grecque que de la dégradante servilité de l'esprit théocralique, en prescrivant la soumission envers tous les gouvernements stables, en même temps qu'elle les assujettissait eux-mêmes à une morale universelle de plus en plus rigoureuse. Soit d'abord sous la prépondérance romaine, soit ensuite auprès des guerriers du Nord, elle n'a certainement visé qu'à modifier, par l'influence morale, un ordre politique préexistant et indépendant. Si on examine convenablement les conflits si fréquents au moyen âge entre les deux pouvoirs, on reconnaîtra qu'ils furent presque toujours défensifs de la part du pouvoir spirituel, qui avait à lutter, ce qu'il fit noblement quoique souvent avec un succès seulement partiel, pour l'indépendance nécessaire à l'accomplissement de sa mission. La destinée tragique de Thomas Becket, et une foule d'autres cas moins célèbres dans l'histoire, prouvent que le clergé n'avait alors d'autre but essentiel que de garantir ses fonctionnaires contre toute usurpation temporelle, ce qui doit sembler une prétention légitime et même assez modeste. Toute théorie rationnelle sur la démarcation des deux pouvoirs doit, ce me semble, reposer sur le principe général, que puisque le pouvoir spirituel est relatif à Véducation, et le pouvoir temporel à Y action, l'influence de chacun doit être souveraine dans son propre domaine, et consultative seulement dans celui de l'autre. Ainsi la fonction d'un pouvoir spirituel est, d'abord, de présider à l'éducation dans le sens ordinaire du mot ; et, ensuite, de rappeler dans la pratique sociale, soit aux individus, soit aux classes, les principes que l'éducation a préparés pour la direction de leur conduite. Quand aux fonctions les plus générales qui l'ont surtout caractérisé, le régie-

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rnenl moral des relalions inlernalionales, elles ne sont qu'un prolongement de la même opération à des populations trop éloignées et trop diverses pour ne pas exiger autant de gouvernements temporels distincts et indépendants, qui seraient restés sans aucun lien politique régulier, si le pouvoir spirituel, d'après son juste crédit dans toutes les nations, n'avait employé ce privilège universel à se constituer l'arbitre de leurs contestations, et en certains cas, le promoteur de leur activité collective. Toutes ses attributions se trouvant systématisées à l'aide du principe de l'éducation qui nous permet d'embrasser d'un seul regard l'ensemble de ce vaste organisme, bien loin d'imputer à la puissance catholique aucune usurpation sérieuse sur l'autorité temporelle, nous reconnaîtrons qu'elle a rarement obtenu la liberté d'action essentielle à l'accomplissement de sa haute mission, même aux jours de sa plus grande splendeur, depuis le milieu environ du onzième sièclejusqueverslafm du treizième. Malgré tous ces obstacles, le catholicisme a donc accompli son grand office protecteur, donnant au monde, par sa simple existence, un exemple, qui ne sera jamais perdu, de l'heureuse influence que peut exercer, sur le perfectionnement de notre sociabilité, l'introduction d'un vrai pouvoirspirituel, que nous obtiendrons quand nous lui aurons donné une base intellectuelle plus directe, plus étendue et plus durable que celle du catholicisme.

Sous le catholicisme, la classe spéculative a commencé k prendre le caractère qui lui est assigné par les lois immuables de la nature humaine. Elle ne s'eflorçait pas de s'emparer de la domination politique comme dans les théocraties, et elle ne restait pas étrangère à l'organisation sociale comme sous le régime grec. Mais elle s'était constituée au milieu de la société en état d'observation calme et éclairée, quoique nullement inditîérente, d'un mouvement pratique journalier auquel elle ne pouvait participer que d'une manière indirecte, par son influence morale. Ainsi placée au vrai point de vue de réconomie générale, étant l'organe spontané et fidèle, et le conseiller naturel de ses besoins, elle fut éminemment apte, en parlant à chacun au nom de tous, à rappeler, dans la vie active, aux individus, aux classes et aux nations, la considération abstraite du bien commun, qui, autrement, .se serait

efiacée sous les divergences engendrées par l'essor de plus en plus discordant des opérations partielles. Dès cette mémorable époque, une division régulière entre la théorie et la pratique a commencé à se réaliser dans l'ordre des idées sociales, comme elle l'était déjà, plus ou moins heureusement, envers les notions moins compliquées; les principes politiques cessèrent d'être empiriquement construits à mesure que la pratique les rendait [nécessaires ; lesnécessités sociales purent être sagement considérées d'avance, et un essor légitime fut imprimé à l'esprit d'amélioration sociale et politique ; en un mot, l'action politique a commencé à prendre, sous le rapport intellectuel, un caractère de sagesse, d'étendue et même de rationalité, qui n'avait pu encore exister et qui aurait été plus marqué si, malheureusement, la philosophie théologique, qu'elle était contrainte d'employer, n'avait pas restreint et même gravement altéré une telle propriété. Moralement envisagée, il est évident que cette modification de l'organisme social a développé, jusque dans les derniers rangs des populations qui en subissaient l'influence, un sentiment de dignité et d'élévation jusqu'alors inconnu ; car la morale universelle ainsi constituée en dehors et au-dessus de la politique proprement dite, autorisait le plus humble chrétien à rappeler, à l'occasion, au plus puissant seigneur, les inflexibles prescriptions de la doctrine commune, base première de l'obéissance et du respect, obéissance et respect qui étaient, dès lors, susceptibles d'être limités à la fonction au lieu de se rapporter à la personne ; en sorte que la soumission pouvait désormais cesser d'être servile et la remontrance d'être hostile. Sous l'aspect purement politique, cette heureuse régénération a réalisé réellement la grande utopie des philosophes grecs, en tout ce qu'elle avait d'utile et de raisonnable, n'écartant que ses folles et dangereuses aberrations, puisqu'elle a constitué, au milieu d'un ordre fondé sur la naissance, la fortune ou la valeur militaire, une classe immense et puissante, où la supériorité intellectuelle et morale était ouvertement consacrée comme le premier titre à l'ascendant, et n'a point cessé, en eff*et, de conduire souvent aux plus éminentes positions d'une telle hiérarchie ; en sorte que la même capacité qui eût été perturbatrice ou oppressive, d'après les idées grecques, deve-

nait dès lors le guide régulier du progrès général ; solution si satisfaisante, que nous n'avons qu'à l'imiter aujourd'hui, en la reconstruisant surde meilleurs fondements. Dans Tordre international, on ne peut méconnaître l'aptitude de l'organisation spirituelle à une extension territoriale presque indéfinie, partout où il existe une civilisation analogue, comportant un système de rapports continus; tandis que l'organisation temporelle ne peut excéder, par sa nature, des limites beaucoup plus étroites sans une intolérable tyrannie, dont la stabilité est impossible. La hiérarchie papale a constitué, au moyen âge, le principal lien des diverses nations européennes, après le déclin de la domination romaine ; et, sous ce rapport, l'influence catholique doit être jugée, comme le remarque très justement de Maistre, non seulement par le bien ostensible qu'elle a produit, mais surtout par le mal imminent qu'elle a secrètement prévenu, et qui, à ce titre, doit être plus difficilement appréciable. Si nous mesurons la valeur d'une telle organisation par la catlioliciléy d'où son nom a été déduit, nous trouverons qu'elle permet mieux qu'aucune autre propriété d'estimer la supériorité et l'imperfection du catholicisme comparé soit au régime qu'il a remplacé, soit cà celui qui doit le suivre. Car, d'un côté, l'organisation catholique, s'étendant à l'Inde et à l'Amérique, a embrassé une étendue de territoire et de population beaucoup plus considérable que le système romain, qui devint impossible dès que les extrémités se sont trouvées trop éloignées du centre où tous les pouvoirs étaient condensés; et, d'un autre côté, le catholicisme ne s'est incorporé, même au jour de sa plus grande splendeur, qu'une petite partie du monde civilisé, puisque, même avant qu'il fût mûr, le monothéisme musulman lui avait déjà enlevé une portion très notable de la race blanche; et quelques siècles après, le monothéisme byzantin, qui enest,aufond,presque aussi difiérent que le mahoméiisme, lui avait irrévocablement aliéné la moitié du monde romain. Ces restrictions, bien loin d'être accidentelles, doivent être regardées, au point de vue philosophique, comme une conséquence inévitable du caractère vague et arbitraire des croyances théologiques, qui, même en organisant laborieusement une compression intellectuelle dangereuse, mais temporaire, ne peuvent jamais déterminer une convergence

mentale satisfaisante entre des populations nombreuses et éloignées, qu'une philosophie purement positive pourra, seule, rapprocher en une communion durable, à quelque degré d'élévation que puisse parvenir l'espèce humaine.

Après avoir ainsi caractérisé la destination sociale du pouvoir catholique, nous allons examiner sommairement les conditions d'après lesquelles il obtint les résultats moraux demeurés impérissables, malgré la décadence de sa base intellectuelle.

Ces conditions se divisent naturellement en deux classes, suivant leur nature statique ou dynamique ; la première classe est relative à l'organisation propre de la hiérarchie catholique, l'autre se rapporte à l'accomplissement de sa destination. Considérons d'abord les conditions statiques. On ne saurait être surpris de l'énergique ascendant politique qu'a dû prendre l'organisation ecclésiastique au moyen âge, si l'on considère sa supériorité sur tout ce qui l'entourait et sur tout ce qui l'avait précédée. Directement fondée sur le mérite intellectuel et moral, à la fois tlexible et stable, liée dans toutes ses parties principales sans comprimer leur propre activité, cette admirable hiérarchie ne pouvait qu'inspirer, même à ses moindres membres, quand ils étaient au niveau de leur mission, un sentiment de supériorité légitime, quoique quelquefois trop dédaigneux, envers les organismes grossiers dont ils faisaient temporellement partie, et où tout reposait principalement sur la naissance modifiée soit par la fortune, soit par l'aptitude militaire. Quand elle eut pris sa vraie forme, l'organisation catholique a, d'une part, étendu le principe électif, puisque les choix, autrefois restreints à une caste déterminée, ont pu dès lors embrasser l'ensemble de la société, dont les moindres rangs ont fourni des cardinaux, et même des papes; et, d'une autre part, elle a perfectionné la nature de ce principe politique en renversant l'ordre de l'élection, c'est-à-dire en substituant le choix des inférieurs par les supérieurs à la disposition inverse. Le mode caractéristique d'élection à la suprême dignité spirituelle devra toujours, ce me semble, être regardé comme un chef-d'œuvre de sagesse politique où les garanties de stabilité et de convenable préparation se trouvaient mieux assurées que n'eût pu le permettre l'empirique expédient de l'hérédité, tandis que la bonté du choix devait être favori-

sée, soit par la haute sagesse des électeurs les mieux appropriés, soit par la faculté soigneusement ménagée de laisser surgir, de tous les rangs de la hiérarchie, la capacité la plus propre à présider au gouvernement ecclésiastique, après un noviciat actif : ensemble de précautions vraiment admirable et pleinement en harmonie avec l'extrême importance de cette éminente fonction que les philosophes catholiques ont si justement regardée comme le nœud de tout le système ecclésiastique.

On doit aussi reconnaître la portée politique des institutions monastiques, qui, outre leurs services intellectuels, constituaient certainement l'un des éléments les plus indispensables de cet immense organisme. Nées du pressant besoin que devaient éprouver les esprits contemplatifs de se soustraire à la dissipation et à la corruption excessives de la société contemporaine, ces institutions spéciales, connues seulement aujourd'hui par les abus des temps de décadence, furent le berceau où s'élaborèrent longtemps à l'avance les principales conceptions chrétiennes, soit dogmatiques, soit pratiques. Leur discipline devint ensuite l'apprentissage permanent de la classe spéculative et la fondation d'où sortit la réformation des ordres; elle donnait à Vutile exercice du génie politique une issue qu'on ne saurait plus apprécier convenablement, depuis l'inévitable décadence de ce vaste système provisoire d'organisation spirituelle. Il est clair que le système catholique n'aurait pas conservé, dans les relations européennes, son attribut de généralité, qui eût clé absorbé par l'esprit de nationalité vers lequel devait tendre chaque clergé local, si cette milice contemplative, bien mieux placée par sa nature au point de vue universel, n'en eût toujours reproduit la pensée directe, en donnant aussi, au besoin, l'exemple d'une indépendance qui devait lui être plus facile.

La principale condition d'efficacité, commune à toutes les propriétés politiques de la constitution catholique, consistait en cette puissante éducation spéciale du clergé, qui rendait le génie ecclésiastique habituellement supérieur à tout autre, non seulement en lumières de tous genres, mais en aptitude politique. Les modernes défenseurs du catholicisme, en prouvant qu'une telle éducation était au niveau de l'état le plus

avancé dans la philosophie générale, n'ont point eux-mêmes assez apprécié l'importance de l'introduction dans l'éducation d'un nouvel élément, c'est-à-dire de l'histoire, qui, du moins, comme histoire de l'Église, devint une partie des études ecclésiastiques. Si l'on considère la filiation qui rattachait le catholicisme, d'une part au régime romain, et d'une autre à la philosophie grecque, et même par le judaïsme aux plus antiques théocraties ; et, de pins, si l'on pense à son intervention continue dans toutes les grandes affaires humaines, on verra que, depuis sa pleine maturité sous le grand Hildebrand, l'Histoire de l'Église constituait une sorte d'histoire fondamentale de l'humanité sous son aspect social. Ce qu'un semblable point de vue devait offrir d'étroit se trouvait compensé par l'unité de conception et de composition qui lui était inhérente, et qui ne pouvait être alors autrement obtenue; en sorte qu'il n'y a plus lieu d'être surpris que l'origine philosophique des spéculations historiques vraiment universelles soit due au plus noble génie du catholicisme moderne. Si Ton convient de la supériorité politique des esprits méditatifs et disciplinés, au milieu d'une ignorante aristocratie temporelle qui ne s'intéressait, dans l'histoire, qu'à sa généalogie ou à quelques chroniques provinciales ou nationales, il faut aussi admettre qu'ils ne sont encore investis d'un tel privilège que parce qu'aucune classe ne s'est préparée jusqu'ici à mieux remplir cette attribution. Malgré la décadence intellectuelle et sociale du catholicisme, on trouverait probablement plus qu'ailleurs, dans les rangs élevés de sa hiérarchie, des esprits distingués, susceptibles de se placer au vrai point de vue del'ensemble des affaires humaines quoique la déchéance politique de leur corporation ne leur permette plus de manifester, ni peut-être de cultiver, une telle propriété.

Un dernier caractère de sa philosophie politique, jusqu*ici inaperçu, me reste à signaler : j'entends parler de la discipline par laquelle le catholicisme, au jour de sa splendeur, a diminué les dangers politiques de l'esprit religieux en restreignant de plus en plus le droit d'inspiration surnaturelle qu'aucun système théologique ne peut se dispenser de consacrer en principe, mais que l'organisation catholique a réduit et entravé par de sages prescriptions, dont l'importance ne

lu

saurait être comprise que par comparaison à l'entai précédent et, en quelque sorte, à Fétat suivant. Le polythéisme n était jamais embarrassé pour trouver quelque divinité disposée a proléger une inspiration quelconque : et, quoique le monothéisme ait dû en réduire Textension et en modifier 1 exercice, il laissait encore un dangereux essor à Tinspiration, comme le témoigne l'exemple des juifs, parmi lesquels abondaient les prophètes et les illuminés, qui même y avaient un office reconnu, quoique irrégulier. Le catholicisme, en tant qu'organe d'un état plus avancé, a représenté 1 inspiration comme éminemment exceptionnelle, la bornant à des cas de plus en plus graves, à des élus de plus en plus rares et a des temps de plus en plus éloignés, et en Tassujel lissant a des vérifications d'une sévérité toujours croissante. Il a atteint son plus haut degré de restriction possible aussitôt que les communications divines ont été, en principe, exclusivement réservées à la suprême autorité ecclésiastique. Cette inlaillibilité papale, tant reprochée au catholicisme, constituait donc à vrai dire un grand progrès intellectuel et social. Selon la remarque de j! de Maistre,elle n'était que la condition religieuse de la juridiction finale, sans laquelle la société aurait ete indéfiniment troublée parles inépuisables contestations que suscitaient d'aussi vagues doctrines. Il viendra de suite à la pensée de tout observateur judicieux que nous trouvons ici une confirmation frappante de la proposition capitale de philosophie historique précédemment établie ; à savoir que dans le passage du pol/théisme au monothéisme, l'esprit religieux a subi un décroissement intellectuel; car nous voyons le catholicisme constamment occupé, dans la vie réelle, à augmenter le domaine de la sagesse humaine aux dépens de celui de 1 inspiration divine, jusqu'alors si étendu. ^

Je ne saurais m'arrêter à la considération des institutions spéciales du catholicisme, quelle qu'en ait dû être Tefficacité pourledéveloppementet le maintien de cet organisme ; par exemple,rusaged'unesorte de langue sacrée parla conservation du latin dans la corporation sacerdotale, quand il eut cessé d'être le langage vulgaire; cependant, il n'est pas douteux qu'un tel moyen a constitué un utile auxiliaire de la puissance catholique; soit au dedans, soit au dehors,en facih-

tant sa communication et sa concentration, et môme en retardant le jour inévitable où l'esprit critique viendrait attaquer ce noble édifice social, dont les bases intellectuelles étaient si précaires. Mais il y a encore ideux conditions capitales, Tune morale, l'autre politique, qui, sans être aussi fondamentales que celles que j'ai considérées ci-dessus, sont essentiellement liées au catholicisme et qu'il importe de signaler. Toutes deux étaient prescrites par la nature spéciale d'une telle période et d'un tel système beaucoup plus que par la nature générale de l'organisation spirituelle; distinction importante qui doit dominer leur appréciation philosophique, autrement confuse et incohérente. C'est d'abord l'institution ducélibat ecclésiastique, et ensuite l'adjonction d'une principauté temporelle au centre de l'autorité spirituelle afin de garantir son indépendance européenne.

L'institution du célibat ecclésiastique, longtemps entravée, mais finalement établie parle puissant Hildebrand, a toujours été justement regardée comme une des bases essentielles de la discipline sacerdotale. Son influence favorable sur l'accomplissement des fonctions spirituelles et sociales, en général, est assez connue; et relativement au catholicisme, en particulier, elle est indispensable à Texécution journalière des principales fonctions morales du clergé, et surtout de la confession. Sous l'aspect politique, il suffit de nous représenter le véritable état d'une telle société, où, sans le célibat, la hiérarchie catholique n'aurait certainement jamais pu obtenir ou conserver ni l'indépendance sociale ni la liberté d'esprit nécessaires à l'accomplissement de sa grande mission provisoire. Le principe de l'hérédité était encore prépondérant et en vigueur partout, sauf dans l'organisation ecclésiastique ; et le clergé n'a échappé à l'entraînement général que par l'institution du célibat. Quelle qu'ait pu y être l'influence du népotisme, il fut toujours exceptionnel, mais il se faisait assez sentir pour montrer quelles en auraient été les conséquences, si la division des deux pouvoirs avait été mise en péril par une transformation, comme celle que les papes ont si péniblement contenue, des évoques en barons et des prêtres en chevaliers. On n'a point assez rendu justice à l'innovation hardie et fondamentale que le catholicisme a opérée dans

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l'organisme social, en supprimant Thérédilé sacerdotale proLdément inhérente à l'économie sociale, non seu emen des théocraties, mais des Grecs et des Romams, chez lesque s les divers offices pontificaux de quelque ""Po^'^"'^. f ' "' ÎJ patrimoine exclusif de quelques fam.lles pnv.leg.é s ou du moins d'une caste. Le grand service politique rendu par le Ta olicisme quand il por.a ce coup fatal au système de castes, vérifie combien il devançait la société sur h^^uel^J devait agir. Cependant, les aveugles adversaires du catholicisme montrent qu'ils ont confondu le régime «a^ho -que avec les anciennes théocraties, puisqu'ils Im ont reproche 1 nstitution d" célibat ecclésiastique, qui rendait la pure theocra le impossible en garantissant le légitime accès de toutes les dignités sacerdotales à tous les rangs sociaux.

Quant à la souveraineté temporelle du chef de l'Eglise, il ne faut pas oublier que le système catholique est ne a «ne époque où les deux pouvoirs étaient confondus, et qu .1 aurait été absorbé ou politiquement annulé par le pouvoir emporel, si le siège de son autorité avait été enclave dans quelque jurdiction particulière, dont le chef n'eut pas tarde, suivant la tendance du temps, à s'assujettir le pape comme une sorte de chapelain ; à moins de compter naïvement sur la «"''•ac"';»^; continuité d'une suite de souverains comparables a Charlemagne, c'est-à-dire capables de discerner le véritable esprit de î'organisation européenne au moyen âge, et par conséquent disposés à respecter et à protéger l'indépendance pontificale. Quoique le monothéisme ait favorisé la séparation des deux pouvoirs, il ne l'a pas fait avec assez d'énergie et de précision pour dispenser du secours des conditions politiques, parmi lesquelles la plus évidente et la plus importante était la possession d'une souveraineté territoriale, embrassantunepopulation assez étendue pour se suffire provisoirement à elle-même, de manière à offrir un refuge assuré à tous les membres de cette immense hiérarchie en cas de collision avec les forces temporelles, qui, sans cette ressource, les auraient tenus dans une étroite dépendance locale. Le siège de cette principauté était nettement déterminé par sa destination, puisque le centre de l'autorité destinée désormais à gouverner le monde civilise devait résider dans celte cité unique, si exclusivement propre

à lier Tordre ancien à Tordre nouveau, d'après les habitudes enracinées qui, depuis plusieurs siècles, y rattachaient de toutes parts les pensées et les espérances sociales de la race humaine. De Maistre a fait sentir que, dans la célèbre translation à Byzance, Constantin ne fuyait pas moins moralement devant TEglise que politiquement devant les barbares. La nécessité de cette adjonction temporelle à la suprême dignité spirituelle ne doit pas faire oublier les graves inconvénients qui en résultaient, soit envers l'autorité sacerdotale ellemême, soit pour la partie de TEurope ainsi réservée à cette anomalie politique . La pureté et même la dignité du caractère ponlitical se trouvaient compromises par le mélange permanent des hautes attributions propres à la papauté avec les opérations secondaires d'un gouvernement provincial. Par suite même de cette discordance, les papes ont toujours assez peu régné à Rome, même pendant les plus beaux jours du catholicisme, pour avoir été impuissants à réprimer les factions des principales familles, dont les misérables luttes ont si souvent bravé et compromis Tautorité temporelle de la papauté. L'ambition italienne, après avoir d'abord favorisé le système papal, n'a pas peu contribué ensuite à en accélérer la désorganisation, et le chef spirituel de TEurope a fini par se transformer aujourd'hui en un petit prince italien électif, tandis que tous ses voisins sont héréditaires, mais préoccupé comme chacun d'eux, et même davantage, du maintien précaire de sa domination locale (i). Quant à TItalie, quoique son essor intellectuel et même moral ait été hâté par un tel privilège, il lui a fait perdre sa nationalité politique, car les papes ne pouvaient dénaturer leur fonction en étendant sur l'Italie entière leur domination temporelle, ni compromettre leur indépendance en laissant former autour de leur territoire aucune autre grande souveraineté italienne. Il n'y a pas de plus déplorable conséquence de la condition d'existence que nous venons d'examiner, que le sacrifice politique d'une partie aussi précieuse et aussi intéressante de la communauté européenne, toujours agitée depuis dix siècles par d'impuissants

(I) Public en 1841.

in

efforts pour constituer une unité nationale incompatible avec le système politique fondé sur le catholicisme.

Les conditions statiques de l'existence politique du catholicisme ont été caractérisées d'une manière spéciale, parce qu'elles sont profondément méconnues aujourd hui, quand on néslige le principe philosophique destiné à les expliquer. Les conditions dynamiques n'exigeront pas un examen aussi étendu . Nous pourrons, en ce qui les concerne nous borner à considérer la grande attribution élémentaire de 1 éducation générale, en prenant ce terme dans le sens étendu que nous

lui avons assigné.

Si nous nous plaçons, comme il convient, au point de vue philosophique, nous jugerons ce ministère universe du ca holicisme, non par le caractère rétrograde de 1 éducation catholique actuelle, m'ais en le comparant à Tétat de choses anterieur et nous sentirons mieux ainsi sa haute valeur Le régime polythéique condamnait la masse de la société à 1 abrutissement : non seulement les esclaves, mais la majeure partie des hommes libres, élaient privés de toute instruction régulière u moins qu on ne donne ce nom à l'intérêt populaire qui s attachait aux beaux-arls et aux fêtes ordinairement terminées par des jeux scéniques. L'éducation militaire privilège exclusif des hommes libres, était, dans l'antiquité, la seule qui fut convenablement organisée. Le progrès élémentaire réalise par e catholicisme a donc été immense quand il imposa a chaque crevant le devoir rigoureux de recevoir, et, autant que possible, de procurer cette instruction religieuse, qui, prenant possession de Hndividu dès ses premiers ans, et le préparant a ses devoirs sociaux, le suivait dans tout le cours de sa vie active, pour le ramener sans cesse à la juste appréciation de ses principes fondamentaux par une admirable combinaison d exhortalions, d'exercices et de signes matériels convergeant vers runité d'impression. Sous le point de vue intellectuel, la philosophie qui formait la base des catéchismes populaires était ce qu'elle pouvait être à cette époque. La seule philosophie un peu plus avancée qui existât alors était purement métaphysique, et, à ce titre, tout à fait impropre par sa «ature anti-organique à passer dans la circulation générale, ou elle n'aurait engendré qu'un funeste scepticisme. Les rudiments

de science élaborés dans l'école d'Alexandrie étaient trop faibles, trop isolés, trop abstraits pour entrer dans une éducation commune, quand même l'esprit du temps ne les eût pas implicitement repoussés. Le système catholique, bien loin d'avoir tendu à étouffer le développement populaire de l'intelligence, ainsi qu'on le prétend aujourd'hui si injustement, en a été longtemps le promoteur le plus efficace. La prohibition relative à la lecture indiscrète et vulgaire des livres sacrés empruntés au judaïsme, était une nécessité logique imposée par le besoin de donner au monothéisme une continuité indéfinie ; et quelque nuisibles que soient les conséquences intellectuelles et sociales d'une semblable prohibition, elle ne peut être philosophiquement regardée comme un retour vers la théocratie ; car, bien loin de favoriser le monopole des lumières et du pouvoir qui distinguait la théocratie, le clergé catholique a toujours travaillé à faire pénétrer dans l'ensemble de la société les connaissances quelconques que lui-même possédait. C'était là une suite inévitable de la division des pouvoirs, qui ne laissait pas d'autre appui suffisant à l'autorité spirituelle que le développement intellectuel de la société. L'appréciation mentale et morale du système de l'éducation catholique sera mieux placée ci-après ; pour le moment, nous n'avons à nous occuper que de son action politique. L'influence politique du sacerdoce est résultée de l'ascendant naturel que tendent à conserver les directeurs primitifs de toute éducation, quand elle n'est point bornée à la simple instruction ; ascendant immédiat, inhérent à cette grande attribution sociale, tout à fait à part du caractère sacré de l'autorité spirituelle au moyen âge et des terreurs superstitieuses qui s'y rattachaient. En possession, dès l'origine, de l'empirique sagesse des théocraties orientales et des ingénieuses éludes de la philosophie grecque, le clergé catholique a dû s'appliquer à une investigation continue et exacte de la nature humaine, individuelle et sociale, qu'il a réellement approfondie autant que pouvaient le comporter des observations irrationnelles, dirigées ou interprétées par des conceptions théologiques ou métaphysiques. Une telle connaissance, où sa supériorité était irrécusable, devait favoriser au plus haut point son ascendant politique, puisqu'elle constitue naturellement en tout temps la première base intel-

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lecluelle de raulorilé spirituelle. Les autres sciences n'obtiennent (inefficacité à cet égard que par leur influence sur les spéculations relatives à Thomme et à la société. L'institution de la confession a été la suite et le complément de l'attribution de l'éducation, car il est impossible, d'une part, que les directeurs de la jeunesse ne deviennent point les conseillers de rhomme actif; et, d'une autre partisans un tel prolongement d'influence morale, l'efficacité sociale de leur fonction principale ne pouvait être garantie, puisqu'ils étaient seuls aptes a surveiller l'exécution journalière des principes de conduite qu'ils avaient enseignés. Rien ne peut mieux caractériser rirrévocable décadence de l'ancienne organisation spirituelle que notre incapacité actuelle de voir la nécessité d'une telle institution et de sentir combien elle s'adaptait aux besoins élémentaires de notre nature morale : Tépancbement et la direction, qui, en principe, ne pouvaient être mieux satisfaits que par 'la subordination volontaire de chaque croyant à un cruide spirituel librement choisi dans une vaste et éminente corporation dont les membres étaient habituellement propres à donner d'utiles avis, et incapables, par leur position désintéressée d'abuser d'une confiance qui constituait la base de leur autorité personnelle. Si l'on refusait au pouvoir spirituel une telle influence consultative sur la vie humaine, quelle attribution sociale lui resterait-il qui ne puisse être encore plus justement contestée ? Les effets moraux de cette noble institution, pour purifier par l'aveu et rectifier par le repentir, ont été si bien appréciés par les philosophes catholiques, que nous sommes dispensés de toute explication spéciale au sujet d'une fonction qui a si ulilement remplacé la discipline grossière et insuffisante, également précaire et vexatoire, d'après laquelle, sous le régime polylhéique, le magistrat s'eff-orçait de régler les mœurs par d'arbitraires prescriptions, en vert de la confusion des pouvoirs. Nous n'avons à l'envisager maintenant que comme une indispensable condition du gouvernement spirituel auquel elle fournissait les informations et les moyens moraux sans lesquels il n'aurait pu remplir son office social. Les abus qu'elle a produits, même en ses meilleurs jours, doivent être attribués bien moins à l'institution ellemême qu'à la nature vague et absolue de la philosophie théo-

logique sur laquelle l'organisation spirituelle était fondée. Le droit d'absolution, presque arbitraire malgré les meilleurs règlements, résultait nécessairement d'une telle situation ; et toutes les réclamations devaient tomber devant le besoin pratique qu'on en ressentait ; car, sans lui, à l'imminent péril de l'individu et de la société, une seule faute grave aurait déterminé le désespoir dont les suites auraient converti celte salutaire discipline en une source d'incalculables perturbations.

De l'appréciation politique du catholicisme, nous allons passer à l'examen sommaire de ses conditions dogmatiques, afin de voir comment des doctrines théologiques secondaires, qui nous paraissent socialement indiff'érentes, étaient cependant indispensables à l'efficacité politique d'un système si complexe et si factice que si son unité, péniblement maintenue par la convergence laborieuse d'une multitude d'influences, avait été altérée par la destruction d'une seule d'entre elles, la désorganisation de l'ensemble aurait été absolument inévitable, quoique graduelle.

Le catholicisme n'avait conservé qu'un reste de polythéisme aussi petit que les besoins de l'esprit théologique le comportaient ; mais il avait des dogmes accessoires qui, dérivés plus ou moins spontanément de la conception théologique caractéristique, constituaient les moyens plus ou moins nécessaires à l'accomplissement de sa destination pour l'évolution sociale. Il importe de considérer les plus importants de ces dogmes.

La tendance vague et mobile des conceptions théologiques compromettait leur efficacité sociale, en exposant les préceptes dont elles sont la base aux modifications perpétuelles déterminées par les passions humaines ; et ce danger ne pouvait être conjuré que par une surveillance incessante du pouvoir spirituel correspondant. Le catholicisme n'avait pas à choisir. Pour maintenir l'unité de sa fonction sociale, il devait contenir le libre essor individuel de l'esprit religieux, en érigeant la foi la plus absolue en premier devoir du chrétien, puisque, sans une telle base, toutes les obhgations morales perdaient leur unique point d'appui. Cette prescription était avantageuse à la société, car la grande utilité pratique de la religion à celte époque consistait en ce qu'elle permettait l'élévation

provisoire d'une noble corporation spéculative, éminemment apte, pendant sa période ascendante, à diriger les opinions et les mœurs. C'est donc à ce point de vue qu on doit juger le caractère dogmatique aussi bien que le caractère directement politique du catholicisme ; car on ne pourrait saisir autrement le vrai caractère de certaines croyances, dangereuses sans doute, mais imposées par la nature ou les besoins du système ; et on ne saurait comprendre Fimportance que tant d'esprits supérieurs attachaient à des dogmes spéciaux qu'on pourrait d'abord croire inutiles à la destination finale, mais qui étaient, au fond, intimement liés aux exigences de l'unilé ecclésiastique et de Tefficaci té sociale du catholicisme. Quelquesuns de ces dogmes étaient destinés à contribuer à la chùle du système, en soulevant contre lui d'énergiques répugnances, à la fois mentales et morales. Par exemple, le dogme qui imposait la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut éternel était le seul moyen de contenir la divergence des croyances ; néanmoins, cette fatale déclaration, qui vouait à la damnation tous les hérétiques, même involontaires, excita, plus qu'aucune autre, une indignation unanime quand vint le jour de l'émancipation. Rien n'est plus propre à confirmer la destination provisoire de toutes les doctrines religieuses que de les voir graduellement amenées à convertir un ancien principe d'amour en un motif de haine insurmontable. Le dogme de la condamnation originelle de l'humanité, qui, moralement, est encore plus révoltant que le précédent, était aussi un élément nécessaire de la philosophie catholique, non seulement par l'explication théologique qu'il offrait des misères humaines, mais plus spécialement parce qu'il motivait la nécessité d'une rédemption sur laquelle repose toute féconomie de la foi catholique. L'institution du purgatoire fut heureusement introduite dans la pratique sociale du catholicisme, à titre de correctif indispensable de l'éternité des peines futures ; car autrement cette éternité eût déterminé un relâchement funeste ou un effroyable désespoir, également dangereux pour l'individu et pour la société; tandis que, par cette issue, ces deux dangers se trouvaient évités, et le procède religieux pouvait s'appliquer exactement à chaque cas. Un doit voir dans cet expédient un cas de nécessité pohlique. Il

en existe un autre dans le dogme encore plus spécial du caractère absolument divin attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de ce grand système, par suite de la relation d'une telle conception avec l'indépendance du pouvoir spirituel, ainsi placé spontanément sous une inviolable autorité propre, invisible mais directe; tandis que, dans l'hypothèse arienne, le pouvoir temporel, s' adressant immédiatement à une Providence générale, devait être moins disposé à respecter l'intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était alors bien moins éminent. On ne peut aujourd'hui se former une juste idée des immenses difficultés de tout genre que le catholicisme a dû combattre pour organiser la séparation des deux pouvoirs, et par conséquent on ne saurait imaginer les ressources diverses que cette lutte a exigées, et entre lesquelles figure au premier rang une telle apothéose, qui tendait à relever l'Eglise aux yeux des rois, pendant que, d'un autre côté, une rigoureuse unité divine aurait favorisé, en sens inverse, une trop grande concentration de l'ascendant social : aussi l'histoire manifeste-t-elle d'une manière variée et décisive la prédilection de la plupart des rois pour l'hérésie d'Arius, dans laquelle leur instinct de domination sentait confusément un moyen de diminuer l'indépendance papale et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle. La même efficacité politique s'attachait au dogme de la présence réelle, qui, malgré son étrangeté mentale, ne constituait, au fond, qu'un prolongement du précédent. En vertu de cette doctrine, le moindre prêtre se trouvait investi d'un pouvoir journalier de miraculeuse consécration de nature à le rendre éminemment respectable aux yeux des chefs, qui, quelle que fût leur puissance matérielle, ne pouvaient aspirer à d'aussi sublimes opérations. Outre le stimulant que la foi devait en recevoir continuellement, une telle croyance rendait le ministère ecclésiastique plus irrécusablement indispensable, tandis qu'avec des conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats temporels auraient pu, comme ils l'ont fait depuis, trouver le moyen de se passer de l'intervention sacerdotale sous la seule condition d'une vaine orthodoxie. Si, après avoir considéré le dogme, nous passons à une appréciation analogue du culte catholique, nous verrons qu'il avait la même des-

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tinalion politique, indépendamment de son action morale, individuelle et sociale. Les sacrements, dans leur succession çraduelle et rationnellement combinée, rappelaient à chaque croyant, aux époques les plus importantes de sa v.e, et dans tout son cours régulier, l'esprit du système universel par des sienes spécialement adaptés au caractère de chaque situation. Sous l'aspect intellectuel, la messe offre un spectacle très peu satisfaisant, puisque la raison humaine n'y saurait voirqu une sorte d'opération magique, terminée par l'accomplissemen d'une pure évocation réelle, quoique mystique ; mais au point de vue social, on y reconnaît une heureuse invention de esprit théologique destinée à supprimer universellenient, et d'une manière irrévocable, les sacrifices sanglants du poly- Ihéisme, en donnant le change au besoin instinctif de sacrifice inhérent à tout régime religieux, et que satisfait ainsi chaque jour l'immolation volontaire de la plus précieuse victime ima-

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^* Ces^ndicalions sommaires suffiront, j'espère, pour faire sentir l'importance de Taction qu'ont exercée les dogmes et le culte de l'Église catholique sur les destinées de la société. Plus on approfondira l'étude du catholicisme au moyen âge, mieux on comprendra l'intérêt qu'inspiraient les controverses au milieu desquelles d'éminents esprits ont fait surgir 1 admirable organisation de leur Église. Les travaux mfatigables de tant de docteurs et de pontifes pour combattre 1 arianisme qui aurait détruit leur indépendance sacerdotale ; leurs luttes contre les manichéens qui menaçaient les bases mêmes de leur économie, en substituant le dualisme à l'unité ; et beaucoup d'autres débats bien connus avaient une destination, même politique, aussi sérieuse et aussi profonde que les contestalions les plus agitées de nos jours, qui paraîtront peut-être, dans un avenir plus lointain, tout aussi étranges a des philosophes incapablesdediscerner les graves intérêts sociaux dissimulés par les thèses mal conçues dont notre siècle abonde. La plus léire connaissance de l'histoire ecclésiastique confirmeracette vue de la saine philosophie, qu'il a dû y avoir quelque grave signihcation dans des controverses poursuivies pendant plusieurs siècles par les meilleurs esprîls contemporains et qui inspiraient le plus vif intérêt à toutes les nations civilisées.

Leshistoriens catholiques ont remarqué avec raison que toutes les hérésies de quelque importance se trouvaient accompagnées de graves erreurs morales ou politiques, dont la filiation logique serait presque toujours facile à établir d'après des considérations analogues à celles que je viens d'indiquer pour

les cas principaux.

Celte faible ébauche est tout ce que je dois me permettre ici pour l'appréciation de l'admirable organisme graduellement élaboré pendant dix siècles, suivant des modes variés mais tous convergents, depuis saint Paul, qui en a d'abord conçu l'esprit général, jusqu'à Hildebrand qui a systématisé sa constitution sociale; la période intermédiaire ayant été remplie par le concours de tous les hommes supérieurs, les Augustin, les Ambroise,les Jérôme, les Grégoire, etc., dont lesefTorls pour la fondation d'une unilé générale, quoique entravés par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des rois, furent presque toujours secondés par les souverains doués d'un vrai génie politique, tels que Charlemagne et Alfred. De l'organisme spirituel, nous allons passer à l'organisme temporel ; puis, l'analyse politique étant complétée, nous pourrons considérer le régime monothéique sous le rapport moral, et enfin sous l'aspect

mental.

Les tentatives d'appréciation philosophique auxquelles a donné lieu l'ordre temporel du moyen âge, lui ont toujours assigné un caractère beaucoup trop accidentel en exagérant l'influence des invasions germaniques. Il serait aisé de montrer pour rectifier cette irrationnelle conception, que les conditions de la société ont été si peu fortuites, qu'elles pourraient être construites à priori, d'après la considération du système romainmodifié par l'influence catholique; et que le système féodal se serait constitué sans les invasions. De plus, on pourrait faire voir que les invasions mêmes devaient résulter de l'extension finale de la domination romaine. De notre étude de l'agrandissement de l'empire romain, il ressort que cet empire devait être inévitablement borné à l'est par les grandes théocraties orientales, trop éloignées et trop hétérogènes pour être susceptibles d'incorporation ; et, en Occident, principalement par les peuples chasseurs ou pasteurs,qui, n'étant point domiciliés, ne pouvaient être réellement conquis. En sorte que

vers le temps de Trajan et des Antonins, Tempire avait atteint toute rextension qu'il comportait, et qu'une réaction devait se produire. Quant à celle réaction, il est évident qu il ne pouvait y avoir de conquête véritable là où l'état agricole et sédentaire n'existait pas aussi bien chez les vaincus que chez les vainqueurs; car toute tribu nomade, forcée de chercher ailleurs un refuge, devait tendre ensuite à revenir à son point de départ avec d'autant plus d'intensité qu'elle avait été plus refoulée. D'où il suit que les invasions n'ont pas été plus accidentelles que les conquêtes qui les avaient provoquées, puisque ce refoulement graduel, en gênant de plus en plus les conditions d'existence des peuples nomades, devait finir par hâter beaucoup leur passage à la vie agricole. Le mode le plus naturel à cet effet consistait à s'emparer des territoires adjacents, très favorables et déjà préparés, dont les possesseurs, de plus en plus affaiblis par l'extension même de l'empire, devenaient de moins en moins capables de résistance. Le développement de cette réaction ne fut pas moins graduel que celui de l'action principale, quoique l'on soit disposé à penser autrement, parce qu'on ne tient compte que des heureuses invasions finales ; mais la vérité est que ces envahissements ont commencé sur une large échelle plusieurs siècles avant que Rome eût acquis son plus grand ascendant; seulement, ils ne sont devenus susceptibles de succès permanents que par l'épuisement de l'énergie romaine. Ce résultat progressif de la situation du monde politique était alors si naturel qu'il donna lieu à de larges concessions longtemps avant le cinquième siècle soit par l'incorporation directe des barbares aux armées romaines, soit par l'abandon de certaines provinces sous la condition de contenir les nouveaux prétendants.

Malgré l'engagement que j'ai pris de concentrer mon attention sur l'élite de l'humanité, il était cependant nécessaire d'apprécier cette réaction, parce qu'elle a suscité le principal essor de l'activité militaire du moyen âge.

Le régime militaire, tout en se prolongeant, subit au moyen âge, une transformation capitale, par suite de la nouvelle situation du monde civilisé : l'activité militaire perdit son caractère offensif pour prendre le caractère défensif. Ce

changement, puissamment secondé par le catholicisme, était un résultat nécessaire des circonstances antécédentes, aussi bien que le catholicisme lui-même. Quand l'extension de la domination romaine fut complète, il devint urgent de pourvoir à sa conservation, et la pression croissante des nations qui n'avaient pu être conquises rendait une telle défense toujours plus nécessaire. Le régime militaire a subi la transformation qui distingue le mieux le système féodal en faisant de plus en pins prévaloir la dispersion politique sur une concentration qui devenait continuellement plus difficile à mesure que sa destination tendait à disparaître. La dispersion convenait, en effet, à un système de défense qui exigeait la participation directe et spéciale des individus; tandis que la conquête supposait la complète subordination de tous les mouvements partiels à l'autorité directrice. Alors chaque chef militaire, se tenant constamment disponible pour une défense territoriale qui n'imposait pas cependant une activité soutenue, se trouva en possession d'un pouvoir indépendant sur la portion du territoire qu'il était capable de protéger à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune et dont il avait le gouvernement journalier ; à moins que, par l'extension de son pouV(»ir,il ne les eût récompensés par de moindres concessions de même espèce, quelquefois susceptibles d'être à leur tour subdivisées suivant l'esprit général du système. Ainsi, abstraction faite des invasions germaniques, il y avait dans le système romain une tendance au démembrement par suite de la disposition de la plupart des gouverneurs à conserver leurs offices territoriaux et à s'assurer une hérédité qui constituait le prolongement et le gage le plus certain de leur indépendance. Une semblable tendance se fait sentir même dans l'empire d'Orient, longtemps préservé de l'invasion. La concentration mémorable opérée par Charlemagne a été le résultat naturel, quoique temporaire, delà prépondérance générale des mœurs féodales, consommant la séparation politique de l'Occident envers l'empire, dès lors relégué en Orient, et préparant la propagation ultérieure du système féodal, sans pouvoir d'ailleurs contenir la tendance dispersive qui en constituait resprit. Le dernier attribut de l'ordre féodal, celui qui concerne la modification du sort des esclaves, résulte évidera-

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ment du changement dans la situation militaire qui devait provoquer la transformation de Tesclavage antique en servage, transformation consolidée et perfectionnée par l'influence du catholicisme, ainsi que je le montrerai ci-après. L'importation des esclaves ayanl diminué avec le déclin de la conquête et cessé avec elle, le trafic intérieur des esclaves se ralentit, et leurs maîtres tendirent de pins en plus à en faire une propriété héréditaire, à mesure qu'augmentait la difficulté de s'en procurer de nouveaux. Dès lors, les esclaves, attachés aux familles et aux terres, devinrent en réalité de véritables serfs. Ainsi, sous quelque aspect que nous l'envisagions, nous voyons que le système féodal aurait surgi sans le secours de l'invasion, qui n'a fait qu'accélérer son établissement. Une telle vue dissipe l'apparence accidentelle qui dissimule, même aux meilleurs esprits, le vrai caractère de cette grande transformation sociale.

Avant de passer à la considération des attributs temporels du régime féodal, je dois signaler l'influence de l'institution spirituelle pour le préparer et diminuer les ditficuUes de la

transition.

Placée au point de vue le plus général, l'autorité catholique avait pu prévoir les invasions, et elle s'était noblement employée à en modérer le choc, au moyen de courageuses missionschez les populationsdont l'irruption était attendue. Aussi, quand vinrent les nations du Nord, elles se. trouvèrent en face d'un puissant clergé, prêt à contenir leur violence à l'égard de ceux qu'elles avaient vaincus et dans les rangs desquels ce clergé s'était recruté. L'énergie morale et la rectitude intellectuelle des conquérants étaient plus favorables à l'action de l'Église que l'esprit sophistique et les mœurs corrompues des Romainsénervés; mais, d'une autre part, leur état mental, trop éloigné du monothéisme, et leur mépris pour la race conquise constituaient de sérieux obstacles à l'efflcacité civilisatrice du catholicisme. La fonction du corps spirituel a consisté à fusionner les qualités respectives des races en vue du système qui devait suivre.

L'influence du catholicisme sur chacun des trois aspects que présente, sous le rapport temporel, la transformation féodale est assez évidente. Il aida la transformation de la guerre

offensive en guerre défensive, par son désir prépondérant d'unir toutes les nations chrétiennes en une grande famille politique sous la conduite de l'Église. Poussé sans doute par le désir d'empêcher toute diminution de son autorité sur les cliefs militaires, et par les principes et l'esprit qui lui étaient propres, il prévint beaucoup de guerres. Toutes les grandes expéditions communes aux nations catholiques étaient alors réellement défensives et destinées à mettre fin aux invasions successives qui pouvaient devenir habituelles ; telles furent, par exemple, les guerres de Gharlemagne contre les Saxons et contre les Sarrazins ; et plus tard les croisades, entreprises pour mettre un terme à l'envahissement du mahométisme. De plus, le catholicisme favorisa la décomposition de l'autorité temporelle en petites souverainetés territoriales. Il seconda la transformation des bénéfices viagers enTiefs héréditaires, et posa les principes corrélatifs d'obéissance et de protection comme base d'une nouvelle discipline sociale. Ayant exclu de son sein toute hérédité de fonction, il la maintint dans l'ordre temporel, non par routine ou par esprit de caste, mais par un sentiment profond, quoique confus, des vraies nécessités sociales du temps. La capacité était le titre au pouvoir dans l'Église. La capacité des chefs temporels fut mieux garantie par cet attachement permanent au sol et aux traditions locales, qui assurait en même temps la stabilité et impliquait l'admission du principe héréditaire. L'éducation du chef féodal était essentiellement domestique, elle le préparait à l'exercice de son office ultérieur, formait ses opinions et ses mœurs, et l'intéressait au sort de ses inférieurs, vassaux et serfs, ce qui ne pouvait être réalisé sans l'hérédité, dont le grand avantage consiste dans la préparation morale de chacun à sa destination sociale. L'influence bienfaisante du catholicisme pour régulariser les obligations réciproques de la tenure féodale est incontestable. Il opéra cette admirable combinaison, inconnue à l'antiquité, entre l'instinct d'indépendance et le sentiment de dévouement, qui établit la supériorité sociale du moyen âge et contribua à élever la dignité de la nature humaine chez quelques familles privilégiées, peu nombreuses d'abord, mais destinées à servir ensuite de type à toutes les classes à mesure que s'accomplissait leur émancipation gra-

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duelle. Enfin, le catholicisme a influé sur la transformation de Tesclavage en servage. La tendance du monothéisme à modidifierresclavage est sensible jusque dans le mahométisme, malgré la confusion encore persistante des deux pouvoirs. Elle était par conséquent extrêmement prononcée dans le système catholique, qui interposait entre le maître et Fesclave, ou entre le seigneur et le serf, une autorité également respectée de Tun et de l'autre, et continuellement disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. On peut observer encore aujourd'hui des traces de cette influence, en comparant Fesclavage nègre dans l'Amérique protestante et dans l'Amérique catholique ; la supériorité du sort des nègres dans celle-ci a été reconnue par tous les explorateurs impartiaux, quoique malheureusement le clergé romain ne soit pas étranger à la réalisation de cette grande aberration moderne, si contraire à l'ensemble de sa doctrine et de sa constitution. Dès ses premiers temps, le clergé catholique a tendu, partout et toujours, à l'abolition de l'esclavage, qui, depuis que le système de conquête a été clos, n'était plus une condition nécessaire de l'existence politique, et aboutissait, au contraire, à entraver le développement social, quoique cette tendance ait été dissimulée et presque annulée en certains cas, par suite d'obstacles particuliers à certains peuples catholiques.

Ces trois caractères de l'organisation temporelle du moyen âge semblent résumés dans l'institution de la chevalerie. Quels que soient les abus dont elle a été accompagnée, il est impossible de nier son éminente utilité sociale tant que le pouvoir central n'était pas assez fort pour régulariser directement l'ordre intérieur delà nouvelle société. Quoique le mahométisme n'ait pas été étranger, même avant les croisades, au développement de ces nobles associations, par lesquelles la chevalerie apportait un correctif naturel d'une insuffisante protection individuelle, il est évident que leur libre essor doit être attribué à l'esprit du moyen âge, et l'on ne peut s'empêcher d'y reconnaître la sagesse du catholicisme, convertissant un simple moyen d'éducation militaire en un puissant instrument de sociabilité. La supériorité du mérite sur la naissance, et même sur la plus haute autorité, qui était un principe de ces affiliations, est tout à fait dans l'esprit catholique. Toute-

fois, il ne faut pas oublier les dangers inhérents à cette institution, et surtout le péril qu'elle a fait courir à la division des deux pouvoirs, quand les besoins des croisades eurent créé ces ordres exceptionnels de chevalerie européenne, où le caractère monastique était uni au caractère militaire, afin de mieux satisfaire aux nécessités de leur entreprise. Comme conséquence naturelle, cette combinaison tendait à développer chez les chevaliers une monstrueuse ambition, en leur faisant rêver une nouvelle concentration des deux puissances élémentaires. Les templiers, par exemple, s'étaient constitués en une sorte de conjuration permanente contre la royauté et la papauté lesquelles, malgré leurs démêlés, ont su se réunir pour la destruction de leur ennemi commun. C'est là, ce me semble, le seul danger politique sérieux que l'ordre social ait rencontré au moyen âge. Cet ordre social correspondait si remarquablement à la civilisation contemporaine, qu'il se maintint par son propre poids tant qu'a duré cette harmonie.

Nous voyons ainsi que le système féodal a été, sous l'aspect temporel, le berceau des sociétés modernes. Il a favorisé le mouvement de la société vers le grand but de la politique européenne : la transformation graduelle de la vie militaire en vie industrielle. L'activité militaire a été destinée alors à servir de barrière à l'esprit d'invasion, qui, s'il n'avait pas été combattu, aurait arrêté le progrès social ; et le résultat fut obtenu lorsque les peuples du Nord et ceux de l'Est ont été enfin forcés, par la difficulté de trouver ailleurs d'autres établissements, d'exécuter dans leur propre pays leur transition finale à la vie agricole et sédentaire, moralement garantie par leur conversion au catholicisme. Ainsi l'évolution que le système romain avait commencée a été complétée par le système féodal. L'opération romaine assimila les peuples civilisés, et l'opération féodale consolida celte union, en poussant les barbares à se civiliser aussi. Le système féodal, envisagé dans l'ensemble de sa durée, a pris la guerre à l'état défensif, et après l'avoir suffisamment développée, il a contribué à son extirpation radicale en la laissant sans aliment habituel. Dans Tordre purement national, son influence a concouru à un semblable résultat, soit en concentrant l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité protec-

ri

irice devenait compatible avec le progrès industriel de la classe laborieuse, alors naissante; soit en modifiant le caractère guerrier des chefs eux-mêmes qui prirent graduellement celui^'de grands propriétaires territoriaux, tendant à devenir peu à peu les simples directeurs suprêmes d'une vaste exploitation agricole, du moins quand ils ne dégénéraient point en courtisans. En un mot, la grande conclusion universelle de celte économie était l'abolilion finale de Fesclavage et ilu servage, puis, le temps venu, Témancipation civile de la classe

industrielle.

De faspect politique, passons à l'aspect moral du régime

monothéique.

L'établissement social de la morale universelle ayant constitué le but principal, il semble d'abord que l'examen de cette grande attribution devait suivre celui de l'organisation catholique, sans attendre que l'ordre temporel eût été considéré. Mais j'ai pensé mieux placer le sujet sous son vrai Jour historique, en montrant qu'il appartient à l'ensemble du système de l'organisation politique propre au moyen âge et non à un seul de ses éléments. Si le catholicisme est venu assurer à la morale l'ascendant qui lui est dû, la féodalité, en tant que résultat de la nouvelle situation sociale, a introduit de précieux germes d'une haute moralité, que le catholicisme a développés et perfectionnés, mais sans lesquels il n'aurait pas obtenu de succès complet. Tous deux étant la conséquence des circonstances antérieures, le catholicisme fut l'organe actif et rationnel d'une progression naturellement amenée par la nouvelle phase dans laquelle était entrée l'évolution humaine. La morale militaire et nationale de l'antiquité, subordonnée à la politique, avait ensuite fait place aune morale pacifique et universelle dominant la politique, à mesure que le système de conquête se transformait en système de défense. Or, la gloire sociale du catholicisme, celle qui lui méritera la reconnaissance éternelle de l'humanité, lorsque toutes les croyances théologiques n'existeront plus que dans les souvenirs historiques, a surtout consisté à développer et à régulariser autant que possible une tendance qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer. Ce serait exagérer de la manière la plus vicieuse l'influence malheureusement si iaible des doc-

DERNlÈRE PHASE THÉOLOGIQUE : LE MONOTHÉISME. 321

trines quelconques sur la vie réelle, que de leur attribuer le pouvoir de modifier à un si haut degré le mode essentiel de l'exislenee humaine. Si le catholicisme avait été transporté intempestivement chez des peuples dont l'évolution préparatoire n'eût pas été accomplie, son influence sociale n'aurait pas obtenu cette grande efficacité morale qui la distingue au moyen âge. Le mahomélisme en off're un exemple. Sa morale, quoique aussi pure que celle du christianisme, d'où elle a été tirée, est loin d'avoir produit les mêmes efl'ets, parce que les populations auxquelles elle était destinée n'étaient pas suffisamment préparées à un monothéisme qui, loin d'être spontané, se trouvait, dans ce cas, tout à fait prématuré. Nous ne devons donc pas juger la morale du moyen âge d'après la considération unique de l'ordre spirituel â l'exclusion de l'ordre temporel; et il faut aussi éviter de donner la préséance à l'un ou à l'autre de ces deux éléments, aussi inséparables qu'indispensables.

Une grande erreur de l'école métaphysique consiste à attribuer l'efficacité morale du catholicisme uniquement à sa doctrine, abstraction faite de son organisation, qu'elle représente, au contraire, comme opposée à une telle destination. Cette allégation se trouve réfutée par ce que j'ai dit de l'action de l'organisation catholique et de l'inefficacité morale du mahométismeet du catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui, bien qu'ils possédassent les doctrines du catholicisme réel, n'ont pu accomplir leur mission sociale, faute d'une organisation spirituelle. De même, la morale n'aurait abouti qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de pratiques superstitieuses, en rapport avec le caractère vague et incohérent de la doctrine théologique, si le catholicisme n'y avait pourvu par l'active intervention continue d'un pouvoir spirituel organisé, qui constituait la valeur sociale du système religieux. Afin d'apprécier cette opération, je vais d'abord déterminer le mode d'efficacité morale des doctrines catholiques, abstraction faite de l'organisation correspondante.

A cet égard, la discussion la plus importante consiste à décider si l'action morale du catholicisme au moyen âge tenait à la propriété, inhérente à ses doctrines, de servir d'organe à la constitution de certaines opinions communes, laquelle, une

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fois établie, était douée, par sa seule universalité, d'un ascendant moral permanent; ou bien si, selon r hypothèse vulgaire, les résultats sont dus à Fespérance personnelle et encore plus à la crainte relative à la vie future, que le catholicisme s'est attaché à coordonner et à fortifier plus complètement qu aucune autre religion, précisément parce qu'il avait évité de rien formuler dogmatiquement à ce sujet, laissant imaginer à chacun les récompenses et les peines de l'autre vie. Il est clair que cette question ne peut être décidée que par Fobservation des cas exceptionnels où Topinion générale et les préceptes religieux sont en opposition ; car, lorsqu'ils coopèrent, il est impossible de savoir la part d'influence de chacun. Quoique de telles occasions doivent être fort rares, elles suffisent, aux divers âges du catholicisme, pour la démonstration de ce grand aphorisme de statique sociale : que les préjugés publics sont habituellement plus puissants que les préceptes religieux, quand un antagonisme vient à s'établir entre ces deux forces, le plus souvent convergentes. L'exemple cité par Condorcet, le cas du duel, me paraît suffisamment décisif. Une telle coutume, imposée par les mœurs militaires, conduisait, aux plus beaux jours du catholicisme, de pieux chevaliers à braver les condamnations religieuses les plus énergiques; tandis qu'aujourd'hui, nous voyons le duel spontanément disparaître peu àpeu,sousla prépondérance graduelle des mœurs industrielles, nonobstant l'entière décadence pratique des prohibitions religieuses. Ce seul exemple sufflra pour suggérer au lecteur d'autres vérifications analogues d'un principe d'ailleurs en harmonie avec la tendance de la nature humaine à braver un péril lointain, si terrible qu'il soit, plutôt que d'encourir la flétrissure immédiate d'une opinion publique unanime et bien arrêtée. Il semble, au premier aspect, que rien ne peut contrebalancer la puissance des terreurs religieuses directement relativesà un avenir indéfini, mais il est certain que, par une suite nécessaire de cette éternité même, la menace perd sa lorce,el qu'il y a toujours eu des âmes assez énergiques pour se la rendre familière au point de n'être plus arrêtées, par une telle perspective, dans leurs impulsions naturelles. Tout sentiment continu se change, en vertu de notre nature, en indifférence, et la puissance de l'habitude peut atteindre le chan-

gement même, quelque brusque qu'il puisse être, dès qu'il devient assez fréquent. La même énergie qui pousse aux grands crimes aff'ermit les esprits contre de tels arrêts, qui doivent d'ailleurs être considérés comme très incertains et auxquels le temps donne le moyen de se préparer. Quant aux âmes ordinaires, il est clair que l'espoir d'une absolution finale, qui constituaitune indispensable condition de l'existence pratique du catholicisme, devait leur rendre plus facile de violer momentanément les préceptes religieux, que d'atîronter directement les préjugés publics. Sans pousser plus loin cette analyse, nous sommes suffisamment autorisés à dire que la force morale du catholicisme tenait à son aptitude à se constituer en organe des opinions communes, dont l'irrésistible universalité devait tirer une nouvelle énergie de leur reproduction active par un clergé indépendant et vénéré; et que les considérations purement relatives à la vie future n'ont jamais eu, en comparaison, que peu d'influence sur la conduite pratique. La régénération morale opérée par le catholicisme commença dès qu'on eut transporté à la morale la suprématie sociale accordée auparavant à la politique, en faisant prévaloir désormais les besoins les plus généraux et les plus fixes sur les nécessités particulières et variables, par la considération des conditions élémentaires de la nature humaine, communes à tous les états sociaux et à toutes les situations individuelles. Ce sont ces grandes nécessités qui ont déterminé la mission spéciale du pouvoir spirituel, dont l'office consistait à les formuler par une doctrine universelle et à les faire respecter dans la vie réelle, individuelle ou sociale; office qui supposait une entière indépendance du pouvoir temporel. Sans doute cette bienfaisante action sociale se trouvait gravement compromise par son intime liaison avec la philosophie théologique, soit à cause du vague que répandait cette philosophie sur ses prescriptions morales, soit par l'empire moral trojy arbitraire que possédait la corporation directrice, mais sans lequel ses préceptes absolus auraient été impraticables, soit enfin par la contradiction inhérente à une doctrine qui proposait de cultiver le sentiment social, tout en développant d'abord un égoïsme exorbitant, toujours préoccupé de son propre salut futur et prétendant pour le moindre bien à une-

récompense infinie, ce qui neutralisait rélément sympathique nui réside dans Fheureuse et touchante affection unanime de l'amour de Dieu. Mais tous ces inévitables inconvénients capitaux n'ont pas empêché une régénération qui ne pouvait commencer autrement, quoiqu'elle doive maintenant être poursuivie et perfectionnée d'après de meilleures bases intel-

*' 'Ainina morale a été finalement placée à la tête desnécessitéssodales, en concevant toutes les facultés de notre nature comme des moyens subordonnés à ce grand but de la e humaine, directement consacré par une doctnne universe^e éri^^ée en type de tous les actes individuels ou sociaux. On doil reconnaître qu'il y avait quelque chose de tout à ait contraire au développement humain dans la manière don 1 esprit chrétien concevait la suprématie sociale de la morale, quoique celte opposition ait été fort exagérée ; mais le catholicisme en ses plus beaux jours, a contenu cette tendance par cela même qu il reconnaissait la capacité comme base de sa constitution ecclésiastique. Cette disposition élémentaire, dont le danger philosophique ne s'est manifesté qu au temps de la décadence du système catholique, n'empêchait nullement, d'ailleurs, la justesse radicale de la décision sociale qu. subordonnait l'esprit lui-même à la moralité. Les intelhgences de plus en plus multipliées, qui, sans être vraiment eminenles ont atteint par la culture un degré moyen d élévation, se sont toujours, et principalement aujourd'hui, insurgées contre un arrêt qui gêne leur ambition démesurée ; mais il seraeternellement confirmé avec une profonde reconnaissance, et par la masse sociale au profit de laquelle il est conçu, et par le vrai génie philosophique qui en peut analyser dignement 1 immuable nécessité. Quoique la supériorité mentale soit certainement la plus rare et la plus précieuse de toutes, elle ne peut réaliser son principal essor, à moins d'être subordonnée à une haute moralité, par suite du peu d'énergie relative des facultés intellectuelles dans la nature humaine. Sans cette condition, le génie le plus développé doit dégénérer en instrument secondaire d'une étroite satisfaction personnelle, au iieu de poursuivre cette large destination sociale qui peut seule lui offrir un champ et un aliment dignes de lui. Dès

lors, s'il est philosophique, il s'efforcera de systématiser la société au profit de ses propres penchants; s'il est scientifique il se bornera à des conceptions superficielles susceptibles de procurer des succès faciles et productifs ; s'il est esthétique, il produira des œuvres sans conscience, aspirant, presque à tout prix, à une rapide et éphémère popularité ; et s'il est industriel, il ne cherchera point des inventions capitales, mais des modifications lucratives. Ces déplorables résultats de l'esprit dépourvu de direction morale, que ne peut annuler la valeur sociale du génie, quoiqu'il les neutralise grandement, doivent être encore plus vicieux chez les hommes secondaires à spontanéité énergique ; alors rinlelligence, qui ne devrait servir qu'à perfectionner la prévision, l'appréciation et la satisfaction des vrais besoins principaux de l'individu et de la société, n'aboutit qu'à une vanité insociable ou à d'absurdes prétentions à dominer le monde au nom de la capacité, qui, affranchie de toute considération morale d'utilité générale, finit par devenir également nuisible au bonheur privé et au bien public. Pour quiconque a étudié la nature humaine, l'amour universel, tel que l'a conçu le catholicisme, importe certainement plus que l'intelligence elle-même, parce que l'amour utilise, au profit de chacun et de tous, jusqu'aux moindres facultés mentales; tandis que l'égoïsme dénature ou paralyse les plus éminentes dispositions, qui dès lors deviennent plus perturbatrices qu'avantageuses au bonheur public ou privé. Ainsi, le catholicisme a fait preuve d une profonde sagesse en constituant la morale au-dessus de tous les autres intérêts de l'existence humaine, afin d'en diriger et d'en contrôler les actes quelconques. 11 a établi le principe fondamental de la vie sociale, principe qui, quoique momentanément ébranlé ou obscurci par de dangereux sophismes, surgira avec une force et une évidence croissantes d'une étude plus approfondie de notre véritable nature.

Dans toute appréciation morale du catholicisme, on ne doit pas oublier que, par suite de la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et conséquemment de l'indépendance de la morale envers la politique, la doctrine morale a dû se composer d'une suite de types destinés surtout, non à formuler immédiatement la pratique réelle, mais à fixer la

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limite idéale de laquelle notre conduite devrait se rapprocher de plus en plus. Ces types moraux sont, par leur nature el leur destination, analogues aux types scientifiques ou esthétiques qui dirigent nos diverses conceptions, et dont le besoin se fait sentir jusque dans les plus simples opérations humaines, mêmes industrielles.il serait aussi judicieux de critiquer la morale catholique sur la prétendue exagération de ses préceptes que de reprocher à Tartiste la perfection inaccessible de son modèle idéal. Dans les deux cas, la réalité restera au-dessous de Tidéal, mais elle sera plus parfaite qu'elle ne l'eût été sans lui. L'instinct philosophique du cathohcisrae le conduisit à remplir les considérations pratiques indispensables, en faisant passer ces types moraux de Tétat abstrait a Télat concret. Son génie social s'appliqua à concentrer graduellement, sur celui qu'il représentait comme le fondateur du système, toute la perfection qu'il pouvait concevoir dans la nature humaine, de manière à l'ériger ensuite en type universel et actif, admirablement adapté à la direction de l'humanité, et dans lequel les plus humbles, comme les plus éminents pouvaient trouver un modèle de conduite ; il compléta d'ailleurs, ce type par la conception encore plus idéale qui représente, pour la femme, la plus heureuse conciliation mystique de la pureté avec la maternité.

Il n'y a pas de branche essentielle de la morale universelle qui n'ait reçu du catholicisme des améliorations capitales dont je n'ai pas à m'occuper ici. Je dois me borner à indiquer sommairement les plus importants progrès réalisés dans les trois parties qui composent l'ensemble de la morale, d'abord personnelle, puis domestique, et enfin sociale.

Le perfectionnement moral consistant dans l'ascendant de plus en plus énergique de la raison sur les passions, le catholicisme a envisagé justement les vertus individuelles comme la basede toutes les autres. Aussi, les pratiques hygiéniques et les privations personnelles qu'il a imposées n'étaient pas dépourvues d'efficacité sociale, surtout au moyen âge. Les vertuspersonnelles recommandées par les anciens à titre de prudence, purement relatives à l'individu, n'étaient pas conçues dansleur destination sociale. L'humilité tant reprochée au catholicisme constituait une perscription importante, dont la valeur n'est pas

bornée à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont mieux manifesté la nécessité, mais se rapporte aux vrais besoins permanents de la nature humaine, où il n'est pas à craindre que l'orgueil et la vanité soient jamais trop abaissés. Rien n'est plus saillant, à cet égard, que la réprobation du suicide dont les anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui, se faisaient une sorte d'honneur, ou, du moins une ressource à laquelle leurs philosophes mêmes purentavoir recours sans en être blâmés. Cette pratique antisociale devait sans doute, décroître avec la prédominance des mœurs militaires ; mais c'est certainement une des gloires morales du catholicisme d'en avoir organisé l'énergique condamnation.

Sous le catholicisme, la morale domestique a pris son rang véritable, cessant d'être subordonnée à la politique, suivant le génie de toute l'antiquité. Après la séparation de l'ordre spirituel et de l'ordre temporel, on a senti que la vie domestique devait être désormais la plus importante, sauf pour le petit nombre de ceux que leur nature exceptionnelle et les besoins de la société devaient appeler à la vie politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié parce qu'ils ne considéraient que les hommes libres dans une population surtout composée d'esclaves. Cette sollicitude particulière du catholicisme pour la morale domestique a eu tant d'heureux résultats que leur analyse même sommaire ne saurait être entreprise ici. Je ne m'arrêterai donc pas à considérer le perfectionnement de la famille quand l'influence catholique eut pénétré dans les plus intimes relations, où elle développait sans tyrannie le sentiment des devoirs mutuels. C'est ainsi qu'elle consacrait l'autorité paternelle tout en abolissantl'antique despotisme patriarcal sous lequel les enfants étaient fréquemment mis à mort ou abandonnés, comme on le voit encore en dehors du monothéisme ; je ne puis indiquer que ce qui se rapporte au lien le plus étroit, à l'égard duquel il ne reste, je crois, rien à faire, qu'à consolider et à compléter ce que le catholicisme a si heureusement organisé. Personne ne conteste qu'il n'ait essentiellement amélioré la condition sociale des femmes ; cependant on n'a pas remarqué qu'il leur a enlevé toute participation quelconque aux fonctions sacerdotales, même dans la constitution des ordres monastiques où elles étaient admises.

Je dois ajouter, en outre, qu il leur a, autant que possible, interdit la royauté dans tous les pays où il a obtenu assez d influence politique pour modifier, d'après des considérations d'aptitudes, rhérédité théocratique ou le régime des castes. ' L'amélioration apportée par le catholicisme dans la condition des femmes a consisté à rendre leur existence essentiellement domestique, en garantissant la juste liberté de leur vie intérieure et en consolidant leur situation par la consécration de l'indissolubilité du mariage; tandisque,mêmechez les Romains,

la répudiation facultative altérait gravement, au détriment des femmes, l'état de monogamie. J'aurai, dans la suite, l'occasion de parler des dangers inhérents à la faculté du divorce. Dans la période intermédiaire de l'histoire humaine où le catholicisme Y'd interdit, son heureuse influence a si intimement hé les deux sexes, que, d'après la morale et les mœurs de ce système, l'épouse a acquis un droit imprescriptible, indépendant même de sa conduite propre, à participer sans condition, non seulement à tous les avantages de celui qui l'a une fois choisie, mais, autant que possible, à la considération dont il jouit. Or, on imaginerait difficilement une disposition praticable plus favorable au sexe dépendant. La civilisation, qui développe les différences essentielles des sexes aussi bien que toutes les aulres, a enlevé de plus en plus aux femmes toutes les fonctiens qui peuvent les détourner de leur vocation domestique. C'est dans les classes élevées de la société que les femmes suivent avec le moins d'entraves leur vraie destinée ; et c'est là par conséquent qu'on peut trouver une sorte de type spontané vers lequel doit tendre, en général, la condition des femmes; ce qui permet de saisir la loi de l'évolution sociale en ce qm concerne les sexes, laquelle consiste à dégager de plus en plus les femmes de toute occupation étrangère à leurs fonctions domestiques, de manière, par exemple, à faire plus lard repousser comme honteuse pour l'homme, dans tous les rangs sociaux, ainsi qu'on le voit déjà dans les plus élevés, la pratique d'assujettir les femmes à des travaux pénibles, au heu de les consacrer exclusivement à leurs attributions caractéristiques d'épouse et de mère.

Quant à la morale sociale proprement dite, chacun admettra l'influence capitale du catholicisme pour modifier le patrio-

lisme, énergique mais sauvage, des anciens, par le sentiment plus noble d'humanité ou de fraternité universelle, si heureusement vulgarisé sous la douce dénomination de charité. Sans doute, la nature des doctrines chrétiennes et les antipathies religieuses qui en résultaient restreignaient beaucoup cette hyp'othétique universalité d'affection, essentiellement limitée aux populations chrétiennes ; mais entre ces limites, les sentiments de fraternité des différents peuples étaient puissamment développés, outre la foi commune qui en était le principe, par leur uniforme subordination habituelle à un même pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leufs nationalités séparées, se sentaient concitoyens de toute la chrétienté. On a justement remarqué que l'amélioration des relations européennes, le perfectionnement du droit international et les conditions d'humanité de plus en plus imposées à la guerre elle-même, remontent jusqu'à cette époque où l'influence catholique liait toutes les parties de l'Europe. Dans l'ordre intérieur de chaque nation, les devoirs qui se rattachent à ce grand principe catholique de fraternité universelle et qui n'ont perdu momentanément leur efficacité que par suite de la décadence du système ihéologique qui les imposait, procuraient le moyen le moins imparfait de remédier aux inconvénients inséparables de l'état social, surtout en ce qui concerne la répartition des richesses. Telle fut la source de tant d'admirables fondations, consacrées à l'adoucissement des misères humaines, institutions inconnues aux anciens, et d'autant plus remarquables, qu'elles provenaient des dons volontaires d'une munificence privée à laquelle la coopération publique avait rarement part. Tout en développant le sentiment universel de la solidarité sociale,le catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité, qui en est le complément naturel, en liant tous les temps aussi bien que tous les lieux. Telle fut la destination générale de ce grand système de commémoration usuelle, "si heureusement construit par le catholicisme à l'imitation judicieuse du polythéisme. Si un semblable sujet pouvait être ici suffisamment examiné, il me serait aisé de montrer combien étaient sages les précautions introduites par le catholicisme, et ordinairement respectées, pour que la béatification, remplaçant l'apothéose, remplît sa destination sociale

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en évitant les honteux abus causés par la confusion des pouvoirs temporel et spirituel, chez les Grecs et surtout chez les Romains, à Tépoque de leur décadence ; en sorte que cette haute récompense n était presque jamais décernée qu à des hommes éminents^ou utiles, toujours choisis avec une entière impartialité parmi toutes les classes, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humbles.

Nous pouvons maintenant nous faire Tidée de l'étendue de la régénération morale accomplie par le catholicisme au moyen âge. Quoique altéré par les imperfections de sa philosophie et les difficultés de la phase sociale correspondante, il a manifesté la vraie nature de Tamélioration à réaliser, l'esprit qui doit y présider et les principales conditions à remplir, quand, le moment venu, une philosophie plus réelle et plus stable pourra compléter Topération qu'il a commencée. Il nous reste à examiner les attributs intellectuels de ce système. La suprême importance de la mission sociale du catholicisme a dû longtemps contenir le développement de ses propriétés mentales, qui n'ont pu se manifester clairement que par leurs conséquences ultérieures. Tout ce qui est arrivé dans l'histoire humaine, depuis l'époque catholique jusqu'à nos jours, constitue une chaîne ininterrompue, qui lie notre propre temps avec ce berceau de la civilisation moderne. Nous verrons que l'ensemble du mouvement spirituel des temps modernes se rattache à cette mémorable époque que le protestantisme se plaît à qualifier de ténébreuse.

Notre théorie explique comment le mouvement intellectuel du système monolhéique devait être relardé, sans qu'il s'ensuive qu'un tel système ait été hostile au progrès de l'esprit humain. Il ne l'a jamais entravé, excepté durant son âge de décadence, lorsqu'il n'a plus été occupé que du soin de sa propre conservation, et encore à un degré beaucoup moindre qu'on ne le croit communément. On se trompe également, quand on attribue aux invasions germaniques le ralentissement de l'évolution intellectuelle pendant la majeure partie du moyen âge, puiqu'il avait précédé de plusieurs siècles ces irruptions. Deux observations, l'une de temps, l'autre de lieu, doivent éclairer cette question jusqu'à présent si mal comprise. Le prétendu réveil de l'intelligence humaine (laquelle n'avait pas

été engourdie, m.ais s'était autrement employée), ou, en d'autrès termes, l'accélération du mouvement mental, suivit la pleine maturité du système catholique au onzième siècle et s'accomplit pendant son principal ascendant social. De plus, ce fut au centre même de cet ascendant et presque sous les yeux de de la suprême autorité sacerdotale que se manifesta cette accélération, puisqu'il est impossible de méconnaître, au moyen âge, la supériorité de l'Italie, sous quelque aspect intellectuel qu'on l'envisage, philosophique, scientifique, esthétique ou industriel. Ces deux faits suffisent pour montrer combien le^calholicisme a favorisé alors le développement humain. L'inactivité antérieure résultait de la difficulté d'organiser le système catholique, opération d'une importance capitale, qui devait absorber les plus grandes forces intellectuelles et commander plus qu'aucune autre l'attention et l'estime publiques ; de sorte que la direction provisoire du mouvement mental était abandonnée à des esprits de second ordre, en un temps où l'état général de notre évolution spirituelle était défavorable à des progrès éminentsel ne permettait que la conservation des résultats déjà obtenus. Telle me paraît être l'explication simple et rationnelle de cette anomalie apparente, qui nesuppose, comme on le voit, ni dans les hommes, ni dans les institutions, pas plus que dans les événements, aucune tendance à comprimer l'esprit humain, et qui en rattache directement le principe à la grande obligation de consacrer les plus hautes capacités aux opérations exigées, à chaque époque, par les besoins capitaux de l'humanité. Or rien n'était alors plus digne de l'intérêt de tous les penseurs que le développement progressif des institutions catholiques. Le mouvementintellectuel, qui n'a jamais été interrompu, a repris une activité nouvelle sous Hildebrand, quand le catholicisme eut atteint sa pleine maturité et après que les difficultés relatives à son application politique eurent été surmontées. Alors furent réalisés les immenses progrès que nous apprécierons dans l'un des chapitres suivants. La part qu'on attribue aux Arabes dans cette recrudescence a été très exagérée, quoiqu'ils aient secondé un mouvement qui se serait produit, niais plus lentement, sans eux; et du reste, leur influence n'eut rien d'accidentel. Mahomet a tenté d'organiser le monothéisme

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LA niILOSOPHiE POSITIVE.

chez un peuple qui n'y élait nullement préparé. Cette tentative aboutit à une monstrueuse concentration politique sous forme de théocratie militaire ; cependant, les propriétés intellectuelles propres au monothéisme ne pouvaient y être entièrement annulées; et elles ont dû même s'y développer plus rapidement, à cause de Timperfeclion du régime correspondant, d'après laquelle les plus hautes capacités spirituelles se trouvaient disponibles pour la culture purement intellectuelle; et surtout pour celle qui s'était reportée vers TOrient, depuis que rOccident élait absorbé par le développement du système catholique. C'est ainsi que les Arabes ont pu remplir cette sorte d'interrègne occidental, sans que leur intervention ait été radicalement indispensable à la transition de l'évolution grecque à notre évolution moderne. J'apprécierai les motifs spéciaux en vertu desquels les propriétés intellectuelles du système monothéique n'ont été efficaces qu'à l'époque de son déclin, quand j'examinerai cette période. Ayant assigné les motifs généraux du relard, je vais indiquer sommairement les quatre aspects sous lesquels se présente l'influence mentale

du catholicisme.

L'aptitude du catholicisme à la philosophie est aussi remarquable que mal appréciée. Quelque imparfaite que doive sembler aujourd'hui la philosophique théologique, elle n'en a pas moins exercé une heureuse influence sur le développement intellectuel de la masse des nations civilisées. Elle a élevé toutes les classes de la société au-dessus du cercle étroit de la vie matérielle, elle a épuré leurs sentiments habituels et a répandu des notions saines, quoique empiriques, sur la nature aiorale de l'homme, et même une certaine ébauche de conception historique en vertu de la liaison de l'histoire générale avec l'histoire de l'Église. Les efforts du catholicisme pour prouver sa supériorité sur les systèmes antérieurs ont fait surgir universellement le grand principe philosophique du progrès humain, quelque insuffisante ou vicieuse qu'en dût être alors la conception. Quand chaque individu s'est trouvé pourvu du moyen de juger les actes humains, personnels ou collectifs, d'après une doctrine fondamentale, l'esprit de discussion sociale qui caractérise les peuples modernes a commencé à paraître. Il ne pouvait exister chez les subordonnés tant que

les deux pouvoirs étaient concentrés dans les mêmes mains ; et quand leur séparation fut effectuée, l'esprit de discussion a été longtemps contenu par la discipline intellectuelle que prescrivait la nature vague et arbitraire de la philosophie théologique; mais à cette époque il avait déjà commencé à se manifester. Quant aux classes cultivées, le catholicisme leur a été surtout favorable en ce qu'il a presque toujours donné libre carrière à la philosophie métaphysique,à laquelle le régime polythéique était hostile.Sous le catholicisme, la philosophie métaphysique s'est étendue aux questions morales et sociales. Comme preuve des dispositions protectrices de ce régime, il suflit de rappeler le digne accueil que sut faire ce moyen âge tant calomnié à la partie la plus avancée de la philosophie grecque, c'est-à-dire à la doctrine d'Âristote, qui certainement, n'avait jamais été si goûtée auparavant, même par les Grecs. On doit noter la division des pouvoirs temporel et spirituel comme un service intellectuel autant que social, parce qu'elle a séparé en même temps la théorie de la pratique, et posé ainsi les bases de la science sociale par opposition aux pures utopies. Quoique, ainsi queje l'ai dit souvent, la science sociale n'ait pu commencer que de nos jours, je devais signaler avec reconnaissance qu'elle a sa vraie source en cet âge lointain qu'on qualifie de ténébreux, et où elle est rarement cherchée par ceux-là mêmes qui font le plus libre usage de ses avantages. L'influence scientifique du catholicisme n'a pas été moins favorable. Le monothéisme n'est pas, il est vrai, compatible avec le sentiment rationnel de l'invariabilité des lois naturelles ; et il y a un certain degré du développement humain auquel la doctrine monothéique, avec sa conception d'une volonté arbitraire comme pouvoir gouvernant universel, est contraire à la notion qui constitue la base de la science Mais ce degré n'était pas atteint au moyen âge, et le monothéisme a heureusement dégagé l'esprit scientifique des entraves que lui imposait le polythéisme. Sous ce régime, quelques simples spéculations mathématiques étaieiit;seules possibles, parce que toute recherche scientifique devait choquer des explications théologiques qui s'étendaient aux moindres détails de tous les phénomènes. Le monothéisme, en concentrant l'action surnaturelle, a ouvert un accès beaucoup plus libre dans

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ces études secondaires où Ton n'avait plus à lutter contre une doctrine sacrée spéciale, pourvu qu'on respectât quelques formules vagues et générales; et, à cette époque, la disposition religieuse à l'admiration de la sagesse divine,qui, depuis, s'est montrée rélro^ade, poussait aux recherches scientifiques. Je n'ai pas besoin d'indiquer que le monothéisme constituait une diminution de l'esprit religieux, comparé au polythéisme, de même que celui-ci comparé au fétichisme. Les restrictions apportées à l'inspiration avec sa suite d'oracles, de prophéties, d'apparitions et de miracles, témoignent des nobles efforts du catholicisme pour agrandir, aux dépens de l'esprit théologique, le domaine jusqu'alors si étroit de la raison humaine, autant, du moins, que pouvait le permettre la doctrine chrétienne. Si on ajoute à ces considérations les facilités que la vie sacerdotale offrait à la culture intellectuelle, il est aisé de concevoir l'heureuse influence du régime monolhéique sur les sciences naturelles, soit par la création de la chimie, fondée sur la conception d'Arislole des quatre éléments, et soutenue par le vain espoir qui pouvait seul stimuler alors l'expérience naissante ; soit parles progrès de l'analomie, si entravée dans Tantiquilé; soit aussi par le développement des spéculations mathématiques antérieures et des connaissances astronomiques, caractérisé par l'essor de l'algèbre à tilre de branche distincte de l'ancienne arithmétique, et par celui de la trigonométrie, qui, chez les Grecs, était trop imparfaite et trop bornée pour les besoins croissants de l'astronomie .

L'influence esthétique du monothéisme n'atteignit son plus haut point que dans la période suivante ; mais il est impossible d'en méconnaître la portée, si l'on considère les progrès de la musique et de l'architecture pendant le moyen âge. L'introduction de la notation musicale et le développement de l'harmonie donnèrent au chant un caractère entièrement nouveau, etla musique instrumentale prit la même extension parla création de son organe le plus puissant et le plus complet. Il serait sans doute superflu de signaler expressément la participation du catholicisme à ce double perfectionnement. Son influence n'est pas moins prononcée sur le progrès de l'architecture. Non seulement il s'est produit alors un grand changement dans les habitations particulières, en vertu des relations

privées, encouragées par les mœurs catholiques et féodales et succédant à l'isolement de la vie domestique des anciens ; mais, outre ces améliorations dans la vie privée, on vit alors s'élever ces édifices religieux qui constituent la plus parfaite expression monumentale des idées et des sentiments de notre nature morale, et qui inspirent toujours à tous les vrais philosophes une délicieuse émotion de sympathie sociale. Le polythéisme, outre que son culte était extérieur au temple, ne comportait pas une telle perfection, nécessairement réservée au système qui organisait un enseignement universel complété par une habitude continue de méditation personnelle . Relativement à la poésie, il suffit de nommer Dante pour montrer ce que pouvait produire ce système malgré les obstacles qu'offraient la lente et pénible élaboration des langues modernes et la difficulté résultant du caractère équivoque et peu stable de l'état social correspondant, si défavorable à l'inspiration poétique. Nous avons déjà reconnu l'aptitude supérieure qui, sous ce rapport, caractérise jusqu'à présent le polythéisme, comme le témoigne l'incapacité de nos meilleurs poètes modernes à s'en affranchir. Du reste, l'influence de cette époque, en ce cas comme en tous les autres, s'étendant jusqu'à la suivante, nous pourrons mieux apprécier ses services quand nous serons parvenus à cette partie de notre analyse.

Envisageant enfin l'aspect le moins élevé et le plus universel du mouvement mental, l'essor industriel, il est évident que puisqu'il n'a commencé qu'avec l'émancipation personnelle, nous devons ajourner l'appréciation du progrès industriel à la période suivante. Toutefois, le plus grand de tous les perfectionnements industriels devait consister dans l'abolition graduelle du servage, accompagnée de l'affranchissement progressif des communes, alors accomplis sous la tutelle du régime catholique, et qui fournirent la base des immenses succès ultérieurs. Nous ne ferons qu'indiquer ici ce que nous examinerons plus tard d'une manière plus approfondie : le nouveau caractère de l'industrie, manifesté par la substitution des forces extérieures aux efforts humains. Une telle substitution ne fut pas seulement le fruit d'une connaissance plus parfaite de la nature; elle est résultée d'un motif plus puissant, de ce que le monde catholique et féodal était placé dans une situation

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