CHAPITRE X
État métaphysique et période critique des sociétés modernes
Nous avons vu la philosophie Ihéologique et la politique tnilitaire prépondérantes dans Tanliquité. Nous les avons vues «e modifier et s'affaiblir au moyen âge. 11 nous reste maintenant à étudier, dans la période transitoire, leur décadence finale et leur décomposition nécessaire pour préparer une nouvelle organisation durable des sociétés. Les divisions ressortent clairement de l'opération même. J'examinerai d'abord le mode de décomposition des anciens systèmes, ce qui sera l'objet de ce chapitre, et ensuile j'exposerai l'évolution progressive des principaux élémenls du système positif. Quoique les deux opérations soient étroitement liées dans la pratique, on doit les diviser dans l'analyse, où le mélange de deux ordres de considérations aussi opposés que la décomposition et la recomposition, introduirait une confusion inexlricable dans nos spéculations. Une semblable division n'était pas nécessaire en traitant des périodes antérieures, parce que les deux mouvements opposés étaient convergents, et que les transactions qui se produisaient ne consistaient qu'en modifications du système théologique fondamental. Mais le cas est tout autre quand on étudie le passage du système théologique à un système d'une nature complètement différente, c'ést-àdire la plus grande révolution intellectuelle et sociale que l'humanité ait subie dans l'ensemble de sa carrière. Les éléments organiques pourraient même échapper si on n'instituait point entre deux études aussi distinctes une séparation méthodique. Dans une histoire concrète, une telle division ne saurait être légitime, mais le caractère abstrait de notre examen historique nous autorise pleinement à nous servir d'une méthode utile à Téclaircissement du sujet. Cette méthode est la division que je propose. N'oublions pas que les deux mouvements, quoique séparés ici pour faciliter nos recherches, sont toujours connexes, la destruction des anciens éléments servant à mettre en évidence les nouveaux; la force motnce
d'une époque prolongeant son influence à la suivante, et la réaction mutuelle des systèmes antagonistes étant favorable à la fonction de tous deux. Il est incontestable que la désorganisation du régime théologique et militaire a secondé le développement scientifique et industriel de la civilisation moderne, mais la réaction inverse est moins connue, quoiqu'elle ne soit pas moins importante. La suite de ce traité montrera que le développement latent de l'esprit positif a pu seul donner une véritable consistance à l'ascendant graduel de l'esprit métaphysique sur l'esprit théologique. Sans une telle influence, celte lutte, au lieu de tendre vers une vraie rénovation philosophique, n'aurait conduit qu'à de vaines discussions. Le même office a été rempli par l'esprit industriel dans l'ordre temporel : il a empêché la rivalité des légistes et des militaires de dégénérer en de stériles conflits, et a dévoilé, ce que les légistes n'auraient pu faire, l'incompatibilité, radicale de tout régime militaire avec la nature caractéristique de la civilisation moderne. En nous rappelant ces considérations, qui font ressortir l'enchaînement des deux mouvements hétérogènes, mais convergents, l'un critique, l'autre organique, nous pouvons les analyser séparément en commençant par l'appréciation de la désorganisation croissante; du système théologique et militaire pendant les cinq derniers siècles.
Le caractère négatif de cette grande opération révolutionnaire inspire une sorte de répugnance philosophique, aisément dissipée par la considération que cette phase sociale, malgré toutes ses erreurs et tous ses désordres, était un intermédiaire indispensable dans la marche lente et pénible du développement humain. L'ancien régime était irrévocablement condamné; les nouveaux éléments commençaient à être ébauchés ; mais il fallait du temps avant que leurs tendances politiques et leur valeur sociale fussent reconnus susceptibles de former la base d'une nouvelle organisation. La substitution immédiate d'un système à l'autre était donc impossible, quand même il n'y aurait eu aucun sentiment ni aucun intérêt liés au passé, et les sociétés modernes ne pouvaient éviter de traverser cette situation exceptionnelle, mais transitoire, au milieu de laquelle nous nous trouvons encore aujourd'hui, oii les principaux progrès politiques ont un caractère négatif, tandis
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que l'ordre public est maintenu par une résistance de plus en Dlus rétroerade. La doctrine révolutionnaire, qui est lagentdu changement, accomplit son œuvre en manifestant l'insuffisance de l'ancienne organisation, et en protégeant les éléments du progrès contre les entraves primitives. Sans 1 impulsion de cette énergie critique, l'humanité aurait été slat.onna.re ; e l'office du mouvement critique n'aurait pas été rempli s il n'avait pas été poussé, surtout mentalement, jusqu'à son dernier terme naturel; car sans Tenlière suppression des préjuges reli-ieux et politiques relatifs à l'ancienne organisation, nous n'aurions pu échapper à la nécessité d'une suite de tentatives infructueuses pour modifier ce qui devait être tout a fait écarté Une telle préparation ne constitue qu une condition négative, mais elle était indispensable, et la répugnance que nous inspire le spectacle de la destruction doit s effacer devant
cette considération.
Quant à l'époque où cette désorganisation a commencé, nous devons la faire remonter plus haut que le seizième siècle, qu'on lui assigne habituellement. La constitution catholique avait rempli sa destination avant la fin du treizième siècle, et en même temps les conditions de son existence politique avaient reçu de graves atteintes. Je reporte donc au commencement du quatorzième siècle l'origine de cette élaboration révolutionnaire, à laquelle toutes les classes de la socielc ont dès lors chacune à sa manière, constamment participe. Dans l'ordre spirituel, le catholicisme a dépassé ses limites durant le pontilicat de Boniface VIII, en s'efforçant de s'emparer de la domination absolue, ce qui souleva d'universelles résistances aussi justes que redoutables; pendant que, d ailleurs, il avait commencé à manifester son impuissance a diriger le mouvement raental,donl l'importance sociale devenait de plus en plus prépondérante. La décadence s'annonçait par de graves svinpiôraes précurseurs, tels que le relâchement de lesprit saserdotalet l'intensité croissante des tendances hérétiques. Les franciscains et les dominicains, dont les institutions avaient alors un siècle d'existence, étaient le plus puissant moyen de réformation et de conservation que pût comporter le système ; et ils s'opposèrent, en effet, avec succès, pendant quelque temps, à sa décadence ; mais leur influence préservatrice
devait bientôt s'épuiser, et la nécessité reconnue de leur œuvre ne pouvait finalement que faire mieux ressortir la chute prochaine d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. Un autre symptôme consistait dans les moyens violents introduits pour Texlirpation de Thérésie; car aucune domination spirituelle ne pouvant, évidemment, reposer en définitive que sur Tassentiment volontaire des intelligences, tout recours à la force matérielle est un, indice irrécusable d'un déclin imminent et déjà senti. Par ces motifs, on doit assigner le commencement du quatorzième siècle comme la date de Tébranlement décisif du système catholique, surtout relativement à ses attributions les plus centrales.
De même, dans Tordre temporel, la constitution féodale a dû entrer dans sa période de déclin, par suite de Taccomplissement de sa destination militaire. Le système des guerres défensives a exigé deux séries d'efforts : Fune pour protéger le premier essor de la civihsation contre les irruptions des barbares polythéistes du Nord, et Vautre pour la garantir contre l'invasion du monothéisme musulman. Dans la première opération, le plus grand homme du moyen âge a trouvé un noble emploi de son infatigable énergie; mais la seconde lutte devait être plus difficile. Le catholicisme avait pu mettre le sceau à la conquête des peuples du Nord, en les convertissant; tandis qu il n'y avait pas de conciliation possible entre les deux sortes de monothéisme, aspirant également à l'empire universel. Le grand résultat des croisades, abstraction faite de tant d'autres, accessoires ou indirects, qu'on a trop exclusivement remarqués, a été de préserver l'évolution occidentale du prosélytisme musulman, dès lors relégué en Orient, où son action pouvait devenir vraiment progressive. Le succès des croisades ne pouvait être complété tant que les migrations septentrionales n'étaient pas arrêtées, soit par d'énergiques résistances, soit par de sages concessions; c'est pourquoi la défense du catholicisme contre l'islamisme a dû devenir le principal objet de l'activité militaire pendant les deux siècles de pleine maturité du système politique propre au moyen âge. La grande opération défensive était essentiellement accomplie vers la fin du treizième siècle, quoiqu'il y ail eu des irruptions passagères des musulmans jusqu'au
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dix-septième, et que l'impulsion des habitudes contractées exigeât du temps pour éteindre complètement l'activité défensive. Quand la destination protectrice et conservatrice du régime féodal a été accomplie, Tesprit militaire est devenu de^us en plus perturbateur, à mesure que la papauté perdait son autorité européenne. Il a rendu des services particuliers, en garantissant la nationalité des différents peuples européens; mais on doit remarquer que c'était ce même esprit militaire qui mettait ces nationalités en danger. H est entré en décadence, simultanément avec le pouvoir spirituel, quand son ascendant politique a entravé le progrès.
L'analyse scientifique de Télaboration révolutionnaire des cinq derniers siècles doit être divisée en deux parties : la première, comprenant les quatorzième et quinzième siècles, pendant lesquels le mouvement critique reste spontané et involontaire, sans la participation d'aucune doctrine systématique; rautre, embrassant les trois siècles suivanls,où la désorganisation s'accomplit sous l'influence croissante d'une philosophie formellement négative, graduellement étendue à toutes les notions sociales et indiquant la tendance des sociétés modernes aune rénovation, quoique le principe de cette rénovation ne soit pas découvert.
D'après ce qui précède,nous voyons que la doctrine critique n'était pas, ainsi qu'on le suppose communément, la cause, mais l'effet de la désorganisation de l'ancien système social'; et rien ne manileste plus clairement le caractère provisoire du régime catholique que de le voir ainsi succomber, sans aucune attaque systématique, sous le seul conflit mutuel de ses propres instruments. Sa décadence n'est pas difficile à expliquer dès qu'on a reconnu dans son économie, même en ses meilleurs jours, l'existence de germes essentiels de décomposition, dont les ravages, d'abord suspendus ou dissimulés, ont dû se développer rapidement dans la suite.
La séparation des pouvoirs spirituel et temporel devait devenir un principe de décomposition, soit par son incompatibilité avec un étal de civilisation trop peu avancé pour un aussi éminent progrès, soit par l'imperfection de la seule philosophie alors existante. L'esprit militaire vise toujours au pouvoir absolu, même à sa phase défensive, et par conséquent
îa tentative de séparation, quelque désirable et utile qu'elle fût, se trouvait prématurée, son plein accomplissement étant réservé aux temps ultérieurs de la prépondérance complète de l'esprit industriel . L'esprit théologique n'était pas moins disposé à franchir ses limites, les attributions sacerdotales étant, d'ailleurs, vagues et empiriques. La discipline mentale, qui devenait de plus en plus rigoureuse et oppressive, à mesure que la convergence nécessaire était plus difficile, fortifiait la disposition du sacerdoce à l'usurpation. Enfin, quoique la principauté temporelle annexée à la papauté n'ait pris d'importance, parmi les souverainetés européennes, qu'au temps où le système catholique était déjà en décadence politique, la souveraineté temporelle a sans doute développé l'esprit d'ambition chez les papes. Entre une civilisation imparfaite d'une part, et une philosophie vicieuse de l'autre, la division fondamentale dont l'institution est l'honneur de cette époque fut ruinée ; et il y aurait lieu d'être étonné qu'elle ait duré jusqu'au quatorzième siècle, si nous n'avions pas vu combien a été lent et faible l'essor des nouveaux éléments sociaux, et combien il restait à faire avant que leur office fondamental fût réalisé. Nos conclusions seront les mêmes, si nous étudions la principale subdivision de chacun des deux grands pouvoirs, c'est-à-dire la relation correspondante entre rautorité centrale et les autorités locales. Nous verrons que l'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne possédait pas plus de stabilité que leur combinaison mutuelle. Dans l'ordre spirituel, il y avait des germes de désaccord entre l'autorité sacerdotale centrale et les clergés nationaux. Outre cette imperfection, inséparable de toute institution humaine quelconque, le système en avait qui lui étaient propres. Quand la sévère discipline indispensable pour garantir l'unité de l'Eglise a commencé à réagir, toute résistance partielle pouvait acquérir une véritable importance, en se rattachant aux oppositions nationales, sous l'assistance des pouvoirs temporels respectifs. Les mêmes causes, qui limitaient l'extension territoriale du catholicisme, agissaient pour ruiner sa constitution intérieure, même indépendamment de toute dissidence dogmatique. Dans le pays le plus favorable au système ecclésiastique, le clergé national s'était attribué des privilèges spéciaux, que les papes
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ont souvent proclamés essentiellement contraires aux condilions de l'existence politique du catholicisme; et cette opposition ne devait pas sans doute être moins réelle, quoique moins nettement formulée, chez les peuples plus éloignés. En même temps, la papauté tendait vers une centralisation qui, si elle flattait Tambition italienne, soulevait partout ailleurs d^énergiques et opiniâtres susceptibilités nationales. Ainsi il y avait, avant même toute scission de doctrines, danger de rupture de Tunité catholique, menacée de se décomposer en Églises nationales indépendantes. Considérant les conditions propres à un tel système, et Timperfeclion de ses bases intellectuelles, il est clair que rien ne pouvait empêcher sa décomposition une fois que ses éléments discordants ne furent plus contenus par la poursuite d'un but commun, c'est-à-dire quand le système eut atteint son plus haut point. Quant à Tordre temporel, personne n'ignore les luttes du pouvoir central ou de la royauté avec les pouvoirs locaux des différentes classes de la hiérarchie féodale. Aucun effort quelconque pour concilier les tendances contradictoires d'isolement et de centralisation, toutes deux consacrées par l'esprit féodal, ne pouvait être longtemps efficace, et la ruine du système devait suivre inévitablement la victoire, soit de Tune, soit de l'autre.
Le spectacle de cette décomposition spontanée confirme l'appréciation contenue dans le chapitre précédent de la nature transitoire de cette phase extrême du système théologique et militaire ; de plus, il manifeste l'aptitude de ce régime à seconder l'essor des nouveaux éléments sociaux ; enfin, la spontanéité de la décomposition constitue réellement un caractère distinclif du régime catholique et féodal, en ce sens qu'elle y était beaucoup plus prononcée qu'en aucun autre régime antérieur. Dans l'ordre spirituel, dont la cohérence était pourtant bien plus parfaite, il est à remarquer que les premiers agents de la désorganisation sont toujours et partout sortis du sein même du clergé catholique, tandis que le polythéisme, où les deux pouvoirs étaient confondus, n'a jamais présenté rien d'analogue. Telle est, en général, la destinée purement provisoire de la philosophie théologique que, à mesure qu'elle se perfectionne intellectuellement et moralement, elle devient moins consistante et moins durable, comme
le témoigne l'ensemble de nos observations historiques. Ainsi, le fétichisme était plus profondément enraciné et plus stable que le polythéisme, qui, à son tour, a surpassé en vigueur* intrinsèque et en durée effective le monothéisme. Ce fait, qui, avec les principes ordinaires, paraît paradoxal, notre théorie l'explique facilement, en montrant que le progrès rationnel des conceptions théologiques consiste en un continuel décrois-
sement d'intensité.
Passant maintenant à la seconde période, pendant laquelle la destruction de l'ancien système s'est accomplie, sous la direclion d'une doctrine négative systématique, il faut se rappeler ce que j'ai dit de la nécessité d'une telle doctrine pour protéger les germes croissants du régime ultérieur, et prévenir le danger de stériles conflits permanents ou d'un retour à un régime épuisé. Quant à l'inévitable avènement de celte philosophie négative, on peut l'établir aisément. Par exemple, il est évidenlque le protestantisme devait résulter, dans le cours du temps, de la nature du régime monothéique. Le njonothéisme a introduit, au sein même de la théologie, un esprit d'examen ei de discussion individuel, en laissant relativement sans solutions les croyances secondaires que le polythéisme fixait dogmatiquement jusque dans leurs moindres détails. Il permettait ainsi une liberté philosophique normale, quoique restreinte, ne fût-ce que pour déterminer le mode propre d'administration de la puissance surnaturelle en chaque cas particulier. Aussi l'hérésie théologique, impossible dans le polythéisme, était-elle toujours présente dans le monolhéisme, parce que l'activité spéculative devait produire des divergences à l'égard des conceptions essentiellement vagues et arbitraires ; la division des deux pouvoirs a secondé particulièrement cette tendance dans le catholicisme, parce qu'elle poussait l'esprit de libre examen à s'étendre des questions théologiques aux questions sociales, pour y constater les légitimes applications spéciales de la doctrine com- . mune. Cette tendance acquit toujours plus de force durant toute la période de décadence du système, pendant que les puissances temporelles combattaient l'autorité spirituelle et que les divers clergés nationaux luttaient contre la papauté ; aussi devons-nous y voir l'origine de cet appel au libre
examen qui caractérise le proteslanlisme, première phase générale de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs qui soutenaient contre les papes l'autorité des rois, et les Églises nationales qui résistaient aux décisions romaines, ne pouvaient manquer de s'attribuer un droit d'examen qui, de plus en plus étendu, par une invincible nécessité à la fois mentale et sociale, à tous les individus et à toutes les questions, a dii amener la destruction d'abord de la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie, et enfin du dogme lui-même.
Quant à la nature propre de cette philosophie transitoire, elle est déterminée par sa destination . Le bon sens public lui a donné son vrai caractère par la dénomination de protestantisme, qui s'applique à l'ensemble de la philosophie révolutionnaire, quoiqu'on la restreigne ordinairement au premier état d'une telle doctrine. En effet, cette philosophie, depuis le simple luthéranisme primitif jusqu'au déisme du siècle dernier, sans excepter l'athéisme systématique qui en constitue la phase extrême, n'a jamais été historiquement qu'une protestation croissante et de plus en plus méthodique contre les bases intellectuelles de l'ancien ordre social, étendue, par une suite nécessaire de sa nature absolue, à toute véritable organisation quelconque. A quelque grave danger que dût exposer cet esprit négatif, il faut reconnaître que la grande rénovation nécessaire ne pouvait avoir lieu sans lui. Dans les diverses révolutions antérieures, la destruction de l'ordre ancien pouvait être subordonnée par l'esprit humain à l'institution d'un ordre nouveau dont le caractère et la destination étaient nettement aperçus ; mais il y avait alors à accomplir une rénovation totale, non seulement sociale, mais d'abord et surtout mentale, rénovation plus complète que toutes celles qu'avait pu offrir jusque-là l'ensemble de l'évolution humaine. Puisque l'opération critique était indispensable tant que les nouveaux éléments n'étaient pas préparés, l'ancien ordre devait être détruit avant que l'avenir fût déterminé, et une telle situation ne pouvait que donner un caractère absolu aux principes critiques ; car si des conditions quelconques avaient été régulièrement imposées aux droits négatifs qu'ils proclamaient, de telles conditions auraient dû être empruntées au système même qu'on se proposait de
détruire, et le but eût été manqué. Je signalerai dans la suite les divers dogmes critiques qui ont participé à l'opération. En attendant, le caractère d'hostilité et de défiance manifesté par la philosophie négative envers tout pouvoir quelconque, et sa tendance instinctive et absolue à contrôler et à réduire les diverses puissances sociales, se trouvent assez motivés, soit dans leur origine, soit dans leur but, pour que le lecteur attentif puisse suppléer aux éclaircissements secondaires que je suis obligé d'écarter.
Les trois derniers siècles doivent être divisés en deux phases qui partageront la période critique en deux portions à peu près égales. Dans la première, qui comprend les différentes formes du protestantisme proprement dit, le droit individuel d'examen, quoique pleinement admis, reste contenu entre les limites de la théologie chrétienne; et, par suite, l'esprit de discussion s'attache alors à ruiner au nom du christianisme l'admirable système de la hiérarchie catholique qui en^ constituait socialement la seule réalisation complète. C'est là qu'apparaît, hautement prononcée, l'inconséquence qui caractérise l'ensemble de la philosophie négative, se proposant de réformer le christianisme en détruisant ses conditions d'existence. La seconde phase se rapporte aux divers projets de déisme qui constituent ce qu'on nomme la philosophie du dix-huitième siècle, quoique sa formation méthodique appartienne réellement au milieu du siècle précédent. En ce cas, le droit de libre recherche est reconnu indéfini; mais on regardailcomme accordé que la discussion métaphysique serait maintenue dans les limites générales du monothéisme, dont les bases semblaient inébranlables. Elles furent cependant renversées avant la fin de cette période par le prolongement de la même élaboration critique. L'inconséquence mentale était notablement diminuée par cette extension de l'analyse destructive ; mais la dissolution sociale paraît plus évidente, d'après la disposition absolue à fonder la régénération politique sur une série de simples négations qui ne pouvaient aboutir qu'à l'anarchie. Le socinianisme a fourni la transition historique de l'une à l'autre phase. Notre appréciation précédente fait ressortir suffisamment l'origine et la formation de chacune d'elles; car si, d'un côté, l'esprit d'examen ne pouvait s'arro-
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ger un exercice illimité sans nuire à son admission, il est clair, d'une autre part, que ces limites imposées ne pouvaient être toujours respectées, et que les divagations et les perturbations qui devaient s'ensuivre ne pouvaient que provoquer chez les intelligences les plus énergiques le pressant besoin desedégagerd'un ordre d'idées aussi arbitraire et aussi discordant, devenu contraire à sa destination primitive. La distinction de ces deux phases est tellement indispensable, que, malgré leur extension à tous les peuples de l'Europe occidentale, sous des formes qui, quoique diverses, sont politiquement équivalentes, elles n'ont pu avoir le même siège principal, comme nous le verrons dans la suite. Il y eut aussi entre elles une différence quant à leur participation dans les nouveaux éléments sociaux; car l'esprit positif était d'abord trop réduit et trop concentré, aussi bien par rapport aux sujets que relativement aux intelligences, pour être susceptible d'exercer beaucoup d'influence sur l'avènement du protestantisme, qui, au contraire, a rendu de grands services à la positivilé; tandis que dans la seconde phase l'intervention puissante, quoique indirecte, delà positivité, a procuré à l'analyse anlilhéologique une consistance rationnelle qu'elle ne pouvait autrement obtenir, et qui restera la principale base de son efficacité
ultérieure .
La marche du progrès pendant les cinq derniers siècles n'a rencontré aucune opposition sérieuse autre que celle résultant de l'appréhension légitime d'un bouleversement social ; et celte crainte procura une véritable énergie à la résistance des anciens pouvoirs, lesquels étaient eux-mêmes entraînés à leur insu à participer, directement ou indirectement, à l'ébranlement universel. Les gouvernants furent nécessairement placés, surtout depuis le seizième siècle, dans une situation extrêmement difficile, leur office ayant consisté à satisfaire aux besoins d'ordre et de progrès, d'autant plus impérieux qu'ils tendaient à devenir presque inconciliables. Pendant toute cette période, la plus haute capacité politique n'avait qu'à poursuivre avec sagesse la démolition continue de l'ordre ancien, tout en évitant les perturbations anarchiques, sans cesse imminentes partout où la philosophie critique exerçait son influence. L'habileté à tirer une utilité
sociale de ce même esprit d'inconséquence logique, n'était ni moins importante, ni moins délicate que celle de l'époque précédente, relative à la salutaire application sociale de la doctrine théologique. En même temps le succès social de la doctrine critique, malgré son extrême imperfection logique, vérifie son harmonie avec les besoins du temps, sans laquelle un tel succès serait inexplicable. Nous devons donc voir dans ce mémorable mouvement critique, non une simple perturbation accidentelle, mais l'un des degrés nécessaires de la grande évolution sociale, à quelques graves dangers qu'entraîne d'ailleurs aujourd'hui son irrationnelle prolongation.
En étudiant les organes de l'opération qui vient d'être abstraitement caractérisée, il sera difficile, ou même impossible, de suivre constamment et clairement la distinction entre le pouvoir spirituel elle pouvoir temporel, quoique, par intervalles, nous la voyions reparaître dans tous les aspects principaux de la civilisation moderne. Mais, par une analyse plus profonde, il est aisé de reconnaître, parmi les forces sociales qui ont présidé à la transition des trois derniers siècles, une division naturelle en deux classes : celle des métaphysiciens, et celle des légistes, qui sont en quelque sorte les éléments spirituel et temporel de ce régime mixte et équivoque, lequel correspond à la situation sociale de plus en plus contradictoire et exceptionnelle de cette époque. Toutes deux devaient nécessairement, comme je vais l'indiquer, émaner des éléments respectifs de l'ancien système, l'une de la puissance catholique l'autre de l'autorité féodale, et constituer ensuite envers eux une rivalité de plus en plus hostile. Leur essor est très distinct dans le temps même de la plus grande splendeur du régime monothéique, surtout en Italie, qui, au moyen âge, a toujours devancé le reste de l'Occident, et où les métaphysiciens, et aussi les légistes, prenaient une importance croissante dès le douzième siècle, principalement dans les villes libres de Lombardie et de Toscane. Leur caractère et leur fonction ne pouvaient pleinement se manifester qu'après que le développement et l'extension du changement eurent réclamé leur intervention pour poser les bases du système exceptionnel qu'ils ont dirigé depuis. Ils furent aidés par les universités et les parlements, quiont été dès lors les organes de l'action métaphysique et
du pouvoir des légistes. Les chefs des facultés ou docteurs, qui représentaient le pouvoir métaphysique, ont produ.i îomme classe secondaire, les littérateurs; et les légiste pareillement ont fourni une classe accessoire dans celle des Les et des avocats. Nous verrons par la suite commen de no^ jours, ces classes auxiliaires ont obtenu a leur tour 1 ascendant, ce qui indique que cette singulière «"""'«"^^f P « de finir. Reportant maintenant notre attention sur 1 élément spirituel, toujours le plus caractéristique, même en ce cas, nos explications antérieures permettent de comprendre aisément la prépondérance sociale que dut acquérir 1 esprit métaphysique à cette époque. Depuis la division de la philosophie grecque en morale et en naturelle, l'esprit metaphysje a pris deux formes tout à fait différentes, et graduellement antagonistes, en harmonie avec une telle distinction. La première, dont Platon doit être regardé comme le principal organe, beaucoup plus rapprochée de la philosophie theologique, et tendant d'abord à la modifier plutôt quà la de truire; la seconde, ayant pour type Aristote, plus voisine de la philosophie positive et tendant à dégager l'entendement humain de toute tutelle théologique. L'une ne lut critique qu enversle polvthéisme, et présida surtout à l'organisation du monothéisme, qui. une fois constitué, détermina la fusion finale de ce premier esprit métaphysique avec l'esprit tliéologique propre à cette dernière phase de la philosophie religieuse. L autre, au contraire, livrée à l'étude du monde extérieur, ne pouvait être que tout à fait critique, par suite de sa tendance aniithéologique, combinée avec son impuissance radicale a produire aucune organisation. C'est sous la direction de cet e dernière que le srand mouvement s'est produit. Ecarte par la, prépondérance platonicienne tant que l'organisation du système catholique occupait les hautes intelligences, I esprit arislotélien, qui n'avait jamais cessé d'étendre son domain., inorganique, commençade prendre à son tour l'ascendant philosophique en embrassant le monde moral et même social, quand le besoin d'une philosophie rationnelle finit par prévaloir. C'est ainsi que, dès le douzième siècle, lorsque le système monothéique était dans sa splendeur, le triomphe croissant de la scolastique vint constituer le premier agent des-
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tructeur de la puissance et de la philosophie Ihéologiques. Elle acquit de la consistance par son aptitude naturelle à s'emparer de l'instruction publique dans les universités, qui, d'abord destinées uniquement à l'éducation ecclésiastique, ont embrassé ensuite tous les ordres essentiels de culture intellectuelle. L'œuvre de saint Tiioinas d'Aquin, et même le poème de Dante, montrent que le nouvel esprit philosophique avait envahi toute l'étude intellectuelle et morale de l'homme individuel, el qu'il commençait déjà à gagner les spéculations sociales, de manière à annoncer l'émancipation prochaine de la raison humaine de toute tutelle purement théologique. La canonisation du grand docteur scolastique, d'ailleurs bien due à ses éminents services, montre renlrainement involontaire des papes vers la nouvelle activité mentale et leur prudence à s'incorporer tout ce qui ne leur était point directement hostile Dabord, le caractère antithéologique de la métaphysique ne dut se manifester que par la direction plus subtile et l'énergie plus prononcée qu'elle imprima à l'esprit de schisme et d'hérésie; mais les grandes luttes décisives des quatorzième et quinzième siècles contre la puissance européenne des papes et la suprématie ecclésiastique du siège pontifical amenèrent une application large et durable de la nouvelle philosophie aux questions sociales. Ayant acquis toute la perfection spéculative dont elle était susceptible, elle dut désormais prendre une participation croissante aux débals politiques; el comme elle devenait de plus en plus négative envers l'ancien ne organisation spirituelle, elle tendait aussi nécessairement a dissoudre le pouvoir temporel correspondant, dont elle avait d abord secondé les envahissements universels. C'est ainsi que, jusqu'au siècle dernier, la puissance métaphysique des universités s'est trouvée à la tête du mouvement de décomposition. Quand nous apprécierons les résultats de ce mouvement, l analyse précédente recevra indirectement un nouveau jour.
Considérant maintenant l'élément temporel correspondant, il est aisé de concevoir l'intime corrélation existant, à la fois quant aux doctrines et quant aux personnes, entre la classe des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains. Par l'étude du droit ecclésiastique, le nouvel esprit philosophique pénétrait dans le domaine des questions sociales et du