‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 61 sur 68 · VOL · texte numérisé non relu

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exercé que peu d'influence quelques siècles auparavant, étaient alors secondés et appuyés par tous les grands hommes contemporains qu'ils y aient ou non pris une part active. La consécration primitive que la philosophie négative a donnée à la dictature temporelle, a dissimulé heureusement ses tendances révolutionnaires aux yeux des hommes d'Etat ordinaires qui ne voyaient pas au delà des conséquences matérielles immédiates ; mais il est impossible de supposer que le génie polilinue de Frédéric le Grand ait été aveuglé sur la vraie portée du mouvement intellecluel. La protection constante accordée par un juge aussi compétent à la propagation de ce mouvement ne pouvait résulter que de la ferme conviction de la nécessité provisoire d'une i.areille phase négative pour préparer l'avènement d'une organisation rationnelle et pacifique vers laquelle ont toujours aspiré, depuis la conquête romaine, les hommes vraiment supérieurs de toutes les castes et de toutes les conditions.

Il ne me reste plus maintenant qu'àindiquer sommairement l'action politique de la philosophie négative, en tant que destinée à préparer la grande explosion révolutionnaire qui devait nécessairement se produire quand la désorganisation spirituelle serait assez accomplie pour que l'attention pût se porter sur la désorganisation temporelle. La nouvelle école philosophique s'était toujours adressée à l'intelligence, quelque frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. La nouvelle école politique faisait surtout appel aux passions d'où elle tirait toute sa force. Il n'est pas besoin d'ajouter que son avènement et son action ont été inévitables. La tendance a maintenir intact l'ensemble des institutions relatives à la dictature temporelle, imprimée par Ilobbes à l'école philosophique, ne pouvait être que provisoire, en vertu de sa contradiction avec l'essor même de la philosophie négative; mais l'esprit critique s'éUnt pour ainsi dire épuisé sur la démolition spirituelle, et étant, d'ailleurs, retenu par la crainte confuse dune entière anarchie, devait passer sans énergie a l'attaque des institutions temporelles et se montrer peu décide à surmonter des résistances sérieuses. A mesure que la philosophie se répandait dans la multitude, la classe philosophique tendait à se composer d'esprits de plus en plus vulgaires, unis

à des caractères de moins en moins élevés et très enclins à concilier, chacun pour soi, les honneurs d'une facile émancipation mentale avec les profils d'une indulgente approbation politique, à l'exemple de beaucoup de leurs précurseurs protestants. D'une autre part, la dictature temporelle devenait toujours plus rétrograde et corruptrice, par suite de l'incapacité de la royauté et de la démoralisation progressive de Taristocratie, qui avait abdiqué son honorable fonction primitive. Dans cet état de choses, la philosophie critique aurait eu moins d'efficacité sociale à mesure qu elle devenait plus urgente, si Rousseau n'eût prévenu une torpeur universelle en rappelant que la régénération morale et politique constituait le véritable but de l'ébranlement philosophique, qui, sans lui, aurait dégénéré en une agitation intellectuelle tout à fait stérile. Rousseau ne fit servir à cette tâche que les sophismes et les passions mutuellement solidaires qui lui étaient propres. Par nature, il était plutôt artiste que philosophe, et la systématisation de la philosophie révolutionnaire devait appartenir à un autre ordre d'esprits. Les célèbres publicistes du siècle précédent auraient pu suffire à cette tâche; mais une froide exposition abstraite était bien loin de rendre superflue l'audacieuse explosion de Rousseau, dont le paradoxe fondamental vint partout soulever l'indignation contre les vices généraux de l'ancienne organisation sociale, en même temps que, malheureusement, il contenait le germe de toutes les perturbations possibles, par la sauvage négation de la société elle-même. Pour bien sentir le service rendu, malgré les dangers ultérieurs auxquels il exposait, il faut considérer que la philosophie politique était alors si imparfaite, que les meilleurs esprits n'y pouvaient concevoir d'autre amélioration que des modifications du régime ancien, dont les conditions d'existence étaient détruites. Ainsi, toute chance de réorganisation semblait disparue, et le mouvement avorté à son dernier terme, quand l'école anarchique de Rousseau intervint pour ouvrir une issue à la grande élaboration négative poursuivie depuis si longtemps et la faire aboutir à la crise révolutionnaire. Telle est la douloureuse nécessité qui condamne les conceptions sociales à n'avancer que sous l'antagonisme des aberrations empiriques, jusqu'à ce que l'ascendant de la

philosophie positive ait enfin rationalisé ce dernier ordre fon-

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Ifls "ouvernements étaient prives ae leui W" 1 0,1 temporelle, et avec elle du dernier prétexte habituel ' r flU la guerre, alors devenue essentieUement commerciale Malgré ses absurdités et ses exagérations cette eco e atonlestablement secondé, à sa manière, les efforts du

dernier siècle. Son influence est due surtout à l'ouvrage d'Adam Smith, et elle devait émaner du protestantisme, en vertu de la supériorité industrielle des nations protestantes; mais elle n'acquit tout son développement qu'en France conjointement avec l'ensemble de la philosophie négative. Il est remarquable que les premières chaires destinées à 1 enseignement de cette prétendue science aient été instituées en Espagne et chez les populations les moins avancées de l'Italie tant son origine et sa destination révolutionnaires étaient' dissimulées sous des formes spéciales, qui la faisaient accueillir des pouvoirs comme un:utile instrument admmistratif. Cependant, elle consacrait l'esprit d'individualisme et l'état de non-gouvernement; et ses plus rigoureux sectateurs en déduisaient même la superfluité de tout enseignement moral régulier et de tout encouragement officiel donne aux sciences et aux beaux-arts. Enfin, j'ai déjà noté que les plus récentes attaques contre Tinstitution fondamentale de la propriélè partent de la métaphysique économique, depuis qu elle a rempli sa vraie destination et qu'elle est devenue, de même que les autres parties de la philosophie négative, finalement

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Je considérerai plus loin les maux intellectuels et moraux qui devaient résulter de la philosophie négative. Je dois me borner ici à indiquer simplement en quoi ils ont consiste. Les guides intellectuels de cette époque manquaient de convictions profondes et par suite de consistance rationnelle. Les questions les plus importantes et les plus difficiles étaient abandonnées aux esprits les moins propres à les traiter. La direction du mouvement social se trouvait aux mains de sophistes et d'orateurs, et l'on faisait appel aux passions pour résoudre des difficultés qui exigeaient les opérations intellectuelles les plus délicates. Le système catholique devint l'objet d une haine imméritée, et tandis que les protestants visaient a rétablir les premiers temps du christianisme, d'autres rêvaient le retour au polythéisme, comme le témoignent les étranges tentatives destinées à la réhabilitation de Julien l'Apostat. On vit, en outre, la reproduction de l'ancienne notion grecque d'une sorte de théocratie métaphysique, sous forme, chez les protestants, d'un prétendu règne des saints, et chez d'autres,

d'un règne des sages. La tendance à placer la pratique audessus de la théorie subit une sérieuse aggravation, consistant à préférer les expédients immédiats aux principes généraux et à chercher le remède à toutes les difficultés sociales dans des institutions temporelles : delà des règlements arbitraires, décorés du nom de lois, qui empiétaient sur le domaine des opinions et des mœurs. Telles furent les erreurs intellectuelles de .elle époque. Quelques-unes de ces extravagances sont surtout imputables à l'école philosophique, et quelques autres à l'école politique ; mais aucune de ces deux écoles n en a ete complètement innocente. Quant aux aberrations morales elles sont assez évidentes. Toutes les bases de la morale, publique et privée, étaient détruites; les règles de condmte livrées à l'appréciation des consciences individuelles, alors fréquemment disposées à envelopper les notions morales dans leur hame pour les conceptions Ihéologiques correspondantes. Quelque sages que fussent les préjugés moraux consacrés par le catholicisme, ils ne devaient pas résister aux discussions métaphysiques du siècle dernier, et tout ce qui a subsi.sté de morale, à part les plus simples règles applicables aux situations les plus claires et à la portée des esprits les plus grossiers, n est du qu'à l'instinct naturel de la moralité humaine et a 1 inlluence croissante de la civilisation moderne. Soit par l'impuissance morale de la doctrine négative, soit par l'action délétère de la doctrine sophistique, les écoles philosophiques du dernier siècle étaient entraînées vers des aberrations morales lort analogues à celles d'Épicure, qu'il était de mode alors de préconiser. On voit par là combien l'ébranlement déiste a augmenté les déviations morales dues au protestantisme, en poussant jusqu'au dernier terme la désorganisation spirituelle qui constituait son principe universel. Rien n'est plus propre qu'un tel résultat à constater le caractère purement temporaire de cette prétendue philosophie, essentiellement apte a détruire, mais incapable d'organiser, même les plus simples relations humaines. L'impuissance de la philosophie Iheologique à protéger la morale contre la philosophie métaphysique démontre que la philosophie positive est seule susceptible de satisfaire à la fois aux besoins d'ordre et de projçres, que les

deux philosophies antérieures, dans leur préoccupation exclusive, n'ont pu concilier.

Ayant considéré la dissolution de l'ancien régime, accomplie sous l'influence du mouvement révolutionnaire, nous allons voir, dans le chapitre suivant, comment les éléments d'un nouveau système se sont formés et développés silencieusement au sein de la destruction ; et je tenterai l'appréciation des éléments de réorganisalion,opération jusqu'ici impossible faute de la doctrine destinée à la diriger, et dont l'absence a déterminé un vicieux prolongement de la phase négative, essentiellement terminée au dix-huitième siècle.

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