‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 62 sur 68 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Essor des éléments de létal positif. - Préparation de la réorganisation soc.ale.

Nous avons terminé le pénible examen de la décomposition derancien système social pendant les cinq derniers siècles : nous allons muinlcnanl passer à la considération plus consolante du mouvement de réorganisation qui se produisait simultanément.

En fixant la date du commencement de la recomposition sociale, nous devons remarquer qu'il y a un intervalle entre la formation des nouvelles classes sociales et la première manifestation de leur tendance. Or, c'est à Vouverture du quatorzième siècle que le travail organique des sociétés actuelles a commencé à devenir suffisamment caractéristique. Tous les symptômes principaux de notre civilisation concourent à désigner cette époque comme la véritable origine de Thistoire moderne. L'essor industriel est alors signalé par l'universelle admission légale des communes comme éléments généraux et permanents du système politique, non seulement en Italie, ou un tel progrès s'était accompli quelque temps avant, mais dans toute l'Europe occidentale, en Angleterre, en France, en Allemagne et en Espagne, où cet événement était consacré sous des noms différents; et ce fait est pleinement confirmé par les immenses insurrections qui, dans presque tous ces pays, et surtout en France et en Angleterre, témoignèrent, pendant la dernière moitié du siècle, de la puissance naissante des classes laborieuses contrôles pouvoirs qui leur étaient, encbaque lieu, spécialement antipathiques. Durant la même période s'établit, en Italie, la grande institution des armées soldées, laquelle, marquant une phase de la vie industrielle propre aux peuples modernes, est aussi importante pour la série organique que pour la série critique. Diverses innovations capitales, telles que fusage de la boussole et Fintroduction des armes à feu, coïncident avec d'autres signes d'activité commerciale. La même impulsion est sensible dans le domaine des beaux-arts.

On ne saurait la faire remonter plus haut que Dante et Pétrarque en poésie, et que les œuvres de leurs contemporains en peinture et en musique. Le mouvement scientifique est, à vrai dire, moins évident; cependant, c'est l'époque où la philosophie naturelle commença à devenir l'objet d'une culture spéciale sous des formes correspondantes aux opinions dominantes, ainsi que le témoigne le puissant intérêt excité dans les centres intellectuels de l'Europe occidentale, par l'astronomie, par les explorations chimiques, et même par la première ébauche des saines observations anatomiques, jusqu'alors si imparfaitement instituées. Quoique plus tardif, l'essor philosophique indique, malgré son état métaphysique, et d'après plusieurs symptômes rattachés à l'impulsion de la scolastique, la tendance de l'esprit humain vers une rénovation radicale, dont on trouve l'indice dans la direction que prit, à cette époque, la mémorable controverse entre les réalistes et les nominalistes. Ainsi, sous ces quatre aspects, le début du quatorzième siècle constitue certainement le vrai point de départ du développement de la civilisation moderne, si tant est qu'on puisse assigner des dates aux phénomènes sociologiques, qui sont trop graduels pour comporter d'exactes déterminations chronologiques. Aussi nous ne les introduisons qu'à titre d'artifice logique destiné à prévenir la divagation des pensées et des

discussions.

Il est facile d'expliquer comment le développement des nouveaux éléments a coïncidé avec la décadence des anciens. Leur premier essor était en même temps contenu et dissimulé par la protection dédaigneuse des pouvoirs prépondérants. Une telle protection ne pouvait acquérir une importance décisive avant que les puissances, dans leurs grandes luttes naturelles, eussent introduit,à titre d'auxiliaires, ces nouveaux éléments, qui concoururent puissammentà la désorganisation dont ces luttes étaient le symptôme. En outre, d'après le caractère transitoire du système catholique et féodal, son déclin devait succéder immédiatement à l'époque de sa plus grande splendeur; car son office provisoire une fois rempli, ses éléments commencèrent à perdre le but de leur activité, et le seul frein capable de contenir leur antipathie mutuelle. Ce moment précis est Tépoque initiale du mouvement naturel de recom-

position partielle. Quand le système de guerres défensives a été assez réalisé, l'énergie pratique s'est reportée sur le mouvement industriel, où elle trouvait un nouvel aliment. Ue même, quand la philosophie monolhéique eut obtenu tout l'ascendant dont elle était susceptible, le développement theolo''ique cessa d'inspirer un attrait suffisant aux plus puissantes inîellisences, qui trouvèrent dans la science et les arts une carrière disne d'elles. Nous voyons ainsi qu'il n'y a rien d ac cidentel niVempirique dans la coïncidence de l'essor du nouvel ordre de choses avec la décomposition de l'ancien, mais plutôt une exacte concordance des principes avec les faits.

Quant à l'ordre qu'il faut assigner aux quatre genres de développement, il est déterminé par la grande loi de la priorité des plus généraux et des plus simples sur les plus spéciaux et les plus compliqués. Cette loi n'est pas limitée a la coordination des conceptions spéculatives, mais elle s étend aux divers modes positifs de l'activité huinaine,aussi bien pratique que théorique, individuelle que collective, et son application finale usuelle sera de déterrainer,parrensemble de ses déductions, le caractère du classement social, comme je I expliquerai directement dans le chapitre suivant. Je la mentionne ici parce qu'elle est indispensable à mon élaboration historique- . . . • 1-. - .

La manière de l'appliquer, au milieu de la spécialité incohérente de tous les divers travaux humains, consiste a les disposer suivant une grande série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques ou philosophiques, de façon que la succession ascendante présente un accroissement de généralité et d'abstraction dans le point de vue normal correspondant à chaque genre d'occupations habituelles ; tandis que la progression descendante offre l'arrangement inverse des diverses professions, selon la complication croissante de leur destination immédiate et l'utilité de plus en plus directe de leurs actes journaliers. Dans l'économie d'un tel ensemble, les premiers rangs de cette immense hiérarchie sont caractérisés par une participation plus éminenteetplus étendue, mais moins complète, moins directe et moins certaine, et qm avorte souvent ; au lieu que les derniers compensent leur infériorité

et ce qu'ils présentent de plus restreint, par la plénitude, la soudaineté et l'évidence de leurs irrécusables services. Comparés SOUS raspect individuel, ces degrés doivent manifester, à mesure qu'ils s'élèvent, une prépondérance de plus en plus prononcée des nobles facultés qui distinguent le mieux l'humanité, et les occupations sociales correspondantes manifesteront une concentration plus complète et une solidarité plus intense à mesure que nous nous élèverons à des travaux qui, parleur difficulté, sont accessibles à un plus petit nombre de coopérateurs, en même temps qu'ils exigent une moindre variété d'organes, suivant la portée plus étendue de leur activité respective; d'où résulte un développement plus vaste, mais moins intense, de la sociabilité universelle, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, diminue de plus en plus jusqu'à se réduire presque à la seule vie domestique, où, à la vérité, elle est plus précieuse et mieux goûtée.

Cette série, comme la hiérarchie animale, dont elle ne constitue au fond qu'une sorte de prolongement spécial, comporte et même exige, malgré sa continuité nécessaire, quelques divisions rationnelles fondées sur le groupement régulier des diverses modes d'activité d'après leurs aflinités. La première et la plus importante de ces divisions résulte de la distinction entre la vie pratique et la vie spéculative, que nous avons étudiées sous les noms d'ordre temporel et d'ordre spirituel. Il est inutile de subdiviser la première que nous pouvons appeler, d'une manière générale, l'action de l'homme sur la nature ; mais l'autre, la vie spéculative, doit être divisée en deux, selon que la spéculation y prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique. Nous obtenons ainsi le partage de la hiérarchie propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux : l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique,et l'ordre scientifique ou philosophique. Tous sont indispensables dans leurs destinations respectives ; ils représentent des besoins universels, quoique inégalement urgents,et des aptiludesaussiuniverselles,quoique inégalement prononcées. Ils correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels on peut envisager positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme bon ou utile, comme beau et comme vrai. C'est selon cet ordre que s'éta-

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blil leur succession chez les natures vulgaires, où la vie intelie ne le est presque effacée par la prépondérance de la v.e Ïff et e lu conLre, l'ordre inverse est le plus rat.onne et celu nui tend constamment à prévaloir à mesure que 1 nUelhence prend une plus large part dans révolul.on humame ce „u est daccord avec notre théorie de la consl.lufon de 1 organisn,e cérébral, qui oblige la plupart des hommes a poursuivre l'immédiate utilité pratique: ensuite, a un moindre degré, la perfection idéale, tandis qu'un très pet. nombre d'organisadons supérieures manifeste une prédilection sponta .ïpour la recherche persévérante de la v rite abstraite. DHluelque manière que l'on procède dans l'étude de la classrficTon de ces trois sortes de lendances,je suis convaincu qu on fro era .ou ours l'élément esthétique entre les éléments Z^Hel et sdentifique, participant de la -ture es deux sa toutefois empêcher qu'ils aient entre eux des relations d rec es 'Se es la série qui doit constituer la seule base rai.onnelie de toute analyse s.aliqne, et. par suite, dynamique, de la vil sation moderne. Mais il y a encore une autre division à s^naler quoiqu'elle ne comporte qu'une application proil e c nvenalle surtout à l'évolution préliminaire accomr depuis le quatorzième siècle, et qui devra cesser p Se lle'l'établislment futur de la ^'^^^^.^^J; veux parler de la distinction entre la science et lapl ilosophie "uei-^i traitées jusqu'ici -"n-e étant une même chose se des noms différents. La science et la philosophie sont en Se. Iquivalentes; mais aujourd'hui notre science n'es pas aï; philosophique, ou notre philosophie assez scientifique Tour tÏimettre qu'on les confonde, et je suis oblige de claser a p ropl'e comme un quatrième et dernier élément de la hiérarchie ascendante. Nous subissons, sous ce rapport, fempie expirant de la division instituée, il y a v.ngi. siècles r lesécoles grecques, entre ^'^^^^f'i^^^'ZS^ elalive au monde inorganique, et la P^' «-Ph- ^ f/ relative à l'homme, division qui, maigre ^»" /"»"«* con titua un expédient longtemps "'«i-P-f '« :,'^:'^: tion intellectuelle de l'humanité, et qui a du être emmem- Z ~ée pendant les cinq derniers siècles en ver u r l'eLor de la philosophie naturelle proprement dite et des

transformations consécutives de la philosophie morale. Nous procéderons donc d'après la supposition qu'il y a quatre éléments essentiels : industriel, esthétique, scientifique et philosophique, tout en nous efforçant d'avoir toujours présent a l'esprit le caractère purement provisoire de la dernière division. , Tout en coexistant constamment, ces quatre éléments se

sont développés suivant une rapidité inégale, et la même loi qui rè-'le leur position respective dans la hiérarchie décide aussi la succession de leur développement ; enfin l'essor de l'un quelconque de chacun d'eux détermine celui des autres. Je n'ai pas besoin de m'étendre sur l'influence réciproque de direction et d'excitation exercée entre l'évolution scientifique et l'évolution industrielle : les grandes conséquences sociales de cette connexité seront caractérisées ci-après ; mais la connexité également certaine entre l'essor esthétique et les deux évolutions extrêmes est beaucoup moins sentie.La théorie positive de la nature humaine montre que la culture de l'art doit succéder naturellement à celle de l'industrie, et préparer celle de la science et de la philosophie ; et quand, par une marche exceptionnelle, la progression s'accomplit en sens inverse, il est certain, quoique cela ne soit pas si évident que l'activité scientifique provoque nne certaine activité èsihétique, ne serait-ce qu'à titre de diversion mentale, et que la pratique de l'art est encore favorable à l'mdustne. D'où il apparaît que l'action mutuelle de ces éléments est aussi incontestable que leur position respective, c'est-a-dire que la réalité dynamique de notre hiérarchie est aussi irrécusable que sa réalité statique.

Dans l'usage historique que nous ferons de cette hiérarchie, je dois rappeler que nous n'avons pas à nous occuper de l'origine d'aucun élément quelconque, mais de son incorporalion au système de la civilisation moderne. D'après cola, il semble incontestable que nous devons remonter la série, et avoir d'abord égard à l'aspect industriel. C'est, en effet, la propriété industrielle des sociétés modernes qui constitue leur premier contraste général avec celles de l'antiquité. L'élément industriel est nouveau, et les autres, quoique bien plus puissants dans les temps modernes que dans les temps an-

ciens eurent alors une existence très remarquable. Après rabolitionde l'esclavage primitif des classes laborieuses, les sociétés les plus avancées se distinguèrent principalement par la prépondérance graduelle de la vie industrielle sur la vie militaire et ce fut la source de tous les autres attributs essentiels et le moteur de leur mode d'éducation sociale. L'eveil mental suscité par cette activité et l'aisance relative répandue dans toute la société, déterminèrent naturellement un développement plus désintéressé des beaux-arts, qui n'avaient jamais été si largement propagés, sous aucun de leurs trois modes principaux, durant le régime polylhéique. Sous un autre aspect, nous voyons que le perfectionnement des arts industriels les a élevés jusqu'à prendre une sorte de caractère esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. De plus l'évolution industrielle était nécessaire pour imprimer à l'esprit scientifique des temps modernes cette positivité complète qui le caractérise, et qui s'est étendue à l'esprit philosophique. Par tous ces motifs, nous voyons que la direction ascendante est celle daprès laquelle doit être tracée l'évolution humaine, et que la marche descendante, seule pleinement rationnelle, ne pourra être suivie que quand la science sociale sera beaucoup plus avancée.

Il ne peut exister de doute à cet égard que relativement à l'ordre des deux évolutions esthétique et scientifique. Quoique leur ordre soit communément tel que je l'ai établi, on pourrait objecter qu'en Allemagne le développement de la science a notablement précédé celui de l'art. Il serait contraire à mon plan d'assigner les motifs de celte seule exception. Notre rèHe doit être d'étudier la civilisation, non d'une seule nation, même très étendue, mais de tous les peuples qui ont participe au mouvement de l'Europe occidentale; c'est-à-dire, pour en faire l'cnuméralion une fois pour toutes, l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Espagne. Ces cinq grandes nations peuvent être regardées comme ayant constitue après la première moitié du moyen âge, malgré d immenses diversités, un peuple unique réuni sous le régime catholique et féodal el assujetti à toutes les transformations successives que ce régime entraînait à sa suite. Tel étant le champ de notre observation, nous reconnaîtrons que I essor

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scientifique a été certainement postérieur à Tessor esthétique. Rien n'est surtout plus évident quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports essentiels, guidé celle du reste du monde, et où Ton voit si nettement Tessor esthétique succéder au développement industriel, et préparer celui de la science et de la philosophie, d'après son heureuse propriété d'exciter la spéculation jusque chez les plus vulgaires intelligences.

L'ordre ascendant, qui a été l'ordre naturel dans l enfance de la société, sous le régime théocratique, a été aussi celui du développement intérieur de tous les grands éléments sociaux. En chacun d'eux nous trouverons que la marche de l'évolution a été du plus général au plus spécial, ou de l'abstrait au concret. En sorte que, depuis cinq siècles, l'ordre ascendant et l'ordre descendant delà hiérarchie positive ont pareillement concouru à régler l'évolution organique, l'un pour la progression générale, et l'autre pour les trois progressions spéciales. Le cas actuel représente le cours naturel d'une société idéale dmit l'enfance serait préservée de la théologie et de la guerre, et il se reproduit aujourd'hui, quoique d'une manière plus restreinte, dans l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité esthétique succède à l'activité industrielle, et prépare l'activité scientifique et philosophique. Ayant ainsi fixé la date et l'ordre de succession de la civilisation moderne, je vais procéder à l'examen de ses quatre grands déparlements, en commençant par l'évolution indus-

trielle.

11 me semble que quand le servage a remplacé l'esclavage, ce changement a constitué un certain degré primitif d'incorporation directe de la population agricole à la société générale, où jusqu'alors elle n'avait figuré qu'à la manière des animaux domestiques. A partir de cette époque, le cultivateur, attaché à la terre, alors la plus stable de toutes les possessions, a commencé à acquérir, quelque chétive et précaire que fût son existence naissante, de véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous, celui de former une famille proprement dite. Cette amélioration, d'où devait découler toute émancipation civile, paraît désigner les campagnes comme ayant été le siège initial de l'affranchissement popu-

jK; la philosophie POSITIVE.

laire- et ce qrand phénomène social se lie nalureilement soit à la 'préaileclion inslinc.ive des chefs féodaux pour a v.e agricole d'après leur passion caractéristique pour 1 indépendance, soit au noble spectacle si fréquemment offert par tant d-ordres monastiques, où Ton voyait les hommes les plus vénérés se consacrer à des travaux toujours avilis precedemmen . \insi la condition de la campagne me paraît avo.r ete a cette époque moins malheureuse que celle des villes, saut quelque grands centres, quilurent très impor.anis cotiimepomts d appui des efforts ultérieurs. On ne peut douter de la tendance du régime propre au moyen âge à distribuer uniformément la population même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l'action extérieure,qui,.nlerdisant l'invasion, établissait des populations sédentaires dans le contrées les plus stériles de l'Europe. On doit certainement rapporter à cette époque les systèmes de grands travaux publics entrepris pour améliorer un séjour dont les inconvemenis csaienf ainsi de pouvoir être éludés àl'aide d'une hostile emi ration; car c'est alors que l'existence merveilleuse de Venise et surtout celle de laHollande, ont commencé à devemr poss.b es en vertu d'efforts opiniâtres sagement organises, auprès desnuels les plus fastueuses opérations antiques doivent paraître fort secondaires. On reconnaîtra donc là un commencemen d'émancipation populaire qui devait nécessairement précéder et préparer une irrévocable abolition de tout esclavage personnel. La période suivante, d'environ trois siècles, depuis e début du huitième siècle jusque vers celui du onzième a ete l'époque d'une dernière préparation à la v.e industrielle, qui devait suivre l'abolition de la servitude populaire. Des deux iîrands objets de l'inslitution de l'esclavage, 1 un, celui de permettre à l'activité militaire un essor suffisant pour I accom- Lsement de sa destination, avait été réalisé sous la période de con.mêtes; l'autre, celui d'organiser le seul moyen gênerai d'éducation industrielle qui pût surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie que leur inspire tout travail régulier, a été rempli quand cessa l'introduction de nouveaux esclaves, et quand, sous le système féodal, les chefs s'étant disperses parai des populations soumises, leurs inférieurs furent inities à la vie industrielle par une organisation régulière. Un point

de départ était fixé à chaque serf, d'où i! pouvait s'élever, par une marche très lente, à une véritable indépendance individuelle, dont le principe était partout consacré par la morale catholique. Les conditions de rachat imposées à une telle libération, outre la juste et utile indemnité qu'elles régularisaient, offraient une garantie usuelle d'un semblable progrès, en constatant que l'affranchi était susceptible de la modération et de la prévoyance qui le rendaient propre à se gouverner luimême.

Telle fut l'influence temporelle de la période qui a précédé immédiatement l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle, elle est assez évidente. Les serfs avaient la même religion que leurs supérieurs et la même éducation fondamentale qui en résultait; et non seulement la religion leur donnait des droits en prescrivant des devoirs réciproques, mais elle avait toujours proclamé l'affranchissement volontaire comme un devoir chrétien à mesure que la population manifestait sa tendance et son aptitude à la liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale de lesclavage dans la chrétienté, ne fut qu'une consécration systématique, môme un peu tardive, d'un usage qui se généralisait de plus en plus depuis plusieurs siècles. A partir du sixième siècle, les chefs temporels qui avaient éprouvé la première influence du catholicisme accordèrent l'affranchissement personsonnel quelquefois à tous les habitants d'une localité considérable; et cette pratique s'étendit si rapidement, que l'histoire rapporte quelques cas exceptionnels où celte généreuse sollicitude avait devancé les désirs et les besoins de ceux qui en étaient l'objet. L'influence qui agissait ainsi ne tenait pas uniquement à la doctrine morale ; cette salutaire impulsion a été secondée par l'action persévérante d'un sacerdoce qui était contraire [à l'institution des castes, se recrutant à tous les degrés de l'échelle sociale, et qui comptait principalement, pour le maintien de son organisation, sur les classes laborieuses, dont, en conséquence, il favorisa constamment

l'ôssor.

J'ai dit qu'au commencement de cette transition, la condition de la population agricole était moins onéreuse que celle des ouvriers des villes ; mais l'émancipation des villes a pre-

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Cédé celle des campagnes. La dissémmalion des popu al.ons agricoles et la nature plus empirique de leurs travaux doivent avoir relardé chez elles la tendance aune entière émancipation et l'aptitude à l'obtenir et à en faire usage ; d'autre part, la résidence de leurs chefs au milieu d;eUes devait éloigner le désir et augmenter la difficulté de Taflranchissement, et rinfluence spirituelle avait, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Mais quand les populations des villes eurent obtenu, anrès rétablissement des communes, un complet développement industriel, elles réagirent sur les campagnes; en sorte Le pendant le douzième et surtout pendaut le treizième siècle les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points importants de l'Europe occidentale, comme le montrent Adam Smiih et Hume dans leurs expositions si lumineuses malgré Finfluence nuisible de la philosophie de leur époque. Si l'on applique en sens inverse les indications précédentes, on verra pourquoi la libération personnelle a dû commencer dans les villes et les bourgs. Le servage y était plus lourd, par suite de l'absence du maître, qui livrait la multitude au despotisme d'un agent subalterne; et e desir délibération qui devait en résulter était stimule par 1 agglomération des populations et rendu ainsi plus facile a réaliser. Sds une cause bien plus importante de cette megahte entre révolution des villes et celle des campagnes consiste en ce que le travail Jdes habitants des villes, manufacturières ou commeiriales était d'une nature plus abstraite et plus indirecte, qu il nécessitait une éducation plus spéciale que celui de la culture du sol n'exigeait qu'un petit nombre d'agents, un concert plus facile et plus habituel, et la liberté plus grande que supposent leurs opérations usuelles, ensemble de propriétés qui explique aisément' r antériorité de rémancipation des manufacturiers et des commerçants. Si respace me le permettait, je montrerais aisément, ^par une analyse plus approfondie, que les commerçant, occupés à des opérations plus abstraites et plus indirec tes ^ont été affranchis avant les manufacturiers; et que les premiers parmi les commerçants qui obtinrent leur libération turent ceux qui se livraient au commerce le plus abstrait et le plus indirect, celui des valeurs proprement dites, dont les loents primitifs n'étaient que de simples changeurs, graduel-

lenient transformés en opulents banquiers, d'abord habituellement juifs, et, à ce titre, soustraits au servage qui les eût incorporés dans la société chrétienne, ce qui n'empêchait pas, malgré de trop fréquentes extorsions, qu ils ne fussent systématiquement encouragés par la politique du temps, et toujours plus libres à Rome qu'en aucun autre lieu de la chrétienté. Dans la précoce Italie, la précocité la plus spéciale s'est manifestée dans le génie commercial qui distingue, même avant Florence, Gênes et Pise et à leur tête la merveilleuse Venise. La même importance a signalé les éléments commerciaux de la ligue anséatique et des cités flamandes; et la prospérité industrielle alors naissante de la France et de l'Angleterre était due aux établissements qu'y formèrent au treizième siècle les industriels italiens et anséates, d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes entrepôts, et finalement transformés en grands centres manufacturiers.

Dans des études d'une nature différente de celle-ci, on représente habituellement la phase de la lutte politique comme ayant commencé avec r affranchissement des communes, dont on ne cherche d'ailleurs ni l'origine, ni les causes. Je dois éviter une telle lacune dans l'histoire de la société, en signalant comment et quand la liberté collective a été obtenue par les communes. La liberté individuelle fut bientôt suivie d'une certaine liberté collective, car celle-ci, non seulement était une conséquence nécessaire de la première, sans laquelle aucun grand progrès industriel ne pouvait être réalisé, mais elle fut acquise de plus en plus rapidement à mesure que les forces de la résistance s'affaiblissaient devant des succès croissants. L'indépendance s'obtint plus facilement que l'affranchissement personnel, parce qu'on reconnaissait que l'une ne pouvait être longtemps refusée tandis que rautre était accordé. On pourrait peut-être assigner la première moitié du onzième siècle comme constituant l'intervalle entre la fin du premier mouvement et forigine du dernier.

L'organisme féodal, par sa nature dispersive et malgré d'inévitables conflits ultérieurs, alors impossibles à prévoir, devait se prêter sans difficulté à l'admission des communautés industrielles au nombre des éléments dont sa hiérarchie se composait. L'organisme catholique était encore plus favorable

LA IMllLOSOPlllE POSITIVE.

aune telle incorporation, non seulement en vertu du principe chrétien, mais par suite de l'appui que la politique sacerdotale se promettait de rélévalion des nouvelles classes, dont l'émancipation mentale n'était pas encore à craindre.

Ouant aux époques, le mouvement complet d'émancipation personnelle, depuis la fin de l'esclavage jusqu'à l'enlière abolition de toul servage, s'est accompli pendant la durée des expéditions défensives, commençant à Charles Martel et finissant à l'établissement des Normands en Occident; et la phase suivante, celle de l'établissement des communes, a coïncidé avec la lutte des croisades contre l'invasion du monothéisme musulman. L'étendue du mouvement a été précisément circonscrite par les limites mêmes du système catholique et féodal, puisqu'il s'est produit universellement dans l'intérieur de ce système et jamais au delà, soit sous le monothéisme musulman, soit sous le monothéisme bysantin; et il s'accomplit facilement et rapidement, surtout en Italie, où l'organisme catholique et féodal a manifesté la plus grande vigueur. L'influence catholique se reconnaît dans la constante sollicitude des papes pour dissiper les différends qui mettaient obstacle à la coalition naissante des communautés industrielles, dont la politique fut longtemps dirigée par les ordres religieux. L'influence féodale s'est montrée à l'extrémité occidentale du système, où s'élevèrent, sous la protection de Tempire, les villes anséatiques, correspondant avec les villes italiennes par l'intermédiaire naturel des villes flamandes, et complétant ainsi la constitution générale du grand mouvement industriel du moyen âge, qui s'étendait, par le bassin de la Méditerranée, jusqu'aux parties les plus lointaines de l'Orient, et par la mer (lu Nord, jusqu'aux extrémités septentrionales de l'Europe, de manière à former un ensemble de relations européennes beaucoup plus vaste que l'empire romain en ses plus beaux jours. Les esprits philosophiques sentiront combien est grande notre obligation envers un régime qui a donné à notre civilisation actuelle sa première impulsion, quoique par sa nature il soit ensuite devenu incompatible avec la tendance finale de l'humanité.

Nous allons procéder maintenant à l'appréciation du vrai caractère fondamental de ce nouveau moteur, sans négliger

ESSOR DES ÉLÉMENTS DE LA IlÉORGAMSATIOX SOCIALE. 421

de signaler les vices qui l'ont également distingué jusqu'à

présent.

On ne saurait douter que le changement que nous venons d'examiner constitue la plus profonde révolution temporelle que l'humanité ait jamais éprouvée, puisque son effet direct était de changer irrévocablement le mode normal d'existence. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs que l'esclavage serait aboli, et que les hommes libres d'une nombreuse et puissante population s'assujettiraient volontairement au travail, alors servile, les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient pas hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne leur indiquait le fondement ; car on n'avait pu encore apprendre qu'en matière de changements sociaux, les évolutions spontanées et graduelles finissent toujours par dépasser de beaucoup les plus audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération, l'humanité a terminé son âge préliminaire et commencé son âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors a été mise en harmonie avec l'ensemble de notre nature; car la vie de travail, une lois devenue habituelle, est la plus propre à développer nos principales dispositions de tout genre aussi bien qu'à stimuler à la coopération; tandis que la vie militaire exerce nos facultés très partiellement et fait dépendre l'activité des uns de la compression des autres.

D'après l'épreuve la plus noble et la plus vraie que nous puissions appliquer : l'ascendant graduel des facultés de l'humanité sur celles de l'animalité, la substitution de la vie industrielle à la vie militaire a élevé d'un degré le type primitif de l'homme social. L'usage de l'intelligence pour la conduite pratique est plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens, si nous comparons deux organismes équivalents, pareillement placés dans les deux hiérarchies, et en écartant, d'ailleurs, toute comparaison avec la vie militaire actuelle, à cause de l'automatisme qui caractérise les inférieurs. L'activité industrielle est favorable à la médiocrité mentale de l'immense majorité de notre espèce, mieux adaptée à ces questions claires, concrètes et circonscrites, n'exigeant qu'une attention facile,

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quoique persévéranle, susceptibles de solution directe ou îrochaine, relatives aux intérêts pratiques de 1 homme civilisé, dont la sage application au travail est presque^ louiours récompensée par l'aisance el Tindépendance. L autre épreuve, rinHuence de l'instinct social sur r.ns.mct personnel, nous montre que la vie industrielle favorise une bienveillance universelle, puisque chacun peut considérer ses travaux journaliers comme autant destinés aux autres qu a lui-même, tandis que la vie militaire fortif.a-it les passions haineuses au sein même du plus noble dévouement A l'objection que l'esprit est rétréci et l'égoïsme stimule par la spécialisation excessive du travail et par une préoccupation trop exclusive de l'intérêt privé dont nous sommes aujourd'hui témoins, on peut répondre que ces graves inconvénients tiennent à ce q-.e l'essor industriel n a pu être encore que spontané, n'ayant pas reçu la systématisation rationnelle qui lui convient. Jusqu'à ce qu'il soit organise au même degré que l'a été le système militaire dans ses meilleurs jours, il serait injuste de comparer leurs propriétés sociales Si la guerre, malgré son origine et son caractère barbares, a pu être convertie en un instrument de service social, il y a lieu de penser que les vices tant reproches aux opérations de l'industrie pourront être aussi neutra ises d une manière analogue. Même en l'absence d'une telle discipline, la vie industrielle a incontestablement provoque, depuis le moyen âge et jusque dans les dernières classes de la société, un essor mental et sympathique tout nouveau.

L'influence de cette transformation sur les relations domestiques a été immense ; car, pour la première fois, elle a ouvert l'accès de ce mode d'existence à la classe la plus nombreuse, nuisqu'il n'y avait rien dans la condition des esclaves ou des serfs qui ressemblât à la vie de famille. Les hommes libres eux-mêmes étaient peu sensibles à la destination finale de presque tous les hommes civilisés à une vie pnnc.palement domestique, dont ils étaient habituellement détournes par es bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. En second lieu, le double caractère des relation de famille a été amélioré par le changement qui amena dans les occupations, et par conséquent dans les mœurs des deux

sexes, une plus grande conformité, et qui diminua la dépendance absolue des enfants envers les parents. L'absence d'organisation a beaucoup neutralisé ces heureuses propriétés ; mais le système industriel et le système catholique n'en ont pas moins, tous deux, contribué à favoriser la morale domestique ; et s'il était à craindre qu'un essor industriel désordonné n'altérât la subordination des sexes en procurant aux femmes une existence trop indépendante, un tel danger se trouvait plus que compensé par une tendance populaire, bien plus énergique et plus constante, à faire passer chez les homnies beaucoup de professions exercées d'abord par les femmes, ce qui les réduisait à leur destination éminemment domestique.

Passant à l'aspect social du changement, nous voyons que le mouvement industriel abolit le régime des castes, en instituant contre l'antique ascendant de la naissance la rivalité progressive de la richesse acquise par le travail. Ce que le système caiholique a fait en supprimant l'hérédité du sacerdoce et en fondant la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capaciié, le mouvement industriel l'a réalisé à sa manière, même pour les moindres fonctions sociales. La tendance à l'hérédité des professions s'effaça, parmi les classes inférieures, devant l'instinct d'amélioration universelle qui avait déterminé l'émancipation elle-même ; et, dans les premiers rangs, devantrimpossibililéreconnue de conserver chez les mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières. Ces causes, combinées avec la spécialisation croissante des occupations, ont favorisé, par les seules voies temporelles, une plus exacte harmonie entre les aptitudes et les destinations ; et, en même temps, la liaison naturelle de l'intérêt privé à l'intérêt public a été directement perfectionnée par cette merveilleuse économie instinctive des sociétés actuelles, par laquelle chaque membre industriel est constamment occupé à imaginer et à réaliser de nouvelles manières de servir la communauté, les moindres fonctions privées prenant le caractère d'une fonction publique, au point qu'il est impossible de tracer une ligne de démarcation entre les unes et les autres, jadis si profondément séparées. A la vérité, beaucoup de ces tieureux résultats dérivent de calculs personnels et

AU

d'artifices propres à des esclaves émancipés ; quoi qu'il en soil, Tamour du gain est certainement préférable à Tamour du pillage qui l'avait précédé. L'imperfection du système industriel est due en grande partie à l'absence d'organisation, et, à un moindre degré, à l'imperfection de la nature humaine ; mais, à tout prendre, les dangers qu'il présente ne peuvent être comparés à ceux qui résultaient de l'état d'esclavage et de guerre. Quant à l'influence de l'évolution industrielle sur les transactions sociales, on doit reconnaître qu'elle a substitué le principe de la conciliation des intérêts à l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait auparavant. Avant la formation des grandes unités politiques, lorsque les communautés industrielles possédaient une législation indépendante, il y avait des tribunaux de commerce et des règlements qui font grand honneur aux négociants anséatiques, dont la juridiction contraste très favorablement avec toutes celles de la même époque. L'action despotique même que présente le système était une amélioration. D'après l'indolence naturelle de la constitution humaine, il eût été difficile de prévoir que le désir d'un travail permanent constituerait, un jour, le principal vœu de la majorité des hommes libres. Quand il en fut ainsi, la concession ou le relus du travail devint la base habituelle de la discipline sociale, préventive ou coercitive, et remplaça l'usage de la force directe. Quoique celte nouvelle force ait besoin d'être régularisée, on ne saurait douter de sa supériorité sur le principe de la discipline militaire, où la douleur et la mort sanctionnent toute subordination. Le principe de la discipline industrielle est moins oppressif, plus indirect, et par conséquent évitable, et il laisse place à un sentiment plus clair et plus actif du besoin mutuel de coopération et à des mœurs plus conciliantes. L'action de l'évolution industrielle sur les relations internationales n'est pas moins prononcée.Toutes les causes d'antipathie nationale ont cédé à son influence. Quoique manquant d'organisation, elle n'en a pas moins surmonté les efforts d'une puissante systématisation rétrograde, comme le montre l'exemple de rAngleterre, où l'esprit d'égoïsme n'a pu parvenir à contenir l'essor journalier des dispositions pacifiques du commerce envers les nations rivales. Quel qu'ait été l'effet primitif de l'esprit militaire

pour l'extension des associations humaines, non seulement il était complètement épuisé, mais incomparablement moins apte que l'esprit industriel à permettre enfin l'assimilation totale de l'humanité.

Cette appréciation des attributs du système industriel était indispensable pour caractériser le profond changement qu'il a apporté dans la vie sociale. Il nous a conduits à la date fixée, au commencement du quatorzième siècle. Ayant déterminé sa situation par rapport aux anciens pouvoirs sociaux, nous allons continuer l'analyse historique de son développement. Dans tout ce qui va suivre, j'avertis que je ne considérerai, pour des motifs indiqués ci-dessus, que l'industrie urbaine.

La politique des classes laborieuses, depuis leur plein affranchissement, s'est surtout distinguée par deux attributs : elle a eu pour caractère propre la spécialité, et pour condition la liberté; c'est-à dire que l'ambition des nouvelles forces a été concentrée vers leur développement industriel, et les efforts politiques ont eu pour objet la liberté industrielle. C'est comme garantie de celte liberté élémentaire que l'indépendance primitive des populations urbaines conserva une si grande importance^ malgré les nombreuses erreurs qu'elle pouvait susciter ; et telle fut la destination des corporations, qui unissaient les membres de chaque profession et protégeaient d'abord l'industrie individuelle, quoiqu'elles aient pu devenir ensuite oppressives. En prévenant ainsi des changements capricieux de carrière, elles secondèrent la formation des mœurs industrielles et exercèrent une influence morale d'une haute importance dans un mode d'existence si nouveau- Telle est la véritable origine de la passion caractéristique de la société moderne pour la liberté universelle et permanente, comme suite naturelle de l'émancipation personnelle et condition de l'activité normale de chacun. Quand la politique des classes laborieuses ne reposait pas sur une base industrielle, elle était loin d'être sage; aussi devons-nous, contre l'opinion commune, regarder comme salutaire au nouvel élément, la compression que l'ensemble du régime militaire et théologique exerça d'abord sur lui, quoiqu'elle ait pu lui devenir fatale dans la suite. Nous en avons la preuve dans les malheurs éprouvés par les communes où la compression a cessé trop

tôt et chez lesquelles les influences rétro-rades se sont dès lors mêlées avec les progressives sous forme d'ambition politique. Les villes italiennes qui ont été les premières émancipées ont payé ce privilège par de funestes animosités réciproques et des agitations intestines, jusqu'à ce que leur orageuse indépendance eût partout abouti à la suprématie d'une famille locale, d*abord féodale en Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. Mais Venise échappa à ce destin. Les villes anseatiques, à raison même des obstacles apportés à leur liberle politique jusqu'à ce que leur commerce ait été établi, n'éprouvèrent pas non plus ces stériles perturbations de la yie industrielle, qui s'y développa avec autant de succè-. qu'au sein des plus grandes organisations féodales, comme celles de la France et de lAngleterre. Ainsi, les entraves que le régime correspondant semble avoir présentées au nouvel élément constituaient à l'origine des conditions essentielles de

son évolution.

La relation de l'élément industriel avec les pouvoirs correspondants, et surtout avec le pouvoir spirituel, est facile à saisir. Il reçut du catholicisme un accueil favorable, soit a cause de sa conformité avec l'esprit général du système catholique, soit comme allié du pouvoir ecclésiastique dans son antagonisme politique. Toutefois, cette convergence était altérée par le caractère théologique de la philosophie contemporaine. Non seulement l'industrie devait, à la longue, manifester sa nature antithéologique par son action sur le monde extérieur; mais un contraste plus direct résultait de l'ardeur de l'activité industrielle, opposée à l'exclusive préoccupation du salut éternel. L'esprit absolu de la doctrine théologique ne lui permettait pas de s'adapter à des situations qu'il était impossible de prévoir au temps de sa formation, et ellene pouvait intervenir que par des prescriptions vagues et imparfaites, souvent incompatibles avec lescondilions de la vie industrielle. La dénonciation de l'usure, par le clergé, en offre un excnipie. Après avoir été d'une certaine utilité en tempérant la cupidité, celte prohibition a fini par entraver d'indispensables transactions et par provoquer indirectement d'exorbitantes extorsions. Même aujourd'hui le clergé n'a pu parvenir, malré tant de laborieuses spéculations théologiques, à s'entendre

sur une théorie du prêt à intérêt, et la morale religieuse, inaccessible aux inspirations du bon sens vulgaire, se trouve en opposition malheureuse avec l'industrie. Cette opposition explique pourquoi les classes laborieuses, tout en accueillant avec respect l'intervention du clergé dans leurs affaires générales, éprouvent une prédilection bien marquée pour le pouvoir temporel, d'où leur activité n'a pas à redouter de désaccord sérieux. Avant l'époque de la rivalité entre l'aristocratie de naissance et l'aristocratie de fortune, la classe industrielle considérait les nobles comme offrant, par leur luxe, un stimulant à la production, et par la supériorité de leur éducation morale, les meilleurs types du perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, les mœurs féodales ont exercé une heureuse influence sur l'industrie. De nos jours, les nouvelles inventions s'adressent plus particulièrement au petit nombre des riches qu'à la grande masse des consommateurs; et la supériorité sociale etlarichessehéréditaire ont en général encouragé, chez les classes féodales, une largeur de vue et une généralité de sentiment qui sont incompatibles avec la préoccupation spéciale de l'activité industrielle, et que les classes laborieuses ont toujours regardées comme de dignes sujets d'imitation. Si l'on pense, ce qui est vraisemblable, que les grandes fortunes patrimoniales seront toujours la source d'une influence sociale considérable, qu'on juge de leur importance en des temps si voisins du premier essor industriel ! Les classes laborieuses préféraient la royauté à la noblesse, et quelque avantageuses qu'aient été d'abord leurs relations avec l'autorité temporelle locale, leurs principales sympathies se portaient, de préférence, sur l'élément central; car la royauté offrait tous les avantages de l'aristocratie sans présenter les mêmes dangers de collision, à part ceux qui résultaient des charges pécuniaires, lesquelles ne pouvaient, toutefois, paraître fort onéreuses à des populations disposées, par un long usage, à regarder comme très favorable la faculté de convertir ainsi .leurs difficultés sociales. Aussi les classes industrielles,en général , étaientelles particulièrement attachées à la royauté, là même où elles ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la noblesse, comme en Angleterre, où une telle ten-

dance permanente a relardé la décadence naturelle du pouvoir royal.

La politique industrielle tomba d'abord entre les mains du clergé ou des nobles, dont les intérêts se trouvaient liés avec ceux des communautés industrielles, chez lesquelles on distingue alors la haute intervention des nouveaux ordres religieux, et ensuite de quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder leur agrandissement en s'alliant avec Findustrie. Mais une classe spéciale dut peu à peu s'élever pour diriger la nouvelle politique. Ce fut celle des légistes, qui, après avoir pris, comme nous l'avons vu, la direction du mouvement de décomposition, obtint ensuite la principale influence dans la construction du nouveau système. Quelque déplorable qu'ait été depuis son influence trop prolongée, nous ne devons pas oublier qu'elle fut indispensable à une époque où cette classe était seule capable de discuter avec les anciens pouvoirs les affaires de rindustrie,Iiée par ses intérêts avec les populations des villes, et que son intervention permettait aux classes laborieuses de se livrer à leurs occupations sans être troublées par les agitations de la politique.

Le lecteur se rappellera que les cinq siècles de la phase révolutionnaire ont été, dans le chapitre précédent, divisés en trois parties; que la périx)de de décadence spontanée de l'ancien système s'est prolongée jusqu'à la fin du quinzième siècle, et que la période suivante, de destruction systématique, se divisait en deux : la période protestante de la philosophie négative, s'étendant jusqu'au milieu environ du seizième siècle, et la période déiste remplissant le resie du temps. La même division convient exactement à l'analyse du développement industriel, dont les progrès correspondent avec une remarquable précision aux divers degrés du mouvement de décomposition. Il était parfaitement naturel que les deux mouvements se produisissent en même temps. Les pouvoirs en décadence cédaient une partie de leur force à ceux qui s'élevaient, soit par la sympathie que l'esprit catholique et féodal éprouvait pour l'industrie naissante, soit d'après les motifs politiques qui disposaient l'élément temporel à se ménager l'appui des forces sociales ; et, en sens inverse, l'extension et la consolidation de la vie industrielle secondaient la dissolution de l'an-

cienne constitution, en ruinant de plus en plus la subordination journalière des classesqui s'habituaient à l'indépendance. Dès lors les grandes cités, principaux foyers de la civilisation, se sont unies par une communauté d'intérêts et ont attiré sous leur influence protectrice les populations moins condensées. Londres, Amsterdam, d'autres grandes villes de commerce, et même Paris, ont acquis, d'après des motifs autres que politiques, une influence très difl'érente du superbe esprit de domination universelle propre dans l'antiquité aux rares chefslieux de l'activité militaire. Alors furent instituées les armées soldées, temporaires au début et ensuite permanentes. L'origine industrielle de cette innovation n'est pas douteuse. Elle a commencé à Venise, vers les premières années du quatorzième siècle, et s'est étendue ensuite, par Florence, à d'autres Etats, puis sur toute l'Europe occidentale, témoignant de l'antipathie des nouvelles populations pour les mœurs militaires, désormais concentrées chez une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes. Le déclin de l'ancien système a été hâté quand le peuple s'est trouvé ainsi soustrait à l'autorité des chefs militaires, et placé sous la direction de chefs industriels ; et, d'une autre part, quand le vaste système de charités publiques régi par le cierge est devenu de plus en- plus secondaire, comparé aux voies nouvelles que l'industrie commençait à ouvrir. Ces avantages étaient d'autant plus grands, que la rareté des ouvriers, surtout des ouvriers habiles, rendait leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. On voit même, dès le début de cette période, la première ébauche du crédit public, auquel on suppose communément une origine beaucoup trop récente. Je n'hésite pas à la rapporter aux efforts de Florence et de Venise, vers le milieu du quatorzième siècle, bientôt suivis par l'établissement de la banque de Gênes, qui était déjà une organisation vaste et active avant que la Hollande et l'Angleterre eussent acquis une grande importance financière.

Dans le conflit décisif entre la royauté et la noblesse, nous voyons l'industrie prendre, suivant les lieux, le parti de l'une ou de l'autre, mais toujours d'après le même principe, d'appuyer le parti le plus faible, mais destiné à obtenir l'ascendant final,

dans Tespoir d*un service réciproque. II n'y eut pas en cela de calcul systématique, mais siniplement une politique spontanée, el nous" voyons en conséquence que le pouvoir industriel contracta une alliance politique avec la royauté en France et avec l'aristocratie féodale en Angleterre, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, dans ce pays comme partout ailleurs, l'attirait en sens inverse. Nous trouvons ici Torigine des différences caractéristiques entre l'industrie française el rindustrie anglaise, la première tendant à la centralisation, la seconde à des combinaisons partielles, suivant la nature des principes féodaux qu'elles choisirent. Le mode français est le plus normal et le plus favorable à Tindustrie, et il s'est étendu sur la majeure partie de la république européenne ; le mode anglais a été au contraire exceptionnel, quoique réalisé chez quelques autres populations occidentales. Le premier a secondé une plus grande généralité et préparé les classes laborieuses h la conception ultérieure d'une véritable organisation, encore si confusément soupçonnée jusqu'ici; le second a encouragé une plus grande spécialité, aggravant ainsi le vice inhérent à l'évolution industrielle. Comme exemple de celte différence, on peut citer la création des postes, qui prouve que Louis XI avait senti l'utilité de l'intervention d'une influence générale dans l'industrie européenne ; tandis que l'esprit anglais; poussait la défiance envers toute direction centrale jusqu'à refuser autant que possible l'institution d'une police assez étendue pour garantir la sécurité des grandes

villes.

J'ai déjà mentionné que l'esclavage était défavorable à toute large application des forces naturelles et par conséquent aux inventions mécaniques. Nous trouvons dans cette période la confirmation de la tendance moderne à substituer les agents extérieurs à l'action de la force humaine, puisqu'il faut rapporter à la dernière partie de cette phase la plupart de ces inventions ; seulement, je dois noter ici que la première partie nous avait déjà donné la boussole, les armes à feu et l'imprimerie. 11 est vrai que la boussole fut inventée deux siècles auparavant, mais elle n'a été vraiment perfectionnée et adaptée à son usage qu'au quatorzième siècle, étant restée inutile jusqu'à ce que l'extension et l'amélioration de la navigation

ESSOn DES ÉLÉMENTS DE LA RÉORGANISATION SOCIALE. 431

l'eussent convertie en besoin pratique. Que la poudre ait été découverte alors ou seulement remise en usage, l'emploi soudain des armes à feu est un signe du temps. Le perfectionnement des procédés militaires permit aux populations industrielles de se défendre contre la caste guerrière, sans passer par le long et pénible apprentissage d'abord indispensable. Il fut particulièrement avantageux aux armées soldées à l'aide desquelles les rois et les villes pouvaient triompher d'une puissante coalition féodale. Un tel progrès n'indique nullement une recrudescence de l'esprit militaire. Une appréciation comparative établirait clairement que, malgré cette innovation, l'industrie militaire des anciens était relativement très supérieure à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus grande que la guerre devait avoir à leurs yeux. D'autre part, je crois qu'on se méprend en supposant que l'accroissement des dépenses militaires est dû à l'usage des nouveaux appareils de guerre; je pense, au contraire, que si nous pouvions comparer les dépenses miHtaires des anciens et celles des modernes, nous trouverions que les nouveaux procédés ont procuré une véritable économie totale, et que l'extension des dépenses résulte de la substitution des troupes soldées à des armées volontaires el gratuites, transformation qui eût certainement produit le même résultat, quand même la nature des armes n'aurait pas été changée. Enfin, je dois signaler une conséquence très heureuse de cette révolution militaire qui, en imprimant à l'art de la guerre un caractère de plus en plus scientifique, a intéressé tous les pouvoirs à la propagation de la philosophie naturelle, au moyen de nombreux établissements spéciaux dont la création tendait à rapprocher l'esprit militaire des convenances de la civilisation moderne par la positivilé rationnelle qu'il a ainsi acquise.

L'erreur la plus commune relativement à la troisième invention consiste à rattacher l'ensemble du mouvement progressif à l'art typographique, qui n'a été simplement que le plus puissant moyen matériel de propagation et, par suite, de consolidation indirecte. Autant et même davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale fut un résultat de la situation des sociétés contemporaines, laquelle se préparait depuis trois siècles. Dans cette antiquité trop vantée, où, à

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cause de Tesclavage et de la guerre, les productions de l esprit humain ne pouvaient trouver qu un petit nombre de lecteurs, le mode ordinaire de propager les écrits était pleinement suffisant, même pour satisfaire quelquefois à des nécessités extraordinaires ; mais il en fut tout autrement au moyen âge, où rimmense clergé européen constituait une classe de lecteurs pour qui il était de la dernière importance de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand la scolastique eut imprimé une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, et que d'avides auditeurs affluèrent dans les universités, cette nécessité dut faire naître une grave anxiete, et au douzième siècle la mulliplication des copies acquit une extension que les anciens n^avaient jamais pu connaître. Puis, lorsque survint l'universelle émancipation personnelle et que l'activité industrielle se répandit, elles rendirent un tel besom plus irrésistible et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance croissante multipliait le nombre des lecteurs et que l'instruction écrite devenait de plus en plus nécessaire pour suppléer dans les derniers rangs sociaux Tinstruction orale, alors insuifisanle : il serait superflu d'insister à cet égard sur le puissant concours de Tessor mental simultané, soit esthétique, scientifique ou philosophique, pour hâter la découverte de rimprimerie. En aucun cas antérieur, les exigences sociales n'avaient pu susciter et maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant qu elles le firent alors pour la typographie- d'ailleurs l'industrie avait déjà manifesté, par plusieurs créations importantes, son aptitude à substituer les procédés mécaniques aux agents humains. Le papier avait été invente quelques siècles auparavant, sans doute parce qu'on en avait besoin pour les transcriptions, et il serait plus raisonnable de rechercher pourquoi la découverte de l'imprimerie a ete si tardive que de s'étonner de son apparition. C'est surtout en Allemagne que s'est fait sentir le besoin de multiplier les livres d'après un meilleur procédé, pendant les actives controverses sur la nationalisation des divers clergés européens. U quand il a été inventé, il en est résulté une utile solidarité entre l'essor intellectuel et la marche de ce nouvel art destine a acquérir une portée industrielle telle que les pouvoirs protecteurs du travail ont dû le respecter de plus en plus, et que

la politique la plus ombrageuse a été forcée de tolérer la libre circulation des livres et de favoriser leur production comme une source de richesse publique. C'est ce qui arriva d'abord en Hollande et ensuite Mans tout le reste de la république européenne, où ce motif commercial contribue encore à contenir les velléités rétrogrades suggérées aux gouvernements par les abus de la presse, indistinctement accessible, de sa nature, aux plus viles aussi bien qu'aux plus nobles inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à notre anarchie spirituelle. Ainsi donc, il apparaît que ces trois inventions capitales devaient résulter de la nouvelle situation sociale, parce qu'aucune d'elles n'offrait une assez grande difficulté technologique pour résister longtemps à des efforts intelligents. S'il est vrai qu'elles existaient déjà de longue date chez certaines populations asiatiques, c'est une nouvelle preuve qu'elles n'ont pas déterminé les immenses changements sociaux dont elles n'ont été en réalité que les instruments et les propagateurs ; car elles n'ont pas produit de tels eflets en Orient. En les indiquant, je me suis écarté pour une seule fois de la généralité qui doit présider à mon élaboration, en considération de leur importance et des jugements erronés dont elles sont l'objet. Je n'ai pas besoin de dire que je m'abstiendrai d'examiner toutes les autres créations de l'industrie moderne, quels que puissent être leur mérite et leur importance, celles-ci devant suffire à mon propos. Les deux grandes découvertes géographiques de ce temps appartiennent, par leurs résultats, à la phase suivante, mais il faut les signaler ici, parce qu'elles se rattachent par leur origine à la première partie du mouvement. Les expéditions de Colomb et de Vasco de Gama sont certainement dues à cette disposition de l'industrie moderne à explorer la surface du globe, quand, l'école d'Alexandrie ayant démontré sa forme, la boussole eut permis d'audacieuses entreprises maritimes devenues nécessaires à l'activité commerciale. La concentration croissante du pouvoir temporel permettait désormais l'accumulation des ressources indispensables à cet effet; ce qui n'avait pu avoir lieu auparavant, et n'était pas même possible alors aux puissances italiennes entre autres, qui, malgré leur supériorité navale, étaient absorbées par leurs luttes intestines. Si, comme VOL. II 28

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il est vraisemblable, de hardis pirates «««""inaves ont réellement exploré le nord de l'Amérique quelques siècles aupara ™.ï la térilité de l'entreprise à cette époque ne fait que mil ss lir que rien d'essentiel ne put être fortm Zs saTussite ultérieure, et que sa valeur socale devait tL le" on intiuie solidarité avec la civilisation corresnondle En ce cas, la découverte de Colomb a ete préparée Te a;! le quinzième siècle par des excursions atlan^u^s de Jlus en plus hardies, graduellement suivies d établissements

"ÏÏÎnTla seconde des trois phases, c'est-à-dire la phase protestante, on remarque que la progression P-t'- coin -d iomme auparavant avec la progression négative Le inouve mennndu triel acquérait une certaine régularisation tand Tue mouvement révolutionnaire se subordonnait a une So phie directement critique. Les classes laborieus s ÏÏ aient plu3 considérées simplement comme une force au - Sa e que le pouvoir temporel cherchait habilement a s attah r par des concessions. La concentration avancée du pouvoir PO 1 i ,ue, en favorisant l'extension du point de vue re elaU C gou ornements modernes, royal ou aristocralique, la coîré atioi. de l'industrie avec le reste du système politique. Se ne veux pas dire que le temps était venu, pour les gouverriant , d'être dirigés par des vues philosophiques sur la pr^ond rance nécessaire de l'industrie ; la guerre était encor . Lgdéecommeleprincipalbutdes gouvernements, seulement

l/avaient reconnu la nécessité de f^"-^. . '" f ^J '' ^ de base indispensable de la puissance mihta.re. D ou nous voyons que ce n'est pas une fantaisie de l'historien, mais un laU historique qui nous représente les deux progressions comme devenues simultanément systématiques, et même a un

'''De pluTn""; trouvons dans le cas positif, aussi bien que dans le cas négatif, une grande différence dans le mode de progression, selon qu'elle était dirigée Par la force centrale on par la torce locale du régime ; soit que la dictature temporelle, dans le premier cas, fût entre les mains du ro. ou de •aristomtie ; soit que, dans le second, 'es -'es .ndustr.el es eussent conserve leur indépendance ou qu'elle 1 eussent pei-

ESSOR DES ÉLÉMENTS DE LA RÉORG.VMSATIOX SOCL\LE. 4r{5

due par la formation des grandes unités nationales. Dans le premier exemple, la politique, monarchique ou aristocralique, exigeait ce sacrifice des principales cités commerciales dont l'indépendance, autrefois nécessaire, était devenue un obstacle, par suite de leur rivalité mutuelle. Elles furent, par conséquent, soumises sans réclamations d'aucune part. Toutefois, elles ont laissé des traces plus profondes de leur constitution industrielle primitive, sous Tautorité de Tarislocralie que sous celle de la royauté. Les anciennes prérogatives urbaines furent plus complètement effacées par l'action systématique de la royauté que par l'action moins consistante du pouvoir aristocratique. La différence s'est fait sentir au delà de cette phase, par les avantages et les désavantages des deux modes, et par l'attachement de leurs défenseurs respectifs. Le mode français ou monarchique est caractérisé par l'ensemble des opérations qui ont illustré le ministère de Golbert. Elles manifestèrent une régularisalion de l'industrie, qui, eu égard au temps, a constitué un type d'administration dont l'équivalent n'a, jusqu'ici, jamais été reproduit en aucun lieu. Mais le penchant rétrograde de la monarchie pour l'aristocratie devait empêcher un tel mode d'être durable ; il ne put que donner une impulsion temporaire, et une indication de ce que la réorganisation finale des sociétés modernes pourra seule réaliser. L'autre mode, qui prit naissance en Hollande, mais qui est mieux caractérisé en Angleterre, n'a commencé à montrer ses vraies tendances que sous la direction de Cromwell, quoiqu'il ait été préparé sous le règne d'Elisabeth. Son principal avantage résulte de la solidarité entre l'élément industriel et l'élément féodal, par la participation active ou passive de lanoblesse aux opérations industrielles, ainsi ennobhes aux yeux du vulgaire. C'est de cette manière que la prospérité de Venise fut fondée trois siècles auparavant, et cette combinaison contraste heureusement avec le stupide dédain de l'aristocratie française pour les classes laborieuses. Mais l'exemple de Venise prouve que ce mode n'est pas favorable à la prospérité de l'industrie ni, à la longue, à son organisation. Il favorisa la prépondérance de l'esprit de détail et l'exclusivisme national, et prolongea l'influence de l'élément féodal le plus opposé à toute abolition du régime ancien. Quant au champ que chacun des

Lk THILOSOPHIE POSITIVE.

deux modes a embrassé, si l'on excepte la Prusse, qui présente une anomalie par Talliance du protestantisme légal avec la monarchie réelle, d'après des motifs que je n'ai pas à exposer ici, on voit que Tunion de l'industrie avec le pouvoir royal eut lieu dans les pays catholiques, et avec le pouvoir aristocratique dans les contrées protestantes. L'esprit théologique est également contraire à l'industrie, qu'il affecte la forme catholique ou la forme protestante; toutefois, celle-ci avait Tavantage passager d'encourager l'activité personnelle. Le foyer de l'industrie européenne, en eft'el, d'abord concentré en Hollande, passa ensuite en Angleterre ; mais les nations protestantes sont probablement destinées à payer plus tard le prix de leur supériorité temporaire par leur inaptitude relative à une vraie réorganisation.

Une preuve que le mouvement industriel commençait à s'organiser à cette époque, se trouve dans l'essor du système colonial. 11 serait intéressant d'examiner si la colonisation a, en définitive, avancé ou retardé l'évolution de la société moderne. D'une part, elle ouvrit une nouvelle carrière à l'esprit cruerrier, sur terre et sur mer, et amena une recrudescence de l'esprit religieux, comme mieux adapté à la civilisation de populations arriérées, ce qui devait prolonger le régime théologiqiie et militaire et éloigner le temps de la réorganisation. Mais, d'un autre côté, la nouvelle extension des relations humaines faisait mieux comprendre la vraie nature de la régénération finale, en montrant qu'elle était destinée à embrasser l'ensemble de l'humanité, et en condamnant ainsi la politique, alors habituelle, consistant à détruire systématiquement les races humaines qu'elle ne pouvait assimiler. En second lieu, par la stimulation que la colonisation imprimait à l'industrie, son importance sociale et politique était tellement augmentée, que, tout compensé, je ne doute pas que le progrès général ait éprouvé, par ce grand événement européen, une accélération réelle, dont, toutefois, on se fait une opinion très exagérée. Suivant la judicieuse remarque des plus éminents philosophes de l'école écossaise, quelques pays qui, à raison de leur situation géographique ou par d'autres motifs, ont moins participé à l'ensemble du mouvement colonial, en ont autant bénéficié que le reste, et,

en certains cas, davantage. Le mode de colonisation a dû prendre un caractère fort distinct suivant qu'elle a été dirigée par la politique monarchique et catholique, ou par la dictature aristocratique et protestante. La colonisation hollandaise, par les destructions méthodiques des produits qu'elle exerça dans Tarchipel indien, est un exemple du dernier mode, lequel encourage l'activité industrielle en même temps que la rapacité etTégoïsme national. Dans l'autre cas, l'entreprise a un caractère plus politique qu'industriel. En comparant le système colonial de l'Espagne et même du Portugal avec celui de la Hollande et de l'Angleterre, nous y trouvons non seulement une concenlraiion systématique, catholique et monarchique, du pouvoir dirigeant, mais un complément de la politique rétrograde organisée à l'intérieur ; car il ouvrit un nouvel ordre de satisfaction personnelle à la noblesse et au sacerdoce, en même temps qu'une issue à l'activité inquiète qui menaçait le système dans la mère-patrie. En sorte que, comme quelques philosophes l'ont soupçonné, il n'est pas douteux que, pour l'Espagne au moins, le mouvement colonial a ralenti l'évolution sociale.

Je ne crois pas devoir laisser cette partie de mon sujet sans joindre ma protestation à l'unanime réprobation philosophique soulevée par la rapacité qui a terni le grand mouvement de colonisation.Trois siècles après que rémancipation personnelle eut été obtenue en Europe, le catholicisme en décadence a non seulement sanctionné, mais encore provoqué l'extermination de races entières et l'institution d'un esclavage infiniment plus dangereux que celui qu'il avait noblement concouru à supprimer. H n'est pas besoin de condamner de nouveau la honteuse anomalie de l'esclavage moderne ni de donner les motifs de cette condamnation. La réaction de ce crime monstrueux sur la civilisation européenne a favorisé, indirectement, l'esprit rétrograde ou stationnaire en interdisant l'entière extension philosophique des généreux principes élémentaires du progrès moderne ; puisque leurs plus actifs défenseurs se sont trouvés, contrairement à de fastueuses démonstrations philanthropiques, personnellement intéressés au maintien de la plus oppressive politique. Sous ce rapport, les nations protestantes devaient être plus vicieusement affectées que les

peuples catholiques, où Tautorilé sacerdotale, quoique très affaiblie, a tenté de réparer, par une utile intervention journa- ^ Hère, sa déplorable participation primitive à une telle monstruosité; tandis que l'anarchie spirituelle, légalement consacrée, du protestantisme, assurait une entière impunité à l'oppression privée, sauf Tinerle opposition d'un petit nombre de règlements temporels, ordinairement formés et toujours appliqués par les oppresseurs eux-mêmes. On donne habituellement pour excuse de Tesclavage qu'il étend la civilisation aux races esclaves ; mais une telle excuse ne supporte pas un instant d'examen, et elle est très nuisible à la cause de la civilisation elle-même. Si l'esclavage était indigène, et s'il avait lieu dans des conditions analogues à celles de l'antiquité, on concevrait qu'il pût en résulter un avantage pour les deux parties; mais quand les esclaves sont transportés, pour ainsi dire, à une autre phase sociale, leur progression naturelle en est gravement altérée. En voulant hâter l'évolution sponlaïuée des races les moins avancées, on s'expose à déterminer des perturbations plus dangereuses que les vices auxquels on voudrait remédier, quand même le procédé mis en usage serait aussi généreux qu'il est barbare. L'influence rétrograde que cette désastreuse institution devait exercer ultérieurement sur ses promoteurs est une juste punition préparée par l'ensemble des lois fondamentales de la sociabilité humaine.

La troisième phase s'étend depuis l'expulsion des calvinistes français et le triomphe politique de l'aristocratie anglaise jusqu'au commencement de la révolution française. C'est cette même période que, dans la progression négative, j'ai appelée période déiste, et ici encore le mouvement de décomposition coïncide avec le mouvement de recomposition. Sous la seconde phase, nous avons vu que l'industrie était devenue l'objet d'actifs encouragements, comme base nécessaire de la supériorité militaire, qui constituait encore le but principal de la politique. Mais, durant la période que nous avons maintenant à examiner, il s'est produit une inversion remarquable, qu'on doit regarder comme le plus grand progrès social qui pût être réalisé sous l'ancien régime, et au delà duquel on ne pouvait parvenir autrement que par une complète réorganisation. Alors commence une dernière série militaire, celle des guerres com-

merciales, où l'esprit guerrier se subordonne d'abord spontanément, et ensuite systématiquement, à l'esprit industriel, et s'efforce de conserver sa place dans l'économie sociale, en conquérant pour chaque peuple des établissements avantageux, ou en détruisant les ressources d'une concurrence étrangère. Quelque déplorables qu'aient été -quelques-uns de ces conflits, une telle politique doit être tenue pour progressive, en tant qu'elle annonce la décadence de l'activité militaire, et la prépondérance de l'industrie ainsi établie, dans l'ordre temporel, comme le principe et le but de la civilisation moderne. Cette transformation s'est manifestée d'une manière très sensible dans les luttes de la monarchie et de l'aristocratie et en d'autres circonstances, durant la seconde phase; mais c'est seulement au dix-huitième siècle que la subordination de l'action militaire à l'activité industrielle est devenue pleinement décisive dans presque toute l'Europe occidentale : le système colonial, fondé sous la phase précédente, a été, d'ailleurs, la principale cause des conflits de cette nature.

L'industrie a dû se développer plus rapidement, pendant la dernière période, en Angleterre que sur le continent, parce que l'esprit protestant et l'intime solidarité entre les classes aristocratique et commerciale favorise en même temps la confiance en soi-même et l'égoïsme, qui sont encore le partage de la vie industrielle ; tandis que sur le continent, l'influence du catholicisme, la sociabilité plus grande du caractère et des mœurs, l'ascendant mental d'une philosophie négative, mais cosmopolite, et l'absence d'affinité entre les rois et les classes industrielles, concouraient à assurer la supériorité à l'Angleterre. Cette supériorité provisoire offrait, d'ailleurs, de grands dangers : elle prolongeait le régime militaire et théologique, encourageait une insatiable cupidité et comprimait toute généreuse sympathie nationale.

L'organisation intérieure de l'industrie se ressentait de la prédilection qu'elle inspirait de plus en plus, à mesure qu'augmentait son importance sociale, aux hommes les plus actifs et les plus énergiques ; à la différence de la vie militaire, qui devenait le refuge des natures les plus dénuées d'aptitude et de persévérance, surtout chez les classes inférieures. Le débordement de cupidité qui a désolé la France, quand le projet de Law

le

fut mis en pratique, a prouvé que ce n'était pas en vertu de leur supériorité intellectuelle que les hautes classes avaient, pour rin(lustrie,un superbe dédain, mais à cause de leur aversion pour tout travail régulier. La dégradation delà noblesse devait être beaucoup moins sensible dans les pays protestants, et surtout en Angleterre, où Tarislocralie, par son incorporalion au mouvement industriel, dissimulait une dégénération morale non moins profonde. Néanmoins, dans les pays protestants comme partout ailleurs, la partie active des populations dirigeait toute son énergie versTinduslrie, landisque les plus indolents, les plus incapables et les plus orgueilleux, se portaient vers la guerre. Un autre élément intérieur de progrès consistait dans Tessor du système de crédit public que nous avons vu commencer dans les cités italiennes et anséatiques, mais qui ne pouvait acquérir toute son importance tant que les intérêts industriels n'étaient pas intimement liés, d'abord comme moyen, et ensuite comme but, à l'ensemble de la politique européenne. Il a obtenu son extension la plus décisive quand, par la formation des grandes com'pagnies financières, s'est élevée, à la tête de la hiérarchie industrielle, la classe des banquiers, d'après la généralité supérieure de ses vues; et du moment où elle devint réellement partie intégrante du corps commercial, cette classe servit de lien entre toutes les autres parties, ce qui favorisa son organisation. En même temps, de vraies relations commençaient à s'établir entre la science et l'industrie. Les éléments opposés, théorique et pratique, tendaient depuis longtemps à se rapprocher, et Colbert avait montré leur solidarité. Mais c'est au dix-huitième siècle que cette connexité, si longtemps bornée à l'art nautique et à Fart médical, devait s'étendre non seulement au système entier des arts géométriques et mécaniques, mais encore aux arts physiques et chimiques, plus complexes et plus imparfaits, qui dès lors avancèrent rapidement. Par suite, surgit une remarquable classe intermédiaire, jusqu'ici peu nombreuse, mais destinée à un accroissement rapide, celle des ingénieurs, dont l'office consiste, ainsi que je l'ai noté dans mon premier volume, à régler les rapports de la science avec l'industrie. Leur action en France et en Angleterre a caractérisé les différences sociales et politiques des deux pays.

Tandis que l'Angleterre fait ressortir les meilleures ressources d'un libre instinct privé, secondé par d'heureuses associations volontaires, la France prépare la voie pour une vraie réorganisation finale du travail universel. Enfin, durant cette période, l'industrie moderne commence à manifester son caractère philosophique, jusqu'alors trop peu prononcé, quoique toujours appréciable à une scrupuleuse analyse historique. Le temps était venu pour elle de se présenter comme destinée à réaliser l'action systématique de l'homme sur le monde extérieur, en prenant pour guide la connaissance des lois naturelles. Les deux inventions capitales de la machine à vapeur et des aérostats ont concourru à la propagation d'une telle conception, l'une par ses puissants résultats actuels, l'autre par les espérances hardies, mais légitimes, qu'elle devait susciter. Si la théologie avait auparavant dévoilé sa tendance anti-industrielle, maintenant l'industrie décelait clairement son caractère antilhéologique. Sous le polythéisme, l'antagonisme entre l'ordre prétendu divin de l'univers et le pouvoir de l'homme d'en altérer l'économie pour son propre avantage, pouvait être éludé ; mais le monothéisme développa ce conflit par son hypothèse de l'optimisme providentiel. L'admirable organisation du catholicisme ajourna la solution de la question en évitant toute collision avec l'industrie aussi longtemps que possible ; mais quand le système théologique entra en décadence, et que l'industrie se développa de plus en plus, le conflit final ne dut être que plus nuisible à l'esprit religieux, devenu directement incompatible avec l'extension de l'action de l'homme sur la nature. Dès lors l'élément industriel se trouva en hostilité radicale et permanente avec les pouvoirs théologiques et militaires, sous la tutelle desquels il avait pris son essor ; et l'action mentale la plus populaire vint s'adjoindre aux autres forces et participer à la destruction de la philosophie ihéologique.

Nous avons maintenant suivi le mouvement industriel à travers les trois périodes : nous avons vu son essor spontané sous la tutelle catholique et féodale ; l'encouragement systématique qu'il reçut des gouvernements comme moyen de suprématie politique, et son institution en but permanent de la politique européenne, la guerre étant mise à son service. Il est évident

qu'il ne resle plus à considérer que l'avènement d'un système politique correspondant dont j'aurai bientôt à m'occuper. Je • dois maintenant examiner le mouvement intellectuel, esthétique, scientifique et philosophique, qui se produisait en même temps. Cet examen devra être très sommaire, comparé à celui que nous venons de terminer, car l'évolution intellectuelle est moins complexe que révolution industrielle, moins sujette à des méprises historiques, et moins importante par rapport à la constitution des sociétés modernes, étant limitée à une classe très restreinte, et susceptible seulement d'une simple influence modificatrice, quelque active et éminente que son action soit destinée à devenir plus tard. D'après la nature de mon sujet, je ne dois m'occuper ici que des propriétés sociales des trois éléments intellectuels ; c'est pourquoi je ne ferai pas l'histoire spéciale d'aucun d'eux, mais j'esquisserai simplement leur essor, leur caractère et leur développement, en commençant par l'élément esthétique.

La fonction des facultés esthétiques consiste à donner une représentation idéale et sympathique des divers sentiments qui caractérisent la nature humaine, personnelle, domestique ou sociale; et, par suite, leur état, quelque ascendant qu'on lui suppose, ne saurait suffire à définir la civilisation correspondante. C'est le seul élément parmi ceux que j'ai à considérer dans ce chapitre qui soit commun à la société militaire et théologique, et à la société industrielle et positive. Conséquemment, la meilleure manière de déterminer son état, à une époque quelconque, n'est pas de l'envisager en luimême, mais d'examiner les caractères de la civilisation moderne auxquels il est incorporé, afin de déterminer la part qui lui revient et les nouvelles propriétés qu'il peut avoir manifestées. Or, il est aisé de reconnaître que le moyen âge était, par sa nature, favorable aux beaux-arts. Alors le sentiment d'indépendance personnelle était énergique, la vie domestique avait une force et une beauté inconnues dans l'antiquité ; enfin, les guerres défensives propres à cette phase stimulaient l'activité sociale. Le système catholique et féodal aurait sans doute été plus favorable aux beaux-arts (|u'aucun régime antérieur s'il eût eu plus de stabilité. Les cathédrales, qui étaient de véritables musées de musique, de peinture, de sculpture et

d*archi lecture, en sont la preuve. On en trouve une autre dans l'organisation qui permit un encouragement sans égal du génie individuel. Toutefois le caractère vague, abstrait, inflexible des croyances monothéiques était incompatible avec le développement esthétique; aussi est-ce l'état social de cette phase, et non sa philosophie, qui a été favorable aux beaux-arts, à l'inverse du polythéisme, où ce fut la doctrine et non le régime qui développa si largement le génie esthétique. On le vit sous la féodalité consacrer, par une sorte de foi idéale, la perpétuité fictive de l'ancien polythéisme, soit grec ou romain, soit Scandinave, soit arabe. Une telle inconséquence, en se prolongeant chez les modernes, est devenue l'une des principales causes de la moindre énergie des impressions esthétiques. Ainsi stimulée au moyen âge par l'ensemble de la situation sociale, l'évolution esthétique dut commencer à se manifester aussitôt que la constitution catholique et féodale eut atteint sa maturité : l'institution de la chevalerie en marque l'avénement ; mais son principal développement se rapporte aux croisades, sur lesquelles, pendant deux siècles, toute l'énergie morale de l'Europe s'était concentrée. Tous les témoignages historiques constatent l'extrême empressement que montrèrent toutes les classes de la société européenne pour ce genre d'activité mentale, qui convenait à toutes les capacités, en offrant un stimulant aux faibles entendements et une diversion aux plus forts. Remarquons que ces dispositions favorables se produisaient à l'époque que les modernes se croient autorisés à qualifier de ténébreuse, et dans les deux pays où le régime correspondant avait pu se réaliser plus complètement, c'està-dire en France et en Angleterre, où l'admiration qu'ont inspirée longtemps les beaux-arts a été bien supérieure en énergie et en universalité à l'ardeur de quelques rares populations antiques pour les œuvres de leur temps. L'Italie, il est vrai, obtint bientôt à cet égard une éclatante supériorité, mais le témoignage de Dante prouve que l'inspiration italienne venait de la France méridionale, où le système féodal était plus consistant, et le système catholique plus faible qu'en Italie.

Il ne faut pas oublier le retard et la difficulté occasionnés par l'état du langage à cette époque. Il a nécessité une lente

' il

et difficile opération préliminaire sans laquelle le plein développement des beaux-arts eut été impossible. Quoiqu'un tel préambule n'ait pas laissé de résultats immédiats, il n'en est pas moins vrai que de grands efforts et beaucoup de puissance esthétique ont été consumés en ce travail préparatoire. Les langues résultentsurtoul d'une lente élaboration populaire dans laquelle se reflète la civilisation correspondante : cela est surtout évident quant aux langues modernes, où la prépondérance croissante de la vie industrielle et l'ascendant graduel de la rationalité positive sont si fidèlement représentés. Mai/ cette origine vulgaire n'exclut pas le concours des esprits d'élite, principalement de l'ordre esthétique, comme étant le plus naturellement actif et se rapportant aux facultés d'expression et conséquemment, au plus haut degré, au langage. Cette propriété devient plus évidente encore quand il s'agit, non de créer une langue originale, mais de transformer, par suite d'un nouvel élat social, un langage qui existe déjà. Les facultés esthétiques, ayant à représenter avec énergie les pensées et les affections inhérentes à la vie réelle et commune, n'ont jamais pu parler une langue morte ni même étrangère, sauf dans le cas d'habitudes artificielles ; et nous voyons comment elles ont dû être occupées longtemps et assidûment, au moyen âge, à seconder et à diri ger la formation spontanée des langues modernes, quoiqu'on ait continué à leur attribuer une sorte de léthargie au temps même où elles posaient les fondements des grands monuments sociaux de la civilisation européenne. Le retard a principalement porté sur la poésie, et accessoirement sur la musique ; mais les trois autres arts ont été plus ou moins entravés par leurs relations avec fart le plus capital et le

plus universel.

L'originalité et la popularité des œuvres esthétiques de cette époque témoignent qu'elles dérivent de l'état social correspondant. Malgré tous les reproches sur l'abandon des ouvrages anciens, nous savons que la classe principale qui parlait le latin devait lire les auteurs latins très assidûment; maison sentait que la nouvelle évolution esthétique était incompatible avec l'admiration exclusive des chefs-d'œuvre relatifs à un élat social à jamais disparu. D'ailleurs le catholicisme avait établi le principe de la prééminence du nouvel état social

comparé à l'ancien ; aussi lorsque survint la prétendue restauration des lettres et que les ouvrages des anciens furent remis au jour, ce fut principalement dû à la réaction contre l'esprit catholique, devenu hostile au progrès. Quoi qu'il en soit, le caractère spontané du nouveau développement exigeait son entière séparation de celui qu'avait inspiré une tout autre situation sociale. Par exemple, ritaïie imitait les anciens monuments romains; aussi, tandis quelle était supérieure à tout le reste du monde dans les autres branches des beauxarts, elle lui était inférieure par l'architecture, parce que le catholicisme et la féodalité érigeaient des monuments mieux adaptés à la civilisation dont ils étaient destinés à éterniser le souvenir. En chaque branche des beaux-arts, nous rencontrons la même originalité. En poésie surtout, nous la constatons dans Texpressiou des mœurs de la chevalerie* et dans l'heureuse indication de la nouvelle importance qu'obtenait la vie domestique dans le système de l'existence moderne. On rémarque alors un genre de compositions essentiellement inconnu à l'antiquité, parce qu'il se rapporte à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et ne fait intervenir la vie publique qu'en vertu de sa réaction sur la vie privée. Cette sorte d'ouvrages, depuis tant répandue et si bien adaptée à la nature de la civilisation moderne, remonte à l'époque que nous considérons. La dénomination sous laquelle on la désigne conserve, malgré son impropriété actuelle, le souvenir de cette filiation.

Telle est l'origine du développement esthétique de la société moderne. L'essor esthétique n^ suppose pas seulement un état social très caractérisé; il exige aussi que cet état soit assez stable pour permettre entre l'interprète et le spectateur une intime harmonie d'idées et de sentiments. Ces deux conditions étaient remplies dans l'antiquité, mais elles ne l'ont plus été depuis à un degré suffisant, et ne pourront l'être avant que nous soyons parvenus à l'état pleinement positif. C'est parce que le moyen âge constitue une immense transition, que les résultats [permanents du mouvement catholique ont été ainsi disproportionnés à l'énergie de son essor. On ne saurait expliquer cette anomalie par la supposition d'un décroissement des facultés esthétiques de l'humanité, ni par la servile imi-

talion des chefs-d'œuvre de Tantiquité: il s'explique par l'instabilité d'un état social dont les transitions successives ne pouvaient que neutraliser l'universalité nécessaire de l'art, après sa première évolution si ferme, si originale et si populaire au moyen âge. Chaque phase sociale se décomposait avant que le poète ou l'artiste ait pu être assez pénétré de son esprit pour la représenter dignement. L'esprit des croisades, par exemple, si favorable à la poésie la plus élevée, avait disparu quand les langues modernes ont été assez formées pour en permettre la pleine idéalisation ; tandis que chez les anciens, chaque mode de sociabilité avait été assez durable pour qu'après plusieurs siècles le génie esthétique retrouvât des passions et des affections populaires identiques à celles qu'il voulait rappeler. Les beaux-arts ne rentreront pas en possession de leur pleine efficacité sociale, tant qu'une réorganisation parfaite n'aura pas replacé l'humanité dans des conditions de stabilité sociale.

En considérant le moyen âge, ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, comme embrassant les neuf siècles compris entre le cinquième et le quatorzième, nous verrons que l'évolution des beaux-arts dans cette période correspondait avec celle de l'industrie. Quand le servage eut remplacé l'esclavage, le nouvel état social fournit des éléments pour une ébauche de l'art et un stimulant aux facultés esthétiques; puis quand les populations urbaines furent émancipées, l'artse trouvait occupé de l'élaboration des langues modernes; etenfinlorsque l'industrie politique des villes fut néeet la servitude rurale finalement abolie, les arts obtinrent un développement direct, suivant la nature de la civilisation correspondante. Le règne de Charlemagne, placé vers le milieu de la seconde phase, peut être pris comme date de la stimulation initiale des éléments de la civilisation moderne. Nous avons vu quels étaient les caractères de l'art naissant de cette phase; maintenant nous avons à apprécier ses caractères et sa situation envers les anciens pouvoirs, depuis le comnhîncement du quatorzième siècle ; en d'autres termes, à observer l'influence de la civilisation industrielle sur l'art catholique et féodal.

Sa première influence a consisté à éveillerl'activité mentale et à procurer l'aisance et la sécurité, sans lesquelles les nobles

jouissances de l'art ne seraient pas goûtées. Le stimulant intellectuel est d'abord déterminé par les besoins les plus grossiers et les plus urgents, et aucune grande jouissance ne saurait résulter de ce genre d'activité. A l'autre extrémité de l'échelle des opérations mentales, l'exercice des facultés scientifiques et philosophiques est suivi d'une fatigue bientôt insupporlable, excepté chez le très petit nombre d'organisations,' particulièrement propres à la contemplation abstraite. Enire ces deux extrêmes se place l'exercice des facultés esthétiques procurant le plaisir, dont la plupart des hommes sont susceptibles, d'une activité modérée et d'un agréable mélange de pensée et d'émotion. Ainsi, il apparaît que l'art constitue la transition normale entre la vie active et la vie spéculative. Il n'est pas douteux que la relation de l'art à la vie pratique est devenue plus intime depuis la substitution de l'existence industrielle à l'existence militaire. Tant que l'esclavage et la guerre ont caractérisé l'économie sociale, il estclair que les beaux-arts ne pouvaient être populaires, et qu'ils ne devaient être ordinairement goûtés, même parmi les hommes libres, que chez les classes supérieures : la seule exception se rapporte à une portion très restreinte de la population grecque. Partout ailleurs, il n'y avait de vraiment populaire que les jeux sanglants qui retraçaient aux peuples guerriers le souvenir de leur mode favori d'activité. Quand l'industrie est devenue un véritable élément social, les mœurs catholiques et féodales, pénétrant l'ensemble de la société, préparèrent les plus humbles familles à goûter plus ou moins les nobles jouissances de l'art; destiné dès lors à s'étendre à la multitude, et à devenir ainsi un élément social, ce qui n'avait jamais été possible, à un degré quelconque, dans l'antiquité. Par une action inverse, l'art a neutralisé le déplorable rétrécissement mental et moral qui accompagne l'activité industrielle. Sous ce rapport, l'éducation esthétique commence ce que l'éducation scientifique et philosophique peut seule achever; de manière à fournir un moyen de combler la grave lacune provisoirement occasionnée par la désuétude des usages religieux, hautement nécessaires autrefois en tant que diversion intellectuelle au travail industriel. En Europe, le mouvement esthétique, suivant de près le mouvement industriel, tempéra

ses dangers en slimiilanl une activité mentale plus générale et plus désintéressée, et en éveillant les affections bienveillantes par des jouissances d'autant plus vives qu'dles étaient plus unaninnes. Dans les cas individuels, une préoccupation esthétique trop exclusive peut quelquefois déterminer une sorte de dégradation mentale et morale ; mais en générel, elle a empêché une prépondérance trop grande de la vie matérielle, et entretenu une certaine ardeur spéculative, susceptible de recevoir, un jour, une plus importante destination. Sous un aspect plus spécial, on doit regarder le développement des beaux-arts comme lié au perfectionnement technique des opérations industrielles, qui ne peuvent recevoir aucune amélioration chez les nations où le sentiment d'une perfection idéale n'est pas cultivé. Cela est surtout sensible quant aux arts nombreux qui se rapportent h la forme extérieure et qui, à ce titre, se rattachent à l'architecture, à la sculpture et même à la peinture, par une si longue gradation de différences minutieuses, qu'il est quelquefois presque impossible de tirer une ligne de séparation entre le point de vue esthétique et le point de vue industriel. La supériorité technique des populations à qui l'art est familier est si évidente que les gouvernements modernes s'efforcent de propager l'éducation esthétique, comme garantie de succès industriel dans la concurrence commerciale des peuples européens.

Malgré ses avantages naturels, l'art ne pouvait avoir qu'un caractère négatif et une influence indécise pendant la période critique des cinq derniers siècles. S'il prit pour sujet les croyances et les mœursanciennes,qui avaient seules embrassé des pensées et des sentiments universels, c'est que, la foi catholique s'éteignant et les mœurs féodales disparaissant devant l'activité pacifique, il ne pouvait s'exercer sur des éléments en décomposition, ceux qui devaient surgir n'étant pas encore entrés en possession de l'esprit général de façon à lui fournir un aliment. A défaut d'une meilleure destination, l'art s'employa de toutes ses forces à sanctionner l'ascendant du pouvoir temporel, et il prit, à cet effet, dans les divers pays, des formes différentes, selon que ce pouvoir était ou monarchique ou aristocratique. C'est ainsi qu'il s'est répandu sur toute l'Europe occidentale, mais avec une force inégale selon les

pays. Quoique l'art ait été accusé d'engendrer des antipathies nationales, en vertu de son incorporation au développement propre de chaque population, il a, sans doute, agi avec plus d'énergie en sens contraire, en rapprochant les nations, par la vive prédilection universelle que les chefs-d'œuvre esthétiques suscitaient pour le peuple qui les produisait.

Chacun des beaux-arts a eu son mode spécial d'exciter la sympatliie universelle de l'Europe, et d'aider la communication mutuelle ; mais l'influence la plus générale et la plus efficace, à cet égard, appartint à la poésie, qui obligea partout à l'étude des langues étrangères, sans laquelle les divers chefsd'œuvre n'eussent point été appréciables. Les facultés scientifiques et philosophiques, en vertu de leur généralité et de leur abstraction supérieures, peuvent transmettre leur action indépendamment du langage ; aussi est-ce l'élément esthétique qui a surtout contribué à la formation et à la propagation des langues modernes.

Quant à sa marche historique, le mouvement esthétique à été, comme le mouvement industriel, d'abord spontané, puis systéma5ique, et enfin érigé en but partiel de la politique moderne. Dans le premier cas, tous les beaux-arts ont participé plus ou moins à ce mouvement qui se propagea partout en Europe; mais la poésie seule, et uniquement en Italie, a produit des œuvres caractéristiques et impérissables : celles de Dante et de Pétrarque. En ce cas, comme en tous les autres, nous voyons que l'Italie a précédé de deux siècles le reste de l'Europe. Le premier élan a certainement été original. Quoique le poème de Dante n'ait pas rencontré sur-le-champ les sympathies qu'il devait exciter, l'admiration unanime de l'Europe vint bientôt constater l'harmonie de cette immense création avec l'état des populations civilisées. Le caractère du temps se manifeste dans le poème de Dante, principalement par une tendance critique que dirige une métaphysique très défavorable à l'esprit catholique. (]e n'est pas seulement parce qu'il contient des attaques formelles contre les papes et le clei'fîé ; mais aussi parce que sa conception même constitue une sorte de sacrilège, en ce que le poète usurpe le pouvoir suprême d'apothéose et de damnation, cequi eûtétésansdoute impossible, deux siècles auparavant, sous le plein ascendanldu VOL. II. 29

lîil

c«ilholicisme. L'antagonisme temporel est moins appréciable, parce qu il ne pouvait encore être direct ; mais il se révèle indirectement par la possibilité désormais assurée de fonder d'éminentes supériorités personnelles, indépendantes de la supériorité héréditaire et bientôt en rivalité avec elle.

"Vers le milieu de cette phase a eu lieu celte évolution, qualifiée de renaissance des beaux-arts, bien qu'elle constitue en réalité une sorte de rétrogradation, d'après son esprit où dominait une admiration servile et exclusive des chefsd'œuvre de Tanliquité, qui représentaient un état social tout à fait différent. Bien que son influence ne se soit surtout fait sentir que plus tard, je dois noter ici son origine ; d'ailleurs, elle a dès lors exercé une action nuisible en neutralisant l'impulsion poétique du quatorzième siècle, avec lequel le siècle suivant forme un contraste si déplorable. Les controverses religieuses ontsansdoule concouru gravement à ce triste résultat, mais il a dépendu bien davantage de cette ardeur pour les productions grecques et latines, dont la prépondérance étouffait de plus en plus l'originalité et la popularité, c'est-àdire les qualités esthétiques les plus précieuses. Les monuments de cette époque, quoique supérieurs quant à l'exécution technique, ne sont pas comparables aux cathédrales du moyen âge. Toutefois, il ne faut pas oublier que cette imitalion de l'antiquité n'était qu'un symptôme secondaire incapable de donner à l'art moderne cet aspect vague et indécis, qui, ainsi que nous l'avons reconnu, était dû au caractère critique de l'état social correspondant. Les productions anciennes n'avaient jamais été véritablement oubliées, mais elles n'avaient point encore altéré l'énergique spontanéité de l'art moderne primitif, et leur renaissance prétendue était un signe de la décomposition qui s'opérait, en même temps qu'un moyen, quoique imparfait et provisoire, de combler l'intervalle compris entre l'extinction de l'ancienne sympathie publique etl'essorde la nouvelle sous une organisation positive. Ne trouvant aucune sociabilité assez caractérisée ni assez fixe, l'art a tiré parti de l'ancienne, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation guidée par l'ensemble des monuments qui restaient; et c'est à ce milieu abstrait que furent unies, avec plus ou moins de succès, les impressions hétérogènes du milieu exis-

tant. Quels que dussent être l'insuffisance et les dangers de cet expédient provisoire, il importe de reconnaître qu'il fut alors indispensable, pour éviter une anarchie totale bien autrement funeste à l'art moderne; aussi voit-on non seulement Pétrarque et Boccace, mais le grand Dante lui-même, recommander activement et constamment l'étude approfondie de l'antiquité comme base du développement esthétique, recommandation qui n'avait d'autre tort que d'ériger en principe absolu ce qui était une mesure temporaire. Celte nécessité ne peut qu'accroître notre admiration pour des chefs-d'œuvre créés au milieu de tant d'entraves et avec des moyens si imparfaits, et qui témoignent certainement d'une extension des facultés esthétiques de l'humanité plutôt que d'un déclin. Le système provisoire qui altéra le mouvement précédent suspendit le développement de l'art durant le suivant. En même temps que l'originalité de l'époque antérieure, l'art perdit son attribut de popularité, et alors il fallut préparer un public pour cet art factice destiné à un règne provisoire; or, ce public devait se composer des classes privilégiées, placées, par une éducation convenable, au même point de vue que les artistes, afin d'assurer cette communauté de sentiments qui doit exister entre l'interprète et le spectateur. A l'état normal de l'art, une telle harmonie existe naturellement, parce que le même milieu pénètre tous les esprits ; mais sous cette anomalie transitoire, une longue préparation devenait nécessaire, et c'est seulement quand cette préparation a été convenablement accomplie chez un public spécial suffisamment nombreux, par suite de la propagation de l'éducation fondée sur l'étude des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu reprendre son cours jusqu'alors suspendu, et graduellement produire le mouvement universel qu'il nous reste maintenante caractériser. Ce régime factice et provisoire s'étendit à tous les beaux-arts, mais à des degrés inégaux. Son influence la plus directe et la plus puissante dut se rapportera l'art principal, à la poésie. La sculpture et l'architecture en furent plus affectées que la peinture, et surtout que la musique, qui n'en fut modifiée qu'indirectement par ses relations avec la poésie.

Parvenus à la seconde phase, celle de l'encouragement systématique de l'art, nous voyons aussitôt l'avantage qu'il eut

alors sur la science, parce quil rrexcilait aucune inquiétude polilique chez les î^ouvernanls, tandis qu'il inspirait une sympalhie plus vive et plus générale. Les papes deja degene es en simples princes italiens, ont (avorisé très médiocrement les sciences mais ils se sont montrés zélés protecteurs des arts, que leurs habitudes et leur éducation les disposaient a apprécier Toutefois, c'est moins par goût que comme moyen dinnuence et de popularité que les princes les ont encourages, ce qui est une preuve très forte de la puissance sociale que rart obtenait chez les populations modernes.

Des deux modes politiques : le mode monarchique et catholinue et le mode aristocratique et protestant, le premier était plus favorable à Tart que le dernier. On comprend aisément nue l'art ait reçu une impulsion plus homogène et plus comnlèted'un pouvoir plus central et plus élevé, dont Tascendant protecteur devait incorporer bien davantage Tencouragement continu de tous les beaux-arts au système général de la politique moderne. Aussi voyons-nous les gouvernements monarchiciues fonder des académies poétiques ou artistiques, qui, d'abord instituées en Italie, ont acquis bientôt en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance de la force locale livrait les heaux-arts à la pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des populations ou, d ailleur, le protestantisme tendait à neutraliser Téducation esthetique' commencée au moyen âge. C'est pourquoi, sans es triomphes passagers d'Elisabeth et de Gromv.ell sur aristocratie nationale, les génies de Shakespeare et de Millon ne nous eussent pas fourni deux des témoignages les p usdecisits contre la prétendue dégénération moderne des facultés esthétiques Toutefois, il faut reconnaître que, par une compensation très insuffisante, l'iniluence défavorable de ce dernier mode tendait à mieux garantir l'originalité souvent altérée dans le premier par des encouragements excessifs et mal appliqués. Mais les dangers d'un tel abus n'ont pas empêche le mode français d'être plus favorable, soit à la propagation de l'art chez les peuples, soit à l'éducation des esprits en vue d'une future réorganisation. Il faut rapporter à notre distinction politique les parlicularités qu a présentées l'art dramali-

que, surtout en Angleterre. Les modernes ont tiré la ligne de séparation entre la vie publique et la vie privée dans la poésie dramatique; car dans la tragédie grecque, il n'y avait de politique, malgré les chœurs, que la position des familles dont ou retraçait les passions et les catastrophes. Cela était inévitable chez des populations qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. La tragédie moderne a donc pris un caractère historique plus prononcé, en retraçant les modes antérieurs de la vie sociale, et son essor a eu un aspect différent, selon qu'il représentait la société ancienne ou celle du moyen âge. La dictature monarchique en France devait avoir de la répugnance pour les souvenirs du moyen âge, où la royauté était si faible et l'aristocratie si puissante; et les impressions populaires étant, d'ailleurs, conformes à une telle disposition, tout concourait à fortifier la tendance à la reproduction des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi que Corneille a été conduit à l'immortelle idéalisation des principales phases de la société romaine. En Angleterre, au contraire, où le système féodal était moins altéré, les sympathies les plus générales se portaient vers les souvenirs du moyen âge, ce qui explique la popularité qu'eut leur représentation par le grand Shakespeare. L'isolement qui distingue la politique anglaise a aussi contribué à ce résultat et rendu le choix des sujets nationaux presque exclusif. En Espagne, sous l'ascendant royal et catholique, nous voyons que l'art dramatique était analogue au précédent, et même encore plus éloigné de l'imitation des anciens; mais en ce cas, d'autres influences ont déterminé une pareille prédilection pour les traditions du moyen âge, en vertu de l'intense incorporation du catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique avait été également énergique chez les nations préservées du protestantisme, il y aurait empêché, de la même manière, la tendance poétique versrantiquité,qui constitue toujours un signe d'émancipation religieuse. Ainsi, l'impulsion catholique agit en Espagne comme le fit l'impulsion féodale en Angleterre; seulement plus énergiquement, parce qu'elle avait, en Angleterre, â lutter contre la nature anti-esthétique du protestantisme. J'ai pensé qu'il n'était pas inutile d'entrer dans ces explications, qui font ressortir combien une vraie théorie du progrès humain peut

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éclairer l'étude du développement historique de Tart, Je dois ajouter que cette diversité a dû seulement affecter les compositions relatives à la vie publique; tandis que celles qui retracent la vie privée, ne pouvant se rapporter qu'à la civilisalion moderne, se trouvaient, en conséquence, soustraites au système artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité. Aussi ce dernier ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, devait-il offrir une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle et plus étendue, comme mieux adapté à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe. C'est pour celte raison que Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui, presque également goûtés chez les divers peuples européens, pendant que l'admiration pour Corneille et pour Shakespeare devait sembler inconciliable. Aucun éminent génie n'a tenté la reproduction dramatique de la vie publique, et les efforts épiques n'ont servi qu'à montrer l'impossibilité de réussir. Le merveilleux poëme d'Arioste se rapporte bien plus, en réalité, à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre du Tasse, il suffirait de remarquer sa coïncidence avec le succès universel d'une composition destinée à effacer, par le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de cette même chevalerie dont la gloire y était immortalisée. Il est évident que la nouvelle situation sociale ne permettait plus le plein succès de semblables sujets, les plus beaux néanmoins que la civilisation moderne pût encore offrir ; tandis que les chants d'Homère retrouvaient encore chez les Grecs, après dix siècles, les sympathies populaires attachées aux luttes de leur pays contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible envers l'œuvre de Milton, qui s'etTorça d'idéaliser les principes de la foi chrétienne au temps même où elle s'éteignait autour de lui chez les esprits les plus avancés. Ces immortelles tentatives n'ont pu réaliser un résultat esthétique qui était incompatible avec l'état transitoire de la société ; mais ils ont prouvé que les facultés poétiques s'étaient conservées, et même étendues. Le mouvement esthétique eut un caractère négatif, de même que toutes les autres influences de cette époque. Non seulement il stimula l'activité mentale, mais presque tous les

artistes ont pris part à la lutte contre la constitution catholique et féodale, sous des formes appropriées à leur art respectif, en Italie, en Espagne, en Angleterre et en France. La poésie dramatique y fut contrainte, par suite de l'analhème sacerdotal dont le théâtre avait été frappé quand l'Eglise fut obligée d'en abandonner la direction. La comédie était mieux adaptée à cette opération, parce qu'elle reflétait plus nettement l'instinct moderne. Les satires que Molière dirigea contre l'esprit catholique et féodal, sans épargner l'esprit métaphysique ni les aberrations empiriques des classes ascendantes, donnent le ton de Tart dramatique ; et la protection accordée par Louis XIV, dans sa jeunesse, à cette sorte de magistrature morale montre que ce monarque avait un instinct confus de la tendance d'une telle critique à seconder rétablissement de la dictature royale.

La période finale est maïquée par un développement de l'art analogue à celui de l'industrie. Jusqu'alors, les gouvernements n'avaient patronné l'art que dans l'intérêt de leur gloire et de leur popularité; mais désormais les beaux-arts s'étaient élevés à un tel degré, et ils s'étaient si fermement établis comme éléments de la civilisation, que les pouvoirs dirigeants durent reconnaître l'obligation de les aider par d'actifs encouragements qui procédassent, non d'une générosité persoiuielle, mais de la sollicitude publique. En même temps le goût croissant des beaux- arts rendait la vie des artistes de plus en plus indépendante, en leur assurant, bien plus qu'aux savants, une existence affranchie de toute protection. L'institution des journaux commençait à prendre une importance réelle, d'abord par rapport à la littérature, et ensuite, indirectement, par son influence vulgarisatrice, à tous les autres arts. Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi plus d'indépendance et d'ascendant, son essor spécial subissait un remarquable changement. L'imitation de l'antiquité touchait à sa fin, et des formes nouvelles allaient offrir des impressions plus complètes et plus générales. Après une période d'anarchie esthétique, s'engage, sur les mérites comparatifs des anciens et des modernes, une controverse qui peut être regardée comme un événement dans l'histoire du progrès humain, puisqu'elle a discrédité à jamais l'ancien régime de

Tari, dont les tenlalives ont, dès lors, avorté. Mais en même temps, le système inverse, particulier à rAno[leterre et à TEspagne, éprouvait un changement analogue, et il entrait en décadence pour tomber finalement dans la stérilité, d'après réloignement croissant des populations modernes, même en ces deux pays, pour les souvenirs sociaux du moyen âge. I.e progrès accompli s'est donc uniquement rapporté aux compositions relatives à la vie privée. Ce progrès, il est vrai, ne s'étend pas aux compositions dramatiques.où Molière est resté sans rival ; mais aux productions destinées à la représentation épique des mœurs privées, qui constituent encore le genre le plus original et le plus étendu des créations littéraires propres à la société moderne. On voit alors surgir, parmi beaucoup d'autres, les chefs-d'œuvre de Fielding et de Lesage, qui suffiraient seuls à prouver que les facultés esthétiques de l'humanité étaient encore vivaces. Cette phase est aussi caractérisée par révolution décisive de la musique dramatique,surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant inHuer sur l'incorporation de l'art au système général de l'existence moderne.

La philosophie négative était extrêmement défavorable à l'art, puisqu'elle ne lui permettait que des inspirations passagères tendant à neutraliser la vérité fondamentale des conceptions poétiques ; mais en même temps la caducité de l'ancien régime fortifiait l'influence artistique en lui procurant, à un certain degré, une destination sociale.C'est pourquoi les poètes et les artistes, à peine alîranchis des protections personnelles, au début de cette phase, sont rapidement parvenus à être, en quelque sorte, érifîés en chefs spirituels des populations modernes contre le système de résistance rétrograde dont la destruction était irrévocable. Le mouvement était déjà si bien préparé par les métaphysiciens, qu'il convenait mieux aux natures esthétiques qu'aux esprits philosophiques, et leur offrait un moyen d'activité que Tart proprement dit ne pouvait alors leur donner. Un état de choses si anormal ne pouvait que devenir funeste, en se prolongeant outre mesure, à Fart et à la société à la fois. On en voit les mauvais effets dans la suprême direction dont est investie la classe équivoque des littérateurs, issue de la transition et opposée à la régénération finale par son inclination à prolonger le règne de l'esprit

ESSOR DES ÉLÉMENTS DE LA RÉORGAiSISATIOî^ SOCIALE. 467

critique. Ici se trouve le terme nécessaire de la préparation sociale propre à l'élément esthétique, puisque son incorporation à la sociabilité moderne a été poussée au delà mène de la destination normale la plus conforme à sa nature.

Nous avons maintenant à entreprendre un examen analogue de l'évolution scientifique, et ensuite du mouvement philosophique dont la séparation, ainsi que je l'ai expliqué, n'est que provisoire. Quand nous aurons complété ces deux opérations, nous obtiendrons le vrai principe de l'organisation spirituelle, et par suite de l'organisation temporelle, qui ne sauraient trouver ailleurs une base suffisante.

Quoique les facultés scientifiques et philosophiques soient, comme je l'ai si souvent répété, les moins énergiques de toutes, l'esprit scientifique et philosophique obtient le principal empire, dans l'ensemble de l'évolution humaine,^en vertu de sa relation aux conceptions générales, sur lesquelles repose tout le système de nos idées sur le monde et sur l'homme. La lenteur des grands changements amenés par cet esprit peut dissimuler la réalité de son pouvoir ; mais elle confirme leur difficulté et leur importance supérieures. Nous avons vu comment les premiers efforts spéculatifs de l'humanité ont donné naissance à la philosophie théologique, qui, modifiée ensuite de plus en plus, a enfin été détruite, sans pouvoir encore être remplacée. Il s'agit maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen âge, véritable berceau, à tous égards, des grandes transformations ultérieures, l'esprit humain, après avoir épuisé toutes les applications sociales que comportait l'ancienne philosophie, a commencé à se tourner, quoique avec un instinct très confus de sa marche, vers la supériorité finale d'une philosophie radicalement différente et même opposée, qui doit servir de base à la nouvelle organisation. Cette grande évolution philosophique a continué à dépendre de plus en plus de l'évolution scientifique, qui a d'abord sapé le système théologique et changé son esprit en esprit métaphysique, seul apte à préparer l'ascendant de l'esprit positif. L'intime connexité de cette double évolution scientifique et philosophique n'empêche pas que nous devions les traiter comme distinctes, en commençant par le mouvement scientifique, sans lequel le mouvement philosopliique

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resterait inintelligible. Notre examen pourra être très sommaire, puisque, dans mon premier volume, j*ai exposé la filiation historique des principales conceptions scientifiques, en niAme temps que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur l'éducation philosophique de Thumanilé; ce qui ne me laisse plus à accomplir ici que la coordination générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement isolées, en ayant soin, d'ailleurs, d'écarter tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou spéciale de la science ou de la philosophie .

La progression scientifique a été nécessairement liée au développement initial de la philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce; mais elle est habituellement traitée comme directement issue du moyen âge, à cause de sa recrudescence après un ralentissement très prolongé et en vertu des caractères de plus en plus décisifs qu'elle dut alors manifester. Ces ditTérences ne doivent pas, toutefois, nous faire oublier Tenchaînement qui rattache les découvertes des Kepler et des Newton à celles des Ilipparque et des Archimède.

J'ai déjà montré que l'heureuse division établie entre la philosophie naturelle et la philosophie morale avait permis à la plus simple des deux une vie assez indépendante de l'existence propre à la plus compliquée ; de façon qu'elle pouvait parcourir librement les degrés de l'état métaphysique, landis que l'autre languissait dans la dernière phase de l'éiat théologique. En conséquence, la philosophie naturelle était restée extérieure à l'organisation finale du monothéisme catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit à se dénaturer par ce compromis, qui constitue la scolasiique proprement dite, où la théologie se rend dépendante de la métaphysique, ainsi que nous le verrons bientôt. Cette dernière modification de l'esprit théologique était éminemment favorable à la science, qui devait demeurer désormais sous la protection générale des doctrines dominantes jusqu'à ce que son caractère antilhéologique fût pleinement développé. Mais, même avant la formation distincte de la scolastique, le catholicisme favorisa la philosophie naturelle, en commençant à Tincorporer à la vie sociale sa doctrine faisant pour la science ce que son organisation faisait pour l'art. La philosophie monothéique était tellement

transitoire que, loin d'interdire l'étude spéciale de la nature, comme le polythéisme, elle encourageait plutôt sa conlemplalion, afin que les arrangements providentiels pussent être admirés en détail. Le polythéisme avait rattaché tous les phénomènes principaux à des explications si particulières et si précises, que chaque tentative d'analyse physique suscitait une difficulté religieuse correspondante; et, même quand cette incompatibilité eut poussé les penseurs à un monothéisme plus ou moins explicite, l'esprit d'investigation resta entravé par les justes craintes que devait inspirer Topposilion vulgaire rendue plus redoutable par la confusion entre la religion et la politique; en sorte que le progrès scientifique a toujours été extérieur à la société ancienne, malgré des encouragements sociaux exceptionnels. Le monothéisme, au contraire, réduisant les diverses explications religieuses à une vague et uniforme intervention divine, invitait les scrutateurs de la nature à explorer les détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires, d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême sagesse. C'était un point d'une extrême importance, en tant qu'il établissait une liaison entre toutes les parties de la science naissante. C'est ainsi que le monothéisme, qui résultait de l'élan initial de l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second âge, soit, pour ses progrès spéciaux, soit pour sa propagation. Nous trouvons la même propriété, quoique moins prononcée, dans le monothéisme arabe; mais les promesses de la culture scientifique du mahométisme furent bientôt dépassées par le catholicisme, qui, par la supériorité de son organisation, était mieux adapté à cette destination, et qui aida le progrès des sciences, surtout en restreignant, autant que possible, toute spéciale intervention surnaturelle et en substituant des explications rationnelles aux miracles, prophéties, visions, etc., provenus du polythéisme et trop conservés par l'islamisme. Le catholicisme a encouragé l'activité scientifique en instituant un premier degré de vie spéculative, en déterminant certaines habitudes populaires de discussion rationnelle, en fondant sa hiérarchie sur le principe de la capacité, à la place du principe héréditaire, et enfin par les facilités qu'il apportait à la vie intellectuelle. Aussi, dès la seconde phase du moyen

âge, Charleinagne et ensuite Alfred s'appliquèrent à stinfiuler et à propager l'étude de la science ; et avant la fin de cette phase, lesnvanlGerbert, devenu pape, employa son pouvoir à rétablissement général du nouveau mode de notation arithmétique enfin parvenu à sa maturité, après trois siècles, quoiqu'il ne soit devenu usuel que longtemps après, quand Tessor de la vie industrielle en eut fait sentir la nécessité. Le système d'éducation, ecclésiastique et laïque, témoigne de l'intérêt qu'inspirait alors la culture scientifique. Les meilleurs esprits allaient au delà de la littérature et de la métaphysique, où s'arrêtait la masse, et se consacraient aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois, ce n'est que pendant la dernière des trois phases que le catholicisme a été le meilleur promoteur de la science. Le monothéisme byzantin remplit cet office pendant la première phase, durant les grandes invasions occidentales ; et le monothéisme arabe pendant la seconde, quand le monde catholique était absorbé par les soins politiques, spirituels et temporels. Alors, durant trois siècles, les savants arabes introduisirent des améliorations dans les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, nous donnèrent l'algèbre, étendirent la trigonométrie : double progrès qu'exigeaient les besoins croissants de la géométrie céleste. Quand le catholicisme eut constitué sa politique, et que la scolastique s'ensuivit, l'esprit métaphysique a finalement gagné l'ascendant sur l'esprit théologique, et préparé la voie à l'esprit positif en permettant que l'étude du monde extérieur remplaçât celle de l'homme isolé. La consécration solennelle qui s'attacha au nom d'Aristote fut un signe de ce changement et une condition de sa durée, puisqu'à défaut d'une telle autorité rien n'aurait pu contenir les divagations naturelles à une philosophie ainsi obtenue et ainsi cultivée. Nous avons vu que celte révolution a amené la décadence de la philosophie catholique. Son action inverse a consisté à stimuler le progrès scientifique, en l'incorporant pour la première (ois aux intérêts sociaux d'après la philosophie dominante, avec laquelle il était intimement lié et qu'il devait éliminer quatre ou cinq siècles plus tard. Celte nouvelle progression scientifique s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Elle commença avec la culture des connaissances grecques et arabes, et créa la chimie, à la

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fois en Orient et en Occident. Cette investigation fondamentale de la nature était un pas de la plus haute importance, la chimie constituant, comme on sait, le lien entre la science inorganique et la science organique. On voit combien était grande l'ardeur des plus éminents penseurs par la prématurité de quelques-unes de leurs tentatives, auxquelles nous devons cependant, malgré leur insuccès, quelques précieuses indications : telles sont, par exemple, les heureuses conjectures d'Albert le Grand, qui déposâtes premiers germes de la saine philosophie cérébrale. Quant à l'harmonie de la nouvelle impulsion avec la situation générale des esprits, elle est prouvée par l'empressement continu qui faisait affluer des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes universités européennes, pendant la troisième phase du moyen âge; car il est certain que le développement de la philosophie naturelle avait une part tout aussi grande à l'intérêt que les controverses métaphysiques de ce temps. Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues et trop peu explorées pour comporter la spécialisalion, qui, après avoir rendu d'éminents services, est devenue aujourd'hui un si grand obstacle. Sous le régime des entités scolastiques, liées entre elles par la grande entité de la Nature, il existait une harmonie intellectuelle, scientifique et logique, qui ne pourra se reproduire de nouveau qu'après l'entière organisation de la philosophie positive, jusqu'ici rudimentaire. L'union artificielle de la théologie et de la science, par un lien métaphysique, ne pouvait durer, mais elle off'rait les avantages inhérents à de semblables tentatives, lesquels se manifestaient surtout par la direction encyclopédique des spéculations abstraites. Le moine Roger Bacon, par exemple, a écrit un traité que la plupart de nos savants, si dédaigneux du moyen âge, seraient certainement incapables, non pas de composer, mais même de lire, à cause de l'immense variété des vues qui s'y trouvent sur tous les divers ordres de phénomènes.

Cette première systématisation scientifique, précaire et imparfaite, mais la meilleure que le temps comportât, s'accomplit principalement d'après deux conceptions qui servent de base à l'astrologie et à l'alchimie. Rien n'est plus erro.-ié que la classification vulgaire qui range ces conceptions

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dans la catégorie des sciences dites occultes, enveloppant ainsi des notions progressives dans le dédain qui s'attache à des superstitions rétrogrades. La magie est un reste de la superstition polythéique, et même fétichique, tandis que l'astrologie et Talchimie ne résultent que de ^extension trop audacieuse de Tesprit positif, avant que la philosophie théologique ait pu être éliminée. Leur confusion doit être attribuée aux haines religieuses, et elle est une suite naturelle de Tantipathie qui existe entre la science et la théologie. Sans doute, Faslrologie du moyen âge olîre des traces profondes de Tinfluence Ihéolojîique dans sa supposition que Tunivers est fait pour l'homme, notion à laquelle la découverte du mouvement de la terre a porté un coup décisif; néanmoins, il n'est pas douteux que cette doctrine reposait sur la subordination de tous les phénomènes à d'invariables lois naturelles. Sa qualification primitive d'astrologie judiciaire implique cette idée. Il n'existait alors aucune analyse scientifique qui pût assigner aux phénomènes astronomiques leur vraie position dans la physique générale, et il n'y avait par conséquent aucun principe susceptible de contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans cet état de choses, il convenait certainement que la raison humaine, s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauchéles lois, tentât d'y ramener tous les phénomènes, même humains et sociaux. Telle était la marche scientifique la plus rationuf lie, et son universalité et sa persistance jusqu'au dix-septième siècle suffiraient à prouver son harmonie avec la situation contemporaine. Si nous considérons son action sur l'éducation générale de l'esprit humain, nous reconnaîtrons que son plus éminent service a consisté à faire pénétrer partout un premier sentiment de la subordination des phénomènesquelconques àdeslois invariables, d'après lesquelles leur prévision rationnelle devient possible. La conception générale de l'alchimie devait être moins philosophique, à cause de l'état plus complexe et moins avancé des études correspondantes, alors à peine ébauchées; mais sa rationalité primitive est incontestable. Nous avons reconnu, au sujet de la chimie, que les phénomènes de composition et de décomposition ne pouvaient être même aperçus tant que, comme sous l'ancienne philosophie, on n'admettait qu'un seul prin-

cipe, et que les spéculations de l'espèce étaient nécessairement basées sur la doctrine aristotélicienne des quatre éléments. Or, ces éléments étaient communs à la plupart des substances réelles et artificielles; en sorte que, durant l'ascendant de cette doctrine, la fameuse transmutation des métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations journellement réalisées par les chimistes actuels, entre les matières végétales et animales, d'après l'identité de leurs principes constituants. L'absurdité des audacieuses espérances que suscitait l'alchimie n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes du siècle dernier. L'alchimie a rendu le même service que l'astrologie, en propageant la conception de l'assujettissement de tous les phénomènes à des lois invariables; car, quelle qu'ait pu être l'inlluence de l'esprit théologique sur les espérances des alchimistes, leur persévérance suppose qu'ils étaient convaincus de cette vérité. L'attente vague d'une sorte de miracle pouvait bien soutenir leur courage contre des désappointements journaliers; mais c'est sans doute la conviction de la permanence des lois naturelles qui les poussait à poursuivre leur objet par d'autres moyens que la prière, le jeûne et les expédients religieux de toute sorte. J'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre justice à ces deux grandes séries de travaux, qui ont tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine, malgré toutes les aberrations qu'elles ont suscitées. Les successeurs des astrologues et des alchimistes ont non-seulement trouvé la science déjà ébauchée par la persévérance de leurs hardis précurseurs, mais ils ont trouvé accomplie une tâche plus difficile : l'établissement du principe de l'invariabilité des lois naturelles. Aucune influence moins active et moins profonde que la leur n'aurait pu amenei l'admission populaire de cette vérité, dont nous recueillons les fruits, en oubliant à qui nous la devons. L'action morale de ces grandes conceptions provisoires n'était pas moins favorable que leur action mentale ; car l'astrologie a inspiré une haute idée de la sagesse humaine, d'après le pouvoir de prévision dont elle était ainsi investie; et l'alchimie relevait le digne sentiment de notre puissance, comprimé par les notions théologiques, en nous inspirant d'auda-

cieuses espérances par noire intervenlion dans les phénomènes susceptibles d'être modifiés.

Telle fut Torigine du progrès scientifique moderne, que j'ai décrit jusqu'au temps où révolution industrielle réclama son aide pour ses travaux journaliers, et où révolution esthétique prépara Tesprit populaire à la science, en stimulant l'activité spéculative de Ihomme. D'après ce point de départ, qui seul pouvait nous offrir quelque difficulté à cause des préjugés dont il est l'objet, nous pouvons procéder à l'examen rapide de la marche progressive de la science pendant les cinq derniers

siècles.

Heureusement qu'elle était déjà trop intimement liée avec les intérêts sociaux pour être mise en danger par les luttes des papes et des rois. Elle ne pouvait se recommander alors par ces grandes applications pratiques, qui la rattachent maintenant à des puissants intérêts industriels. Elle ne pouvait compter, comme l'art, sur des sympathies personnelles facilement excitées; car les facultés scientifiques de l'homme sont peu énergiques, et les chefs se contentaient des explications théologiques, ou du moins métaphysiques. Les princes, comme Charlemagne et le grand Frédéric, capables de goûter les sciences, sont rares ; tandis que les royaux patrons de l'art, tels que François I" et Louis XIV, sont beaucoup plus communs. Ainsi, les savants ne pouvaient être convenablement accueillis qu'à titre d'astrologues ou d'alchimistes, puisqu'ils ne devaient, d'ailleurs, trouver que de très-faibles ressources dans les universités, alors dominées par l'esprit métaphysique, dont l'esprit scientifique commençait déjà à se séparer. L'influence obtenue par la science, représentée par l'astrologie et l'alchimie, était d'autant plus nécessaire que le catholicisme, à son déclin, manifestait son antipathie pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord secondé : mais il craignait maintenant son influence antithéologique. Une longue série d'exemples prouve à quelle désastreuse oppression la science aurait été exposée si, à celte époque, les conceptions astrologiques et alcbimiques ne lui avaient pas assuré, même au sein du clergé d'aclives protections individuelles.

Quant au progrès spéculatif, il ne pouvait alors donner lieu il aucun mouvement cnpilal dans les connaissances déjà cxis-

tantes. La chimie devait longtemps demeurer à l'état préliminaire d'acquisition de matériaux. L'astronomie et la géométrie, qui lui restait adhérente, pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives ; mais en astronomie, on avait encore recours aux épicycles pour prolonger la durée de l'antique hypothèse des mouvemetns circulaires et uniformes ; et la géométrie était arrêtée, par Fimperfection de l'algèbre, à la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la révolution cartésienne ; en sorte que le principal perfectionnement consistait dans l'extension simultanée de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par l'usage des tangentes; en même temps, en astronomie, on commençait à préférer les calculs aux procédés graphiques, et les observalions, soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient plus précises. Pendant cette phase, l'astrologie procurait la plus puissante stimulation aux investigations scientifiques. Elle proposait aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le plus décisif, en faisant prévaloir la détermination des aspects binaires, ternaires et quaternaires, où se trouve le critérium des théories célestes, puisqu'elle exige le perfectionnement des études relatives aux divers astres correspondants. Les fêtes mobiles de l'Église catholique ont servi d'excitation à cette sorte d'observations, mais l'influence de l'astrologie a été beaucoup plus puissante et plus permanente. L'unique accroissement qu'éprouva à cette époque la philosophie naturelle résulte de l'essor de l'anatomie, qui put enfin reposer sur une série de dissections humaines. Il y avait eu auparavant quelques explorations insuffisantes, pratiquées sur les animaux, mais le préjugé religieux avait jusqu'alors empêché l'examen du corps humain. Quoique le progrès de l'anatomie dût être encore inférieur à celui de la chimie, il était cependant d'une haute importance en ce qu'il complétait le système naissant de la science moderne, qui commence alors à s'étendre de l'étude de l'univers à celle de l'homme, par l'interposition naturelle de la physique moléculaire. Sous le rapport social, cette extension avait une grande portée, parce qu'elle liait à la classe spéculative la corporation des médecins, qui, de leur condition si inférieure chez les anciens, s'étaient élevés au moyen âge à une influence bientôt rivale de celle des prêtres La VOL. II. 30

confusion entre la science biologique et Tart médical, que nous déplorons aujourd'hui, était nécessaire alors pour assurer la continuité des travaux anatomiques, à défaut d'une théorie établie; et l'équivalent des avantages procurés par les conceptions astrologiques et alchimiques se reirouvait en cette science dans l'énergique croyance à une panacée universelle, qui tendait aussi à introduire le principe de l'invariabilité des lois physiques, et à suggérer d'audacieuses espérances sur Faction rationnelle de Thomme pour modifier son propre organisme : double aspect sous lequel commençait à se manifes'ter l'incompatibilité entre Tesprit scientifique et Tesprit

religieux.

La seconde phase de cette période a été, dans la science aussi bien que dans Fart, la plus éminemment progressive, surtout à cause du mouvement qui, de Copernic à Newton, a posé les bases du vrai [système des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type de ll'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que nous avons reconnu pour les deux autres progressions, les divers gouvernements commencent à favoriser celle-ci par des encouragements systématiques, déterminés soit par l'ascendant croissant de la spéculation, soit par la valeur pratique de la science : le nouvel art de la guerre et la marche rapide de l'industrie devant solliciter activement le progrès des docirines mathématiques et chimie ques. Toutefois, ce système de protection s'est formé bien plus lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de celte phase que les académies scientifiques ont été instituées en Angleterre et en France, et seulement dans la phase suivante que leur influence s'est fait réellement sentir. Elles offrirent de p,rands avantages en soutenant la science dans la crise qui allait résulter de son conflit avec l'ancienne philosophie. La nature de cette lutte montre avec évidence que la science ne pouvait être suffisamment prolégée que par un pouvoir temporel étranger aux graves animosités abstraites du l.ouvoir spirituel, soit ihéologique, soit métaphysique; en sorte qu'elle avait un intérêt peut-être encore plus direct que l'art et l'industrie à l'établissement d'une dictature temporelle, monarchique ou aristocratique. Si le pouvoir spirituel avait

obtenu l'ascendant, l'évolution sociale eût donc été à tous égards radicalement impossible.

D'après des motifs fort analogues à ceux que nous avons indiqués envers les beaux-arts, la forme monarchique de gouvernement était plus favorable à la science que la forme aristocratique. La science n'a pas ordinairement d'attraits pour les grands; elle en a moins que l'art, et elle se sent plus portée vers une autorité centrale qui la protège et empêche à un certain degré une trop grande dispersion des spécialités scientifiques. Les spéculations abstraites ont eu un cours plus libre et plus élevé sous la dictature monarchique que sous le gouvernement aristocratique, trop disposé à subordonner les recherches scientifiques aux considérations pratiques. Le premier mode devait être plus favorable que le second à l'incorporation de la science au système de la politique sociale et il tendait aussi à mieux assurer sa propagation chez toutes les classes, au grand avantage de l'éducation générale ; mais le second mode devait favoriser la spontanéité des vocations et l'originalité des travaux. D'ailleurs, les maux propres à ce système furent plus apparents dans la troisième phase qu'ils ne l'avaient été dans la seconde, ainsi que nous le constaterons bientôt. Avant que le protestantisme eût manifesté ses tendances antiscientilîques, il exerçait une utile influence, d'après son principe de libre examen, qui constituait un état de demi-indépendance très avantageux au développement de la philosophie naturelle, dont les grandes découvertes astronomiques durent, à cette époque, s'accomplir chez des nations protestantes. Partout où la politique catholique put prendre un véritable ascendant, l'évolution scientifique a éprouvé un ralentissement, particulièrement en Espagne malgré les germes très précieux que le moyen âge y avait développés.

Le grand mouvement spéculatif, déterminé, dans un milieu convenablement préparé, par un très petit nombre d'hommes de génie, présente deux progressions très distinctes mais intimement solidaires, l'une scientifique ou positive, composée des découvertes mathématiques et astronomiques ; l'autre, philosophique et presque toujours négative, relative à l'insurrection de l'esprit scientifique contre la tutelle de l'ancienne

philosophie. Or, la première, à laquelle rAllemagncrilalie, la Franceet l'Angleterre ont pris une noble part, offre pour centre principal Tinvestigation de Kepler, qui, préparée par la découverte copernicienne et les travaux de Tycho-Brahé, constitue le vrai système de la géométrie céleste; tandis que, sous un autre aspect, elle se lie, par la création de la mécanique céleste, à la découverte finale de Newton, d'après la théorie mathématique du mouvement par Galilée nécessairement suivi de Huygliens. Entre ces deux séries dont l'enchaînement est direct. Tordre historique interpose naturellement l'immense révolution mathématique opérée par Descaries, qui aboutit vers la fin de cette seconde phase à la sublime découverte analytique de Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu devenir, dans la phase suivante, le principe actif du développement de la mécanique céleste. La filiation de ces grandes découvertes est trop évidente pour qu'il soit nécessaire d'y insister, surtout après le caractère qui leur a été assigné séparément dans la première partie de cet ouvrage.

Pendant qu'il était engagé dans ces opérations capitales, l'esprit scientifique avait à soutenir une lutte perpétuelle contre la théologie et la métaphysique, les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles de Tycho- Brahé sur les comètes, étant aussi antipathiques à l'un? qu'à l'autre. L'antagonisme était déjà évident au seizième siècle, et le sort de Ramus prouve que la haine métaphysique n'était pas moins redoutable que la haine théologique. Nous avons vu précédemment pourquoi la découverte de Galilée a dû devenirle sujet de la discussion principale ; et l'odieuse persécution qui s'y rattache consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit, en effet, regarder celle époque comme celle où le principe de l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible avec les conceptions théologiques, qui constituaient alors le seul obstacle à l'admission d'une vérité confirmée par une expérience unanime. C'est à l'évolution philosophique qu'il convient de rapporter historiquementleslravaux contemporains de Bacon et encore plus de Descartes, pour exposer les caractères essentiels de l'esprit positif par opposition àl'esprit métaphysico-théolo-

ESSOK DES ÉLÉxMEKTS DE LA RÉOIIGA.MSATION SOCIALE. 479

gique. Cependant, je dois signaler ici, comme directement relative à la progression scientifique, l'audacieuse hypothèse de Descartes sur le mécanisme général de l'univers. Descartes ne s'est sans doute pas fait illusion sur la valeur et la durée de sa conception, à peine étendue à deux générations; mais l'état contemporain de l'esprit humain rendait une telle notion nécessaire à l'avènement d'un vrai système de mécanique céleste, alors silencieusement préparé par les travaux d'Huyghens complétant ceux de Galilée. Nous avons vu en traitant de la théorie fondamentale des hypothèses pourquoi ce mode de transition est l'issue indispensable pour passer des questions inaccessibles et des explications absolues dans la région des connaissances positives. Toutes les parties de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie, nous offrent encore des traces trop évidentes d'une semblable disposition pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait existé alors pour les phénomènes célestes. A ces grands progrès mathématiques et astronomiques nous devons ajouter les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, par lesquels la philosophie naturelle a reçu une extension capitale. Beaucoup d'heureuses découvertes secondaires et de créations en acoustique et en optique ont suivi celles de Galilée. En un temps oi\ l'étonnement 3ie pouvait être excité que par les événements les plus exceptionnels^rien n'est plus admirable, rien ne fait mieux ressortir la destination de la science moderne à régénérer les moindres notions élémentaires, que la découverte de Galilée dévoilant enfin les lois inconnues des plus vulgaires phénomènes dont l'étude, à la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légitimement regardée comme le véritable berceau de la physique. Cette nouvelle science prend place entre l'astronomie et la chimie, et il s'élève une nouvelle classe de savants destinée à développer les ressources de l'expérimentation. Si nous considérons que les géomètres et les astronomes, qui jusqu'alors avaient été confondus, se sont trouvés séparés par suite de la rapide extension des deux sciences, nous reconnaîtrons que l'organisation du travail scientifique, surtout envers la philosophie inorganique, seule vraiment active à cette époque, ressemblait déjà beaucoup à ce que nous la voyons aujourd'hui. Quant aux autres branches fondamentales, il est clair

que la chimie et surtout Tanalomie n'avaient encore pu sortir de Félat préparatoire destiné à Taccumulation des matériaux, quelle qu'ait dû être l'importance des nouveaux faits recueillis, et parliculièrement des découvertes de Harvey sur la i^énération et lu circulation du sang, qui imprimèrent une impulsion si décisive aux observations physiologiques, quoique le temps ne fût pas venu de les incorporer à une véritable doctrine biologique.

Il importe surtout de remarquer que c'était l'époque oùTesprit positif commençait à manifester son vrai caractère social et son influence populaire. La disposition croissante delà société moderne à donner sa confiance à des doctrines fondées sur des démonstrations réelles, à l'exclusion des anciennes croyances, apparaît à la fin de cette période par l'adoption universelle du double mouvement de la terre, un siècle avant que la papauté en eut solennellement toléré l'admission. Ainsi, en même temps que la foi ancienne se décomposait, une foi nouvelle surgissait, soit par la vérification des prévisions scientifiques, soit par l'accord unanime des juges compétents, ces deux résultats combinés devant suffire aux esprits qui, pour des motifs quelconques, étaient inaccessibles à la démonstration directe. Le développement de telles habitudes témoignait que l'anarchie provisoire relative aux questions sociales et morales ne résultait pas d'une disposition au désordre perpétuel, mais uniquement de l'absence d'une doctrine positive susceptible de commander l'assentiment. L'action de la science a été sans doute plus efficace que celle de l'art pour déterminer une grande convergence sociale ; car l'art, quoiqu'il agisse plus énergiquement et plus immédiatement, est entravé par les différences de langages et de mœurs; tandis que le caractère général et abstrait des conceptions scientifiques comporte la plus vaste communion intellectuelle. En un temps où les divergences nationales étaient encore très grandes, et où le lien catholique était rompu, les académies ouvrirent leurs portes aux étrangers, de manière à présenter la nouvelle classe spéculative comme européenne, et à donner un témoignage irrécusable du caractère cosmopolite propre à l'esprit scientifique. L'influence de cet esprit sur l'éducation générale commence alors à paraître, malgré le maintien du système orga-

nisé par la scolastique, lequel subsiste encore aujourd'hui avec quelques modifications secondaires qui n'en changent pas l'esprit. Les études mathématiques acquièrent une importance croissante aux dépens des études littéraires, et ce progrès eût même été déjà plus sensible si le cours officiel de ces changements avait suivi la marche générale des mœurs et des opinions, au lieu d'être dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir, à tout prix, l'ancienne éducation.

Durant la troisième phase, la protection des sciences comme celle de l'art et de l'industrie, devient, pour les gouvernements, un véritable devoir dont la négligence aurait encouru un blâme universel. En même temps, les relations croissantes de la philosophie naturelle avec les procédés militaires et industriels, déterminent l'extension de l'influence sociale des sciences, soit par la création d'écoles spéciales, soit par la formation d'une classe intermédiaires dont l'office consistait à lier la théorie et la pratique. Les savants ne pouvaient pas encore prétendre à l'indépendance privée des poètes et des artistes, dont les travaux avaient un caractère bien plus populaire; mais leur petit nombre et leur coopération plus nécessaire à futilité publique investissaient d'une importance presque égale leur existence sociale. Leur situation fut surtout favorable dans les pays qui avaient évité le protestantisme, et où le vieil esprit catholique n'excluait pas cependant la hardiesse ei findépendance du mouvement révolutionnaire. Aussi est-ce en France, où fon trouve dans leur plénitude les avantages de la protection royale, que f état des sciences a été le plus florissant. En Angleterre, les savants étaient assujettis à la dépendance des protections privées, et l'exorbitante préoccupation nationale des intérêts industriels discréditait toutes les découvertes spéculatives qui n'étaient pas immédiatement susceptibles d'application pratique. En même temps commencent, à se manifester les tendances antiscientifiques du protestantisme. Son incorporation définitive au gouvernement dévoile f antipathie de la théologie contre fextension de l'esprit positif. Il avait déjà tristement signalé cette influence en ternissant par d'absurdes rêveries théologiques la vieillesse de Newton. La nationalité exclusive de TAngleterre était nuisible à la

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science, en disposante n'adopter activement que les découvertes indigènes, comme on le voit clairement envers les sciences mathématiques, malgré leur universalité, soit par la répugnance à l'introduction de la géométrie analytique, encore aujourd'hui trop peu familière aux écoles anglaises, soit par l'obstination analogue conire l'emploi des formes et des notations purement infinitésimales, si justement préférées partout ailleurs. Cet exclusivisme irrationnel est d'autant plus choquant, qu'il contraste avec l'admiration exagérée de la France pour le génie de Newton, par suite de la réaction conire l'hypothèse des tourbillons en faveur de la loi de la gravitation. On sait comment cette juste préférence a ensuite conduit à méconnaître, par une sorte d'ingratitude nationale, le génie de Descartes, qui n'a réellement trouvé d'autres rivaux, depuis Newton, que Leibnitz et Lagrange.

Le mouvement scientifique propre à la troisième phase a suivi deux séries principales de progrès. L'une est relative au principe newtonien et à la construction graduelle de la mécanique céleste, d'où sont résultées les diverses théories de la mécanique rationnelle. L'autre, d'ailleurs intimement liée à la précédente, émane de la grande révolution cartésienne, et détermine, par l'impulsion analytique due à Leibnitz, le développement de l'analyse mathématique et la tendance à généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et mécaniques. Dans la première série, Maclaurin et Clairaut établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernouilli forme la théorie des marées. Relativement à la précession des équinoxcs, d'Alemberl et Euler complètent la dynamique des solides, en constituant la diflicile théorie du mouvement de rotation, en même temps que le premier fonde le système analytique de l'hydrodynamique déjà ébauché par Daniel Bernouilli; ensuite viennent Lagrange et Laplace avec leur théorie des perturbations. Dans la seconde série, Euler étend l'analyse mathématique et règle son introduction en géométrie et en mécanique. Dans leur ensemble, ces travaux constituent une succession à jamais mémorable de spéculations abstraites où l'analyse dévoile sa puissante fécondité, sans dégénérer, ainsi qu'on l'a vu depuis, en un

dangereux verbiage. L'Angleterre, par une juste punition de son étroite nationalité, vit ses savants, à l'exception de Maclaurin, ne prendre qu'une part secondaire à l'élaboration systéinatiqlie de la théorie newtonienne dont le développement et la coordination durent appartenir presque exclusivement à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie, représentée par Lagrange. La physique, déjà ébauchée sous la phase précédente par la création de la barologie et de l'optique, se complète par l'élaboration scientifique de la thennologie et de l'éleclrologie, qui la lient directement à la chimie. En Ihermologie, Black fait sa lumineuse découverte sur les changements d'état, et Franklin vulgarise l'électrologie à laquelle Coulomb donne une certaine rationalité. Quant à l'astronomie pure, elle se réduit à la géométrie céleste; en sorte que parmi beaucoup d'illustres observateurs, nous n'avons à signaler qu'un grand nom dans ce domaine, celui de Bradiey; ses recherches sur l'aberration de la lumière sont certainement le plus beau travail dont cette science se soit enrichie depuis Kepler.

La grande originalité de cette phase consiste dans la création de la véritable chimie, qui subit une transformation provisoire fort analogue, par ses elfets, à celle que l'hypothèse des tourbillons avait opérée pour la mécanique céleste. En ce cas, l'office a été rempli par la conception de Stahl, précédée de la tentative trop mécanique de Boërhaave, et qui facilita la marche plus rationnelle d'abord de Bergmannet ensuite de Scheele. Puis les expériences de Priestley et de Cavendish vinrent préparer l'élaboration décisive de Lavoisier, qui éleva la chimie au rang d'une véritable science, intermédiaire, quant à la méthode et à la doctrine, entre la philosophie inorganique et la philosophie organique. Il y eut alors un mouvement préparatoire, même relativement à la biologie. Ses trois aspects essentiels, taxonomique, anatomiqueet physiologique, donnèrent lieu à des tentatives essentiellement illusoires parce qu'elles n'étaient pas dirigées par des principes communs, mais elles firent néanmoins ressortir le véritable esprit de chacun d'eux. Pour le premier, il faut signaler les conceptions de Linné, succédant à B. de Jussieu. Pour le second, les analyses comparatives de Daubenton, ultérieurement rationalisées parles

vues générales de Viccj-d'Azyr ; et enfin, pour le troisiènne, Texploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse expérimenlalion de Spallanzani. En même temps, Butîon, avec son génie synthétique et concret, indiquait les principales relations encyclopédiques de la science des corps vivants et sa haute destination morale et sociale, exposée, d'ailleurs, par Georges Leroy et Bonnet. Rien de définitif ne pouvait toutefois être effectué dans cette science, à une époque où la hiérarchie animale n'était entrevue que d'une manière vague et empirique, et où la notion élémentaire de l'état vital restait encore tout à fait confuse et incertaine. Mais il importait de signaler la première élaboration réellement scientifique de la philosophie organique.

En général, on peut, je crois, regarder cette époque comme le plus bel âge de la spécialité scientifique, personnifié pour ainsi dire par les académies, dont les membres n'avaient point encore perdu de vue la conception fondamentale de Bacon et de Descartes, dans laquelle l'analyse spéciale était considérée comme une préparation nécessaire à une synthèse générale, alors toujours présente aux regards des savants, quelque lointaine que dût leur sembler sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de détail était encore contenue par l'impulsion qui portait les savants ainsi que les artistes à seconder le grand mouvement philosophique dont la direction anlilhéologique sympathisait complètement avec l'instinct scientifique; et celte assistance de la science en faveur du mouvement donna à celui-ci une puissante consistance mentale. La philosophie négative, en vertu de sa seule généralité, rendit provisoirement à la science les avantap.es qu'elle en avait reçus; et les savants comme les artistes ont trouvé, outre une destination sociale qui les incorporait au mouvement, une sorte de compensation momentanée à l'absence de direction systématique. C'est l'irrationnelle prolongation, jusqu'à nous, de celte situation mentale, qui explique Taversion déplorable des savants ei des artistes pour toute idée générale.

La progression philosophique a toujours dépendu de la progression scientifique, à partir de la division organisée dans les écoles grecques entre la philosophie naturelle devenue métaphysique, et la philosophie morale restée théologique ^

ainsi que nous l'avons reconnu. Il y eut, comme je l'ai montré aussi, une fusion provisoire entre les deux philosophies, durant la période scolaslique du moyen âge, et cette fusion a persisté pendant la première phase de la période que nous considérons; en sorte que nous n'avons qu'à examiner les deux phases suivantes où le mouvement philosophique est de plus en plus isolé du mouvement scientifique. Il est nécessaire de revenir brièvement sur le point de départ afin de déterminer la vraie nature de la philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers siècles, la science annulait graduellement.

La scolaslique avait réalisé le triomphe social de l'esprit métaphysique en dissimulant son impuissance organique, d'après son incorporation à la constitution catholique, dont les propriétés politiques rendaient à la philosophie métaphysique un large équivalent de l'assistance intellectuelle qu'elle en avait provisoirement reçue. Quand cette philosophie s'est étendue du monde inorganique à Tliomme, en introduisant ses entités dans sa nature morale et sociale, la foi a commencé à se dénaturer irrévocablement. Dès lors, ne reposant plus sur une obéissance spontanée et universelle à une révélation directe et permanente, la foi se soumet à la protection de démonstrations nécessairement susceptibles de controverses permanentes, et même de réfutations que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise très heureusement la conciliation temporaire entre la raison et la foi, laquelle ne pouvait aboutir qu'à l'absorption de la foi par la raison : elle représente le dualisme contradictoire établi enlre l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, cenl^es respectifs des philosophies théologique et métaphysique, L'antagonisme de ces deux conceptions a été contenu alors par Finiervenlion de l'instinct positif qui offrait l'hypothèse d'un Dieu créateur de lois invariables qu'il s'était interdit de jamais changer, et dont l'application spéciale et continue était confiée à la Nature ; ce qui constitue une fiction fort analogue à celles des politiciens sur la royauté constitutionnelle. Cette supposition porte l'empreinte caractéristique de l'esprit métaphysique; elle faisait de la nature le principal objet des contemplations

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et de rinlérêt, réservant seulement une stérile vénération à la majestueuse inertie de la divinité suprême, dont Tintervention se trouvait ainsi reculée à une distance éloignée où la pensée devait de moins en moins remonter. Le bon sens universel n'ajamais admis cette doctrine, quineutralisait toutes les idées tliéologiques de volonté arbitraire et d'action permanente ; aubsi ne doit-on pas s'étonner que Tinstinct populaire ait accusé d'athéisme tant de savants sectateurs de la philosophie naturelle. De nos jours, une inversion s'est produite, et ce que la raison publique jugeait impie est maintenant considéré comme la religion par excellence, qu'on 'js'efforce d'entretenir au moyen de nombreuses démonstrations qui, ainsi que nous l'avons constaté, constituent l'une des principales causes de la dissolution mentale du monothéisme. On voit ainsi que le compromis scolastique n'avait produit qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était impossible quoique son influence ait été provisoirement nécessaire au progrès scientifique. Aucune discussion spéciale ne caractérise mieux cette tendance générale que la controverse entre les réalistes et les nominalistes, qui montre la supériorité de la métaphysique du moyen âge, déjà empreinte de l'esprit positif, sur celle de l'antiquité. Ce débat cache, en effet, sous un nom si vain en apparence, la principale lutte entre l'esprit positif et la métaphysique; et ses diverses phases donnent la mesure des avantages remportés par la philosophie scientifique sur la philosophie métaphysique, dont le caractère consiste à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir, hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale, Assurément, jamais les écoles grecques n'avaient pu ofl'rir une contestation aussi élevée ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner le régime des entités, soit pour suggérer l'idée de la nature relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il est évident que presque immédiatement après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique et, par conséquent, sur les derniers vestiges du système religieux, l'esprit positif et l'esprit métaphysique ont commencé à tendre vers une séparation irrévocable qui ne pouvait aboutir qu'à l'entierascendant du premier sur le second. Le conflit n'a pu surgir immédiatement, car la métaphysique était surtout occupée à soutenir

le pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, tandis que la science se livrait principalement à des observations astrologiques et alchimiques. Mais les choses changèrent quand, pendant la seconde phase, l'esprit métaphysique eut, par l'ébranlement prolestant, obtenu la prépondérance, et que l'esprit positif eut fait des découvertes pleinement incompatibles avec l'ancienne philosophie, aussi bien métaphysique que théologique. L'histoire du grand mouvement astronomique du seizième siècle et beaucoup de tristes exemples du malheureux sort des savants, prouvent que la métaphysique était en possession, sous des formes difîérentes, de la domination jusqu'alors exercée par la théologie, Mais l'évolution logique proprement dite, est, de toutes, celle qui peut le moins être efficacement contenue, soit en vertu de l'assistance qu'elle trouve chez ceux-là mêmes qui s'efforcent de l'entraver, soit parce que sa portée ne peut être compromise que lorsque son essor est assez énergique pour surmonter tous les obstacles. C'est pourquoi la prolongation de ce conflit détermina, dans le premier tiers du dix-septième siècle, l'irrévocable décadence du régime des entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde extérieur, et par suite, naturellement, envers tous les autres.

Toute l'Europe civilisée, l'Espagne exceptée, prit part h cette immense controverse qui devait décider de l'avenir de l'humanité. L'Allemagne avait donné naissance à cette crise, au siècle précédent, par l'ébranlement protestant et par les découvertes astronomiques de Copernic, de Tycho-îîrahé et de Kepler; mais, absorbée par ses luttes politiques, elle n'y put activement concourir, Au contraire, l'Angleterre, la France et rilalie ont fourni chacune un digne champion dans ceUe noble élaboration : Bacon, Descartes et Galilée, qui seront proclamés par la plus lointaine postérité les fondateurs de la philosophie positive, puisque chacun d'eux en a senti le vrai caractère, compris les conditions et prévu l'ascendant final. Les travaux de Galilée, purement scientifiques, ont participé à ce mouvement par l'extension décisive qu'en reçut la science, et non par des préceptes philosophiques abstraits. Les travaux de Bacon et ceux de Descartes furent pareillement dirigés contre l'ancienne philosophie et destinés à constituer la nouvelle; et

leurs différences présentent une remarquable harmonie avec la nature de chaque philosophie, et avec celle de leur milieu social. Tousdeuxétablissentlanécessité d'abandonner rancien régime mental ; tous deux s'accordent à faire ressortir les attribua élémentaires durégime nouveau; enfin ils proclament l'un et l'autre la destination provisoire de l'analyse spéciale qu'ils prescrivent comme moyen d'approcher d'une synthèse générale, à laquelle on doit finalement parvenir. Malgré cette conformité fondamentale, il y avait entre ces grands philosophes d'extrêmes ditTérences occasionnées par la diversité d'organisation, d'éducation et de situation. D'une nature plus active, mais moins rationnelle à tous égards, Bacon reçut une éducation vague et incohérente, et il se développa dans un milieu essentiellement pratique, où la spéculation était subordonnée à l'application ; en sorte qu'il n'a donné qu'une représentalion imparfaite de l'esprit scientifique, qui, dans ses préceptes, flotte entre l'empirisme et la métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable de la philosophie naturelle. Descartes, aussi grand géomètre que profond philosophe, appréciant la positivilé à sa vraie source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision les conditions essentielles. Dans le discours où il retrace naïvement sa propre évolution, il décrit, à son insu, la marche générale de la raison humaine, et il sera lu avec fruit, même lorsque la diffuse élaboration de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous un autre aspect, quant à l'étuile de l'homme et de la société, Bacon a une supériorité incontestable. Descartes constitua la philosophie inorganique aussi bien que l'époque le permettait, et abandonna je domaine moral et social à l'ancienne méthode, au lieu que Bacon a principalement visé à la rénovation de cette seconde moitié du système philosophique, qu'il conçoit déjà comme finalement destinée à la régénération totale de l'humanité. Ces différences doivent être attribuées soit à la diversité de leur génie, soit à ce que la position du premier devait lui faire mieux apprécier l'éta révolutionnaire de TEurope moderne. On doit noter que l'école cartésienne a tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la métaphysique n'a pas partagé l'honneur qu'on faisait à sa théorie corpusculaire; au lieu qu'en Angleterre, et même

ailleurs, l'école baconienne s'est appliquée à restreindre les hautes inspirations sociales de son fondateur pour exagérer ses inconvénients abstraits, en laissant trop souvent dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme toujours accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les savants veulent donner une certaine apparence philosophique à leurs étroites spécialités, ils affectent de s'appuyer sur Bacon, et non sur Descartes, dont ils déprécient même le caractère scientifique ; et cependant les préceptes du premier ne sont pas moins opposés que les conceptions du second à leur irrationnelle disposition, directement contraire au but commun de ces deux grands philosophes. Quelque importantes qu'aient été ces deux élaborations, elles ne suffisaient pas, même combinées, pour constituer la philosophie positive. Cette philosophie commençait à peine à s'étendre à la physique, et n'était pas parvenue jusqu'à la chimie ; et son extension aux conceptions morales et sociales, qui constituait le noble but de Bacon, était impossible avant l'avènement de la science biologique. Cette grande impulsion ne pouvait donc que signaler l'introduction d'une nouvelle philosophie, et montrer vaguement les conditions de son développement. Aussi ces deux grands philosophes n'ont présenté qu'une méthode provisoire destinée à rendre positifs tous les divers éléments des spéculations humaines, afin de permettre ultérieurement une systématisation définitive qu'ils reconnaissaient impossible sans une telle préparation. L'état transitoire de l'esprit humain devait donc durer jusqu'à ce que la chimie et la biologie eussent pris leur place parmi les sciences. Jusque-là, il n'y avait lieu qu'à modifier encore la séparation primordiale organisée par Aristole et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, en les faisant avancer d'un degré, mais en laissant subsister entre elles une divergence devenue même plus prononcée ; car la différence est plus grande quand la philosophie naturelle est à l'état positif, et la philosophie morale à l'état métaphysique, qu'elle ne Tétait lorsque l'une se trouvait à l'état métaphysique et l'autre à l'état thcologique. Descartes apprécia la situation avec plus de profondeur et de netteté que Bacon, et il s'appliqua à étendre la positivité autant qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer

rétu«ie intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse d'automatisme, ne laissant ainsi à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore lui être ôté : rétude de l'homme moral et de la société. Dans l'accomplissement do celle œuvre, il a tenté de vains efforts pour investir les attributions extrêmes de l'ancienne philosophie d'une plus grande rationalité qu'il ne convenait réellement à une doctrine expirante ; aussi la seconde partie de son élaboration, beaucoup moins en harmonie avec l'état des esprits, n'eul-elle pas le succès de la première. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucune distribution des sciences, mais la régénération de la science morale et sociale, il se trouvait préservé de toute semblable déviation ; maisl'impossibililé de rendre alors positive la philosophie morale a conduit son école cà reconnaître, d'une manière plus ou moins explicite, le besoin provisoire de l'ancienne division, modifiée par Descartes. Toute tentative d'union prématurée n'aurait abouti qu'à tout replacer sous la domination métaphysique, comme le montrèrent les efforts de Malebranche et de Leibnilz, pour établir une coordination philosophique, l'un d'après la fameuse prémotion physique, l'autre par sa célèbre conception des monades. Ni l'un ni l'autre ne réussirent à effacer la distinction entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, et quoique nous voyions maintenant la nature réellement contradictoire de cette division, nous apercevons aussi combien son admission temporaire a dû être absolument nécessaire, puisque le génie de Leibnilz n'a pu l'effacer.

Tel a donc été le premier résultat de l'impulsion philosophique imprimée par Bacon et par Descartes. L'esprit positif fut mis en pleine possession de la philosophie naturelle, tandis que l'esprit métaphysique exerçait sur la philosophie morale une domination provisoire ; par là le régime des entités, qui avait été universel, s'est trouvé dissous. Il me semble que, dans la période intermédiaire, la spécialité des études a déterminé la fin irrévocable du régime métaphysique. Les meilleurs esprits, à peu d'exceptions près, se sont tournés vers la science ; et la philosophie, dispensée des graves études préparatoires autrefois jugées nécessaires, et flottant entre la science et la théologie, tomba dans les mains des littérateurs, qui

Si*

l'employèrent à la démolition de l'ancien système, dissimulant ainsi momentanément son impuissance organique. Il est superflu de s'arrêter à l'examen des variétés d'une philosophie qui ne s'adaptait pas aux besoins du temps. Chacun sait qu'elle envisageait l'action abstraite de notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions extérieures, tandis que les autres en établissaient les conditions intérieures; ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt deux modes également vicieux, puisqu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la combinaison fournit la seule base de toute saine spéculation biologique. J'estime que ces deux ordres d'erreurs représentent les deux aspects, catholique et protestant, de la philosophie européenne ; la métaphysique catholique étant plus critique et conséquemment plus rapprochée de l'esprit positif et de la considération du monde extérieur; au lieu que la métaphysique protestante, incorporée au gouvernement et tendant à Fétat théologique, doit naturellement prendre son point de départ dans l'homme pour procéder ensuite à l'étude de l'univers. Toutefois, en Angleterre, l'école de Hobbes a présenté une mémorable exception à de telles tendances. Cette école passagère, représentée par Locke, subit, sous l'impulsion baconienne, une régénération directe des études morales et sociales, et commença par une critique radicale, et par conséquent aristotélicienne, dont le développement et la propagation devaient ensuite s'opérer ailleurs.

Avant de quitter cette seconde phase, je dois signaler Uobbes et Bossuel comme ayant déjà préparé alors la rénovation de la philosophie politique. Machiavel, avant eux, avait fait quelques heureuses tentatives partielles pour rattacher l'explicaticm de certains phénomènes politiques à des causes purement naturelles, quoiqu'il ait déparé son ouvrage par une appréciation tout à fait vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne pul jamais suffisamment distinguer de l'ancienne. La célèbre conception de Ilobbes sur l'état de guerre primordial et le prétendu règne de la force, a prescjue toujours été méconnue; mais, considérée d'une manière impartiale, on sentira qu'elle a constitué un puissant aperçu primordial, statique ei dynamique, de la prépondérance des influences temporelles xians l'ensemble permanent des conditions sociales; et, aussi, de

495 LA niILOSOPHIE POSITIVE.

rélat nécessairemenl militaire des sociétés primitives. C'est là une vue saine introduite au milieu des hypothèses fantastiques sur rétat de nature et le contrat social, et elle a, par conséquent, une éminente valeur. La participation de Bossuet à cette préparation est plus évidente et moins disputée. J'ai déjà signalé la valeur de son élaboration historique, où, pour la première fois, les phénomènes politiques sont envisagés comme assujettis à des lois invariables qui permettent de les déterminer les uns par les autres. Quoique le principe théologique qui dominait cette lumineuse conception dût Taltérer profondément, il ne pouvait dissimuler tout à fait sa valeur, ni empêcher son heureuse influence sur les études historiques de la période suivante. On sent, du reste, qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle constitue la dernière mspiralion capitale, puisque l'instinct négatif empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'évolution humaine. La nature du grand service qu'a rendu Bossuet ressort de sa destination, qui était de représenter l'histoire systématique comme la base nécessaire de l'éducation politique.

La troisième phase de cette période a été, en ce cas encore, un simple prolongement de la seconde. L'école écossaise parait s'èlre trouvée dans une situation favorable relativement à la morale, par l'indépendance spéculative dont elle jouissait, soit comme presbytérienne au sein de l'anglicanisme, soit par son défaut même de principes propres, au milieu des vaines controverses sur les conditions extérieures et intérieures du développement mental. Toute la valeur de cette école n'était due qu'au mérite propre des penseurs qui s'y trouvaient rapprochés sans aucune liaison systématique. Sous l'aspect mental, Hume, l'un des principaux membres de cette illustre association, a traité la théorie delà causalité avec beaucoup d'originalité et de hardiesse, mais avec l'imperfection inséparable de la scission générale entre la science et la philosophie. Il y montra le vrai caractère des conceptions positives ; et malgré ses graves défauts, ce travail me semble constituer le seul pas caphal qu'ait fait l'esprit humain vers la juste appréciation de la nature relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse entre les réalistes et les nominalistes. A cet égard, on doit noter aussi les ingénieux aperçus d'Adam

ESSOR DES ÉLÉMEISTS DE LA IlÉOIlGArslSATIOÀ SOCIALE. 403

Smith sur l'histoire des sciences et surtout de l'astronomie, dans lesquels il s'approche peut-être encore davantage que son ami Hume du vrai sentiment de la positivilé rationnelle. Je me plais à consigner ici l'expression de ma reconnaissancespéciale pour ces deux éminenlspenseursdontl'inlluence fut très utileà ma première éducation philosophique, avantque j'eusse découvert la glande loi qui en a nécessairement dirigé tout le cours ultérieur.

La philosophie politique fil un grand progrès pendant le siècle dernier, où le développement social a commencé à devenir de plus en plus l'objet principal des travaux historiques. La marche était nécessairement fautive par l'absence de toute théorie d'évolution, qui seule peut donner aux compositions historiques la dignité scientifique sans laquelle elles demeurent essentiellement littéraires. 11 serait injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration desérudilsquisesont consacrés durant la seconde phase, aussi bien que pendant la troisième, à l'éclaircissement partiel des principaux points de l'histoire antérieure, par leurs recherches sur les monuments et les littératures antiques. Ces travaux ont été, par rapport à la sociologie positive, ce que furent sous la première phase, et même sous la seconde, les accumulations de matériaux provisoires pour la formation ultérieure de la chimie et de la biologie; et c'est uniquement grâce aux lumineuses indications qui en sont dérivées, que la sociologie peut commencer à sortir de cet état préparatoire que chaque science a traversé pour s'élever à la positivité.

La seule conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès humain. Elle ne pouvait résulter que de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression dont les termes se succèdent par une incontestable filiation. La conception philosophique du progrès humain, que Pascal a le premier formulée, lui a, sans doute, étésuggérée par l'histoire générale des sciences mathématiques. Toutefois, celte innovation ne pouvait produire aucun effet tant qu'on se bornait à la considération d'une seule évolution; car toute généralisation exige au moins deux cas, même envers les plus simples phéno-

LA PtlILOSOIMIlK POSITIVK,

mènes; et, encore, un troisième est indispensable pour con< firmer 'la comparaison primitive. La première de ces deux conditions loi?iques se trouvait remplie par la conformité évidente de la progression scientifique avec la progression industrielle; mais le troisième cas faisait défaut, certains classiques français s'obslinant à méconnaître le mérite de l'évolution esthétique. La comparaison de l'art moderne avec l'ancien provoqua une controverse qui s'étendit aux autres aspects, et quoique le résultat du débat restât douteux relativement au sujet primitif, la notion du progrès humain, secondée par Tinstinct universel de la civilisation moderne, s'établit aussi systématiquement qu'elle pouvait l'être avant l'éclaircissement de l'anomalie apparente présentée par le moyen âge. L'économie politique a exercé une heureuse influence vers la fin de la période que nous apprécions, en fixant l'attention générale sur la vie industrielle des sociétés modernes et en faisant ressortir les difl'érences temporelles entre notre civilisation et celle des anciens; ce qui facilitait Tintelligence de Tétat social intermédiaire, suivant cette obligation logique de ne juger aucun état moyen que d'après la comparaison des deux extrêmes. L'influence d'une telle préparation s'est fait sentir dans les enteprises de Turgot, de Condorcet el de Montesquieu, dont j'ai signalé les mérites et les imperfections dans le premier chapitre de

ce volume.

Arrivés au terme de notre examen du progrès philosophique, depuis son origine au moyen âge jusqu'au commencement de la grande crise française, il nous est impossible de ne pas remarquer que son ensemble, composé d'une masse de débris mêlés à quelques matériaux très précieux, ne constitue qu'une simple élaboration préliminaire qui ne peut trouver d'issue que dans une institution directe de la régénération humaine. Quoique cette conclusion soit déjà résultée séparément de l'appréciation de chacune des progressions élémentaires, sa haute importance m'oblige à la faire ressortir maintenant de leur rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques qui leur sont communes et qui restent à combler. En toute évolution où le sentiment de sa connexité avec l'ensemble feit défaut, un instinct de spécialité doit dominer, tendant à faire prévaloir l'esprit de détail aux dépens d'une

ESSOIl DES ÉLÉMENTS DE LA RÉORGANISATION SOCIALE. 495

vue phis générale. Celle sorte de développemoul isolée et empirique était seule possible à une époque où toutes les vues systématiques se rapportaient à un régime qui devait s'éteindre; et, en même temps, une énergique individualité pouvait seule permettre aux nouvelles forces de manifester leur caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique inévitable, devait produire les dispositions les plus anti* sociales. Loin de prendre fin quand sa destination a été accomplie, cet empirisme dispersif s'est prolongé, el il constitue actuellement le grand obstacle à la régénération finale. I' s'efforce d'établir que ni l'industrie, ni l'art, ni la science, ni la philosophie elle-même n'exigent ou ne comportent, dans la sociabilité moderne, une organisation systématique; en sorte que leur cours respectif doit être livré, plus que jamais, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or, rien ne peut mieux caractériser le vice fondamental de cette conception, que de montrer que chacune de ces quatre progressions a été de plus en plus entravée par l'exagération croissante de l'empirisme primitif.

L'industrie, d'abord, qui devait constituer la société moderne, présente le cas le plus prononcé d'opposition contre toute organisation quelconque, parce que les doctrines économiques ont été formées sous l'ascendant métaphysique et négatif. Nous avons vu que la progression industrielle avait été en premier lieu concentrée dans les villes, en sorte que l'élément principal, l'industrie agricole, était resté très arriéré, et beaucoup plus "adhérent que tous les autres à l'ancienne organisation, Nous avons même noté que chez les populations où la compression féodale avait été insulfisante, la marche opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes avait souvent provoqué de graves collisions. Voilà donc un premier cas où nous reconnaissons le besoin d'une action systématique qui puisse établir une homogénéité convenable parmi les éléments destinés à être ultérieurement combinés. En second lieu, si nous considérons seulement l'industrie urbaine, nous voyons que, par suite de l'extension croissante de l'individualisme el de la spécialité, le développement moral est fort en arrière du développement matériel, quoiqu'il doive sembler que plus l'homme acquiert de non-

-iUO

LA PIIlLOSOriIlE POSITIVt:.

veaux moyens d'aclioii, plus il a besoin d'eu régler moralement Texercice, de peur qu'il ne se serve de sa puissance, soit contre lui, soit contre la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse Tayant forcée de laisser en dehors de son contrôle les relations industrielles, que son organisation primitive n'avait pu prévoir, elles furent tacitement abandonnées à l'antagonisme des intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques vagues maximes générales dont l'application n'était pas dirigée. La société industrielle se trouvait ainsi dépourvue, chez les modernes, de toute morale systématique susceptible «le régler ses divers rapports communs. Dans les innombrables contacts entre les producteurs et les consommateurs, et surtout entre les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant l'instinct primitif de Fesclave émancipé, chacun doit être uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme investi d'une véritable fonction publique : état de choses que les économistes ont dogmatiquement consacré. En outre, l'aveugle empirisme qui a p'résidé à l'évolution industrielle a soulevé des difficultés intérieures qui ne peuvent être surmontées que par une systématisation convenable du mouvement industriel, laquelle esl, à son tour, inséparable de la réorganisation générale. Le caractère de l'industrie moderne consiste dans sa tendance à utiliser de plus en plus les agents inorganiques, en réservant à l'homme la direction intellectuelle des appareils. Nous avons vu comment l'emploi des machines a suivi naturellement l'émancipation personnelle des travailleurs, et il est clair que celte action sur la nature extérieure, sous les inspirations de la science, doit tendre à élever non seulement la condition, mais le caractère de l'homme. Mais quels que doivent être les effets de cette grande transformation, quand elle sera tout à fait accomplie, elle donne lieu cependant à une grave difficulté qui doit être résolue avant que le mouvement industriel puisse devenir pleinement avantageux à la société. L'aveugle extension de l'emploi des agents mécaniques est immédiatement contraire, en beaucoup de cas, aux intérêts légitimes de la classe la plus nombreuse ; et les collisions et les réclamations qui en résultent tendent à devenir de plus en plus graves, et elles se perpétueront tant que les

rapports industriels seront abandonnés à un simple antagonisme physique. Je n'entends pas parler de l'emploi des machines seulemelU, mais de tout perfectionnement quelconque des procédés industriels. De quelque manière qu'il soit réalisé, il en résulte nécessairement une diminution correspondante dans le nombre des individus occupés, et, par suite, une perturbation plus ou moins grave dans la vie des populations ouvrières. Ce mal est une suite de la spécialisation déréglée, jusqu'ici inhérente à l'industrie moderne, et il ne peut être neutralisé que par une systématisation judicieuse, destinée à préserver la société des maux évitubles et à lui inspirer une résignation rationnelle devant ceux qu'elle ne

saurait éviter.

Ces trois ordres de considérations, sur les grandes lacunes de l'évolution industrielle, viennent converger vers une douloureuse observation finale sur la disproportion remarquable entre ce développement spécial et l'amélioration correspondante, chez la majeure partie des populations modernes, surtout urbaines. M. Hallam a établi que le salaire des ouvriers est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les plus indispensables, à ce qu'il était au quatorzième et au quinzième siècles; ce qui s'explique par beaucoup d'influences incontestables, telles que l'extension d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des machines, la condensation progressive des ouvriers, etc. Quoique les plus pauvres artisans parviennent aujourd'hui à se procurer des commodités inconnues à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, dans les deux premières phases, une plus complète satisfaction des premiers besoins physiques. Le rapprochement plus intime des entrepreneurs et des ouvriers assurait alors aux classes laborieuses une meilleure existence morale, et, par suite, leurs droits et leurs devoirs devaient être moins méconnus et mieux compris que maintenant, où ils sont à la merci de l'égoïsme résultant d'un empirisme dispersif. Plus on approfondira ce sujet, mieux on verra que tous les intérêts concourent à faire sentir le besoin de l'organisation à laquelle l'analyse historique nous a préparés. Une telle anticipation spéculative n'est pas une utopie philosophique. Elle repose sur un puissant instinct populaire,

qui se fera écouter aussitôt qu'il aura trouvé des organes suffisamment rationnels.

Quant à Fart, il n'a plus ni direction générale ni destination sociale. Fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction négative sous la troisième phase que nous avons examinée, il attend avec impatience l'impulsion organique qui doit régénérer sa vitalité et dévoiler ses attributs sociaux. Jusque-là il se trouve réduit à une stérile agitation qui ne peut avoir d'autre résultat que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés indispensables à l'humanité. 11 est inutile de signaler la nullité où est tombée la philosophie, par suite de son irrationnel isolement. Elle exige une sorte d'activité mentale qui, par sa nature, n'a pas d'autre destination que de développer régulièrement l'esprit d'ensemble, et qui, par suite, se dégrade dès qu elle se réduit à une spécialité isolée, surtout quand cette spécialité est inséparable du système entier des connaissances humaines. Dans le volume précédent, nous avons vu combien le régime de la spécialité avait été funeste à chaque branche de la science. Cette influence nuisible a dû même se faire d'autant plus sentir qu'elle s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans le domaine inorganique. Quoique tous les inconvénients résultant d'un tel isolement ne fussent pas pleinement développés à la fin de la période que nous considérons, ils étaient imminents; et il convenait de les rappeler ici, afin de montrer que l'évolution scientifique exige, comme toutes les autres, la direction systématique désormais indispensable à ses progrès spéculatifs et à son influence sociale. Dans le chapitre suivant, j'exposerai avec plus de détails les dangers qui résultent de notre anarchie philosophique; mais je dois encore noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que suivant mes explications antérieures, la préparation scientifique n'était pas complète, puisqu'elle n'avait pu constituer la biologie, plus nécessaire qu'aucune autre science à l'action sociale de la philosophie positive.

Il résulte de notre examen que, dans toute l'Europe occidentale, les nouveaux éléments sociaux avaient surgi au milieu de la décomposition des anciens; et en même temps que la spécialité dispersive, d'abord nécessaire à la progression positive, a tendu plus tard à empêcher chez les classes ascendantes

tout développement de l'esprit d'ensemble, en même temps que la progression négative l'entravait aussi chez les pouvoirs en décadence. C'est pourquoi, à l'avènement nécessaire de la grande crise révolutionnaire, aucune vue générale du passé, et par suite aucune saine appréciation de l'avenir, n'ont pu nulle part éclairersuffisammentune situation profondément confuse, qui, après un demi-siècle d'orageux tâtonnements, oscille encore entre une aversion invincible pour le système ancien et une vague impulsion vers une réorganisation indéterminée. Le chapitre suivant fera ressortir l'aptitude de la nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement une sage direction systématique.

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