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CHAPITRE XII

Examen de la crise révolutionnaire. Déterniinalion de la tendance

tinale des sociétés modernes.

Les deux mouvements destinés à préparer la régénération de la société ne s'étaient pas accomplis avec la même rapidité; la progression négative avait, en effet, de beaucoup dépassé la positive, et le besoin d'une réorganisation se faisait énergiquement sentir avant que la méthode et les moyens de la réaliser eussent été découverts. Telle est la véritable explication de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par la crise révolutionnaire. L'explosion qui s'ensuivit, quoique déplorable à beaucoup d'égards, était inévitable ; et outre qu'elle était inévitable, elle était salutaire, puisque sans elle la décrépitude de l'ancien système serait restée profondément dissimulée. Elle signalait à tous les peuples avancés l'avénemenl de la réorganisation préparée par les cinq siècles antérieurs, et elle fournissait l'expérience solennelle qui était nécessaire pour montrer l'impuissance organique des principes critiques. La préparation des diverses nations européennes différait en degré selon que la forme monarchique et catholique ou la forme aristocratique et protestante avait prévalu. Nous avons vu que la première avait dû être plus favorable à l'extinction de l'ancien régime et à la formation du nouveau; et que, par différents motifs, la France devait prendre la direction. En effet, l'asservissement de l'aristocratie y avait plus radicalement qu'ailleurs détruit l'ancien système politique ;

le peuple y était passé tout d'un coup du catholicisme à la libre pensée, échappant ainsi à la dangereuse halte du protestantisme; ractiviléindustrielle, quoique moins développée qu'en Angleterre, s'y trouvait plus nette et plus élevée par suite de son indépendance envers l'aristocratie. Dans l'art, la France était en avance sur TAngleterre, quoique distancée de beaucoup par l'Italie. Dans les sciences, elle était la première, et même en philosophie, exempte de l'empirisme anglais et du mysticisme allemand, elle était plus complètement dégagée - que les autres de l'ancien système, et moins éloignée d'une

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philosophie rationnelle. D'où, sous l'aspect positif aussi bien que sous l'aspect négatif, la France paraissait clairement destinée à diriger le mouvement révolutionnaire final. Toutefois, les autres nations n'en étaient pas moins intéressées à un mouvement auquel elles avaient toutes participé, et où l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre, avaient tour à tour été les premières. Du reste, la profonde sympathie que trouva chez toutes ces populations le début de la révolulion française, malgré de terribles aberrations ultérieures, suffit à montrer l'universalité d'un tel mouvement.

L'ébranlement, nettement prévu par d'éminents penseurs depuis un siècle, a été spécialement annoncé par trois événements d'inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs : d'abord Fabolition de l'ordre des .Jésuites, qui montra la décrépitude d'un système détruisant lui-même la seule puissance susceptible de relarder sa décadence ; ensuite le grand essai de réformation tenté par Turgot et dont l'avorte ment vint faire ressortir le besoin d'innovations plus radicales et plus étendues et la nécessité d'une énergique intervention populaire contre les abus inhérents à la politique rétrogade ; troisièmement, la révolution américaine, qui fut une occasion pour la France de manifester ses tendances en même temps que ses besoins. Elle rendit, d'ailleurs, plus qu'elle ne reçut, en déposant chez un peuple engourdi par le protestantisme les germes d'une future émancipation philosophique.

Pendant que tout poussait ainsi vers une régénération, il n'y avait aucune doctrine pour l'effectuer. La seule qui existât était la doctrine négative, et elle ne pouvait servir que de préparation. Les essais tentés pour la rendre organique n'avaient abouti qu'à morceler, à limiter ou à déplacer les anciennes autorités de manière à entraver toute action, d'après la supposition que de simples restrictions pouvaient résoudre les nouvelles difficultés politiques. C'est le temps des essais de constitutions dont j'ai déjà parlé et où l'application des principes métaphysiques manifesta pleinement leur impuissance organique. C'est aussi celui du triomphe des métaphysiciens et des légistes, successeurs dégénérés des docteurs et des juges, et des directeurs insuffisants des sociétés, dontj'ai déjà signalé la fâcheuse intervention. Tels furent la direction né-

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cessaire de la crise révolutionnaire, son siège principal et ses agents spéciaux. Nous allons maintenant examiner sa marche, et, à cet effet, nous la diviserons en deux périodes.

Au début, on avait encore quelque espoir de conserver, sous une forme quelconque, l'ancien régime, réduit à ses principes et dégagé de ses abus. Un tel étal de choses constituait une situation inférieure, où Tautorité morale se trouvait confondue avec rautorité politique, et les choses durables avec les choses passagères; en sorte qu'un état provisoire était pris pour un état définitif. Le premier effort de la révolution française ne pouvait consister que dans la lutte de la puissance populaire contre le pouvoir royal, puisque tous les éléments de fancien régime étaient concentrés dans la royauté. Cependant, on n'avait pas en vue Tabolilion de la royauté, mais une combinaison constitutionnelle du principe monarchique avec l'ascendant populaire, et de la constitution catholique avec rémancipalion philosophique. Il n'est pas besoin d'insister sur des spéculations aussi chimériques, ni d'indiquer qu'elles résultaient du désir d'imiter l'Angleterre, qui présente un cas trop exceptionnel pour servir d'exemple. On supposait que parce que la marche négative d'une nation avait correspondu à celle de l'autre, de façon que l'Angleterre avait abaissé un des éléments temporels, tandis que la France abaissait l'autre, elles pouvaient, en unissant leurs efforts, détruire complètement l'ancien système. C'est par ce motif que les réformateurs français se tournèrent vers l'Angleterre pour y chercher le modèle d'un nouveau gouvernement, et que le mode français est maintenant en faveur dans l'école révolutionnaire anglaise, chacune possédant les qualités qui manquent à l'autre. Mais, ainsi que je l'ai déjà montré, il n'y a pas de véritable équivalence dans ces qualités; et si l'imitation avait été réalisée, on aurait reconnu que le mouvement français était précisément dirigé contre cet élément politique, qui donne son caractère spécial au mouvement anglais, et qui empêche sa transplantation dans un autre sol. C'est une erreur de faire remonter la constitution politique de l'Angleterre aux antiques forêts saxonnes, et de supposer qu'elle repose sur la chimérique pondération des pouvoirs. Elle a été déterminée, de même que toutes les autres institutions, par l'état social correspondant. La politique

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de Venise, à la fin du quatorzième siècle, offre, avec celle de l'Angleterre, une singulière analogie, résultantd'une même tendance vers la dictature aristocratique. Toutefois, il existe entre les deux modes plusieurs différences : d'abord la prépondérance de l'aristocratie était plus complète à Venise; et puis son indépendance devait disparaître par suite de la décadence de son gouvernement spécial, tandis que la nationalité anglaise, doit rester intacte au milieu de la dislocation de sa constitution provisoire ; ensuite le protestantisme anglais assure mieux la subordination du pouvoir spirituel que n'avait pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et par conséquent il doit retarder la déchéance de l'aristocratie; enfin, la situation insulaire de l'Angleterre et son égoïsme national lient les intérêts de toutes les classes au maintien d'une politique par laquelle l'aristocratie est érigée en une sorte de gage de la prospérité commune. Une semblable tendance s'était aussi manifestée à Venise, mais avec moins de force et de durée. Il est clair que la prolongation de la politique anglaise n'est pas due à un équilibre fantastique des pouvoirs constitutionnels, mais à la prépondérance naturelle de l'élément aristocratique et à l'union des conditions toutes indispensables, et qu'on ne trouverait ainsi combinées en aucun autre cas. On voit amsi combien étaient irrationnelles les spéculations qui conduisirent les chefs de l'Assemblée constituante à proposer pour but, à la révolution française, une simple imitation d un système aussi contradictoire à l'ensemble de leur passé qu'antipathique aux instincts émanés de la situation sociale; cependant cette imitation a été méditée et tentée en toute grave occurrence, et, naturellement, avec un avortement complet, qui dévoile le plus frappant contraste entre l'éternité des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives. Quand la révolution fut entrée dans sa deuxième période, la Convention nationale écarta les fictions politiques d'après lesquelles l'Assemblée constituante s'était dirigée, et considéra l'abolition de la royauté comme l'indispensable préambule d'une régénération sociale. D'après la concentration monarchique de tous les anciens pouvoirs, graduellement accomplie en France, le maintien de la royauté entraînait la restauration des anciens éléments qui lui avaient servi d'appui. La royauté était le dernier reste du

LA riIILOSOIMIIE POSITIVE.

régime des castes dont nous avons retracé la décadence. Déjà connpronîise par cet isolement, la monarchie héréditaire ne pouvait que perdre heaucoup à l'excessive concentration d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, ^on insuffisance à embrasser un aussi vaste ensemble l'avait conduite à céder volontairement ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendants. En outre, la rationalité croissante des conceptions humaines, relativement à l'art de gouverner, devait tendre à rendre l'aptitude au gouvernement, même temporel, de plus en plus indépendante de toute initiation domestique, en lui procurant une éducation systématique que peuvent recevoir, quelle que soit leur condition sociale, les intelligences douées de l'esprit d'ensemble, qui certainement, au temps que nous considérons, était bien loin d'appartenir aux seules maisons royales.

L'abolition de la royauté fut bientôt suivie de la démolition de tout ce qui pouvait s'opposer à une rénovation du système social. Le premier exemple qui se présente est l'audacieuse suppression légale du christianisme, laquelle prouvait à la fois, la caducité d'un système devenu étranger à l'existence moderne, et la nécessité d'une nouvelle fonction spirituelle pour diriger la régénération. Parmi les préparations secondaires, notons la destruction de toutes les diverses corporations antérieures, trop communément attribuée à une répugnance pour toute agrégation quelconque, et qu'on doit plutôt rapporter à un instinct confus du caractère rétrograde de toutes ces institutions, dont Toffice provisoire était alors rempli. Cette vue doit s'étendre, à mon avis, jusqu'à la suppression de toutes les sociétés savantes, sans excepter la seule qui mérite quelques regrets sérieux : Tacadémie des sciences elle-même, dont l'influence est, au fond, devenue aujourd'hui plus nuisible qu'utile au progrès scientifique. Il ne faut pas oublier que la Convention ne recula pas devant la suppression des corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en fussent sortis, et qu'elle montra sa sollicitude pour la science, par la fondation de divers établissements, et surtout par celle de l'École polytechnique, création si supérieure aux institutions antérieures. Ce sont là des preuves de désintéressement

et de prévision des besoins sociaux, qu'il importait de rappeler.

L'alliance des gouvernements européens contre la révolution témoigne de son universalité. Pendant la seconde phase du progrès social, les puissances de l'Eurojje avaient laissé tomber Charles I" sans aucun effort sérieux en sa faveur, mais elles furent unanimes à s'allier contre une révolution dont l'explosion française n'était évidemment que le prélude. L'oligarchie anglaise elle-même, quoique désintéressée, en apparence, dans la destruction des monarchies, se plaça promptement à la tête de la coalition destinée à la conservation du système Ihéologique et militaire. Cette attaque dut procurer à celle seconde période de la crise révolutionnaire un avantage capital, en forçant la France à proclamer Tuniversalité de sa cause, et en provoquant une identité de sentiment, et même de vues politiques, indispensable au succès de la plus noble défense nationale que l'histoire ait jamais off'erte. C'est là surtout ce qui maintint l'énergie morale et la rectitude mentale qui placeront la Convention nationale bien au-dessus de l'Assemblée constituante dans le jugement de la postérité. Elle se dégagea promptemenl des travaux métaphysiques, ajourna respectueusement une vaine constitution, et s'éleva à la conception d'un gouvernement révolutionnaire proprement dit, l'envisageant comme la seule ressource adaptée au milieu social contemporain. Supérieure à la vaine ambition de fonder des institutions éternelles dépourvues de base réelle, elle travailla à organiser provisoirement une dictature temporelle équivalente à celle qu'avaient graduellement élaborée Louis XI et Richelieu, mais dirigée d'après une plus juste appréciation de sa destination et de sa durée. En lui donnant pour base la puissance populaire, les conventionnels furent, d'ailleurs, conduits à mieux annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en vertu de l'essor imprimé aux sentiments de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures la conscience de leur valeur politique, soit enfin d'après une heureuse prédilection pour les intérêts généraux. Cette conduite politique de la Convention, soutenue et récompensée par tant de sublimes et touchants dévouements, et qui élevait la constitution morale d'une population où tous les gou-

vernements ultérieurs ont tendu à développer un abject égoïsme, a laissé chez le peuple français d'ineffaçables souvenirs et de profonds rep.rels, que la satisfaction permanente de rinstinct correspondant pourra seule adoucir. Plus on étudiera celle grande crise, plus il apparaîtra avec évidence que les éminents attributs qui la distinguent furent dus à la valeur politique et morale de ses principaux directeurs et des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement; tandis que les graves erreurs qui raccompagnèrent étaient inséparables de la philosophie vicieuse dominant à celte époque. Cette philosophie représentait la société comme étant sans aucune relation avec le passé et indéfiniment livrée à Taciion arbitraire du législateur. Elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire; et enfin, au milieu des circonstances les plus irritantes, elle faisait appel aux passions pour remplir l'office réservé à la raison. Tel était le régime sous lequel il fallait alors s'élever à des conceptions politiques adaptées à la vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus difficile situation. Aussi la considération du contraste que présente l'action et la philosophie devra toujours exciter l'admiration des philosophes pour les grands résultats obtenus, et leur indulgence pour des égarements inévitables.

Celle politique provisoire devait avoir pour terme l'époque où la France a été suffisamment garantie contre l'invasion étrangère; mais la surexcitation générale et les vices de la philosophie négative amenèrent sa prolongation avec un redoublement d'intensilé, ce qui détermina les horribles folies par lesquelles celte époque est trop exclusivement caractérisée. Alors s'est fait sentir la différence entre l'école de Voltaire et celle de Rousseau, qui avaient coopéré à la grande crise révolutionnaire. L'école de Voltaire, progressive à sa manière, regardait la dictature républicaine comme une transition indispensable dont l'institution a constitué son principal crédit, et elle a toujours pensé que la philosophie qui la dirigeait était simplement négative; tandis que l'école de Rousseau, essentiellement rétrograde, prenait cette doctrine pour base d'une réorganisation directe qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel. L'une témoignait un senti-

ment vrai, quoique confus, des conditions de la civilisation moderne, au lieu que l'autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de la société antique. Celle-ci ayant prévalu sous l'ascendant décisif de l'école politique, on vit combien une organisation inspirée par la considération du type antique était radicalement hostile aux divers éléments essentiels de la civilisation moderne. Elle porta la plus grave atteinte à l'évolution scientifique et à révolution esthétique, et menaça d'une désorganisation complète FtWolution industrielle en détruisant la subordination des classes laborieuses envers leurs chefs industriels, et en appelant la multitude incapable à une active participation au gouvernement.

Tel a été, en résumé, l'ensemble du mouvement. La période républicaine a présenté un plan politique beaucoup plus complet et plus énergique que la période constitutionnelle, et son programme, dont on gardera toujours le souvenir, indique, en attendant l'heure d'une réalisation positive, la destination finale de la crise. Toutes les récriminations qu'elle a suscitées ne peuvent s'appliquer avec justice qu'à l'insuffisance des moyens employés, et ne sauraient atteindre le besoin fondamental d'une réorganisation déjà aussi vivement sentie par les masses qu'elle l'est aujourd'hui. Rien ne doit mieux confirmer une telle appréciation que la remarquable lenteur d'un mouvement rétrograde que l'on reconnaissait tacitement incompatible avec les dispositions populaires, qui obligèrent à prendre de longs et pénibles circuits politiques pour restaurer sous un déguisement impérial une monarchie qu'une seule secousse avait suffi à renverser; si lanl est même qu'on puisse envisager comme rétablie une royauté qui n'a jamais pu encore passer de ses possesseurs à leurs successeurs naturels, et qui a perdu virtuellement le caractère d'hérédité qui distingue la véritable royauté de la dictature.

Après la chute de la Convention, la réaction rétrograde se fit sentir par le retour au degré initial, à la métaphysique constitutionnelle. Elle s'efforça de reproduire une aveugle imitation de la Constitution anglaise, en cherchant à pondérer les diverses fractions du pouvoir temporel, malgré l'expérience primitive du peu de stabilité que pouvait comporter en France l'importation d'une telle anomalie. Le parti qui se croyait

progressif cherchait à étendre le mouvement négatif jusqu a fa des ruction des institutions sociales les plus fondamental s^ Tous procédaient d'après la supposition que la société eta.t a leur merci, sans liaison avec le passé, sans impulsion prop e vers l'aven r et tous s'accordaient à subordonner la regene- "t 0 mo àî; aux règlements législatifs. Une telle nuctuation politique, menaçante pour l'ordre, stérile pour le progrès, ne î 1 ait aboutir qu'à la monarchie. Cette dermere épreuve é ai nécessaire pour faire apprécier l'espèce d'ordre ce m pat tle avec une pleine rétrogradation. En même temps, la ma che naturelle des événements conduisait a cette issue en faisant de plus en plus prévaloir le pouvoir militaire a mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère defens.f î^^r devenir éminemment offensive, sous le spécieux prétexte de prop er l'ébranlement français. Tant que l'armée était restiS l'influence civique, la prépondérance du pouvoir civ. sur le pouvoir militaire s'était maintenue; mais des expéditions lointaines rendirent l'armée étrangère - f .res^^^^^^^^^^^^^^^ et au milieu de populations inconnues, elle s identilia avec 's chefe, devint de moins en moins civique, ce qm eta.t la cmid tL indispensable de son intervention politique pour ompr mer la stérile agitation qu'entretenait un dangereux p^it métaphysique. Une dictature militaire était donc mevi- 3 et elle Jevait être ou progressive ou rétrograde selon S tendances personnelles de celui qui en serait investi parm m Sustres généraux révolutionnaires. Le grand Hoche sernbt heu e„rement destiné à cette haute fonction mais, r „; fïtalité àjamais déplorable elle -hut a un homni Lesaue étranger à la France, issu d'une civilisation arrie.ee et que L nature superstitieuse animait d'une admiration sin- !uUè e pour l'ancienne hiérarchie sociale. Son immense ambitron le dénotait pas d'ailleurs, malgré son vaste char atani-

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CRISE HÉVOLllilONXAIIlK.TKNDANGE DES SOCIF/IÉS MODKRNKS ciO'.»

pouvait rien concevoir, sans loulelbis en comprendre ni l'esprit ni les conditions, ainsi que l'ont témoigné tant de graves contradictions dans la marche générale de sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne la restauration religieuse, où il suivit les tendances du vulgaire des rois.

Le développement continu de l'activité militaire constituait le fondement de cette désastreuse domination. Pour rétablir momentanément un système tout à fait antipathique aux conditions sociales, il était nécessaire de stimuler, afin de les exploiter, tous les vices généraux de l'humanité et toutes les imperfections spéciales du caractère national, surtout une excessive vanité qui, au lieu d'être soigneusement réglée par une sage opposition, était directement excitée jusqu'à provoquer une sorte de folie par l'emploi de moyens empruntés, comme tout le reste du système, aux habitudes les plus décréditées de Tancienne monarchie. Un état de guerre très actif pouvait seul empêcher l'effet du ridicule que devaient nécessairement exciter des tentatives si mal adaptées au temps que le fut la restauration nobiliaire et sacerdotale. La France n'aurait pu être réduite par aucune autre voie à cette longue et honteuse oppression ; l'armée n'aurait pu être autrement amenée à oublier son patriotisme au point d'exercer une sorte de tyrannie sur les citoyens, désormais réduits à se consoler du despotisme et de la misère par la satisfaction de voir Tempire français s'étendre de Hambourg à Rome. La Convention avait élevé le peuple à un vrai sentiment de fraternité en inspirant à chacun le respect de sa propre condition. Bonaparte pervertit ce sentiment en offrant à la coopération populaire, pour prix de ses services, l'Europe à piller et à opprimer. Mais il serait superflu de s'appesantir davantage sur cette malheureuse époque autrement que pour y chercher les graves enseignements qu'elle nous a si chèremejit procurés. Le premier consiste dans la démonstration qu'il n'y a de garantie contre la douloureuse versatilité politique qu'en une véritable doctrine. La polifique rétrograde de Bonaparte aurait manqué à la fois et d'instruments et d'appuis si le peuple avait été préservé de l'expérience de la dernière partie de la crise révolutionnaire et de l'influence démoralisatrice d'une philosophie négative, qui lui laissait une ouverture à la tentative de revenir à un système

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que son énergique anlipalhie avait si récemment abattu. Le second enseignement montre la nécessité d'une guerre active et permanente comme fondement du système rétrograde, qui ne saurait autrement obtenir aucune consistance temporaire; ce qui condamne comme chimérique et perturbatrice une polilique reposant sur une condition incompatible avec l'ensemble de la civilisation moderne. Il est vrai que la guerre révolutionnaire était présentée comme un moyen de propager les avantages de la Révolution, mais le résultat est une réponse suffisante à un tel sophisme. La seule propagation a consisté dans rextension de Toppression et du pillage à l'effet de mettre sur le trône une famille étrangère; quant à l'action sur les autres nations, elle a différé radicalement de celle que se proposaient les premiers soldats de la révolution. Tandis que dans Paris les chefs de la prétendue régénération du monde cherchaient un aliment h. leur activité dans les rivalités des comédiens et des versificateurs, Cadix, Berlin et même Vienne retentissaient de chants et d'acclamations patriotiques. De généreuses insurrections nationales unirent de nouveau les peuples et les rois, et les droits populaires tombèrent, avec les idées de régénération, dans un discrédit aussi profond que le silence dans lequel était enseveli l'hymne révolutionnaire français. Dès lors, la France fut l'objet d'une antipathie et d'une crainte dont malheureusement elle n a jamais cessé depuis de

sentir les effets.

Le système basé sur la guerre tomba quand, par une suite naturelle de la guerre, la résistance devint populaire et l'attaque despotique. Il n'est pas douteux que la chute de Bonaparte a été très bien accueillie par la nation française en général, qui, outre les souffrances qu'accompagnent l'oppression et la misère, était lasse de toujours craindre, suivant une irrésistible alternative, ou la honte de ses armes ou la défaite de ses plus chers principes. Combien il est regrettable que la nation n'ait pas prévenu la catastrophe par une insurrection populaire contre la tyrannie rétrograde, avant que le pays eût subi l'opprobre de l'invasion! La forme honteuse de ce renversement est le seul prétexte d'après lequel la gloire nationale peut être liée avec la mémoire de l'homme qui, plus nuisible à l'esprit humain qu'aucun autre personnage

historique, fut toujours le plus dangereux ennemi d'une révolution dont, par une étrange aberration, on le proclame quelquefois le principal représentant. L'esprit monarchique qu'il s'est efforcé de restaurer, et les habitudes politiques contractées sous son influence ont, à sa chute, facilité le retour des héritiers naturels de la royauté française. Ils furent reçus sans confiance, mais sans crainte, la nation espérant qu'ils comprendraient, comme tout le monde, l'intime liaison qui existait entre la conquête et la rétrogradation, toutes deux délestées, et les Bourbons pensaient que le peuple qui avait permis leur restauration était tavorable à leurs idées de souveraineté. Le peuple aurait abandonné la royauté au sort que lui réservaient ses dissensions domestiques, si le désastreux retour épisodique de Bonaparte n'eût de nouveau conduit TEurope à s'unir contre la France, retardant ainsi de quinze ans, au prix d'immenses sacrifices, une substitution de personnes, devenue évidemment inévitable.

De nouvelles discussions constitutionnelles marquèrent le réveil de l'esprit révolutionnaire, et, pour la troisième fois, on tenta d'imiter le système parlementaire anglais, les débris du régime impérial paraissant avoir préparé une sorte d'élément aristocratique. Mais la nation, depuis longtemps désabusée des hautes espérances de régénération sociale, n'était occupée qu'àproiiterlde l'élat de paix pour développer l'évolution industrielle ; et à défaut d'une saine théorie, la nouvelle expérience, plus prolongée, plus paisible etpar conséquenlplus décisive qu'aucune des précédentes, dévoila bientôt le caractère antihistorique et antinational d'une telle entreprise, profondément antipathique au milieu social. En Angleterre, le pouvoir royal était une vaste sinécure accordée au chef nominal de Toligarchie britannique, et qui malgré le titre de souveraineté héréditaire, n'avait guère plus de puissance réelle que les doges vénitiens. Telle n'était pas la nolion qu'on se faisait en France de la monarchie, et toute tentative d'imitation du type anglais ne pouvait aboutir qu'à la neutralisation radicale de la royauté; or ce résultat devenait alors d'autant plus décisif, que par la nouvelle forme qu'avait prise l'institution, l'adhésion du souverain y semblait spécialement volontaire. C'est là qu'il faut placer, dans l'histoire générale de la transi-

LA PHILOSOIIIIK POSITIVK.

lion moderne, la dissolulion directe de la grande dictature temporelle sur laquelle l'ensemble du mouvement de décomposition s'était concentré depuis le temps où Louis XI Tavait élaborée et Richelieu complétée. La dissolution, au temps que nous considérons, prend la forme d'un antagonisme entre l'action politique centrale et l'action locale, entre une royauté imparfaite et l'action partielle d'une assemblée populaire, d'après lequel l'unité de direction disparaît, chaque parti cherchant une prépondérance impossible à obtenir. Bonaparte lui-même aurait eu à subir, tôt ou tard, les mêmes conditions. Le pouvoir ministériel profitait de l'amoindrissement du pouvoir royal : après avoir été sous la seconde phase une émanation facultative, il devenait maintenant une substitution continue tendant de plus en plus à une pleine indépendance. Cette espèce d'abdication spontanée favorisait la dispersion politique, qui semblait parla érigée en principe irrévocable. Les deux politiques se trouvaient alors dans la même situalion qu'elles occupaient avant la révolution, avec cette différence que l'école progressive avait marqué son but et prouvé l'insuffisance de ses moyens, et que le parti rétrograde comprenait mieux qu'auparavant les conditions du régime qu'il désirait restaurer. Le moment d'entrer en scène était venu pour l'école stationnaire, en empruntant à chacune des deux autres les principes qui ne pouvaient que les neutraliser ; comme le témoigne surtout sa tentative de concilier la suprématie légale du catholicisme avec une vraie liberté religieuse. J'ai déjà montré quelles sont les conséquences morales et politiques d'une telle intervention. Dès que la réaction parut menacer le mouvement révolutionnaire, elle tomba tout d'un coup; ce qui suffit à prouver que la chute de Bonaparte n'était pas due seulement au désir de la paix, mais encore à l'aversion inspirée par sa rétrogradation tyrannique. Il était évident que l'ordre et la paix ne suffisaient pas à la nation, mais quelle

voulait aussi le progrès.

Le caractère distinclif de la politique suivie après la fuite des Bourbons consiste en une sorte de renonciation volontaire, implicite mais irrécusable, à rétablissement régulier d'aucun ordre intellectuel et moral. Devenue directement matérielle, la politique se tient en dehors des doctrines et

CRISE RÉVOLUTIONNAIRE. TENDANCE DES SOCIÉTÉS MODERNES ol3

des sentiments, et s'occupe seulement des intérêts proprement dits. Cela provenait non seulement du dégoût et de la perplexité résultés du chaos des conceptions, mais de la difficulté croissante de maintenir l'ordre matériel au milieu de l'anarchie mentale et morale ; difficulté qui ne laissait au gouvernement ni loisir ni liberté pour penser à autre chose qu'à des solutions immédiates, ou pour s'élever au delà de la considération de sa propre existence. C'est ainsi que s'est trouvé réalisé le type politique propre à la philosophie négative, dans lequel toutes les fonctions du gouvernement étaient simplement répressives, sans aucune attribution directrice, et qui abandonnait toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale à la concurrence privée. Un système de corruption organisé était une conséquence nécessaire, puis- . que, à son défaut, l'édifice serait tombé en pièces sous les assauts des ambitions perturbatrices. De là, l'accroissement continu des dépenses publiques, comme condition indispensable d'un régime vanté pour son économie. Avant de clore mon explication sur la désorganisation de la grande dictature temporelle, je dois ici considérer la nouvelle situation du pouvoir central, auquel il est à peine permis de donner le nom de royauté, puisque tous les prestiges monarchiques ont disparu avec les croyances qui les consacraient, et que la transmission héréditaire paraît extrêmement invraisemblable (1), si l'on considère la marche des événements depuis un demisiècle, et l'impossibilité cfue cette fonction puisse jamais, <îomme en Angleterre, dégénérer en simple sinécure; ce qui exige, chez celui qui en est investi, une capacité politique dont la transmission domestique n'est guère probable. De plus, les empiétements de l'Assemblée législative sur le prétendu pouvoir royal, à qui elle impose les organes qu'il doit employer ; et, en outre, l'indépendance des ministres, tendent à déterminer l'élimination complète de l'élément royal. Si, malgré ces périls, la fonction royale, d'ailleurs habilement exercée et réduite au maintien de Tordre public, conserve encore un ascendant habituel, c'est en vertu de sa consistance et de sa concentration, opposées aux vues incohé-

(1) Publié en 1842.

rentes et contradictoires d'ambitieux qu'apaisent toujours les nouvelles répartitions de pouvoir et les fréquents changements de personnes. Dans cette situation temporaire où, le système ofliciel décline toute prétention à une réorganisation spirituelle pour laquelle il a reconnu son inaptitude, l'autorité intellectuelle et morale tombe entre les mains de quiconque veut et peut s'en saisir, sans aucune garantie de capacité personnelle dans les questions les plus importantes et les plus difficiles dont la pensée humaine puisse être préoccupée ; d'où la domination du journalisme, échue à de purs littérateurs voués par leur incompétence à l'active propagation de conceptions éminemment anarchiques. Quoi qu'il en soit, l'existence même de ce pouvoir constitue à mes yeux un premier symptôme décisif de la prééminence qu'acquiert le sentiment du besoin de la réorganisation spirituelle, et de la priorité que doit obtenir la régénération intellectuelle et morale, sur une suite d'essais purement politiques dont i'efficacité est enfin radicalement épuisée, faute d'avoir été dirigés par une rénovation philosophique.

Les résultats effectifs de la période extrême consistent dans l'extension de la crise à l'ensemble de la grande république occidentale, dont la France n'est que l'avant-garde. Cette propagation, un moment arrêtée quand la crise a dû sembler dissipée dans son foyer principal, reprit son cours à la suite d'une nouvelle commotion indispensable. L'imitation du type anglais n'acquit jamais une vraie consistance chez les nations catholiques, parce qu'elles ne tardèrent pas à s'apercevoir de ton action en France. 31ême en Allemagne, où l'élément aristocratique a le moins déchu, auciine expérience décisive n'a été tenlée dans cette direction : l'agitation révolutionnaire ayant atteint l'organisation britaimique elle-même, on n'était pas disposé à transplanter chez soi un système dont le type était attaqué. La doctrine négative avait partout présidé au mouvement politique, mais nulle part l'épreuve ne fut poussée aussi loin qu'en France, où elle ne larda pas à manifester son impuissance, ce qui dispense les autres nations de passer par toutes les douloureuses expériences qu'à faites la France au profit de tous les autres peuples. Enfin, il importe de noter que cette extension décisive a garanti le mouvement commun.

La défense révolutionnaire française en a consolidé d'abord la sécurité, et il repose maintenant sur l'impossibilité d'une grave compression rétrograde quelconque, qui devrait être universelle pour être effective, et qui ne saurait être universelle depuis que les nations ne peuvent plus être sérieusement ameutées contre une seule d'entre elles et que les armées sont partout principalement occupées à contenir les agitations intérieures.

Telles sont les cinq périodes de la crise révolutionnaire où demeure plongée, depuis un demi-siècle, l'élite de Thumanité. Notre appréciation nous conduit à reconnaître la nécessité d'une réorganisation spirituelle, vers laquelle convergent toutes les tendances politiques et qui n'attend plus que l'initiative philosophique qu'elle requiert. Avant de procéder à la discussion de ce besoin et d'y pourvoir, je dois présenter une vue générale de l'extinction du régime théologique et militaire et de l'essor d'un système rationnel et pacifique, abstraction faite de toute période particulière; d'où la nécessité d'apprécier l'accomplissement naturel et rapide du lent mouvement, à la fois négatif et positif, des cinq siècles antérieurs. Jl faut considérer en premier lieu le prolongement de la décomposition polilique, et d'abord en ce qui concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système social. La crise révolutionnaire a complété la désorganisation religieuse en portant un dernier coup aux conditions essentielles, politiques, intellectuelles et morales, de l'économie spirituelle. Sous l'aspect politique, la sujétion du clergé envers le pouvoir temporel a été beaucoup augmentée, quand il s'est trouvé i)rivé de l'influence légale sur la vie domestique qu'il possède encore en apparence chez les nations protestantes, et quand, n'ayant plus de biens spéciaux, son existence a été par suite subordonnée à la discussion annuelle d'une assemblée de laïques incrédules, habituellement mal disposés pour le sacerdoce, et dont l'antipathie n'est contenue, en pratique, que par l'idée empirique qu'une croyance théologique est indispensable à l'harmonie sociale. Comme condition tacite d'une dotation facultative, il a été obligé de renoncer à toute influence politique et de se borner à ses fonctions privées envers ceux qui les réclament. Le temps n'est sans doute pas

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éloigné où le budget ecclésiastique sera supprimé et où les fidèles des'divers cultes pourvoiront à l'entretien de leurs pasteurs respectifs. Un tel usage, très favorable au clergé américain, consommerait la ruine du clergé en France et dans toutes les contrées nominalement catholiques. La décadence intellectuelle de Forganisation théologique a été avancée par la crise révolutionnaire, qui étendit à toutes les classes Témancipation religieuse. Une telle émancipation n'est pas douteuse chez un peuple qui avait écouté dans ses vieilles cathédrales la prédication directe d'un audacieux athéisme ou d'un déisme non moins hostile aux anciennes croyances, et elle se trouve complètement démontrée quand on considère que même d*odieuses persécutions ne purent alors ranimer une ferveur religieuse dont les sources étaient taries ; tous les témoignages allégués à cet égard ont toujours été dépourvus de la spontanéité qui seule en eût constitué la valeur sociale; car ils furent constamment dus aux préoccupations systématiques d'une politique rétrograde, impériale ou royale. Une persuasion qui a duré plus longtemps est qu'on trouve dans la doctrine religieuse le principe de toute moralité. Mais depuis que l'émancipation théologique est devenue plus fréquente chez les esprits cultivés, de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distingue la vie du vertueux Spinoza, indiquent combien toutes les vertus sont indépendantes des croyances qui, dans Tenfance de l'humanité, avaient été longtemps indispensables à leur stimulation permanente. Outre ces cas particuliers, graduellement multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que, même chez le vulgaire, surtout pendant la troisième phase, les faibles convictions religieuses qui s'y conservaient encore n'avaient plus aucune efficacité essentielle sur la conduite, et qu'elles étaient la cause de discordes domestiques, civiles et nationales. Il faut du temps toutefois avant qu'une croyance habituelle cède à l'évidence, surtout envers des sujets aussi complexes que ceux qui se rapportent à la morale; et nous avons vu qu'il n'y a pas de vertu qui, pour se convertir en habitude, n'ait eu primitivement besoin d'une sanction religieuse que la progression intellectuelle et morale a fait ensuite éliminer en dévoilant les fondements réels de la morale. De tout temps on a déclamé sur la dépravation que l'humanité

allait subir si telle ou telle superstition venait à être supprimée; mais on voit aisément la folie de ces appréhensions quand elles sont relatives à un fait qui pour nous a depuis longtemps cessé d'être rattaché à la religion; par exemple, l'observance de la propreté personnelle, dont les brames persistent à faire un précepte théologique. Plusieurs siècles après l'établissement du christianisme, un grand nombre d'hommes d'État et même de philosophes continuaient à déplorer la corruption qui devait suivre la chute des superstitions polythéiques. Ce serait un grand service rendu à l'humanité si devant la persistance de telles clameurs une nation avait montré les plus hautes vertus, tout en étant essentiellement étrangère aux croyances ihéologiques. Or, la démonstration fournie par la révolution française a rendu ce service. En voyant alors, non seulement parmi les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage militaire ou civique, tant de dévouements patriotiques, tant d'actes, même obscurs, de désintéressement, surtout pendant la durée totale de la défense républicaine, tandis que l'ancienne foi était avilie ou persécutée, il est impossible de ne pas sentir l'inanité du principe rétrograde relatif à la nécessité morale des opinions religieuses. Il ne faudrait pas croire en ce cas à l'influence du'déisme, car non seulement ses préceptes sont confus et précaires, mais encore le peuple était, à cette époque, presque aussi indifférent au déisme qu'à aucun autre système religieux. Cette vue, qui représente la doctrine religieuse comme ayant perdu ses propriétés morales, montre en même temps que la crise révolutionnaire a complété la décadence du régime théologique. Dès lors, le catholicisme, devenu étranger à la société qu'il avait autrefois dirigée, peut être regardé comme une imposante ruine, qui rappelle le monde au sentiment d'une véritable organisation spirituelle dont elle indique les conditions fondamentales. Cet office est à présent très imparfaitement rempli, soit parce que l'organisme politique partage le discrédit théologique, soit à raison de l'infériorité intellectuelle du clergé catholique, de plus en plus recruté parmi les natures inférieures, qui n'ont pas le sentiment de son ancienne mission sociale. La stérilité sociale de cette grande organisation est un pénible spectacle, et il est à peine permis d'espérer qu'on

puisse Tutiliser dans l'œuvre de reconstruction, parce qu'il éprouve une aveugle antipathie pour toute philosophie positive, et s'obstine à recourir à de vaines intrigues pour obtenir une restauration chimérique. Il est beaucoup plus probable que ce noble édifice social aura le sort du polythéisme, d'après l'irrévocable caducité de sa base intellectuelle, et qu'il sera détruit, ne laissant que l'impérissable souvenir des immenses services de tous genres qui le rattachent historiquement au progrès humain, et des perfectionnements essentiels qu'il a introduits dans la théorie de l'organisme social.

Passant de l'ordre s[)irituel à l'ordre temporel, on reconnaît que, malgré une prodigieuse activité guerrière, la crise révolutionnaire n'a pas nioins concouru à la destruction du régime militaire qu'à celle du système théologique. D'abord, le mode suivant lequel s'est accomplie la défense républicaine discrédita l'ancienne caste militaire, ainsi privée de son attribution caractéristique et du prestige jadis inhérent à la spécialité de sa profession; les citoyens ayant alors, après un rapide apprentissage, surpassé les maîtres les plus expérimentés. En second lieu, la dernière série des guerres systématiques, c'est-à-dire les guerres entreprises dans l'intérêt de l'industrie, étaient terminées. Ce motif avait seulement persisté en Angleterre, où il était même modifié par de graves sollicitudes sociales. Le système colonial était partout en décadence; et son existence dans l'empire britannique constitue sans doute aussi une exception spéciale et passagère. L'indépendance des colonies américaines donna, à cet égard, le signal d'un changement dont l'accomplissement dut résulter des préoccupations de l'Europe, relatives à la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut la dernière source générale des guerres modernes. La grande aberration guerrière que j'ai signalée comme ayant été déterminée par un concours de circonstances anormales doit être la dernière. Les guerres de principes, seules désormais possibles, sont contenues par une extension suffisante de l'agitation révolutionnaire à travers l'Europe occidentale ; car toute la sollicitude et toutes les ressources militaires des gouvernements sont destinées à maintenir l'ordre intérieur. Quelque précaire que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à durer jusqu'à ce qu'une

véritable réorganisation vienne instituer une sécurité directe et permanente. Un troisième signe de la décadence militaire consiste dans l'institution du recrutement forcé, commencée en France sous la pression de la crise révolutionnaire, perpétuée par les guerres de l'empire et imitée par les autres nations pour fortifier les résistances nationales. Ayant survécu à la paix, une telle innovation constitue un témoignage des tendances anlimilitaires des populations modernes, où l'on trouve encore quelques officiers volontaires, mais peu ou pas de soldats volontaires. En même temps, elle détruit les moeurs et l'activité guerrières, en faisant cesser le caractère spécial de cette profession, et en composant les armées d'une masse de citoyens antimilitaires qui remplissent ce devoir comme un fardeau temporaire. Il esta craindre qu'un service aussi onéreux ne détermine d'énergiques résistances. Quoi qu il en soit, il réduit le système militaire à un office tout à fait subalterne dans le mécanisme des sociétés modernes. Ainsi, le temps est venu où la guerre étendue et durable doit totalement disparaître chez les nations les plus civilisées. En ce cas, comme en tout autre, les utopies et les aspirations qui se sont multipliées depuis trois siècles ne sont que l'expression d'un besoin réel et sérieux, un pressentiment du cœur plutôt que de l'esprit d'un état de choses plus heureux, dont la réalisation n'est pas loin. La paix qui a déjà persisté à un degré sans exemple, et qui se maintient au milieu des énergiques excitations à des querelles nationales, est une preuve que ce changement n'est ni un rêve, ni une simple aspiration. On ne pourrait craindre pour la paix que si de vaines agitations intérieures venaient permettre en France la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques; mais ces dange'rs seront arrêtés par l'antipathie des populations pour la guerre et par l'expérience de ses terribles résultats.

Il n'y a rien de contraire à cette vue dans le fait que tous les peuples européens maintiennent un vaste appareil militaire. Les armées participent maintenant au maintien de l'ordre public, et ce qui n'était autrefois, pour elles, qu'une attribution tout à fait secondaire devient de plus en plus leur fonction principale. Dansunétatderrofonddésordreintellecluel et moral qui rend toujours imminente l'anarchie matérielle,

il faut bien que la force destinée à la répression soit égale à la force insurrectionnelle. Quant à l'époque où cette sorte de maréchaussée politique aura cessé d'être utile, elle est nécessairement limitée à la réorganisation intellectuelle et morale. Le système et l'esprit militaires ne sont donc pas condamnés aujourd'hui à la même déciiéance complète qui a frappé le sacerdoce. On ne saurait espérer chez celui-ci aucune transformation profonde; tandis que, depuis le déclin du système militaire, aucun obstacle n*a pu empêcher la milice de prendre les mœurs et l'esprit appropriés à sa nouvelle destination sociale. Dans les temps modernes, Tesprit militaire s'est montré préparé à l'émancipation Ihéologique, ses habitudes de discipline sont favorables à l'incorporation, et la netteté et la précision des spéculations militaires tendent à développer chez ceux qui s'y livrent l'esprit positif, ainsi que l'ont confirmé, depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance entre les recherches scientifiques et les études dont la guerre était Tobjet. En conséquence, l'esprit de l'armée a de plus en plus été, en France du moins, sensiblement progressif ; tandis que celui du sacerdoce a été à ce point slationnaire qu'il est devenu presque étranger à la sociabilité moderne. Telle est la cause de la différence entre les destinées des deux éléments principaux de l'ancien système politique, autrefois si intimement liés.

Ici se termine mon examen du mouvement négatif propre au dernier demi-siècle ; il me reste à apprécier la progression positive en considérant tour à tour les quatre évolutions partielles qui la composent.

L'évolution industrielle a suivi, depuis la périodes précédente, sa progression naturelle. La crise révolutionnaire la seconda et la consolida en complétante destruction séculaire de l'ancienne hiérarchie et en plaçant en première ligne l'élévation temporelle de la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue exorbitante. Depuis la paix celte marche a continué sans interruption et le progrès technique de l'industrie a suivi son progrès social. J'ai assigné à l'essor principal du mouvement l'époque où une large application des agents mécaniques a été adoptée dans l'industrie. Pendant le dernier demi-siècle, l'emploi systématique des machines, grâce à

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l'application de la vapeur, a déterminé des perfectionnements immenses dans la locomotion artiticielle, fluviale, terrestre et maritime, au grand avantage de l'industrie. Celte progression a été déterminée par l'union de la science et de l'industrie, quoique l'influence mentale de cette union ait été défavorable à la philosophie delà science pour des motifs que j'expliquerai. C'est surtout à cette époque que la classe industrielle, qui, d'après sa généralité supérieure, est plus susceptible de s'élever à des vues vraiment politiques, a commencé à montrer ses aptitudes et à régler ses rapports avec les autres branches, an moyen du système de crédit public, naturellement résulté de l'inévitable extension des dépenses nationales. A ce sujet, il faut malheureusement noter la gravité croissante des lacunes que j'ai signalées à la fin du chapitre précédent. L'industrie agricole a été isolée davantage par l'encouragement exclusif accordé aux industries manufacturières et commerciales, sur lesquelles se portait tout l'intérêt. Un mal plus grave et bien plus sensible consiste dans l'opposition profonde qui s'est établie entre les intérêts des entrepreneurs et ceux des travailleurs, dont l'antagonisme montre combien nous sommes éloignes d'une véritable organisation. On ne saurait douter que'cette hoslilité n'ait été aggravée par les démagogues et les sophistes, qui ont tendu à détacher la classe laborieuse de ses chefs naturels. J'attribue celle scission de la tête et des bras bien plus à l'incapacité politique, à l'incurie sociale et surtout à l'aveugle égoïsmo des entrepreneurs, qu'aux exigences des travailleurs. Les premiers n'ont eu aucun souci de garantir les ouvriers contre la séduction des utopies anarchiques par l'organisation d'une large éducation populaire, dont il paraissent au contraire redouter l'extension ; et ils se sont évidemment laissés aller à leur ancienne tendance à se substituer aux chefs féodaux, dont ils désiraient ardemment la chute, sans hériter de leur antique g-énérosilé envers les inférieurs. A ladifl-érence de chefs militaires, obligés à une sollicitude permanente envers leurs associés subalternes, les chefs industriels abusent de la puissance du capital pour faire toujours prédominer leurs exigences sur les deman-des des travailleurs, et cet antagonisme ne se produit pas dans des conditions d'équité puisque la législation interdit aux

uns la coalition qu'elle permet ou tolère chez les autres. Sans insister davantage sur des maux incontestables, il faut encore signaler l'aveuglenvent doctoral de l'économie politique qui, en présence de tels conflits, ose masquer son impuissance organique sous la déclaration irrationnelle de la nécessité d'abandonner l'industrie moderne à sa marche désordonnée. Une telle opinion indique d'une manière indirecte et confuse le vague pressentiment de Tinsuffisance des mesures politiques proprement dites, c'est-à-dire temporelles, pour le dénoûment de celte immense difficulté, qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale.

Quant à l'évolution esthétique, la direction unanime des esprits vers les spéculations politiques et une entière régénération a dû faire vivement sentir l'absence de principe philosophique et de destination sociale dans l'art moderne, ainsi que la caducité du régime factice qui en avait tenu lieu, d'après l'imitation exclusive des types anciens. Au milieu de l'extravagance et du dévergondage esthétique que la philosophie négative avait occasionnés et encouragés, surtout en France, en disposant à prendre la forme pour le fond et des discussions pour des constructions, et en interdisant à l'art tout large exercice spontané et toute profonde efficacité générale, on vit d'immortelles créations témoigner, qu'en chaque genre principal, les facultés esthétiques ne pouvaient s'éteindre, même dans le milieu le plus défavorable. Le genre de compositions qui semble le mieux adapté à la civilisation moderne est celui où la vie privée est historiquement liée à la vie publique, qui, à chaque âge social, en modifie le caractère. La civilisation protestante est représentée, à des époques conve* nablemenl éloignées et bien déterminées, par l'immortel auteur (Vlvanltoè, de Quentin Durward, des Puritains, etc., et la civilisation catholique a trouvé ensuite une digne représentation dans l'admirable composition de 1 Promessi sposi, l'un des principaux ornements de l'art moderne. Une telle forme épique indique le mode de rénovation de l'art, quand notre civilisation sera devenue assez énerjjique et suffisamment fixe pour constituer le sujet de la représentation esthétique. Les autres beaux-arts ont bien soutenu leur éclat antérieur, pen-

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dant cette dernière période, sans toutefois avoir reçu aucune amélioration capitale, sauf la musique, surtouL dramatique, dont le caractère général est alors devenu, en Italie et en Allemagne, plus élevé et plus complet. Un exemple frappant de la puissance esthétique propre à ce grand mouvement social se trouve dans la soudaine production, chez une nation aussi peu musicale que la France, du type le plus parfait de la musique politique, de l'admirable Marseillaise ^ qui a tant de fois stimulé le patriotisme de nos héroïques défenseurSc

Le progrès des sciences a été, à cette époque, constant et réel, quoique sans éclat extraordinaire. La nature plus progressive de cette évolution, son importance sociale prépondérante comme première base de la réorganisation, et les graves aberrations dont l'ascendant d'une spécialité dispersive la menace, nous obligent à considérer de plus près sa situation durant cette dernière période.

Dans la science mathématique, outre les travaux indispensables pour compléter la mécanique céleste, on remarque la création capitale de Fourier, qui étendit l'analyse à un ordre nouveau de phénomènes généraux par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des températures. Nous devons aussi mentionner, relativement à l'analyse pure, sa conception originale sur la résolution des équations, ufilement poursuivie, et même accessoirement améliorée par divers géomètres qui n'ont pas équilablement reconnu la source à laquelle ils étaient redevables de l'idée mère. La géométrie a été agrandie par la conception de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces, jusqu'à présent si peu comprise par les mathématiciens ordinaires, et peut-être même trop imparfaitement appréciée de son auteur même, Lagrange seul paraissant en avoir senti la haute portée. Lagrange en même temps perfectionnait l'ensemble de la mécanique rationnelle en lui donnant la plus parfaite rationalité et la plus admirable unité. Cette immense création ne doit pas être considérée isolément, mais il faut la rattacher directement à l'eflort de son auteur pour instituer une véritable philosophie mathématique, fondée sur la rénovation préalable de l'analyse transcendante : projet qui ressort de la composition incomparable dans laquelle Lagrange entreprit de régénérer dans le même

esprit toutes les grandes conceptions, d'abord de Fanalyse, ensuite de la géométrie, et finalement de la mécanique. Quoique cette systématisation prématurée n ait pu complètement réussir, elle restera, aux yeux de la postérité, le principal honneur de cette époque mathématique, même en plaçant tout à fait à part le génie philosophique de Lagrange, le seul géomètrequi ait dignement aperçu ralliance ultérieure de Tesprit historique avec l'esprit scientifique, destinée h caractériser la plus haute perfection des spéculations positives. La pure astronomie, ou la géométrie céleste, ne put comporter que des progrès secondaires, comparativement à la mécanique céleste ; mais on y remarque quelques découvertes intéressantes : celles dTranus, des petites planètes entre Mars et Jupiter, et de quelques autres. La physique, malgré quelques hypothèses antiphilosophiques, s'enrichit d'une foule d'importantes notionsexpérimentales dans presque toutes ses branches principales, et surtout en optique et en électrologie, par les travaux successifs de Malus, de Fresnel et d'Young d'une part; et de Yolta, d'Œrsted et d'Ampère d'autre part. Nous avons vu combien la chimie s'était perfectionnée, au milieu de la démohtion nécessaire de la belle théorie de Lavoisier, soit par la formation graduelle de la doctrine numérique, soit par la série générale des recherches électriques. Mais la grande gloire de cette époque, aux yeux des générations futures, sera la création' de la philosophie biologique, qui venait compléter le caractère positif de révolution mentale, en même temps qu'elle rapprochait la science moderne de sa plus haute destination sociale. J'en ai assez dit dans le premier volume pour montrer l'importance des conceptions de Bichat sur le dualisme vital, et surtout sur la théorie des tissus; celle des efforts successifs de \icq-d'Azyr, de Lamarck et de l'école allemande, pour constituer la hiérarchie animale systématisée depuis par les travaux éminemment philosophiques de Blainville; et, finalement, des importantes découvertes de Gall, par lesquelles rensemble de la science, sauf les spéculations sociales, est enlevé à la philosophie théologico-métaphysique. Il ne faut pas oublier la tentative importante, quoique prématurée, de Broussai^ pour londer une vraie philosophie pathologique. L'insuffisance des matériaux et l'imperfection des conceptions biolo-

CRISERÊVOLUTIO.NNAIIIE. TCNDANCK DES SOGIKTÉS MODERNtls .'i^ô

giques ne doivent pas nous faire méconnaître le mérite et Futilité de ce grand effort, qui, après avoir excité un enthousiasme exagéré, est devenu l'objet d'un dédain passager. L'évolution biologique a certainement contribué, plus qu'aucune autre partie du mouvement scientifique, au progrès de l'esprit humain, non seulement sousl'aspectscientifique, en fournissant à l'étude philosophique de l'homme une base susceptible de préparer celle de la société; mais surtout sous le rapport logique, en constituant la partie de la philosophie naturelle où l'esprit synthétique doit finalement prévaloir sur l'esprit analytique ; de manière à développer la disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques. C'est ainsi que le mouvementscientifique se trouvait alors, quoique à l'insu de ses divers coopérateurs, étroitement lié à l'immense critique politique d'après laquelle on cherchait la régénération sociale avant d'en avoir fixé la vraie base.

En même temps, l'élément scientifique s'incorporait de plus en plus au système de la sociabilité moderne. Au milieu des plus violents orages politiques surgissent des établissements destinés à propager l'éducation scientifique, quoique en lui conservant toujours un caractère de spécialité toutefois déjà beaucoup moins prononcé. Dans toute l'Europe civilisée on voit croître sans cesse l'introduction des conditions scientifiques parmi les obligations préparatoires d'un grand nombre de professions, et les pouvoirs les moins favorables à la réorganisation sont ainsi conduits à envisager les connaissances réelles comme des garanties pratiques de l'ordre social. Parmi les services spéciaux rendus alors par la science, il faut distinguer l'institution d'un admirable système de mesures universelles qui, de la France révolutionnaire, où il a commencé, s'étend peu à peu chez toutes les autres nations. Cette intervention du véritable esprit spéculatif dans les relations les plus familières de la vie journalière est bien propre à faire pressentir les améliorations ultérieures quand l'influence scientifique généralisée aura pénétré l'économie élémentaire de

nos sociétés.

Après avoir caractérisé les admirables résultats du mouvement scientifique, il importe d'apprécier avec soin ses tendances vicieuses. Elles consistent dans cet abus des recherches

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spéciales que j*ai si souvent signalé et déploré. En toute réforme et dans toute progression, l'opposition la plus énergique est toujours intestine. Hildebrand, dans son projet de placer le clergé catholique à la tête de la société européenne, n'a jamais rencontré de plus redoutable adversaire que le clergé: de même ce sont les savants qui opposent, par leurs préjui;ès et leurs passions, le plus d'entraves à l'organisation, sans laquelle la science ne saurait obtenir Tinfluence sociale qui lui appartient. Sans doute l'ambition ne leur fait pas défaut, mais ils manquent de portée et d'élévation. La perfeclion partielle de nos connaissances positives doit produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de ceux qui y ont contribué. En réalité, chacun d'eux n'a fourni qu'une part minime et facile à l'ensemble de l'élaboration ; et le public ignore, d'ailleurs, que par suite de l'excessive restriction de ses recherches, chaque savant dont il honore justement le mérite spécial n'est, sous tout autre aspect mental, même scientifique, qu'un homme médiocre. Dans l'organisation catholique le clergé était supérieur à la religion ; dans la science moderne, au contraire, les docteurs sont très inférieurs à la doctrine. Cet état de choses résulte de la prolongation abusive d'un régime d'abord inévitable et même indispensable.

Nous avons vu que lorsque la science s'est détachée de la philosophie scolastique, un régime de spécialité scientifique a été provisoirement nécessaire et que la formation des diverses sciences ayant été successive, suivant la complication croissante de leurs phénomènes, l'esprit positif n'aurait pu, en chaque cas, développer ses vrais attributs, sans cette institution partielie et exclusive des différents ordres de spéculations abstraites. Mais la destination même de ce régime initial indiquait sa nature passagère en limitant son office à l'âge préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré dans toutes les grandes catégories élémentaires, ce qui la bornait au dix-septième et au dix -huitième siècle, suivant nos explications antérieures. Les deux grands législateurs de la philosophie positive. Bacon et Descartes, avaient vu combien devait élre simplement provisoire cet ascendant du génie analytique sur le çénie synthétique; et, sous leur inQuence, les savants de ces deux siècles ont poursuivi leurs travaux spéciaux dans le

CRISE RÉVOLUTIONNAIRE. TlINDAMCE DES SOCIÉTÉS MODERNES 527

dessein avoué d'accumuler des matériaux pour la construction ultérieure d'un système philosophique, quelque imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance spontanée avait été pleinement motivée, la marche préparatoire aurait cessé à l'avènement de la science biologique; et, durant le dernier demi-siècle, la découverte de la position scientifique des facultés intellectuelles et morales en aurait marqué le terme, en complétant le système de la philosophie naturelle jusqu'à l'adjonction ultérieure de la science sociale, et en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des phénomènes, l'esprit d'ensemble doit prévaloir sur l'esprit de détail. Mais les habitudes dispersives étaient trop énergiques pour qu'on pût les arrêter à temps, et le degré préparatoire a été poussé jusqu'à la plus désastreuse exagération et érigé même en régime absolu et indéfini. l\ semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est désormais changée et qu'il n'y faut plus reconnaître, comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés d'esprit, l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux spéculations positives et qui doivent tour à tour diriger l'évolution intellectuelle individuelle ou collective, selon les exigences propres à chaque âge : le premier, plus apte à saisir partout les différences; le second, les ressemblances ; l'un, divisant; l'autre, coordonnant, et, par suite, le premier destiné à l'élaboration des matériaux, et l'autre à la construction des édifices. Les maçons actuels, ameutés contre ce dualisme fondamental, ne veulent pas soufl*rir d'architectes.

La prolongation de ce régime préparatoire interdit la conception de la philosophie positive à quiconque se trouve occupé en une partie quelconque de la vicieuse organisation actuelle des travaux scientifiques. Les savants de chaque section ne s'approprient que des fragments isolés du savoir et n'ont aucun moyen de comparer les attributs généraux de la positivité, dévoilés par les différents ordres de phénomènes suivant leur hiérarchie naturelle. Chaque esprit peut être positif dans les limites étroites de sa spécialité, et assujetti à l'ancienne philosophie en tout le reste. Il existe un fatal contraste entre l'avancement de quelques conceptions partielles et la honteuse vulgarité de toutes les autres ; et ce spectacle

LA PHILOSOPHIE POSITIVK.

est surtout olîerl par les académies en vertu de leur constitution même. Le morcellement caractéristique de ces corporations, image fidèle de leur dispersion mentale, augmente les inconvénients de cet élat de choses, en facilitant Tascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Il est profondément déplorable qu'en un milieu social qui offre partout-Factive poursuite de'généralités nouvelles, la science, seule destinée à fournir le principe de celte solution, soit à ce point dégradée par l'incompétence de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire le rétrécissement intellectuel et condamner tout essai de généralisation. La pari de responsabilité qui incombe aux diverses classes de savants, relativement à ces inconvénients généraux, présente une profonde inégalité. Elle varie d'après le degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes qu'elles considèrent. Ainsi les géomètres sont les plus exposés au danger d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est dû. Quoique la posilivité ait surgi du domaine mathématique, nous avons vu que les géomètres rêvent pour un lointain avenir la chimérique extension de leur «analyse à tous les phénomènes; et que, par suite d'une plus grande restriclion mentale, le caractère absolu de l'ancienne philosophie est plus pleinement conservé chez eux qu'en aucune autre classe. Au contraire, les biologistes, dont les spéculations sont néces- .«;airemenl dépendantes de tout le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute décomposition artificielle, rappelle nécessairement une combinaison ultérieure, seraient les moins livrés aux aberrations dispersives et les mieux disposés au régime vraiment philosophique, si leur éducation était en suffisante harmonie avec leur destination et s'ils n'étaient pas entraînés à transporter trop aveuglément dans leurs travaux ordinaires des conceptions et des habitudes propres aux études inorganiques.

Toutefois, leur inOuence contribue déjà à contenir, bien que faiblement, l'ascendant des géomètres. Leur évolution a donc été plus entravée que secondée par les corporations savantes, dont la nature se rapporte à un âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante. L'académie de

Paris, par exemple, qui ne sut pas recevoir Bichal, s'unit à Bonaparte pour persécuter Gall, méconnut la valeur de Broussais et accueillit le brillant mais superficiel Cuviercomme supérieur à Lamarck et à Blainville, eut un sentiment beaucoup moins complet et moins général de la philosophie biologique que celui qui règne hors de son sein. Ces vices du régime scientifique sont devenus plus sensibles depuis la nouvelle importance sociale attribuée aux savants durant le dernier demi-siècle, laquelle a manifesté leur insuffisance intellectuelle et l'infériorité morale qui en est la conséquence, puisque dans la classe spéculative l'élévation d'esprit et la générosité de sentiments peuvent difficilement se développer sans la généralité des pensées, d'après l'affinité naturelle entre les vues étroites ou dispersives et les penchants égoïstes. Sous les premières phases modernes, où la science a commencé à être systématiquement encouragée, des pensions furent données aux savants pour permettre le libre cours de leurs travaux, et un tel mode d'encouragement était en harmonie avec les conditions contemporaines. Depuis la crise révolutionnaire, le système a changé dans quelques contrées, et surtout en France, où Ton a gratifié les savants d'utiles offices et d'une rémunération suffisante qui les rend plus indépendants. Malheureusement, on n'examina pas si les savants actuels étaient préparés à une transformation aussi désirable. L'éducation a été la principale ionction dont ils furent investis; c'est ainsi qu'elle est devenue dans leurs mains de plus en plus spéciale et que ceux qui la reçoivent sont de moins en moins aptes à reconnaître la vraie position de la science dans ses rapports avec le bonheur des sociétés. La fin de ce régime provisoire ne saurait être bien éloignée. Quand la science même se trouve compromise par l'inexaclitude des observations et une adhérence intéressée à des opérations industrielles lucratives, un changement doit se produire aussitôt; et aucune influence ne saurait dès lors empêcher la rénovation de la science moderne d'après une généralisation qui la mettra en harmonie avec nos principaux besoins. On peut regarder les savants proprement dits comme une classe équivoque, destinée à une élimination imminente, en tant qu'intermédiaire entre les ingénieurs €t les philosophes, unissant, mais d'une manière vague et peu

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tranchée, la spécialité des travaux des uns et rabstraclion des spéculations des autres.

Hors des académies elles-mêmes, la majeure partie des savants se fondra parmi les purs ingénieurs pour former une active corporation franchement destinée à diriger l'action de Thomme sur la nature, d'après des conceptions spécialement adaptées à une telle fin ; tandis que les plus éminents d'entre eux deviendront sans doute le noyau d'une classe réellement philosophique, directement réservée à diriger la régénération intellectuelle et morale de la société moderne sous l'impulsion d'une commune doctrine positive. Ils institueront une éducation scientifique générale qui réglera rationnellement toute répartition ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque époque, Timportance variable qui doit être assignée à chaque catégorie abstraite; et, par suite, en accordant maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales jusqu'à ce que la réorganisation finale soit suffisamment avancée. Quant aux savants qui sont impropres à Tune et à l'autre de ces deux fonctions, ils devront rester en dehors de toule hiérarchie régulière jusqu'à ce qu'ils puissent prendre un vrai caractère social ; mais cette exclusion n'empêchera pas, en attendant, la juste appréciation de leurs travaux spéciaux, car quiconque est susceptible de généralité peut sentir le prix de toute utile spécialité, tandis que celle-ci, par sa restriction même, inspire l'aversion de (ouïe conception complète, c'est-à-dire générale. Ce fait explique aisément l'antipathie que ces chefs provisoires de notre évolution menlale éprouvent pour tous ceux qui s'efforcent d'instituer un véritable gouvernement spirituel, d'autant plus redouté que la positivité le rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées.

Passant à la considération de la philosophie pendant la dernier demi-siècle, nous la trouvons dans un état aussi déplorable que la science. Il était permis d'espérer que l'élément philosophique corrigerait le vice inhérent au mouvement scientifique en substituant l'esprit de généralité à celui de spécialité ; mais il n'en a pas été ainsi. Loin de l'empêcher, la philosophie a consacré ce régime vicieux en l'étendant à un ordre de sujets auquel il est le plus contraire. A mesure que la

science se séparait d'une philosophie caduque, au seizième et au dix-septième siècles, sans pouvoir encore devenir la base d'aucune autre, la philosophie de son côté, s'isolant toujours davantage de la science, qu'elle avait auparavant dirigée, se restreignait à l'élaboration immédiate des théories morales et sociales, désormais conçues indépendamment de toute relation permanente avec les seules études qui pussent leur fournir des fondements réels, soit pour la méthode, soit pour la doctrine. Depuis que cette séparation s'est opérée, il n'a pu exister aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce titre suppose chez celui à qui on l'accorde la prépondérance de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit d'ailleurs la direction, théologique, métaphysique ou positive. En ce sens seul rigoureux, Leibnitz pourrait être appelé le dernier philosophe moderne, puisque aucun autre après lui, pas même l'illustre Kant, malgré sa puissance logique, n'a convenablement rempli les conditions de la généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé de l'évolution mentale. Sauf quelques heureux pressentiments exceptionnels d'une prochaine rénovation, ce dernier demi-siècle n'a rien présenté de mieux qu'une stérile consécration dogmatique de l'état transitoire actuel. Comme cette vaine tentative est 1res propre à caractériser la prétendue philosophie contemporaine, il est nécessaire de l'indiquer ici.

Nous avons vu que l'esprit général de la philosophie primitive qui s'est prolongée jusqu ici malgré des modifications de plus en plus destructives, consiste principalement, à concevoir l'étude de l'homme, surtout intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du monde extérieur à laquelle, au contraire, elle servirait de base ; ce qui est radicalement contraire à la vraie philosophie définitive. Depuis que la science a montré la merveilleuse puissance de la méthode positive, la métaphysique moderne a cherché à mettre la philosophie en harmonie avec l'état de l'esprit humain, en adoptant un principe logique équivalent à celui de la science, dont elle comprenait de moins en moins les conditions réelles. Cette marche, très prononcée à partir de Locke, a finalement abouti à consacrer dogmatiquement, sous des formes diverses, l'isolement et la priorité des spéculations morales, en repré-

senlant cette prétendue philosophie comme fondée sur un ensemble de faits observés. Il a suffi pour cela de proposer comme analogue à la véritable observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur, cette fameuse observation intérieure qui n'en peut être que la vaine parodie et suivant laquelle notre intelligence, dans une situation ridiculement contradictoire, se contemplerait elle-même durant le cours habituel de ses propres actes. Telle est la doctrine doctoralement formulée à Tépoque même où Gall incorporait à jamais rétude des fonctions cérébrales à la science positive. On sait à quelle stérile agitation a conduit ce principe illusoire, et comment la philosophie métaphysique actuelle offre part(»ut le spectacle journalier des plus ambitieuses prétentions, qui n*ont rien produit que des traductions et des commentaires de l'ancienne philosophie grecque ou scolastique, où Ton ne peut même trouver aucune judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, à défaut d'une saine théorie de l'évolution de l'esprit humain. Celte parodie, d'abord limitée au principe logique, s'est étendue à la marche générale de la philosophie. La spécialité caractéristique des recherches inorganiques a été transportée aux études morales et sociales, au moment où elle aurait dû disparaître mAme du domaine qui lui était propre. Une philosophie vraiment digne de ce nom eût alors indiqué aux savants et surtout aux biologistes l'énorme erreur qu'ils commettaient en étendant à la science des corps vivants, où tous les aspects sont radicalement solidaires, un niode d'investigation qui n'avait pu convenir provisoirement qu'à l'égard des corps inertes. Mais, au lieu de cela, que de prétendus philosophes aientargué d'un tel entraînement spontané pour l'aggraver encore d'avantage en l'appliquant systématiquement à l'étude qui a toujours été reconnue comme exigeant surtout l'unité et la généralité, c'est ce qui constitue à mes yeux l'un des plus mémorables exemples historiques d'une désastreuse infatuation métaphysique. Tel est l'état de caducité qu'off're l'évolution philosophique au dixneuvième siècle. Mais sa faiblesse même vérifie l'uri^ence et le pouvoir de la généralité mentale, puisque la vaine apparence de cette qualité suffit à maintenir l'influence pratique d'une doctrine radicalement discréditée, qui n'a plus d'autre office

que d'entretenir, quoique d'une manière imparfaite, un vague sentiment de la concentration intellectuelle au milieu de la plus active dispersion. Quand l'avènement d'une philosophie réelle aura enlevé à la métaphysique tout le prestige qu'elle doit à un tel attribut, cette philosophie prétendue disparaîtra probablement sans exiger aucune discussion directe. Alors sera dissipé le grand schisme préparatoire, organisé par Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale. Modifié par Descartes, il a atteint maintenant son dernier terme après avoir rempli sa destination provisoire. L'unité intellectuelle, poursuivie prématurément par la scolastique, réstïlteia irrévocablement de la convergence perpétuelle d'une science devenue philosophique et d'une philosophie devenue scientifique. L'élude de l'homme moral et social obtiendra, sans opposition, le juste ascendant normal qui lui appartient dans le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile aux contemplations les plus simples et les plus parfaites, elle reposera sur elles et concourra ensuite à leur perfectionnement. Cette rénovation sera sans doute secondée par les jeunes intelligences. Faute d'un meilleur aliment, elles adhèrent aujourd'hui à une philosophie qui aboutit trop souvent, à l'âge de l'égoïsme, à une inévitable corruption en dissipant le sentiment du devoir en même temps que l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il serait oiseux d'examiner si, dans le mouvement final, les savants s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre de ces deux classes, cette transformation éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et intéressée. Toutefois, d'heureuses exceptions viendront des deux parts former le noyau de la corporation spirituelle, dès lors indiff'éremment qualifiée de scientifique ou de philosophique, sous la prépondérance et la direction d'une convenable éducation

générale.

Ici se termine l'appréciation historique du dernier demisiè'cle et de l'ensemble du passé humain. Cet examen produit la conviction que le temps actuel est celui de la rénovation philosophique projetée par Bacon et Descartes. Malgré beaucoup d'obstacles personnels, tout est disposé au fond pour

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cette élaboration. Il ressort avec évidence de Tavortement de toute sorte de vains essais, que la science est la seule base d'une vraie philosophie, et que leur union peut seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de progrès, en substituant un mouvement soutenu et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est aux penseurs à juger si ma théorie fondamentale'de révolution humaine, corroborée par l'histoire du progrès humain, contient le principe de cette grande solution. Avant de passer aux conclusions philosophiques de l'ensemble de cet ouvrage, je dois procéder à un dernier éclaircissement général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en considérant, d'une manière spéciale et directe, la nature propre de la réorij;anisation spirituelle vers laquelle nous avons vu converger le passé et d'où l'avenir devra procéder. Le lecteur, s'il n'a pas perdu de vue l'enchaînement des événements que j'ai présenté dans mon analyse historique, se rappellera que, si j'ai été conduit, pour plus de clarté, à séparer la progression négative de la progression positive des temps modernes, elles ont toutes deux été très intimement liées et doivent être considérées comme telles, quand il s'agit d'en tirer les conclusions. L'ensemble de l'histoire humaine fournit une vérificalion si décisive de ma théorie de l'évolution, qu'aucune loi essentielle de la philosophie naturelle ne me paraît mieux démontrée. Depuis l'origine de la civilisation jusqu'à l'état actuel des populations les plus avancées, cette théorie a expliqué scientifiquement toutes les grandes phases de l'humanité ; la participation de chacune .u développement commun et leur filiation précise; de façon à introduire une parfaite unité et une rigoureuse continuité dans ce vaste spectacle qui, autrement, paraîtrait tout à fait confus et incohérent. Une loi qui remplit ces conditions ne doit pas être regardée comme une iantaisie philosophique, mais comme l'expression abstraite de la réalité générale. On peut donc s'en servir avec une sécurité rationnelle pour lier le passé à l'avenir, en dépit de la perpétuelle variété qui caractérise la succession sociale; car sa marche essentielle, sans être aucunement périodique, peut être ainsi toujours ramenée à un principe constant, qui, presque imperceptible dans

la considération d'une phase isolée quelconque, devient incontestable quand on envisage l'ensemble de la progression. Or, l'emploi de cette loi fondamentale nous a conduit à déterminer la tendance générale de la civilisation actuelle en marquant exactement le degré déjà atteint par la grande évolution ; d'où résulte aussitôt l'indication de la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire concorder avec le mouvement spontané. Nous avons reconnu que l'élite de l'humanité, après avoir épuisé la vie théologique et la transition métaphysique, louche maintenant au seuil del'existence pleinement positive, dont les éléments sont tout préparés et n'attendent que leur coordination pour former un nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne purent jamais l'être les régimes antérieurs. Cette coordination doit être, par sa nature, d'abord intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la révolution qu'il s'agit de compléter provient en dernière analyse de la tendance nécessaire de l'esprit humain à substituer à la méthode philosophique appropriée à son enfance, celle qui convient à sa maturité. Sous cet aspect, la simple connaissance de la loi d'évolution devient le principe général d'une telle solution, en établissant une entière harmonie dans le système total de notre entendement, par la prépondérance, ainsi obtenue, de la méthode positive dans les recherches sociales comme en toutes les autres. En second lieu, cet accomplissement extrême de l'évolution intellectuelle favorise nécessairement l'ascendant de l'esprit de généralité, et, par conséquent, le sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié, de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en vertu de leur adhérence à des conceptions théologiques tombées dans le discrédit; mais elles prendront une vigueur irrésistible quand elles seront rattachées à des notions positives généralement respectées. Enfin, sous l'aspect politique, la régénération des doctrines sociales doit, par son action même, faire surgir au sein de l'anarchie une nouvelle autorité spirituelle qui, après avoir discipliné les intelligences et réformé les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'Europe occidentale, la base du régime final de l'humanité. Ainsi, la même concep-

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lion philosophique qui nous dévoile la vraie nature du problème fondamental fournil le principe général de sa solution et en caractérise aussi la marche nécessaire.

Dans l'élat actuel, les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales sont bien plus imporlanls que l'élaboration des institutions politiques proprement dites. Tant que le désordre intellectuel et moral n'aura pas été dissipé, aucune institution durable ne saurait .devenir possible, faule de base solide, et notre étal social ne comportera que des mesures politiques plus ou moins provisoires, destinées à garantir Tordre matériel contre l'essor croissant des ambitions déréglées que fait partout surgir l'anarchie spiriiuelle. Jusqu'à ce que les philosophes aient élaboré leurs principes, les gouvernements continueront, de toute nécessité, à recourir à un vaste système de corruption, assisté au besoin d'une force répressive. Ce que les philosophes peuvent attendre des gouvernements judicieux, c'est, d'abord, qu'ils ne troubleront pas, par une intervention mal conçue, cette opération fondamentale, et qu'ils en faciliteront plus tard l'application graduelle. La Convention est le seul gouvernement qui depuis le début de la crise, ait eu le véritable instinct de sa situation. Pendant sa phase ascendante, du moins, elle s'efforça, malgré d'immenses difticultés, d'introduire des institutions progressives, quoique provisoires, au lieu que toutes les aulres puissances ont cru bâtir pour l'élernilé, même dans leurs construclions les plus éphémères. Au sujet de celte grande réorganisation spirituelle, premier besoin de notre époque, les diverses explications incidentes que j'ai présentées au cours de ce traité ne laissent pas lieu de craindre qu'on prétende fonder, au profit de l'une des classes existantes, une domination équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. Je n'ai pas besoin de dire que la nouvelle autorité spirituelle ne sera pas recrutée parmi les savants. Rien de ce qui est aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au système final, dont tous les éléments naturels doivent subir une complète régénération intellectuelle et morale, conforme à la doctrine qui doit les ori-aniser-Le pouvoir spirituel futur résidera dans une classe enUèrement nouvelle, sans analogie avec aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres issus,

suivant leur vocation, de tous les ordres quelconques de la société actuelle, la science n'y devant même nullement dominer, d'après l'aperçu le plus probable. L'avènement de celte corporation sera essentiellement spontané, puisque son ascendant social ne peut résulter que de l'assentiment des intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées ; en sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible d'être décrétée que d'être interdite. Son établissement devant donc surgir peu à peu de l'exécution même de son œuvre, toute spéculation sur les formes propres à sa constitution ultérieure serait aussi puérile qu'incertaine. Puisque son action sociale doit, comme celle du catholicisme, précéder son organisation politique, tout ce qu'on peut faire actuellement se borne à caractériser sa destination dans le système final de la sociabilité; de façon à montrer son apiitude à agir sur la situation générale, par l'accomplissement de travaux philosophiques qui détermineront sa formation longtemps avant qu'elle puisse être régulièrement constituée.

Je dois supposer désormais que mes lecteurs sont convaincus du besoin de plus en plus urgent d'un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel, destiné à régir les opinions et les mœurs, pendant que le gouvernement civil s'applique seulement aux actes. Nous avons reconnu que l'évolution humaine est surtout caractérisée par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur la vie active: et, quoique celleci conserve toujours la prépondérance effective, il serait contradictoire de supposer que la partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture propre et de direction distincte, dans un état social où l'intelligence aura le plus d'essor habituel, même parmi les classes les plus inférieures, tandis que cette séparation a déjà existé au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée de l'enfance de rhumanité. En un temps où tons les bons esprits admettent la nécessité d'une division permanente entre la théorie et la pratique, pour le perfectionnement de toutes deux, même envers les moindres sujets d'étude, pourrait-on hésiter à étendre ce principe aux opérations les plus difficiles et les plus importantes, quand un tel progrès est devenu réalisable? Sous l'aspect mental, la séparation des deux puissances n'est que la mani-

festalion extérieure de la dislinction entre la science et Tari, transportée aux idées sociales, où elle est systématisée. Ce serait une immense rétrogradation, des plus dégradantes pour notre intelligence, que de persistera laisser, à cet égard, la société moderne au-dessous de celle du moyen âge, en reconstituant la confusion antique, sans avoir les motifs qui la rendaient indispensable chez les anciens. Le retour à la barbarie serait encore plus prononcé sous le rapport moral. Nous avons vu comment, grâce au catholicisme, la morale s'était affranchie de sa subordination envers la politique pour s'élever à la suprématie sociale convenable à sa nature et sans laquelle elle ne pouvait acquérir une pureté et une universalité nécessaires. Celte opération, si peu comprise du vulgaire philosophique , constitue la première base de notre éducation morale, en garantissant, contre les empiétements d'intérêts inférieurs et particuliers, les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de rhumanité. Il n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait aucune consistance, sous l'imminent conflit de nos passions, si, reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par rinlervenlion d'un pouvoir moral, distinct et indépendant du pouvoir politique, comme ne le confirment que trop les graves atteintes qu'épreuve la morale par suite de la désorganisation spirituelle, quoique son harmonie avec la civilisation moderne l'ait jusqu'ici préservée de toute attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique, qu'i en avait élé l'organe primitif. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes ont involontairement sanctionné le principe de la séparation, dajis ces remarquables déclarations préalables qui investissent les moindres citoyens du contrôle général des mesures politiques. C'est là une faible image et un équivalent très imparfait des moyens énergiques que l'organisme catholique procurait à chaque croyant, pour résister à toute injonction légale contraire à la morale établie, sans néanmoins s'insurger contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation. Depuis que l'humanité est réellement entrée dans la voie de la civilisation, celte grande division est devenue, à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et de la dignité morale. Il est vrai

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qu'elle est tombée dans le discrédit avec le catholicisme; mais les préjugés révolutionnaires ne sont pas pour durer toujours et la nature de la civilisation moderne prescrit et prépare le renouvellement d'une telle dislinction, sans qu'elle puisse avoir désormais le caractère forcé qui lui était inhérent au moyen âge. Sous l'ascendant de l'industrie, il ne saurait y avoir de confusion entre la puissance spéculative et la puissance active, lesquelles ne pourraient jamais résider chez les mêmes organes, même envers les plus simples opérations partielles, et à plus forte raison quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité des mœurs respectives est aussi contraire que celle des capacités à une semblable concentration. Quoique les différentes classes soient encore loin de présenter des caractères prononcés, et que la fortune soit tenue aujourd'hui en honneur prééminent, personne n'oserait prétendre que les richesses doivent conférer des droits sérieux à la suprême décision des questions sociales. De même, quoique les artistes, et, par un égarement encore plus honteux, les savants s'efforcent de rivaliser de fortune avec les chefs industriels, il n'y a pas lieu de craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent jamais conduire au plus haut ascendant pécuniaire. La géniéreuse imprévoyance pratique naturellement propre aux hommes spéculatifs, quand leur vocation est réelle, est incompatible avec l'inquiète sollicitude qu'exige l'acquisition des richesses. On ne pourra jamais unir le plus haut degré de fortune au plus haut degré de considération ; le premier appartenant naturellement aux services d'utilité immédiate et matérielle, et l'autre accompagnant plus tardivement les travaux spéculatifs, qui, à raison de leur valeur sociale supérieure, trouvent, enfin, en une vénération prépondérante, leur juste rémunération sociale. L'influence des littérateurs et des métaphysiciens indique qu'on sent la nécessité d'un gouvernement spirituel distinct, et la question seréduitàdécidersila société moderne, au lieu d'être dirigée par une véritable organisation spirituelle fondée sur l'élaboration philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, doit être conduite par des organes dépourvus de connaissances réelles et de convictions profondes. Au moyen âge la séparation des pouvoirs était nécessairement aussi imparfaite qu'arbitraire; au lieu

que la civilisation moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de cette division fondamentale: notre sociabililé tendant, à tous égards, à rendre le i;ouvernement humain de plus en plus moral, et de moins en moins politique. La réorganisation morale est la plus urgente, et elle est en même temps la mieux préparée. Le gouvernement, en renonçant désormais à la diriger, incline par cela même à conférer celle haute attribution à ceux qui en sont dignes, et les populations ont fait assez d'expériences pour être convaincues que les doctrines politiques actuelles ont produit tout ce qu'on en pouvait attendre, el que le progrès social doit reposer sur une

philosophie nouvelle. ^

Nous avons vu comment les philosophes grecs avaient rêve un prétendu règne de Tespril, et combien dangereuse etfulile était une telle notion. Durant le moyen âge, le système catholique procura aux ambitions spirituelles une satisfaction convenable ; mais quand, par la destruction de ce système, les deux pouvoirs se trouvèrent de nouveau confondus, Tancienne utopie reparut. Sauf quelques hommes exceptionnels que leur philosophie mettait au-dessus de tels désirs, presque tous les esprits actifs ont été animés, souvent à leur insu, de dispositions insurrectionnelles contre un état de choses qui ne leur offrait aucune position légale. A mesure que s'accomplissait le mouvement négatil, ces hommes devenaient de plus en plus ardents à poursuivre les grandeurs temporelles, •ilors seules constituées, et, durant la crise révolutionnaire, ces aspirations n'eurent plus de limites. De lelles tentatives, privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle • mais ces efforts n'en troublent pas moins très profondément un étal de choses qu'ils ne peuvent pas changer essentiellement Ce principe de désordre est d'autant plus dangereux qu'il semble plus logique. Une rationalité éminente, combinée avec une moralité peu commune, sulfit à peine pour préserver aujourd'hui les esprits de l'illusion qui consiste à supposer que puisque la civilisation moderne tend à augmenter l'influence sociale de Tintelligence, le gouvernement de la société, à la fois spéculatif el actif, doit être confié aux plus hautes capacités intellectuelles. La plupart des esprits occupes de

CRISE ilÉVOLUTlONNAlRE. TENUANCI:; DES SOCIÉTÉS MODERNES O-il

questions sociales sont secrètement dominés par celte notion, dont personne n'oserait aborder la discussion rationnelle. La séparation des deux pouvoirs dissipera cette cause de désordre, en accordant une satisfaction régulière à ce qu'il y a de légitime dans celte ambition. La saine théorie de l'organisme social, instinctivement ébauchée au moyen âge, destine l'esprit à lutter constamment, selon sa nature, pour modifier le règne du pouvoir matériel, en Tassujettisant de plus en plus au respect des lois morales de Tharmonie universelle contre laquelle toute activité pratique, soit privée, soit publique, est disposée à s'insurger faute de vues assez élevées el de sentiments assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale n'appartient ni à la force, ni à la raison, mais à la morale dominant également les actes de l'une et les conseils de l'autre. Tel est du moins le type qu'on doit proposer, quoiqu'il ne puisse jamais être pleinement réalisé. L'esprit pourra dès lors abandonner sa vaine prétention à gouverner le monde en verlu du prétendu droit de la capacité ; car Tordre régulier lui assignera de nobles fonctions permanentes, également propres à entretenir son activité el à récompenser ses services. La nature de ces fonctions, essentiellement relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte dans la vie active; les conditions imposées à leur exercice et la résistance continue qu'il rencontrera, devront contenir spontanément celle autorité spirituelle, toujours fondée sur un libre assentiment, dans les limites nécessaires pour en prévenir l'abus. Une telle organisation peut seule rendre éminemment salutaire l'action perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie contre toute séparation régulière des deux pouvoirs, les hommes d'État prolonpenl eux-mêmes les embarras que leur causent les prétentions politiques des capacités. Le système dont on a besoin serait aussi avantageux à la multitude qu'au petit nombre des gens actifs. La disposition à chercher dans les institutions politiques la solution de toutes les difficultés quelconques est une désastreuse tendance de notre temps. Naturellement résultée de la concentration des p*»;:voirs, elle a été aggravée par les nombreux essais dec(jns-

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Ululions propres au dernier demi-siècle. Une telle hallucinalion sera dissipée par la même impulsion philosophique qui écartera la dangereuse utopie du règne de Tespril. En même temps que la capacité mentale trouvera sa destination sociale, les justes réclamations populaires, plus souvent morales que politiques, recevront la direction la plus propre à leur objet Les plaintes légitimes des masses contre un régime sous lequel leurs besoins sont trop peu consultés, se rapportent évidemment à une rénovation des opinions et des mœurs, et des inslitutions directes ne sauraient les apaiser. Cette appréciation est particulièrement inconteslable envers les maux inhérents a riné-alité des fortunes, qui fournit le plus dangereux argumenl des a^itateurs et des utopistes; car ces maux tirent leur intensité beaucoup plus de notre désordre intellectuel et moral que de Timperfection des mesures politiques. L'essor philosophique destiné à élaborer le nouveau système doit, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, exercer une action rationnelle très importante sur les populations modernes, en lacilitant directement le retour dune harmonie durable et universelle. Mais celte sage réforme ne serait pas réalisable si elle n'était pas autant liée aux conditions au progrès qu'a celles de Tordre ; et si, tout en montrant que nos embarras sociaux sont indépendants des institutions, la nouvelle prédication n'en faisait pas apercevoir la vraie solution, qm consiste dans rassujettissement de toutes les classes aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'impulsion d'une autorité spirituelle assez énergique pour maintenir la discipline. C'est ainsi que seraient réformées les dispositions populaires perturbatrices, aujourd'hui la source constante d'illusions et de jongleries politiques; et que la vaine et orageuse discussion des droits serait remplacée par la détermination calme et rigoureuse des devoirs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, a dû prévaloir tant que la progression négative n'était pas accomplie; le second, essentiellement organique et positif, doit présider à la régénération finale, car l'un est purement individuel, et l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs

CRISE RÉVOLITIONNAlHE . TtNDANCK l»E> SOCIÉTÉS MODEUNKS 5^3

des autres envers lui; dans un cas la morale esl prosijue passive et dominée par l'égoïsme, au lieu que dans rautre elle est profondément active et dirigée par la bienveillance. Ici encore l'opposition des hommes d'État est tout à fait contradictoire avec leurs propres récriminations contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions purement politiques de leurs difficultés : ces difficultés existent, ces tendances populaires existent, et les plaintes au sujet des unes ou des autres ne peuvent avoir d'efficacilé tant que les politiciens repousseront aveuglément les seuls moyens de réformer les habitudes elles aspirations populaires irréfléchies.

Tels sont les services que rendra la nouvelle autorité spirituelle. Afin de dissiper les inquiétudes naturelles qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un tel agent, lié dans la plupart des esprits à des notions théocratiques, je dois indiquer sommairement ses attributions finales, et par suite le caractère de son autorité normale.

En prenant l'organisation catholique comme une sorte de modèle de gouvernement spirituel, rappelons-nous que nous devons écarter l'élément religieux et considérer le clergé uniquement dans son office social. Cette réserve faite, il faut nous reporter k ce que j'ai dit de sa fonction, qui est celle de toute autorité spirituelle, et qui consiste à diriger l'éducation, restant simplement consultative en tout ce qui se rapporte à l'action où son intervention se borne à rappeler, en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies. L'autorité temporelle, au contraire, est souveraine quant à l'action, et simplement consultative quant à réducation. Ainsi la grande attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne consiste dans l'organisation et l'application d'un système universel d'éducation positive, non seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale. Afin de maintenir le caractère positif et la destination sociale de cette éducation, il ne faut pas oublier qu'elle n'est pas destinée à l'usage direct et continu d'aucune classe exclusive, quelque vaste qu'on la suppose, mais à l'universalité des populations, dans toute l'étendue de la république européenne. Le catholicisme a établi une éducation universelle, imparfaite et variable, mais essentielle-

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monl li(jmo£!,cne et commune aux plus humbles comme aux plus éminenls chrétiens. Or, il serait étrange qu'on proposât une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Le dogme révolutionnaire relatif à Tégalilé d'instruction témoigne un sentiment confus de l'avenir social. xVucune forme de Tanarchie actuelle n'est plus nuisible que Tindifférence des classes supérieures au sujet de l'absence d'éducation générale, dont la prolongation les menace d'une effroyable réaction. La f)hilosophie positive nous enseigne que l'esprit humain est invariablement homogène, non seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même quant aux individus; ce qui montre qu'ils ne sauraient présenter d'autres différences que celles du degré de développement des mêmes dispositions. Le système d'éducation devra donc être identique, mais appliqué selon les différences d'aptitude et de loisir. Le principe et le mode de l'éducation catholique, et, de nos jours, l'instruction spéciale, seule régularisée, font voir que telle est la meilleure institution d'une étude quelconque. Autour de ce système fondamental se ramifieront spontanément les divers appendices particuliers, relatifs à la préparation directe des différentes conditions sociales. L'esprit scientifique doit donc perdre sa tendance à la spécialité et se diriger vers une généralité rationnelle, car toutes les branches de la philosophie naturelle doivent fournir leur contingent à la doctrine commune, et à cet effet, elles doivent d'abord être condensées et coordonnées Quand les savants auront compris que la vie active exige l'emploi habituel et simultané des diverses notions positives que chacun d'eux isole de toutes les autres, ils reconnaîtront, sans doute, que leur ascendant social suppose la généralisation préalable de leurs conceptions ordinaires, et ' conséquemment l'ontière réforme philosophique de leurs habitudes actuelles. Même dans les sciences les plus avancées, ainsi que nous l'avons vu, le caractère scientifique flotte à présent entre l'essor abstrait et l'application partielle, de manière à n'être habituellement ni tout à fait spéculatif, ni complètement actif, ce qui est une conséquence du même défaut de généralité qui fait consister l'utilité finale de l'esprit positif en des services secondaires aussi spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais cette vue, qui aurait

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dû depuis longtemps être dissipée, ne constitue plus qu'un obstacle à la vraie conception qui représente la philosophie positive comme n'ayant pas d'autre application immédiate que la direction intellectuelle et morale des populations civilisées; application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ou d'isolé, et investissant le caractère spéculatif du plus haut degré de généralité, d'élévation, d'unité et de consistance. D'après une telle homogénéité de vues et une telle identité de but, les divers philosophes positifs constitueront naturellement et graduellement une corporation européenne où s'éteindront les discussions qui divisent le monde scientifique en une foule de coteries. En même temps que les rivalités d'intérêts, disparaîtront aussi les querelles et les coalitions qui sont aujourd'hui l'opprobre de la science.

Sous ce système d'éducation générale, la morale reposera d'une manière inébranlable sur l'ensemble de la philosophie positive. Alors de saines habitudes, soigneusement entretenues sous la direction des préjugés convenables, seront destinées, dès l'enfance, au développement de l'instinct social et du sentiment du devoir, pour être définitivement rationalisées, en temps opportun, d'après la connaissance de notre nature et des lois, statiques ou dynamiques, de notre sociabiHlé ; de manière à établir fermement, d'abord, les obligations universelles de l'homme civilisé, successivement envisagé quant à son existence personnelle, domestique et sociale ; et, ensuite, les différentes modifications qu'exigeront les diverses situations propres à la civilisation moderne. Nous avons vu que toute connexion entre la foi théologique et la morale était depuis longtemps tenue pour arbitraire, et que le degré d'unité théologique qui serait nécessaire pour fournir une base à la morale, supposerait maintenant un vaste système d'hypocrisie, qui, s'il était possible, serait bien plus nuisible qu'utile. Dans l'état présent des populations les plus avancées de la race humaine, l'esprit positif est certainement le seul qui puisse à la fois produire des convictions morales universelles, et permettre Tessor d'une autorité spirituelle assez indépendante pour en régler l'application sociale. En même temps, le sentiment social, en tant que partie de la morale, ne peut être pleinement développé que par la philosophie positive, parce qu'elle seule

considère et comprend l'ensemble de la nature humaine. Ce sentiment n'a jusqu'ici été cultivé que d*une manière indirecte et même contradictoire, d'abord sous la philosophie théologique, qui donne un caractère d'égoïsme exorbitant à tous les actes moraux; et, ensuite, sous la métaphysique, qui fonde la morale sur l'intérêt personnel. Les facultés humaines, affectives aussi bien qu'intellectuelles, ne peuvent être développées que par un exercice soutenu; et la morale positive, en prescrivant la pratique habituelle du bien sans aucune autre récompense certaine qu'une satisfaction intérieure, doit être beaucoup plus favorable à l'essor des affections bienveillanles que les doctrines suivant lesquelles le dévouement même était toujours rattaché à des calculs personnels, dont la préoccupation comprimait trop aisément la protestation de nos instincts généreux. Une aveugle routine, entretenue par d'énergiques intérêts, continuera à méconnaître la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse, jusqu'à ce que la réalisation même d'une telle transformation vienne faire taire toute controverse; c'est pourquoi aucune autre partie de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L'humanité ne doit pas être regardée comme entièrement sortie de l'état d'enfance, tant que ses règles de conduite continuent à reposer sur des fictions, et non point sur une juste appréciation de sa nature et de sa

condition.

Je dois signaler un autre aspect sous lequel cette grande tâche donnera satisfaction à Tune des principales exigences de la situation actuelle. Nous avons vu que l'influence révolutionnaire s'étend aujourd'hui, comme l'avaient fait autrefois la domination romaine, et, ensuite, le système catholique et féodal, à toute l'Europe occidentale; tandis que, dans les tentatives poUtiques de la philosophie métaphysique, il ne s'agit que d'essais purement nationaux, où la communauté occidentale est essentiellement oubliée. Il n'en sera pas autrement tant que le gouvernement temporel et le gouvernement spirituel seront confondus ; car leur confusion suppose et prolonge l'isolement de ces différents peuples, dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l'oppressive domination de l'un

d'entre eux. Les cinq grandes nations qui composent l'élite de l'humanilé ne sauraient être, sans une intolérable tyrannie, habituellement assujetties à un même empire temporel ; et, cependant, l'exiension croissante de leurs contacts journaliers exige l'intervention naturelle d'une autorité morale vraiment commune, correspondante à l'ensemble de leurs alfinités. Tel est maintenant, comme au moyen âge, le privilège du pouvoir spirituel qui liera les diverses populations par une même éducation fondamentale et obtiendra ainsi un libre assentiment unanime. Une telle éducation doit avoir un caractère européen . On pourra l'étendre ensuite au delà même de la race blanche, à mesure que le reste de notre espèce deviendra susceptible d'incorporation; mais, tout en affirmant l'identité radicale de la nature humaine, la nouvelle philosophie doit distinguer les sociétés positives de celles qui sont encore théologiques ou métaphysiques ; c'est ainsi que le système propre au moyen âge séparait les populations catholiques de celles qui étaient encore polythéiques ou fétichiques. L'unique différence entre les deux cas consiste en ce que l'organisation moderne est destinée à une plus grande extension, et qu'il y a un caractère de conciliation supérieur dans une doctrine qui rattache toutes les situations quelconques de l'humanité à une même évolution. La nécessité d'appliquer la régénération moderne à l'Europe occidentale en générai, nous enseigne que la réorganisation temporelle propre à chaque nation doit être précédée et dirigée par une réorganisation commune à toutes; et, en même temps, la constitution philosophique de l'éducation positive fournit le meilleur moyen de satisfaire le besoin social d'union, en appelant les diverses nationalités à une œuvre identique, sous la direction d'une classe spéculative homogène, habituellement animée d'un actif patriotisme européen. La puissance chargée de l'éducation surveillera l'application, dans la vie pratique, des principes généraux ; en sorte que cette éminente autorité, impartiale par sa nature et placée au. point de vue général, exercera naturellement un haut arbitrage chez les nations qu'elle aura élevées. Les relations nationales ne sauraient être soumises à aucune autorité temporelle, et elles resteraient abandonnées à un simple antagonisme, si elles ne tombaient pas sous la compé-

lence de la seule pr.issaiice assez générale pour élre partout respectée : (\\m résuîlcra un système cliplomalique enlièremeiil nouveau; oii,plulôl, la cessiition irun interrègne institué par !a diplomatie afin <le faciliter la grande transition européenne, ainsi que je l'ai déjà expliqué. Les grandes guerres sont sans doute terminées; mais les divergences qui surgissent de plus en plus à mesure que les rapports se générassent, trouveront de nouvelles formes moins désastreuses, exigeant, néanmoins, l'intervention d'un pouvoir modérateur. Les intérêts égoïstes qui entrent en lutte sous rinfluence de Texlension deTinduslrio seront mieux contenus par une autorité qui as igné sa vraie valeur au point de vue pratique» qui dirige l'éducation morale des nations aussi bien que celle des individus et deschsses, et qui doit, par conséquent, être mieux apte à subordonner les divergences de la vie pratique

à un pouvoir d'un ordre plus élevé.

La différence entre le caractère social de cette autorité et celui de la domination catholique est facile à indiquer et importante à bien saisir. Toute autorité spirituelle doit reposer sur une confiance et un assentiment libres et parfaits, spontanément accordés à la supériorité intellectuelle et morale ; ce qui suppose une adhésion sympathique à une commune doctrine fondamentale réglant l'exercice et les conditions d'un tel ascendant, naturellement dissous dès qu'on ne croit plus à la doctrine. La foi catholique était liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant n'avait aucune part, et elle doit par conséquent diiférer tout à fait de la foi positive, toujours subordonnée à une véritable démonstration, dont l'examen est permis à chacun sous des conditions déterminées. Ainsi l'autorité positive est essentiellement relative, comme l'esprit de la philosophie corresponjlante : nul ne pouvant tout savoir ni tout juger, la confiance obtenue par le plus éminent penseur est analojiue, quoique plus étendue, à celle que lui-même accorde à son tour à la plus humble intelligence pour certains sujets où elle est compétente. Le pouvoir absolu de l'homme sur l'homme, si terrible et si irrésistible pendant l'enfance de l'humanité, s'est à jamais éteint avec l'état mental d'où il émanait ; mais, quoique la foi positive ne puisse jamais être aussi intense que la foi théologique, l'expérience des trois der-

CUISK IU:V0LUTI0NNA1RE. TENDANCE DES SOCll-TÉS MODERNES 549

niers siècles a montré qu'elle peut déterminer spontanément une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés. Nous voyons, par l'universelle admission des principales vérités scientifiques, malgré leur opposition aux croyances religieuses, combien sera irrésistible, dans la virilité de la raison humaine, la prépondérance de la force logique des démonstrations véritables, surtout quand son extension aux considérations morales et sociales lui aura procuré toute l'énergie qu'elle comporte. 11 y aura une suffisante harmonie entre le besoin et la possibilité d'une discipline régulière des intelligences, du moins quand le régime théologico-métaphysique, devenu éminement perturbateur, aura totalement cessé. Ces considérations tendent à dissiper les inquiétudes théocratiques que soulève la seule pensée d'une réorganisation spirituelle quelconque, puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement ne lui permet pas des usurpations équivalentes à celles de l'autorité théologique. Néanmoins, il ne faut pas croire, par une exagération inverse, que le système positif ne comportera aucun abus. La faiblesse de notre nature mentale et morale subsistera, et la surveillance sociale qu'elle nécessite ne devra pas manquer. Trop d'exemples témoignent que la vraie science est compatible avec le charlatanisme, et que les savants sont autant disposés cà l'oppression que les prêtres ont jamais pu l'être, quoiqu'ils n'en puissent heureusement, obtenir les mêmes moyens. Le remède à un tel abus consiste dans l'esprit de critique sociale, introduit, parle régime catholique comme une suite delà séparation des deux puissances. La désastreuse prépondérance que cet esprit exerce aujourd'hui ne prouve rien contre son efficacité ultérieure, quand il aura été convenablement subordonné à l'esprit organique, et appliqué à contenir les abus propres au nouveau système. La propagation universelle des connaissances réelles offrira deja une garantie contre le chariatanisme scientifique, mais il n'en faudra pas moins exercer une continuelle surveillance critique qui résultera de la constitution même de l'autorité spirituelle, toujours soumise à des conditions de capacité et de moralité, dont le principe, universellement proclamé, pourra toujours être invoqué. Si, sous la constitution catholique, le plus humble croyant a dû acquérir le droit de remontrance envers

toute autorité quelconque, spirituelle ou temporelle, qui enfreignait ses obligations, une telle faculté doit exister, à plus forte raison, sous le régime positif, qui n'interdit la discussion d'aucun sujet, sous des conditions convenables ; outre que les prescriptions de la morale positive seront beaucoup plus précises et incontestables que ne pouvaient l'être celles de la morale religieuse.

J'ai exposé la nature et le caractère delà réorganisation spirituelle telle qu'elle doit résulter du passé. Il n'est pas possible de remplir le même office à l'égard du système temporel, parce qu'il doit découler de l'ordre spirituel. Il est impossible de rien prévoir de plus que le principe général et l'esprit qui doivent régler la coordination des sociétés; aussi m'étendrai-je un peu sur ce principe et cet esprit, sans m'engager dans une appréciation directe et spéciale aujourd'hui trop prématurée pour comporter la précision et la rigueur convenables. D'abord il faut écarter toute distinction entre les fonctions publiques elles fonctions privées; car cette distinction, qui n'a jamais pu être que passagère, ne saurait être ramenée à aucune vue rationnelle. C'est seulement quand le système industriel a remplacé le servage que Ton a vu surgir une telle démarcation, et alors elle sp rapportait, d'une part, aux fonctions normales de l'ordre antérieur, et, d'une autre part, aux opérations partielles et empiriques des nouveaux éléments sociaux, dont nul ne pouvait apercevoir la tendance vers une nouvelle économie générale. Dès lors, une telle conception représente notre vue de l'ensemble du passé dans sa progression négative et dans sa progression positive, et elle a pris toute sa force lorsque, la crise finale ayant commencé, les professions publiques, spirituelles et temporelles, s'éteignirent, tandis que s'étendaient au contraire les fonctions jadis privées. La distinclion temporaire que nous apprécions persistera jusqu'à ce que la conception fondamentale du nouveau système social soit devenue assez familière pour développer un senliment d'utilité publique, d'abord parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les moindres coopérateurs. La dignité qui anime le soldat dans l'exercice de ses humbles fonctions n'est point, sans doute, particulière à l'ordre militaire ; elle convient à tout ce qui est systématisé, et elle

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ennoblira les plus modestes professions quand l'éducation positive fera sentir à tous la participation de chaque activité à l'économie commune. Ainsi, la cessation de la division entre les professions privées et les professions publiques dépend de la régénération universelle des idées et des mœurs modernes. Nous devons donc concevoir comme publiques toutes les fonctions qualifiées actuellement de privées, après avoir écarté les diverses fonctions destinées à disparaître, c'est-à-dire les divers débris de l'état préliminaire, théologique ou métaphysique. L'économie moderne ne présentant plus dès lors que des éléments homogènes, il devient possible de concevoir la classification qui doit s'ensuivre. L'élévation des fonctions privées à la dignité de fonctions publiques n'apportera pas de changement essentiel au mode de leur exercice ; mais elle transformera profondément leur esprit général et affectera môme beaucoup leurs conditions ordinaires. Tandis que, d'une part, elle développera chez toutes les classes un noble sentiment personnel de valeur sociale, d'une autre part elle fera sentir la nécessité d'une discipline systématique, garantissant les obligations propres à chaque carrière. Ce simple changement constituera un symptôme universel de la régénération

moderne.

Le principe de la nouvelle coordination sociale doit être le même que celui que j'ai appliqué à l'établissement de la hiérarchie des sciences : celui du degré de généralité et de simplicité du sujet, suivant la nature des phénomènes. Le même principe a été mis à l'épreuve dans son application spéciale à chaque science; et quand nous l'avons appliqué en biologie, nous l'avons vu prendre un caractère plus actif, plus rapproché de sa destination sociale. Transporté de l'ordre des idées et des phénomènes à l'ordre des êtres eux-mêmes, il devient le principe de la classification zoologique. Alors nous y trouvons la base de la statique sociale ; et de plus, notre élaboration dynamique nous a montré qu'il a déterminé les diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne. On doit donc le regarder comme la loi de toute hiérarchie quelconque, et ses coïncidences successives s'expliquent par l'universalité nécessaire des lois logiques. On reconnaîtra toujours qu'il agit identiquement en chaque système formé d'éléments ho-

LA PHILOSOrniE POSITIVE.

mogènes, classant tous les ordres d'activité d'après leur degré respectif d'abstraction et de généralité. Tel fut le principe de classification dans les sociétés antiques, et nous en voyons encore les traces dans l'organisation militaire, où les qualifications usuelles indiquent que les fonctions moins générales sont subordonnées aux plus générales. Il serait donc superflu de prouver que, dans une société régénérée, composée d'éléments homogènes, le changement qui se produira ne devra [>orler que sur les éléments, et non sur leur classification ; car tous les classements qui se sont réalisés durant la transition moderne ont toujours été conformes à ce principe. La seule difficulté consiste donc à apprécier le degié de généralité inhérent aux diverses fonctions de l'organisme positif ; or, celte tâche même se trouve presque entièrement accomplie par les explications contenues au commencement du dernier chapitre, et par des indications antérieures; en sorte que je n'ai simplement qu'à combiner ces différentes notions pour former une conception rationnelle de l'économie finale. L'idée de subordination sociale est commune à l'ancienne et à la nouvelle philosophie, quelque opposés que soient leurs points de vue, et quelque transitoire que soit l'une comparée à Tautre. L'ancienne philosophie, qui expliquait tout d'après le type humain, empruntait toutes ses idées de hiérarchie à l'ordre intérieur des sociétés humaines. La nouvelle philosophie, qui procède du monde à l'homme, puise ses notions de subordination dans l'appréciation de l'ordre extérieur, et elle reconnaît que la classification sociale ne peut être qu'un prolongement de la série biologique. Toutefois, la science et la théologie considérant l'homme, l'une comme le premier des animaux, l'autre comme le dernier des anges, conduisent à des résultats équivalents. L'office de la philosophie positive, en ce cas, consiste à consolider la notion commune de subordination sociale en la rattachant au principe qui est la base de toutes les hiérarchies.

Conformément à ce principe, le rang le plus élevé appartient à la classe spéculative. Quand la séparation des deux puissances fut effectuée, sous le monothéisme, la supériorité légale du clergé sur tous les autres ordres n'élait pas due uniquement, ni même principalement, à son caractère reli-

CRISE UÉVOLUTIO^NAIRE. TENDANCE DES SOCIÉTÉS MODERNES Oo3

gieux; elle résultait surtout de son caractère spéculatif, et l'accroissement constant de cette tendance, malgré la décadence des influences religieuses, montre qu'elle est plus désintéressée qu'on n'a coutume de le supposer et témoigne de la disposition de notre intelligence à estimer davantage les conceptions les plus générales. Quand la classe spéculative aura surmonté ses tendances dispersives et qu'elle aura ramené ses divers éléments à une véritable unité, elle obtiendra l'éminenle position qui lui convient, et dont sa situation présente ne peut donner qu'une très faible idée. La classe spéculative, supérieure en dignité à la classe active, lui sera inférieure en puissance effective et immédiate, et la division correspondra aux deux manières opposées de classer les hommes, selon leur capacité ou selon leur puissance. Le même principe détermine la subdivision la plus importante de chacune de ces deux grandes classes. La classe spéculative se décomposera suivant la direction que prend l'esprit contemplatif, tantôt scientifique ou philosophique, tantôt esthétique ou poétique. Quoique ces deux classes se distinguent également de la classe active, elles diff'èrent assez l'une de l'autre pour exiger une division fondée sur le même principe. Quelle que puisse être rimportance sociale des beaux-arts, et quoique l'avenir leur réserve une éminente mission, le point de vue esthétique ne peut être comparé, pour la généralité et l'abstraction, au point de vue scientifique ou philosophique. Dans l'un, il s'agit de conceptions fondamentales qui doivent diriger l'action universelle de la raison humaine ; tandis que l'autre se rapporte seulement aux facultés d'expression, lesquelles doivent toujours occuper une place secondaire. Quant à la classe principale, la classe active ou pratique, qui comprend la grande majorité, son développement plus complet et plus prononcé rend ses divisions encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur égard, la théorie n'a qu'à rationaliser les distinctions consacrées par l'usage spontané. L'action mdustrielle est divisée en production et en transmission des produits ; or la seconde est évidemment supérieure à la première par l'abstraction des opérations et la généralité des rapports. On doit ensuite subdiviser chacune d'elles selon que la production concerne la simple formation des matériaux ou leur élabora-

ii«

tion directe, et que la transmission est relative aux produits mêmes ou à leurs signes représentatifs, la généralité étant plus grande dans le second cas que dans le premier. Ainsi se trouve formée la hiérarchie industrielle : au premier rang les banquiers, ensuite les commerçants, puis les manufacturiers, et enfin les agriculteurs; les travaux de ces derniers étant plus concrets et leurs rapports plus spéciaux que ceux des trois autres classes. Il serait déplacé d'indiquer les subdivisions plus secondaires : elles seront déterminées d'après le même principe, quand le progrès de la réorganisation sera suffisamment avancé; et je dois faire remarquer que quand ce temps sera venu, les producteurs les plus concrets, les ouvriers, dont les collisions avec les entrepreneurs ont pris un caractère si dangereux, seront convaincus que leur subordination est due, non pas à un abus de la force ou de la richesse de la part des entrepreneurs, mais au caractère plus abstrait et plus général des fonctions de ces derniers. L'action et la responsabilité de l'ouvrier sont moins étendues que celles de celui qui remploie; et la subordination de l'un à l'autre n'est par * conséquent ni plus arbitraire ni moins immuable qu'aucune

autre.

Quand une telle hiérarchie sera établie, elle préviendra le doute et la confusion, non seulement par la clarté de son principe, mais par le sentiment intérieur en chaque classe, que sa propre subordination à celle qui lui est supérieure est la condition de sa supériorité sur celle qui lui est inférieure, la plus inférieure même ayant d'ailleurs ses prérogatives spéciales. Les abus inhérents à toute inégalité seront contenus, non seulement par l'éducaiion fondamentale, commune à tous, mais par les obligations morales, plus étendues et plus sévères, qui agiront sur les membres do la société en proportion de la généralité de leurs fonctions. En outre, à mesure que les occupations sociales deviennent plus particulières et plus concrètes, leur utilité devient plus directe, plus incontestable et mieux assurée; l'existence des travailleurs est d'ailleurs plus indépendante et leur responsabilité plus limitée, selon que les travaux se rapportent aux besoins les plus indispensables; en sorte que si les premiers rangs sont investis d'une coopération plus éminenle et plus difficile, les derniers ont un office plus

CRISE liÉVOLUTIONNAlRE. TENOANCE DES SOCIÉTÉS MODEUNES 555

certain et plus urgent : ils pourraient provisoirement subsister par eux-mêmes sans dénaturer leur caractère essentiel, ce qui est impossible aux autres. Celte différence constitue non seulement une garantie sociale, mais elle est favorable au bonheur privé, qui, une fois que la satisfaction des premiers besoins est assurée, dépend surtout d'une moindre sollicitude habituelle ; aussi les classes les plus inférieures sont, en réalité, privilégiées en vertu de cette heureuse insouciance qui leur est naturelle et qui serait un grave défaut chez les classes

les plus élevées.

Si nous considérons les degrés successifs de l'importance matérielle mesurée par la richesse, nous trouvons une contradiction apparente dans notre série statique entre l'ordre spéculatif et l'ordre pratique; car, dans le premier, la prépondérance diminue quand on remonte l'échelle, tandis qu'elle augmente dans le second. Cela est dû à une distinction oubliée par les économistes entre l'extension plus générale et l'utilité plus directe des divers services publics. Les travaux concrets qui manifestent à tous les yeux leur usage immédiat, son assurés d'une récompense spéciale proportionnée à leur extension ; mais, quand le service, éminemment abstrait, ne comport, qu'une appréciation indirecte, lointaine et confuse, il est incontestable que, quelle que puisse être son utilité finale, à raison d'une généralité supérieure, il procurera moins de richesse, par suite de l'insuffisante estimation privée d'une coopération dont l'influence partielle ne saurait comporter aucune analyse usuelle. De là provient l'erreur dangereuse qui consiste à mesurer la participation sociale par la richesse, sans distinguer les deux ordres spéculatif et actif, et d'après laquelle on étend au premier la loi qui ne convient qu'au second. Si, par exemple, le résultat final, même purement industriel, des grandes découvertes astronomiques qui ont perfectionné la navigation pouvait être apprécié dans chaque expédition, il est évident qu'aucune fortune actuelle ne pourrait donner une idée de l'énorme richesse qui aurait été réalisée par les héritiers d'un Kepler ou d'un Newton, fixàt-on même leur rétribution au taux le plus minime. Un tel cas montre l'absurdité du prétendu principe de rémunération pécuniaire de tous les services réels, en faisant comprendre que l'utilité la plus éten-

due doit, en tant que trop lointaine et trop diffuse, par une suite nécessaire de sa généralité, trouver sa récompense, non dans la fortune, mais dans l'honneur social. Même chez la classe spéculative, celte distinction est évidente, 1 ordre esthétique comportant une plus grande extension de richesses nue l'ordre scientifique, quoique son utilité finale so.l moindre parce que son appréciation est plus facile et plus immédiate. Cependant, en présence de ces faits, il y a des économistes qui osent proposer d'abandonner les travaux les plus abstraits à la protection des intérêts privés. D'après 1 ensemble des considérations précédentes, il est clair que le plus grand ascendant pécuniaire se trouvera au milieu de la hiérarchie, chez la classe des banquiers, naturellement places a la tête du mouvement industriel, et dont les opérations ordinaires sont à la fois appréciables et assez générales pour favoriser l'accumulation des capitaux. Or, ces circonstances mêmes ne peuvent que les rendre plus dignes de leur importance tempoielle, du moins quand leur éducation sera appropriée a leur fonction. Leur habitude d'entreprises plus abstraites et plus étendues doit développer l'osprit d'ensemble et susciter une plus grande aptitude aux combinaisons politiques; en sorte que c'est surtout en leurs mains que résidera le pouvoir temporel proprement dit. On se souviendra que cette classe sera toujours la moins nombreuse dans l'ordre industriel ; car la hiérarchie doit offrir une croissante extension numérique, à mesure que les travaux deviennnent plus particuliers e plus urgents et que par conséquent ils admettent et exigent des

affenls plus multipliés.

Ce que rai dit du caractère public de tous les offices sociaux sous la nouvelle organisation, ne se rapporte qu à leur destination sociale, et non pas au mode de leur accomplissement. En effet, plus Tindividu est amélioré par Téducation plus rexécution des opérations publiques devient susceptible d e re coniiée à l'industrie privée. Les opérations les moms générales et les plus effectives, celles qui appartiennent à 1 ordre pratique/peuvent être, en toute sécurité, abandonnées a 1 activité individuelle; et, en même temps que la prérogative de 1 au-lorilé centrale se trouve assurée, cette activité ne sera pas as'^ujettie à Fespril réglementaire, qui tendrait à étouffer une

CRISKRÉVOLLTIONNAMSK. TKMJANCI-: DES SOCIKTKS MODî:nM:S r)57

salutaire spoiilanéiié, source «les plus heureux progrès. Dans Tordre spéculatif, au contraire, Tefficacilé sociale est trop indirecte, trop lointaine et, par suite, trop peu sentie par les masses, pour s'appuyer exclusivement sur l'estimation privée : c'est surtout à la munificence publique qu'il appartient de protéger les travaux de cet ordre: ce qui fera ressortir davantage le caractère politique de ces fonctions, à mesure qu'elles deviennent plus générales et plus abstraites. Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction de.> professions et privées et publiques devra continuer à subsister, pourvu qu'elle n'affecte pas la notion fondamentale d'une commune destination sociale.

11 est presque superflu de signaler qu'il y aura une entière liberté dans la formation des classes respectives de la hiérarchie positive. L'effet direct d'une éducation universelle est de mettre chacun dans la situation là mieux appropriée à ses aptitudes, en quelque rang que la naissance l'ait placé. Cetio liberté, qui dépend plus des mœurs publiques que des institutions politiques, exige deux conditions opposées : il faut, d'une part, que l'accès de chaque carrière reste ouvert à de justes prétentions, et que, d'autre part, l'exclusion des indignes y demeure praticable. Quand l'ordre sera une fois complètement établi, de telles mutations deviendront exceptionnelles, parce qu'il est naturel que les professions soient héréditaires, la plupart des hommes n'ayant pas de vocations déterminées; en sorte que la disposition à l'imitation domestique conservera son efficacité habituelle, tandis que l'éducation universelle et l'état des mœurs sociales offriront une puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait prendre celle tendance à rhérédité des professions. Il n'y a pas lieu en effet de redouter la restauration du système des castes. Les castes ont été une institution théologique; or, nous avons depuis longtemps dépassé la dernière phase sociale compatible avec elles, et leurs derniers vestiges tendent, ainsi que je l'ai montré, à disparaître chez les populations les plus avancées. Il me reste à indiquer l'intime solidarité d'une telle organisation avec les justes réclamations des classes inférieures. A cet effet, il faut déterminer l'influence d'une telle connexilé, soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.

Un pouvoir spirituel quelconque doit être, par sa nature, essentiellement populaire ; car sa mission consiste à constituer la morale en guide du mouvement social, et son devoir le plus étendu se rapporte à la constante protection de la classe la plus nombreuse, habituellement plus exposée à Toppression. LÉiilise catholique était évidemment condamnée à tomber quand, abandonnant sa double fonciion d'éclairer et do défendre le peuple, elle montra sa prédilection pour les intérêts aristocratiques. Pareillement, la nullité inhérente au protes- (anlisme apparut dans l'impuissance de ses chétives autorités à protéger les classes intérieures. De même, enfm, nous reconnaissons rempirisme et l'égoïsme qui dégradent les éléuienls spéculatifs de la société moderne, dans les étranges tendances aristocratiques de tant de savants et d'artistes, qui, oubliant leur origine prolétaire, dédaignent de consacrer à l'instruction et à la défense du peuple Tinfluence qu'ils ont acquise et qu ils emploient plus volontiers à considérer leurs prétentions oppressives. Dans Pétat anormal de l'économie sociale, il y aura une vive sympathie entre la classe spéculative elia masse populaire, par suite de leurs relations analogues avec les possesseurs du principal pouvoir temporel, d'une certaine similitude de situation pratique et de leurs habitudes équivalentes d'imprévoyance matérielle. Mais il faut surtout remarquer l'efficacité populaire de l'autorité spéculative, soit à raison de son office éducateur, soit par suite de son intervention régulière pour calmer les conflits sociaux, d'après l'élévation habituelle de ses vues et la générosité de ses inclinations. Sans abandonner son attitude impartaite, sa prin- ■ cipale sollicitude sera toujours dirigée vers les classes intérieures, qui, d'une part, ont beaucoup plus besoin d'une éducation publique, à laquelle leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d'une autre part, sont plus exposées à souffrir des abus. Même aujourd'hui, on obtiendrait de grands avantages si, pour préparer le système normal, on mettait rinstruction et la philosophie positives à la portée du peuple. Son essor intellectuel pourrait être ainsi beaucoup plus développé qu'on ne le suppose communément. Ensuite, cette philosophie lui apprendrait la valeur réelle des institutions politiques sur lesquelles il fonde tant d'espérances; elle le

CRISE RÉVOLUTIONNAIRK. TKNDANCE DES SOCIÉTÉS MODERNES 559

convaincrait de la supériorité des solutions morales sur les solutions politiques. Tous les maux et tous les prétextes qui prennent leur source dans nos troubles sociaux seraient prévenus ; les jongleurs et les utopistes ne trouveraient plus aucun crédit, et il n'y aurait plus d excuse pour ajourner la réforme sociale. Après avoir fait voir pourquoi la richesse doit être principalement concentrée chez les chefs industriels, la philosophie positive montrera qu'il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains résident les capitaux, pourvu que leur emploi soit utile au plus grand nombre. Or, cette condition dépend bien plus des moyens moraux que des mesures politiques. Aucune mesure ' légale contre l'usage égoïste des richesses, aucune intervention haineuse qui paralyserait l'activité sociale par des prohibitions politiques, ne sauraient avoir autant d'efficacité réelle que la réprobation universelle, fondée sur un principe démontré, sous l'ascendant de la morale positive. La nouvelle action philosophique préviendra ou réprimera tous les dangers inséparables de l'état de propriété, et elle rectifiera les tendances populaires par une saine analyse des difficultés sociales et une transformation salutaire des questions de droit en questions de devoir. Dans son impartialité, elle fera pénétrer dans les hautes classes le même enseignement, en leur imposant les grandes obligations morales inhérentes à leur position ; en sorte que, par exemple, au sujet de la propriété, les riches se considéreront moralement comme les dépositaires des capitaux publics, dont l'emploi elTectif, sans jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf en des cas extrêmes, n'en doit pas moins rester assujetti à une discussion morale nécessairement ouverte à tous, sous les conditions convenables, et dont l'autorité spirituelle constituera l'organe normal. Depuis l'abolition de la servitude personnelle, les masses prolétaires n'ont jamais été réellement incorporées au système social : la puissance du capital, d'abord moyen naturel d'émancipation, et ensuite d'indépendance, est maintenant devenue exorbitante dans les transactions journalières, quelque juste que soit d'ailleurs son influence à raison d'une généralité et d'une responsabilité supérieures. En un mot, celte philosophie montrera que les relations industrielles, au lieu de rester livrées à un dange-

LA HIlLOSOl'lIlt: l'OSlTIVli.

reux empirisme et à un antagonisme oppressif, doivent être SYSlématisées suivant les lois morales. Les devoirs des classes supérieures ne consisteront pas à distribuer des aumônes, qui, dans rétat avancé où se trouvent aujourd'hui la condition et la, dignilé humaines, ne peuvent plus être qu'une ressource secondaire ni se concilier avec aucune haute destination sociale. Leur obligation fondamentale sera de procurer à tous, d'après les voies convenables, l'éducation et le travail, seules conditions que doivent avoir en vue les justes réclamations des prolétaires. Relativement à la question encore si confuse des salaires, il n'y a pas lieu de rechercher jusqu'à quel point les institutions politiques viendront plus tard lortilier les garanties sociales à ce sujet ; l'essentiel est de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine d'être inelficace et perlurbateur.

Tel sera l'effet, sur la société, de l'élaboration philosophique destinée à préparer le nouveau système. La réaction sur la philosophie ne sera pas moins avantageuse. Dans une telle combinaison, le peuple rendra aux philosophes plus qu'il n'en aura reçu. L'adhésion populaire constituera la plus sûre garantie du pouvoir spirituel contre les tentatives oppressives du pouvoir temporel. Sous le système posilit comme sous tout autre, malgré la nature plus conciliante de la nouvelle activité pratique et Tinfluence plus prononcée de l'intelligence sur la conduite, de graves collisions politiques, inhérentes au jeu des passions humaines, devront se produire; seulement leur caractère général sera profondément modifié. La dépendance matérielle de la corporation active envers les chefs temporels développera chez ceux-ci les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées par la prééminence pécuniaire, lesquelles d'ailleurs pourront être souvent aigries par l'injuste dédain des théoriciens pour les praticiens. Or, le peuple, beaucoup plus encore qu'au moyen âge, deviendra alors le régulateur de leurs conflits. Étant également lié à ces deux puissances, à Tune pour l'éducation et l'assistance morale, à l'autre pour le travail journalier et les secours matériels, il tiendra toujours, comme par le passé, la balance égale entre les deux.

D'après une telle vue de la condition normale, il est aisé de tracer l'état préparatoire. Si la participation populaire est né-

cessaire à la nouvelle autorité spirituelle supposée pleinement installée, elle doit l'être bien davantage pour l'aider à atteindre sa situation finale. La judicieuse détense permanente des intérêts populaires est le seul moyen par lequel le peuple pourra sentir l'importance de l'action philosophique; et quand le pouvoir spirituel sera devenu assez fort, son intervention dans les collisions qui se produiront fréquemment en l'absence de toute systématisation industrielle rendra son utilité plus évidente et fera mieux comprendre sa destination. Les diverses classes qui ne reconnaissent maintenant que l'ascendant de la richesse seront amenées par les expériences décisives, quelquefois douloureuses, à implorer l'intervention du pouvoir spirituel, qu'elles regardent maintenant comme purement chimérique. Les motifs qui le constituent l'arbitre des divers conflits pratiques le rendront le modérateur des débats analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie actuelle. Ainsi s'établira graduellement, en vertu des services rendus, une autorité qui, par sa nature, ne saurait reposer que sur une libre adhésion universelle. Il n'y a rien à espérer des controverses politiques qui agitent les classes supérieures. Leurs discussions, n'aboutissant qu'à des substitutions de personnes, ministérielles ou royales, offrent peu d'inlérêt à la masse de la société et n'ont aucune tendance organique. Le point de vue populaire est seul suffisamment large et assez net pour lier le présent à l'ensemble du passé, et pour donner une impulsion organique à l'esprit général. Les débats relatifs à l'exercice de ce qu'on appelle les droits politiques ne peuvent donner satisfaction aux prolétaires modernes. Assurer à tous le travail et l'éducation, tel doit être le seul objet de la politique populaire; or, il ne peut être réalisé que par une véritable réorganisation sociale. Tel est le lien qui unit ies besoins populaires et les tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue social prévaudra graduellement à mesure que les réclamations des prolétaires viendront caractériser de plus en plus le grand problème politique. Quand la philosophie positive aura pénétré parmi eux, elle y trouvera sans doute un plus heureux accueil que partout ailleurs, et la réaction qui s'ensuivra sur les classes supérieures ne sera pas moins avantageuse, en tant qu'elle les éclairera, de la seule

manière possible, sur Tensemble de la situation sociale. Au milieu des pénibles conflits qui doivent se produire jusqu'à ce que les conditions de Tordre et du progrès soient remplies, les vrais philosophes qui les auront prévus seront préparés à faire ressortir les grandes leçons qu'ils doivent offrir, et ils convaincront les parlis hostiles que les mesures politiques sont tout à lait impuissantes à remédier aux maux sociaux. Ces indications feront, j'espère, ressortir la solidarité qui rattache rélaboralion systématique de la philosophie positive à Tavénement social de la cause populaire, en manifestant Talliance nécessaire entre une grande pensée et une grande force. Je ne pouvais terminer par une explication plus décisive mou appréciation générale de la réorganisation spirituelle.

Je laisse à mes lecteurs le soin de comparer les conditions de l'ordre et du progrès dans Télat présent des choses et dans celui qui le suivra. La nouvelle philosophie prend le désordre à son origine, et réorganise des opinions qui doivent ensuite passer dans les mœurs et enfin dans les institutions. Elle adopte les méthodes aussi bien que les doctrines positives, transforme la position des questions actuelles, la manière de les traiter et les conditions préalables de leur élaboration, fournissant ainsi une triple garantie logique pour Tordre fondamental. En faisant prévaloir Tesprit d'ensemble sur Tesprit de détail, et par suite le sentiment du devoir sur la notion du droit, elle démontre la nature essentiellement morale des principales difficultés sociales. Elle substitue Tesprit relatif à Tesprit absolu, et envisage ainsi l'ensemble du passé comme une évolution graduelle destinée à préparer le présent et Tavenir. Enfin, elle fait surgir la science sociologique, et lui assigne sa position dans Téchelle des connaissances humaines, sous^ des conditions incontestables qui excluent Tintervention des incompétents et réservent ces hautes méditations au petit nombre des intelligences susceptibles de s'y livrer. Telles sont ses propriétés relativement à Tordre. Quant au progrès, Técole révolutionnaire, la seule progressive, n'est pas obligée d'abandonner les dogmes salutaires dont elle est justement préoccupée; mais elle transformera leur caractère absolu en le rendant relatif; ce qui, loin d'amortir leur énergie effective, leur donnera plus de force et permettra d'en faire une appli-

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cation plus hardie que jamais. Quelles que soient les démolilions à opérer, elles s'effectueront avec le libre aveu de la nature purement négative de ces mesures provisoires, nécessaires pour ouvrir la voie à Tordre nouveau. Nous avons vu que Tesprit critique convenablement subordonné à Tesprit organique est plus favorable qu'hostile à son efficacité sociale, et que, dans Téconomie définitive des sociétés modernes, il doit favoriser le progrès en dévoilant Timpuissance des métaphysiciens et des légistes comme pouvoirs gouvernants, et en combattant les vices intellectuels et moraux qui entravent le développement des nouveaux éléments sociaux, spirituels ou temporels. C'est ainsi que la philosophie positive remplira les conditions formulées au début de ce volume, bans effort et sans inconséquence, elle se montrera plus organique que Técole rétrograde, et plus progressive que Técole révolutionnaire, de manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d'après Tun ou Taulre attribut. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis par la satisfaction de leurs vœux légitimes, Técole positive peut espérer trouver des disciples chez toutes les classes. Dans le clergé, il se trouvera peut-être des espvits capables d'apprécier Timporlance de la restauration de Tautorité spirituelle, fondée sur de nouvelles conceptions. La classe militaire pourrait aussi comprendre que sa fonction actuelle consiste à assurer le maintien de Tordre matériel pendant toute la durée de Télaboration universelle qui doit mettre fin à Tanarchie intellectuelle et morale. Les intelligences vraiment scientifiques ou esthétiques accueilleront favorablement une philosophie qui les investira du gouvernement spirituel de la société. Quant aux chefs industriels, ils reconnaîtraient, si leur éducation le permettait, que la nouvelle philosophie peut seule les garantir des collisions populaires et sanctionner leur future prééminence temporelle. Enfin, ] ai montré comment Técole positive doit principalement compter sur Tappui des prolétaires. Même chez les classes équivoques et anormales qui ne peuvent être incorporées dans aucune des précédentes, elle peut encore trouver d importantes adhésions privées, parmi les métaphysiciens qui sentent la dii^mte supérieure des conceptions générales, en comparaison de. travaux de détail, et chez les littérateurs et même les avocats,

qui y trouveront un stimulant et une carrière pour exercer leurs talents spéciaux d'exposition et de discussion. Je n'ai jamais dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter sur aucune adhésion collective, parce que chacun, à Forigine, sera beaucoup plus choqué des atteintes portées à ses préjugés et à ses passions que satisfait de la réalisation finale assurée à ses vœux. Elle ne doit pas même espérer l'active coopération de la jeunesse, déjà gravement viciée par Tempirisme et l'égoisme inhérents à l'anarchie universelle. Elle doit donc s'attendre aux résistances de toutes les classes contre un nouveau classement, et par conséquent elle n'obtiendra longtemps que des adhésions individuelles; mais ces adhésions lui viendront de toute part. Si, dans le dernier siècle, la philosophie, malgré ses tendances anarchiques, a trouvé des protecteurs même chez les rois, parce qu'elle était alors en suffisante harmonie avec les besoins du temps, il est permis d'espérer un accueil équivalent à la philosophie positive du dix-neuvième siècle, la seule dont nous puissions attendre ce dont nous avons besoin : le rétablissement d'une situation vraiment normale chez Télite de l'humanité et l'extinction des collisions occasionnées par l'anarchie intellectuelle et morale, graduellement aggravée à mesure qu elle se propage.

Je me suis renfermé, pendant le cours de mon appréciation historique, dans les limites que je m'étais imposées, ne m' occupant que de l'Europe occidentale et écartant tout le reste de l'humanité. Telle doit être la marche des philosophes positifs, qui doivent laisser les populations asiatiques, et même celles de l'Europe orientale, accomplir leur évolution préparatoire, sans chercher à déterminer l'époque de cet accomplissement, ni supposer que chaque race ou chaque nation doit imiter en tous ses détails le mode de progression de celles qui l'ont devancée. Sauf pour le maintien de la paix générale ou pour l'extension normale des relations industrielles, l'Europe occidentale doit éviter toute large intervention politique dans l'évolution spontanée de l'Orient.

Quoique les cinq nations avancées soient essentiellement homogènes, il existe entre elles des différences qui influeront sur l'établissement de la philosophie et de l'organisation posi-

tives. Notre examen de la double progression négative et positive nous offre les moyens d'apprécier l'aptitude de chacune d'elles en faisant abstraction, autant que possible, des préjugés locaux. Or, ils concourent tous à représenter la France comme le principal siège de la réorganisation sociale, parce que la décomposition de l'ancien régime y a été moins tardive et plus complète que partout ailleurs et que l'évolution scientifique et révolution esthétique, sans y être au fond plus avancées, ont obtenu en France un plus grand ascendant social que dans les autres contrées. L'industrie, si elle n'y a pas eu la plus grande extension, a élevé le pouvoir temporel à une suprématie politique sans égale ; et l'unité nationale y est plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre pays. La disposition des savants, des philosophes et des artistes de l'Europe entière à regarder Paris comme une sorte de patrie commune est aussi significative que la subordination de la France envers Paris pour montrer qu'elle conservera à l' avantgarde la place qu'elle a si chèrement acquise. J'incline à penser que l'Italie viendra ensuite, malgré son défaut de nationalité. L'esprit militaire y est peut-être plus radicalement éteint que partout ailleurs, l'émancipation Ihéologique y est complète chez la plupart des esprits cultivés, et c'est là que le véritable instinct de la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel est le plus sensible. En Italie, l'évolution scientifique et l'évolution industrielle sont presque aussi avancées qu'en France, mais avec moins d'influence sociale, parce que l'extinction de l'esprit théologique et aristocratique y est moins populaire; toutefois, elles s'y trouvent plus rapprochées de leur ascendant final que chez tout le reste de la communauté occidentale. L'évolution esthétique, plus complète et plus universelle que partout ailleurs, a entretenu, en Italie, la vie spéculative même chez les plus vulgaires intelligences. Quoique le défaut de nationalité ait dû lui interdire une initiative politique réservée à la France, cette influence est loin d'y empêcher la propagation du mouvement original. Au con- ■ traire, cette lacune pourra même déterminer une excitation plus prononcée à la réorganisation spirituelle, soit qu'on envisage le catholicisme comme la cause d'une telle anomalie, soit que la difficulté de constituer l'unité italienne fasse mieux

senlir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être obtenue que par la régénération intellectuelle et morale. Vient ensuite la population allemande. L'esprit militaire ou féodal, et même l'esprit religieux, quoique moins complètement éteints en Allemagne qu'en Italie, n'y sont pas aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre au mouvement général de la société. La prépondérance politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins universelle, la concentration temporelle n'y a pas pris la forme aristocratique, mais la forme nionarcbique, qui, nous l'avons reconnu, est bien préférable. Le grand danger consiste dans l'esprit métaphysique, plus répandu et plus dominant en Allemagne que parlout ailleurs; mais, heureusement, il y est déjà en pleine décroissance. A cela près, l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de la progression positive, soit esthétique, soit scientifique, plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à l'ascendant social qui s'y rattache. Quoique la philosophie soit entrée dans une mauvaise voie, l'esprit politique des Allemands les dispose aux méditations générales, qui compensent, en Allemagne plus qu'ailleurs, les tendances dispersives des spécialités scientifiques. L'évolution industrielle, quoique moins développée qu'en Angleterre, y est moins éloignée de sa destination sociale, parce que son essor a été plus indépendant de la suprématie aristocratique. L'absence de nationalité, occasionnée principalement parle protestantisme, présente en Allemagne un tout autre caractère qu'en Italie; mais elle agit de la même manière comme stimulant à la régénération positive, héritage commun de l'Europe occidentale.

La nation anglaise parait être, pour des motifs déjà exposés, moins préparée à une telle issue qu'aucune autre branche de la grande famille, sauf l'Espagne, que des causes spéciales ont exceptionnellement retardée. Nous avons vu comment l'esprit féodal et l'esprit ihéologique y ont conservé, par la profonde modification qu'ils ont subie, une dangereuse consistance politique, qui, longtemps compatible avec les évolutions partielles, constitue maintenant un grave obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le système rétrograde, ou du moins le système stationnaire, a pu être organisé avec une

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force particulière, au spirituel et au temporel. La constitution anglaise est autant hostile que le jésuitisme même à l'émancipation humaine, et la compensation matérielle par laquelle un tel régime a tenté de s'incorporer au mouvement moderne, en excitant d'abord un développement plus parfait de l'activité industrielle, est devenue une source d'entraves politiques à beaucoup d'égards importants, soit en prolongeant l'ascendant d'une aristocratie placée à la tête du mouvement pratique où elle maintient l'intervention du principe militaire; soit en viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population par une prépondérance exorbitante du point de vue concret et utilitaire; soit, enfin, en encourageant, au grand préjudice des mœurs nationales, un orgueil et une cupidité effrénés, tendant à séparer le peuple anglais de tout le reste de la famille européenne. Cette disposition a altéré, comme nous l'avons vu, le développement de la science et des beaux-arts, à l'exception de la poésie. Quelque grands que soient les exemples individuels de succès scientifique ou esthétique, leur influence sociale est moins profonde que chez les trois autres nations. Toutefois, ces entraves n'empêcheront pas la nouvelle philosophie de trouver en Angleterre, chez les esprits d'élite, un concours plus effectif que partout ailleurs, sauf en France, ces esprits y étant préparés par l'état social dans lequel ils vivent. Leur position les préserve, en effet, de l'espoir chimérique, si fatal sur le continent, de trouver une solution finale dans la vaste imitation universelle du régime constitutionnel propre à l'Angleterre, dont le caractère transitoire et insuffisant doit y être mieux senti qu'il ne peut l'être sur le continent. Ensuite, si l'esprit pratique est exorbitant, il offre du moins cet avantage, que lorsqu'il n'empêche pas, chez les intelligences convenablement organisées, l'essor des'méditations générales, il leur donne un caractère de netteté et de réalité qui ne saurait exister en Allemagne ou même en Italie. Enfin, par suite de la moindre importance sociale des corporations scientifiques, les savants y ont plus d'originalité que ceux du continent, et peuvent mieux s'affanchir des tendances dispersives propres au régime de spécialité dont la transformation philosophique y rencontrera probablement moins d'obstacles qu'en France.

rSTT.

Il n'y a pas lieu de moliver expressément le rang exirême que nous assignons à l'énergique population espagnole, malgré ses éminents caractères. Quoique le système rétrograde n'ait pu obtenir, en Espagne, une consistance aussi durable qu'en jAnglelerre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins habile, une compression beaucoup plus intense. La conservation exagérée du catholicisme y a été moins favorable qu'en Italie à Fémancipation mentale et au maintien des habitudes politiques du moyen âge sur la séparation des deux puissances. Sous ce dernier aspect surtout, Tesprit catholique y a été gravement altéré par une incorporation trop intime au système de gouvernement ; de manière à susciter plutôt une vicieuse tendance théocratique, qu'une coordination rationnelle entre le pouvoir moral et le pouvoir politique. Mais ces considérations ne doivent pas faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi l'Espagne dans la grande république occidentale où une solidarité antérieure constitue le principe de l'admission actuelle, malgré les embarras accidentels, soit philosophiques, soit politiques, qui peuvent en résulter. L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de Bonaparte témoigne d'une énergie morale et d'une ténacité politique, qui, là plus qu'ailleurs, résident dans les masses populaires et qui garantissent leur aptitude au régime final quand les causes spéciales de retard y auront

disparu .

Nous voyons que la préparation à la régénération positive est inégale chez les cinq nations. Il s'ensuit que l'élaboration destinée à laidélerminer graduellement doit être instituée de manière à s'adapter aux convenances de chaque cas, afin de convertir ces différences en moyens d'accomplissement. Pour mieux remplir cette condition, il conviendrait de placer cette élaboration fondamentale sous la direction des esprits philosophiques de la grande famille européenne, qui systématiseraient les attributions intellectuelles et morales, de plus en plus abandonnées par les gouvernements et livrées à la libre concurrence des penseurs indépendants. Ce concile permanent de l'Eglise positive présiderait à la rénovation de toutes les conceptions humaines ; il instituerait des collèges philosophiques propres à lui préparer de dignes coopérateurs et à

propager une sage instruction positive, à la fois scientifique et esthétique; puis enfin il régulariserait l'application pratique de la réorganisation spirituelle, par un judicieux enseignement journalier, tant oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique dans les conflits politiques qui doivent se produire jusqu'au complet épuisement des anciens moteurs sociaux.

Par mon appréciation de l'ensemble du passé et mon esquisse de la future organisation de la société, que je viens de compléter, j'espère avoir tenu pleinement l'engagement que j'ai pris au début de cet ouvrage, et au commencement de la partie sociologique. En un temps où les convictions morales et politiques sont flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai posé les fondements rationnels de convictions stables, susceptibles de contenir les passions discordantes, publiques ou privées. En un temps où les considérations pratiques sont prépondérantes à l'excès, j'ai relevé la dignité de la philosophie et établi, entre l'une et les autres, une subordination systématique sans laquelle il est impossible de s'élever à rien de grand ni destable. En un temps ou Tintelligence humaine est menacée de se consumer en pure perle sous le régime empirique d'une spécialité dispersive, j'ai proclamé et même ébauché le règne de l'esprit d'ensemble, seul propre à faire prévaloir le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la fondation d'une science nouvelle, la dernière et la plus importante de toutes, aussi positive et aussi rationnelle que celles qui la précèdent, et sans laquelle le système delà véritable philosophie ne saurait avoir ni unité, ni consistance. Les progrès futurs de la sociologie n'ofl^iiront jamais autant de difficultés que cette création fondamentale; non seulement parce que la méthode y est assez caractérisée pour apprendre à retirer d'une étude plus détaillée du passé des indications plus précises de l'avenir : mais aussi parce que les conclusions générales, ici obtenues, serviront de guide universel aux appréciations plus spéciales. Cette fondation scientifique complète le système élémentaire de la philosophie naturelle, proposée par Aristote, annoncée par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant h son esprit général, par Bacon et Descartes. Je n'ai plus main-

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tenant qu'à coordonner les éléments essentiels, soit logiques, soit scientifiques, qui ont été 1 objet propre des six parties de mon élaboration hiérarchique. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires, qui vont être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la doctrine, et enfin, à la future unité générale de la philosophie positive.

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