CHAPITRE XIII
Appréciation finale de la méthode positive.
Notre examen des six sciences fondamentales étant accompli, il faut envisager leur succession hiérarchique depuis la mathématique jusqu'à la sociologie, comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive, dont le véritable esprit général ne pourrait être autrement dévoilé. Nous avons ainsi réalisé une évolution individuelle conforme à l'évolution collective, que Ton peut maintenant, sans aucun grave inconvénient, se borner à considérer ici à partir de l'impulsion décisive imprimée par la double action, philosophique et scientifique, de Bacon et de Descartes, conjointement avec Kepler et Galilée. Un examen complet était nécessaire pour apprécier, soit quant à la méthode, soit quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases de la positivité rationnelle ; en outre, l'homogénéité des déterminations partielles nous a manifesté leur convergence vers une philosophie finale dont la nature et la destination n'ont jamais été, jusqu'ici, suffisamment comprises. 11 ne nous reste plus qu'à indiquer la coordination de nos diverses conceptions, logiques et scientifiques, d'après un principe d'unité réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite discerner l'action intellectuelle et sociale du système destiné à guider la conduite de la vie humaine. Le chapitre précédent a montré qu'une semblable unité philosophique est la première condition de la réorganisation, et ceux mêmes qui ne sont pas assez touchés par la nécessité sociale d'une telle condition commencent à en sentir de plus en plus le besoin sous le rapport spéculatif. L'ancien système étant épuisé, le temps est venu de consolider la grande évolution spéculative des deux derniers siècles, sous peine de tomber dans la dégradation mentale qui a marqué, d'abord en Grèce, puis au moyen âge, le passage d'un régime ancien à l'institution d'un régime nouveau.
Celle indispensable coordination est une tâche aisée, parce que la posilivité nous a été présentée dans une succession d'états de plus en plus complets, dont chacun embrasse l'ensemble des précédents, en sorte que le dernier, le plus complexe que puisse aborder Tesprit humain, constitue la liaison universelle des diverses spéculations positives.
Une véritable unité philosophique exigeant Fentière prépondérance de l'un des éléments spéculatifs sur tous les autres, la question principale so réduit à déterminer quel est celui qui doit finalement prévaloir pour le développement pratique du principe positif. Or, la constitution de notre hiérarchie scientifique montre que la prééminence mentale ne peut appartenir qu'au premier ou au dernier de nos six éléments, à la mathématique ou à la sociologie, car elles seules sont susceptibles de l'universalité nécessaire, l'une par son origine, l'autre par sa destination . La science mathématique, dans laquelle nous pouvons comprendre l'astronomie, qui n'en est qu'une manifestation décisive, a droit à la suprématie logique, en vertu de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres possibles de phénomènes. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser d'isoler la biologie qui lui sert de base, doit aspirer à la souveraineté intellectuelle, maintenant qu'elle a acquis une vérilable posilivité, puisque toutes nos spéculations quelconques peuvent être envisagées comme autant de résultats nécessaires de l'évolution s[)éculative de l'humanité. Les deux sciences intermédiaires, la physique et la chimie, ne sauraient prétendre, soit par leur origine, soit par leur destination, à aucune autre influence qu'à seconder puissamment les deux impulsions rivales. La question se pose donc entre la mathématique et la sociologie.
D'après ma théorie, si l'esprit mathématique a dû prévaloir pendant la longue éducation préliminaire qu'exigeait l'éveil graduel de la posilivité, la sociologie peut seule diriger désormais les spéculations réelles. Cette distinction, qui constitue la première et la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois l'explication et le dénoûment du lamentable antagonisme incessamment développé depuis trois siècles entre le génie scientifique et le génie philosophique, et dont les
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justes prétentions de l'un à la positivité, de l'autre à la généralité, doivent être ainsi définitivement coiiciliées. Jusqu'à ce que l'évolution de l'humanité eût été ramenée à de véritables lois naturelles, les esprits négligeaient la considération de la généralité pour celle de la positivité, parce que la généralité demeurait liée à un système caduc qui devait être éliminé avant que le progrès pût être réalisé ; mais maintenant que le caractère positif s'étend à tous les ordres de spéculations, les conceptions sociologiques peuvent reprendre l'ascendant qui appartient à leur nature et dont elles n'avaient été temporairement privées, depuis la dernière période du moyen âge, que par l'exigence passagère des conditions propres à l'évolution positive.
Nous avons vu, dans le cours de cet ouvrage, que la science mathématique constitue la source de toute posilivité ; mais nous avons reconnu aussi que les conceptions mathématiques sont, par leur nature, impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle, complète et universelle. Cependant, tous les essais tentés depuis trois siècles pour consliluer une philosophie susceptible de remplacer la philosophie théologicométaphysique ont été conçus d'après le principe mathématique. La seule de ces tenlalives prématurées qui mérite un éternel souvenir à raison des services qu'elle a rendus, est la philosophie cartésienne, qui, très supérieure à toutes celles qu'on a voulu lui substituer, en a fourni le type général. Cette grande entreprise, par laquelle la géométrie et la mécanique étaient érigées en fondements directs de la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvénients, à l'essor de la positivité dans les principales branches de la philosophie inor{];anique. Mais, outre que les études morales et sociales en avaient été écartées, ce qui la rendait imparfaite, elle a exercé, dans les plus simples spéculations biologiques, une influence perturbatrice dont elles ne sont pas même aujourd'hui assez dégagées. Quels qu'aient été, depuis, les progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient nullement faire disparaître celte imperfection, devenue plus manifeste à mesure qu'on faisait des efl^orts plus énergiques pour les appliquer; et, peu i\ peu, leur application a été abandonnée à des esprits inférieurs,
LA PIinOSOl'IlIK POSITIVE.
d'après le sentiment confus, mais croissant, chez les esprits supérieurs, de leur impuissance. Les tentatives entreprises pour trouver un point de départ dans les sciences physicochimiques, quelque injustifiables qu elles soient, temoignen qu'on sentait le besoin d'une liaison universelle et expliquent pourquoi, même des philosophes proprement dits, ont quitte le point de vue moral et social pour celui qu ils considéraient comme offrant une base plus sûre. La stabilité actuelle de cette notion n'indique pas que les savants l'aient abandonnée : à chaque nouvelle découverte, ils espèrent encore trouver leur principe mathématique universellement applicable, et cette persuasion ne fait qu'augmenter leur répugnance pour toute autre systématisation quelconque et même pour les parlies de la philosophie naturelle dont la complication doit interdire Tespoir d'y étendre jamais Tempire des conceptions mathématiques. Tel est, aujourd'hui, le principal obstacle au progrès philosophique. Pour voir clairement le mode suivan lequel doit s'opérer la liaison des spéculations positives, il convient de comparer les deux marches opposées, l'une matheniatique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de rivaliser à cet égard. . .
Les titres de l'esprit mathématique se rapportent principalement à la méthode; cependant, si la logique scientifique y a trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer ses cacaractères qu'en s'étendant à des sujets de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des modifications toujours plus profondes, elle ait embrassé les spéculations les plus difficiles, celles qui exigent la combinaison de tous les moyens antérieurs outre ceux qui leur sont spécialement propres. Si donc les savants pouvaient représenter les acquisitions positives de leur science respective, les sociologistes seraient les seuls qui pussent être regardés comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont les géomètres,au contraire, auraient la notion la plus imparfaite, précisément parce qu ils ne la connaîtraient qu'à son état rudimentaire, tandis que les sociologistes en auraient seuls suivi l'évolution totale. J'ai montré que le point de vue relalil, en opposition à l'esprit absolu de l'ancienne philosophie, est la marque distinctive de la philosophie positive ; or, cet esprit relatif est presque impercep-
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tible dans les conceptions malliémaliques; rextrêmo facilité des déductions mathématiques, souvent réduites à une sorte de mécanisme technique, faisant fréquemment illusion sur la vraie portée de nos connaissances. Les géomètres offrent de nombreux exemples d'enquêtes en des sujets tout à fait inaccessibles à la raison humaine, et d'obstination à substituer l'argumentation àl'observatioa. Les saines spéculations sociologiques,
au contraire, où domine constamment le point de vue historique, attribut essentiel de la positivité, investissent la science sociale de la prééminence philosophique. En outre, le sentiment de l'invariabilité des lois naturelles ne saurait être trèsdéveloppé par les études mathématiques, d'où cependant elles ont surgi; parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques et mécaniques permet difficilement une pleine et active généralisation de cette grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que doit lui procurer son extension aux phénomènes célestes. D'où il suit que les mathématiciens rejettent cette conception dès qu'ils ont affaire à des phénomènes compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient à un degré quelconque; comme le montre le prétendu calcul des chances, lequel, en tant que branche spéciale de l'analyse mathématique, constitue une aberration entièrement incompatible avec toute vraie positivité, mais dont le vulgaire de nos algébristes attend encore, après un siècle de travaux stériles, le perfectionnement de quelques-unes de nos études les plus difticiles. Dans les autres sciences, nous trouvons déjà des manifestations plus décisives de l'invariabilité des lois naturelles, mais la sociologie seule manifeste ce principe dans toute sa plénitude, parce qu'on l'y trouve étendu aux événements les plus complexes d'où il était exclu même par la philosophie cartésienne. Sous quelque autre aspect qu'on examine la méthode positive, on reconnaîtra l'éminenle supériorité du point de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Toutes les études mathématiques présentent des exemples spontanés de toutes les ressources logiques que l'esprit humain peut employer ; mais par l'extrême simplicité des sujets auxquels elles sont appliquées, les plus importantes de ces ressources ne peuvent être suffisamment définies ; et elles ne deviennent vraiment appréciables que lorsque les par-
lies supérieures de la philosophie nalureiie eu oui lail saisir la principale deslinalion, d'après une estimation directe des difficultés qui en exigent le développement. Il en résulte une réaction hautement favorable aux mathématiques, puisqu elle dévoile la valeur exacte de leurs prétentions. La méthode comparative propre à la biologie, et la méthode historique propre à la sociologie, constituent les deux plus grandes créations logiques de notre intelligence en présence des plus hautes difficultés scientifiques; et la honteuse ignorance de la plupart des géomètres, quant à ces deux modes transcendants d'investigation rationnelle, montre que la notion n en a pas été fournie par les études mathématiques, bien qu'elles en puissent olfrir quelques exemples, d'ailleurs inutiles et même inintelligibles à tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissanct; à sa source vraiment originale. Voilà pour Tappréciation
logique.
Sous le rapport scientifique, la supériorité de l'esprit sociologique n'est pas moins évidente si Ton considère Tuniversalité qu'il exige. Quoique le point de vue géométrique et mécanique soit universel, en ce sens que les lois de l'étendue et du mouvement exercent une première influence élémentaire sur tous les phénomènes quelconques ; cependant, quelque précieuses que soient les indications spéciales qui en résultent, elles ne sauraient, même dans les castes plus simples, dispenser de l'étude directe du sujet, et cette étude directe doit toujours être prépondérante. Les conditions mathématiques deviennent d'ailleurs plus vagues et plus imparfaites à mesure que les phénomènes sont plus compliqués, quoiqu'elles n'en soient jamais absentes et qu'elles doivent toujours être prises en considération, ainsi que je l'ai montré dans mon appréciation des conditions astronomiques en sociologie. L'esprit mathématique a, sinon en principe, du moins en fait, réduit ses prétentions à la seule philosophie inorganique, encore c'est à peine s'il est permis de concevoir dans un avenir lointain Tincorporalion du domaine chimique; ce qui est certainement fort loin de l'universalité qu'on s'était d'abord proposée; d'où résulte la nécessité de trouver un autre guide dans nos spéculations morales et sociales, ainsi que pour résoudre la confusion et la stérile agitation sociale des temps modernes. La
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suprématie des mathématiques, si on la restreint au domaine inorganique, devient beaucoup moins nuisible; mais là encore elle ne saurait durer que jusqu'au moment où les physiciens auront appris à employer et à appliquer eux-mêmes ce puissant instrument logique. Les lois les plus générales de la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne peut le plus souvent traiter les questions physiques qu'à l'aide de ces hypothèses sur le mode de production des phénomènes, dont j'ai déjà parlé. Quand les physiciens seront parvenus à se soustraire à l'ascendanl algébrique, la prétendue philosophie mathématique, qui, il y a deux siècles, parut avoir pris possession de l'ensemble des spéculations humaines, sera réduite à une seule province en dehors de celle qui lui est propre, l'astronomie, qui semble lui appartenir légitimement, vu la nature géométrique et mécanique de ses phénomènes. En poussant notre analyse jusqu'à sa conclusion, nous reconnaîtrons que la prépondérance mathématique a, même en astronomie, un caractère forcé et précaire qui indique qu'elle est simplement transitoire. 11 est certain que les découvertes astronomiques, de même que les découvertes physiques, ont été beaucoup entravées par l'intrusion des géomètres qui ne s'aperçoivent pas qu'en astronomie comme en physique, l'usage de l'instrument mathématique appartient exclusivement, non pas à ceux qui en connaissent seulementlastructure, mais à ceux qui en comprennent la destination spéciale. Les mathématiciens finiraient, en astronomie, par réduire le rôle des observateurs à la détermination de quelques coefficients, au grand dommage de la science. Ainsi tout porte à croire que l'ascendant de l'esprit mathématique, bien loin de devoir augmenter, éprouvera un rapide décroissement jusqu'à ce qu'il soit enfin renfermé dans le domaine qui lui appartient, et d'où il n'est sorti que pour satisfaire des besoins temporaires de l'esprit humain, durant la préparation destinée à éliminer l'ancienne philosophie.
D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu démontrer, du moins par voie d'exclusion, que, sous le rapport logique et sous le rapport scientifique, l'esprit sociologique doit être reconnu comme prééminent, sans avoir même besoin de faire
ressortir sa haute aptitude à diriger les méditations universelles, en contraste avec l'impuissance propre, à cet égard, à Tesprit mathématique. Ayant créé et, jusqu'ici, seul cultivé cette nouvelle science, il ne m'appartient pas de signaler l'importance de ses diverses réactions générales sur les sciences antérieures. Une aussi récente formation ne permet pas non plus que les quelques exemples spéciaux qu'on pourrait déjà citer soient l'objet d'une appréciation convenable, sous l'ascendant d'habiludes mentales plus ou moins contraires ; en sorte que c'est principalement ù priori, d'après une juste notion de la nature des saines recherches philosophiques, qu'on doit établir la suprématie rationnelle de l'esprit sociologique sur tout autre mode, ou plutôt sur tout autre degré de l'esprit scientifique. Mais les motifs directs de ce procédé sont si incontestables, qu'ils doivent déterminer l'assentiment de tous les esprits bien préparés.
L'unique point de vue réellement universel est le point de vue humain, ou, plus exactement, social. Il est le seul qui se reproduise spontanément à l'occasion de toutes nos spéculations quelconques, sur le monde extérieur aussi bien que sur l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les droits de l'esprit sociologique à la suprématie, il suffit d'envisager, ainsi que je l'ai déjà expliqué, toutes nos conceptions comme autant de résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées, propres à notre évolution mentale à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, statiques et dynamiques, que dévoile l'observation rationnelle. Depuis que les philosophes ont commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils ont toujours été de plus en plus persuadés, en dépit de tous les préjugés contraires, de l'inévitable réalité de ces lois fondamentales; car leur existence est toujours supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions n'étaient pas assujetties à un ordre régulier, indépendant de notre volonté, et dont l'altération pathologique, en certains cas, n'est nullement arbitraire. Mais, outre l'extrême difficulté d'un tel sujet et sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant susceptible de développement que par la société, il est clair qu'au-
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cune découverte décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, tant que l'évolution de l'humanité n'avait pas atteint cette généralité de vue qui n'est devenue possible que de nos jours. Quelque imparfaite que doive être encore notre élaboration sociologique, elle nous offre un principe qui justifie et dirige son intervention, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties essentielles du système spéculatif, qui peut seulement ainsi être ramené à l'unité. Il me semble que la seule existence de ce traité est un témoignage suffisant de la réalité et de la fécondité de la nouvelle philosophie générale, car il présente le tableau de l'ensemble des sciences assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d'elles et en raffermissant leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration d'une pensée unique, par l'application d'une seule loi générale. Malgré la brièveté nécessaire de mon exposition, tout lecteur attentif ne manquera pas de remarquer la nouvelle lumière que la création de la sociologie répand sur les sciences antérieures. En considérant seulement les sciences inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le plus contestée, nous trouverons les résultats suivants :
1« En chimie, la conception du dualisme facultatif, par laquelle on peut résoudre, dans les hautes spéculations chimiques, des difficultés qui, jusqu'ici, paraissaient insurmontables; ^2' En physique, la fondation d'une saine théorie des hypothèses, faute de laquelle la positivité des principales conceptions était gravement altérée;
3° En astronomie, l'exacte appréciation de l'astronomie sidérale, et la réduction du champ de nos recherches à notre
propre monde ;
4" En mathématique, la rectification des bases de la mécanique rationnelle, du système total des conceptions géométriques et des premiers fondements de l'analyse ordinaire et
transcendante .
Toutes ces améliorations, qui tendent à consolider le vrai caractère de chaque science en même temps qu'à perfectionner sa marche rationnelle, sont dues plus ou moins directement, à la prépondérance du haut point de vue historique propre à la sociologie, lequel peut seul permettre de dominer constam-
hi
ment rélaboratioii à la fois slatique et dynamique des questions relatives à la conslifudon respective des dilTérentes parties de la philosopliie naturelle.
De ce qui précède, nous pouvons raisonnablement conclure que le principe philosophique d'une véritable unité est fourni par la sociologie et non par les mathématiques. Comme la constitution variable de !a classe spéculative représente à chaque époque la situation correspondante de l'esprit humain, le posilivisme naissant des trois derniers siècles a transporté de plus en plus aux mathématiciens une autorité qui, jusqu'à la fin du moyen âge, avait appartenu aux études morales et sociales. Celte anomalie provisoire est maintenant arrivée à son terme : la théorie sociologique ayant atteint l'état positif, rien ne s'oppose plus, sauf l'ignorance et les intérêts, à ce que le point de vue humain prenne sa place à la tête de Ttusemble des spéculations humaines. J'ai dit que cette conclusion était non seulement la première, mais la plus grande; et, en eflet, au point où nous sommes parvenus, la question de suprématie est la seule importante. La seule alternative possible est maintenant décidée d'après des considérations uniquement empruntées à la science abstraite, conformément aux conditions fondamentales de cet ouvrage, science que, d'après Bacon, j'ai nommé philosophie première, ipAice qu'elle est la base de toutes les spéculations quelconques ; mais la même conclusion peut résulter des considérations tirées de la science concrète et même de la contemplation esthétique, car l'organisation sociologique de la philosophie positive favorise leur essor, tandis que la persistance du mode mathématique leur serait funeste.
Sous le premier aspect, si la science abstraite a dû, d'abord, être le principal sujet des travaux spéculatifs, elle doit, ensuite, servir de base à la science concrète, qui n'a pu jusqu'ici acquérir une véritable rationalité, parce que les éléments indispensables à sa formation n'étaient point encore assez caractérisés. Or, rien ne serait plus opposé à celte élaboration que l'esprit mathématique, qui, poussant l'abstraction au plus haut degré et faisant toujours prévaloir le régime le plus analytique, est incompatible avec la réalité et la concentration nécessaires à l'étude de l'existence effective des différents êtres.
Les spéculations sociologiques, au contraire, tout en conservant leur caractère abstrait, sont éminemment favorables, par la complication de leur sujet et la généralité de leurs vues, aux dispositions mentales que requiert la culture rationnelle de l'histoire naturelle, laquelle est sans doute, à raison de son caractère humain et synthétique, beaucoup plus en harmonie avec la sociologie qu'avec aucune autre science fondamentale, sans excepter même la biologie. Les intérêts généraux des études concrètes exigent, en conséquence, que la présidence de la philosophie abstraite appartienne à la science dans laquelle les inconvénients de l'abstraction sont atténués autant que possible en vertu de la réalité plus complète du point de vue habituel. Les mêmes considérations s'appliquent à l'esthétique. Le mode sociologique doit être le plus propre à régulariser la subordination du sentiment du beau à la connaissance du vrai; et le genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité doit être le plus d'accord avec le caractère synthétique de la contemidation esthétique, toujours relative aux émotions de l'homme, dans les cas mêmes qui semblent le plus s'en éloigner. Si on a reproché à la philosophie positive d'avoir un caractère anti-esthétique, cela tient à la suprématie que, depuis trois siècles, y exerce l'esprit mathématique, dont les tendances dispersives et la disposition à argumenter quand il faudrait sentir, paraissent justifier ces plaintes. Par son caractère opposé de véritable et féconde unité, la philosophie sociologique se montrera plus favorable à l'art que la philosophie théologique, même en sa phase polythéique. L'esprit positif, dans sa forme sociologique, entreprend de découvrir les lois générales de l'évolution humaine dont l'évolution estliétique constitue l'un des principaux éléments; et le procédé historique, indispensable à cet effet, est éminemment propre à manifester la relation qui doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la notion de l'existence réelle. En écartant désormais tout intermédiaire surhumain, la philosophie sociologique établira une irrévocable harmonie entre le point de vue esthétique et le point de vue scientifique.
Relativement à l'industrie, qu'il nous reste à considérer, il pourrait y avoir un peu plus de doute, parce que, devant surtout dépendre de la connaissance du monde inorganique,
d'abord sous l'aspect géométrique et mécanique, ensuite sous le rapport physico-chimique, l'industrie peut sembler exposée à une sorte d'abandon, si l'esprit mathématique perd le premier rang dans les spéculations scientifiques. Outre qu'on pourrait alléguer qu'il n'y aurait pas grand mal à retarder le progrès d'une sorte d'activité qui, à raison de sa facilité et de sa connexité avec les plus vulgaires penchants, menace d'absorder les plus nobles, on ne saurait craindre, d'ailleurs, que l'essor croissant des pensées et des sentiments propres à la rénovalion sociale soit jamais poussé au point d'occasionner envers ceux-ci aucune négligence dangereuse; et si cela arrivait, la nouvelle philosophie, placée au vrai point de vue, rectifierait suffisamment une telle faute. Les mathématiciens peuvent bien être incapables d'apprécier les recherches sociales, mais les sociologistes ne sont pas exposés à leur aveuglement, et ils rendront toujours aux travaux mathématiques la justice qu'ils mériteront. En second lieu, le perleclionnement industriel dépend beaucoup plus d'un meilleur emploi des moyens déjà connus que de l'accumulation désordonnée de moyens nouveaux ; en sorte que les restrictions imposées par les tendances synthétiquessontprécisémentla garantie dontnousavons besoin
contre les entreprises incohérentes d'un fol entraînement analytique. Ainsi, le régime sociologique est plus favorable que la régime mathématique au perfectionnement industriel. Je le répète, l'action de l'homme sur la nature, convenablement systématisée d'après le nouveau corps de doctrine, s'accomplira sous la direction de la philosophie sociologique, qui seule peut combiner tous les aspects scientifiques qu'exige ce grand travail, dont les conditions et les difficultés sont à peine soupçonnées par nos ingénieurs, ainsi que je l'ai fait entrevoir dans mon premier volume. Au début de ce traité, j'ai indiqué le vra principe qui doit régulariser l'harmonie entre la contemplation et l'action, et je me borne à le rappeler ici, ne pouvant donner de plus grands développements à ce sujet. Ainsi, la prépondérance de la philosophie sociologique sur la philosophie mathématique se trouve confirmée par toutes les considérations concrètes, esthétiques, et techniques. La préparalion laborieuse et prolongée par laquelle cette situation doit être atteinte, ressort de toute l'économie de cet ouvrage, et
surtout des explications contenues dans ce volume. La force et la constance qu'exige l'initiation scientifique et logique, et l'aptitude à lier les progrès spéciaux au mouvement général, forment un contraste frappant avec la facilité des études d'après lesquelles les mathématiciens pensent se rendre aptes à l'autorité qu'ils réclament. Quelques années consacrées à la poursuite d'une seule science assez simple pour être accessible à la plupart des intelligences, constituent tous leurs litres. En fait, même au temps oii ils ont paru triompher, leur suprématie a été plus apparente que réelle, et complètement dénuée, malgré leurs prétentions à l'universalité scientifique, de la réalité pratique qui appartient à l'ascendant
sociologique.
Cette unité ainsi établie et envisagée du point de vue à la fois historique et dogmatique, dissipe le long et fatal antagonisme entre les conceptions relatives à l'homme et celles qui se rapportent au monde extérieur. Jusqu'ici, on avait pensé qu'elles étaient inconciliables, mais ma solution philosophique les combine irrévocablement. Je n'ai pas besoin de refaire l'histoire de cet antagonisme, caractérisé d'abord par l'antipathie primitive entre l'esprit théologique et l'esprit positif, ensuite par le célèbre compromis cartésien, et enfin par les luttes de la philosophie mathématique avec la théologie et la métaphysique expirantes. L'insuccès des tentatives opérées pour constituer une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique, montre que la difficulté ne peut être résolue que par l'extension de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales, qui leur procurera la positivité de la philosophie mathématique et la généralité de la philosophie théologico-métaphysique. En môme temps que cet antagonisme, disparaîtra enfin la déplorable opposition qui semblait rendre le progrès intellectuel contradictoire au progrès moral. L'état de chose d'après lequel les exigences mentales ont graduellement prévalu sur les besoins moraux, date du commencement de la transition moderne. Il appartient à la nouvelle philosophie de mettre un terme à cette douloureuse condition, de reprendre l'œuvre que le catholicisme n'a pu accomplir, et de réaliser l'universelle prépondérance de la morale. Cette prépondérance est tout aussi indispensable à
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l'elficacité ds l'évolution intellectuelle qu*à celle de l'évolution sociale, car l'indifférence envers les conditions morales, bien loin de correspondre aux exigences des conditions inlel" lectnelles, est un obstacle croissant à leur réalisation, en tant qu'elle altère la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui fendent aujourd'hui de plus en plus à la satisfaction d'ambitions personnelles, et, par suite, à étouffer graduellement jusqu'au germe des vrais progrès scientifiques. Pour rendre cette connexité bien sensible, il est nécessaire de dissiper les dernières illusions métaphysiques et de montrer quel est le vrai point de vue humain ; or, il n'est pas individuel, mais social. En effet, sous le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme n'est qu'une simple abstraction : il n'y a de réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. C'est seulement grâce à cette conception que la philosophie théoîogique a conservé quelque influence jusqu'à présent ; et le sort de la philosophie métaphysique est décidé par son inaptitude à traiter l'homme d'une autrui manière qu'individuellement. Le même défaut a appartenu au système positif tant qu'il a été dirigé uniquement par l'esprit mathématique, et c'est ce qui a poussé des philosophes, Cabanis et Gall, par exemple, à ériger la biologie en base de l'unité scientifique. Leurs efforts indiquaient un véritable progrès en ce qu'ils transportaient le centre de l'organisation moderne beaucoup plus près de son siège réel ; mais ce progrès ne constituait au fond qu'une transition nécessaire, et il prolongeait l'ancien régime intellectuel en empêchant le développement des saines spéculations sociales, dès lors envisagées comme simples corollaires des études biologiques.
De quelque manière que la science de l'individu se trouve instituée, soit métaphysiquement, soit même positivement, elle doit être tout à fait impuissante à construire une philosophie générale, parce qu'elle reste étrangère au seul point de vue vraiment universel, L'évolution de l'esprit individuel ne peut dévoiler aucune loi essentielle, et elle ne saurait fournir ni indications, ni vérifications importantes tant que son exploration n'est pas dirigée et interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de rhuinanilé. Ainsi la phase biologique ne constitue qu'un dernier préanjljiile,
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comme l'avaient été auparavant les autres phases, dans l'essor général de l'esprit positif, dont elle doit consolider la constitution scientifique et logique.
La préparation se trouvant pleinement accomplie et l'esprit positif ayant atteint le dernier degré de généralité, nous pouvons apprécier ses justes prétentions en les comparant avec le programme si puissamment formulé par Descartes et Bacon dont les principales espérances philosophiques sont ainsi pleinement consolidées, quelque incompatibles qu'elles aient d'abord paru. Nous avons reconnu que Descartes s'était interdit toute recherche sociale pour se consacrer aux spéculations inorganiques, où il sentait que devait s'élaborer la méthode universelle; tandis que Bacon, au contraire, avait surtout en vue la rénovation des théories sociales à laquelle il rapportait le perfectionnement des sciences naturelles. La tendance de lïobbes était la même et elle fut le type de cette école. Les deux modes, complémentaires l'un de l'autre, accordaient l'un aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins moraux, une prépondérance trop exclusive qui devait les rendre provisoires, quoique très" diversement efficaces. Descartes dirigeait l'essor décisif de la positivité dans les sciences inorganiques, et Hobbes dévoilait les germes de la vraie science sociale en même temps qu'il secondait la démolition de l'ancien système, destiné à disparaître pour faire place au nouveau. L'un de ces deux procédés préparait la position générale de la question finale; l'autre ouvrait la seule voie logique qui piit conduire à sa solution. Mon traité résulte de la combinaison de ces deux évolutions, déterminée, sous l'influence de la grande crise sociale, par l'extension de l'esprit positif aux sujets les plus rapprochés des études politiques. Ainsi, cette nouvelle opération consiste à compléter la double élaboration initiale de Descartes et de Bacon, en satisfaisant aux deux conditions également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, que se partageaient les deux principales écoles qui préparaient l'avènement de la philosophie positive.
Telle est la relation de cette solution au présent et au passé. Quant à l'avenir, je n'ai pas besoin de faire remarquer combien sont chimériques les inquiétudes qu'inspire la prépondérance de la philosophie sociologique, qu'on représente
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comme devant nuire aux sciences antérieures. Cette prépondérance serait compromise par la négligence de Tune quelconque d'entre elles, si une telle négligence était possible. Que les travaux irrationnels et indisciplinés rencontrent à l'avenir moins de faveur et moins d'impunité qu'ils n'en ont trouvé jusqu'ici, et que les capacités scientifiques les plus éminentes et Fatlenlion publique la plus sérieuse soient dirigées vers les recherches sociologiques, il n'y a là rien que de très- naturel, puisque les plus hautes capacités et l'intérêt le plus vif se portent vers les principaux besoins du temps. Quant à l'effet sur l'éducation privée il ne doit pas inspirer plus de craintes. La théorie sociologique exige que l'éducation de l'individu soit une reproduction rapide mais exacte de celle de l'e.îpèce. Dans sa courte carrière, chacun doit passer par les trois états que l'ensemble des nations a traversés avec une immense inégalité de vitesse, et si l'un quelconque des éléments essentiels est omis, l'éducation avorte. Donc, pour l'individu comme pour l'espèce, les spéculations mathématiques continueront à être le berceau de la positivité rationnelle, et les justes exigences des géomètres obtiendront toujours et de plus en plus satisfaction à mesure que l'ordre et l'urgence des nécessités de l'esprit humain seront mieux compris. Toutefois, on n'oubliera pas qu'un berceau n'est point un trône et que rien ne peut dispenser de suivre l'élaboration positive dans les dilférenls ordres de phénomènes, de façon à se trouver finalement au point de vue universel, unique terme de toute véritable éducation.
Telles sont les considérations qui concourent à démontrer l'aptitude de la philosophie positive à opérer une conciliation définitive entre les deux voies, jusqu'ici antipathiques, qui procèdent à l'enchaînement de nos spéculations en partant, soit de l'homme, soit du monde extérieur. Nous trouvons ici la solution du grand antagonisme logique qui, depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution intellectuelle et sociale de l'espèce humaine, et qui, après avoir été longtemps indispensable à ce double mouvement préparatoire, a été depuis le principal obstacle à l'accomplissement de sa destination.
Ayant ainsi déterminé l'esprit de la méthode positive, j'ai à
indiquer sommairement sa nature et sa destination et ensuite son institution et son développement dans son état complet et indivisible, pour que ses attributs, jusqu'ici spontanés, puissent être convenablement systématisés au point de vue sociologique.
Nous avons reconnu que la nouvelle philosophie se distingue de l'ancienne, surtout en ce qu'elle écarte toute recherche des causes, soil premières, soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui constituent les lois naturelles. Quoique cette vue, fruit de la maturité de la raison humaine, soit encore trop récente pour être pleinement incorporée à toutes nos études, elle a été appliquée ici à toutes les classes de conceptions élémentaires, depuis les plus simples jusqu'aux plus compliquées. Cette notion de la vraie nature des recherches nous a conduits à déterminer les attributions respectives de l'observation et du raisonnement, de manière à éviter le danger de l'empirisme d'un côté, et du mysticisme de l'autre. D'une part, nous avons ainsi consacré la maxime devenue populaire depuis Bacon, que les faits observés sont les seuls fondements de toute saine spéculation, au point que, comme je l'écrivais en 1825, « toute proposition qui n'est pas finale- « ment réductible à la simple énoncialion d'un fait, ou parti- « culier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intel- « ligible. » D'une autre part, nous avons repoussé les dispositions trop communes à réduire la science à une accumulation de faits incohérents, affirmant que la science, à la différence de l'érudition, est essentiellement composée, non de faits, mais de lois, en sorte qu'aucun fait isolé ne saurait être incorporé à la science tant qu'il n'a pas été lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques sont nécessaires pour contrôler et diriger l'observation, l'esprit positif tend toujours à agrandir le domaine logique aux dépens du domaine expérimentai, en substituant de plus en plus la prévision des phénomènes à leur exploration immédiate : le progrès scientifique consiste princi^ alemeiit à diminuer graduellement le nombre dos lois distinctes et indépendantes en étendant leur liaison naturelle. J'ai déjà expliqué que nos géomètres avaient été conduits, par la contemplation unique de la perspective VOL. n «>7
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immense qu'ouvrait la loi de la gravifalion, dont ils tendaient encore à exagérer la portée, à chercher dans cette loi une unité impossible. Notre faiblesse mentale ne nous permettra jamais de réaliser une telle unité, même dans l'intérieur de chaque science, où nous trouvons des lois irréductibles. L'universalité propre au point de vue sociologique nous apprend à constituer une liaison aussi étendue que le comportent nos moyens, sans étouffer le génie de chaque science sous une factice concentration mathématique. Ainsi, quoique d'heureuses
généralisations doivent toujours diminuer lo nombre des lois vraiment indépendantes, il ne faut pas oublier qu'un tel pro- •rrès ne saurait avoir une valeur quelconque qu'en restant subordonné à la réalité des conceptions.
Un autre caractère important delà méthode positive consiste dans l'accord de ses conclusions avec la marche spontanée de la raison publique. Ce n'est plus le temps où la spéculalion, comptant sur le secours d'une lumière surhumaine, dédaignait la marche plus modeste du bon sens vulgaire. Quand les philosophes faisaient porler leurs investigations sur les causes, tandis que les masses observaient les événements, il nY.avaitrien de commun entre les uns et les autres; mais maintenant que les philosophesrecherchent les lois, leurs spéculations les plus éminentes se combinent essentiellement avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer une profonde identité mentale, ne différant que par le degré. J'ai, à plusieurs reprises, déclaré dans cet ouvrage que l'esprit philosophique n'est qu'une simple extension du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine, puisqu'il est incontestable que la sagesse pratique a seule déterminé graduellement la transformation des anciennes habitudes spéculatives, en des méthodes plus saines, en rappelant les contemplations humaines à leur vraie destination et en les assujettissant aux conditions essentielles de leur réalité. La méthode positive, de même que la méthode théologique ou métaphysique, est l'œuvre de l'humanité tout entière et non le produit d'un esprit individuel, et la philosophie positive prend cette sagesse collective pour type fondamental, qu'elle généralise et systématise en l'étendant aux spéculations abstraites, successivement régéné-
AI»PUliCIAÏ10i\ FINALE DE LA MLTHODE POSITIVE. 589
rées, soit quant à la nature des questions, soit quant au mode de solution.
Comme nos observations individuelles conservent toujours un certain caractère de personnalité, qui doit être écarté de toute contemplation régulière, c'est à la raison publique qu'il appartient de déterminer le champ de l'exploration scientifique, laquelle ne doit jamais porter que sur les impressions communes à tous les hommes. Il serait d'ailleurs impossible de concevoir l'essor initial et l'unanime propagation des spéculations positives séparément de l'impulsion générale et des intérêts qui s'y rapportent. Les faits les plus communs ïont aussi, je l'ai dit souvent, les plus importants en tous genres ; et nous avons reconnu que les meilleurs artifices de la posilivité rationnelle résullentde la systématisation de certains procédés logiques émanés de la sagesse commune. Nous voyons pourquoi la psychologie moderne, qui part d'un point de vue opposé, de la formation dogmatique des premiers principes des connaissances humaines, et procède à l'analyse des phénomènes complexes, d'après la méthode maintenant rejetce dans le cas des plus simples, n'a jamais pu jusqu'ici, malgré tous ses efforts, s'élever au niveau des connaissances populaires émanées de l'expérience générale. La raison publique détermine la destination aussi bien que l'origine de la science, en la dirigeant vers les prévisions relatives aux besoins universels. C'est ainsi, par exemple, qu'Hipparque, le fondateur de l'astronomie, a prévu que, en général, elle devait fournir la détermination rationelle des longitudes, quoique ce résultat n'ait été réalisé que vingt siècles après lui.
La lâche spéciale des philosophes positifs consiste donc simplement à instituer et à développer les procédés intermédiaires, susceptibles de lier les deux termes extrêmes indiqués par la sagesse universelle ; et la supériorité réelle de l'esprit philosophique sur le sens commun résulte de son application spéciale et continue aux spéculations familières ramenées à un état d'abstraction convenable, sans lequel ne sauraients'accomplir cette généralisation et cette coordination qui font la principale valeur des Ihéories scientifiques ; car c'est là ce qui manque surtout à la sagesse populaire, comme le témoigne la facile résignation de la plupart des hommes à adopior
simultanément les notions les plus contradictoires. Ainsi, il apparaît que la science positive est en réalité le résultat d'une immense élaboration générale, à la fois spontanée et systématique, à laquelle a participé l'hunianité tout entière, devancée seulement par la classe spécialement contemplative. Le point de vue théologique en diffère grandement, et c'est un des caractères de la philosophie positive que cette adjonction de la masse pensante à l'association scientifique dans le progrès général, non- seulement passé, mais futur; et cette propriété montre à quelle familière incorporation sociale est réservé un système spéculatif qui n'est qu'une simple extension de la sagesse commune. On vérifie ainsi, de nouveau, que le point de vue sociologique est leseul vraimentphilosophique. J'ai assez souvent répété que le principe fondamental d'une saine philosophie consiste dans l'assujettissement de tous les phénomènes à des lois invariables, pour n'avoir plus besoin d'en parler autrement que comme devant faire partie de mes conclusions générales. Nous avons vu combien avait été tardif et partiel le développement de cette vérité, d'abord reconnue seulement à l'égard des conceptions géométriques et numériques, exceptionnellement soustraites dès l'origine à l'empire Ihéologique. Nous avons constaté qu'elle avait commencé à manifester sa valeur par son extension à l'astronomie ; qu elle avait lourni le fondement intellectuel de la transition du polythéisme au monothéisme; qu'elle s'était introduite, au moyen de l'alchimie et de l'astrologie, dans les spéculations physicochimiques ; que lascolastique s'en était emparée, en l'étendant à un nouveau domaine, par sa doctrine transitoire d'une Providence subordonnant son action à des règles constantes. Cet ingénieux artifice a protégé jusqu'ici le principe positif, qui, après avoir prévalu dans les différentes études inorganiques, a pris enfin possession de la science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Arrivé à ce point, il n éprouvé un temps d'arrêt, et n'a repris sa marche que quand je l'ai étendu aux ph énoménes sociniix. Une vague argumenlaiion métaphysique avait tenté d'établir à priori l'existence des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif dans les cas les plus importants; mais mon exposition ne doit laisser subsister aucun doute quant à l'entière généralité d'un tel
APPRÉCIATION FlNALt: DE LA JIKTHODi: POSITIVE.
principe, dont l'ascendant philosophique, secondé par la tendance de l'esprit moderne, deviendra bientôt irrésistible pour tous les hommes qui pensent. L'influence prolongée des croyances monothéiques a seule empêché son admission universelle, en dépit des preuves accablantes fournies par l'accomplissement de nos prévisions rationnelles. Ma découverte des lois sociologiques dissipera cette opposition extrême d'une philosophie expirante, en ôtant aux explications théologiques l'unique domaine qui leur fût resté depuis la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création de la sociologie, en même temps qu'elle complète et consolide la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par les diverses sciences préliminaires, perfectionne beaucoup la nolion générale des lois naturelles envers tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une indépendance conforme au vrai génie des études correspondantes. Sous l'impulsion mathématique, ce principe fondamental ne semblait être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations émanées des sciences inférieures ; tandis que maintenant sa réalisation en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions mathématiques doit réagir sur tous les autres, en faisant sentir que chaque ordre de phénomènes a ses lois propres, outre celles qui résultent de ses relations avec les ordres moins compliqués et plus généraux, suivant les règles de la hiérarchie scientifique. Les hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules faire arriver à son entière maturité et à son complet développement le sentiment des lois invariables, d'abord inspiré par les théories
mathématiques.
Quant à la nature scientifique de ces lois, notre ignorance de tout ce qui est au-delà des phénomènes nous oblige à établir une distinction qui ne s'oppose pas, sans doute, à notre prévision rationnelle d'après des lois quelconques, mais qui les divise, dans la pratique, en deux classes. Toutes nos explications positives se réduisent à lier entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt comme successifs ; et le simple fait de leur succession ou de leur similitude constitue tout ce que nous pouvons connaître et tout ce que
lit
LA Pini.OSOPIIIK POSITIVE.
nous avons besoin de connaîlre. Une telle connaissance suffit pleinement pour atteindre le bul de toute saine contemplation de la nature, puisque les phénomènes peuvent être, dès lors, d'une part éclaircis, d*une autre part prévus, les uns diaprés les autres. On sait, d'ailleurs, que celle prévision s'applique également au passé, au présent et à l'avenir, puisqu'elle consiste simplement à connaîlre les événements en vertu de leurs relations et non par l'observation directe. Celte distinction générale entre les lois de similitude et celles de succession a élé employée dans cet ouvrage sous la forme équivalente de l'étude statique et de l'étude dynamique des sujets, c'est-à-dire de l'étude de leur existence et de celle de leur activité. Une telle distinction n'est pas dueaux mathématiques, puis qu'elle ne saurait exister dans la géométrie proprement dite. Elle commence à devenir possible en mécanique, manifeste son caractère dans l'étude des corps vivants d'après la distinction entre l'organisation et la vie, et finalement est complètement établie dans la science sociologique, où elle atteint son plein usage pratique par sa correspondance avec les idées d'ordre et de progrès.
Logiquement considérées, ces lois présentent une autre distinction selon que leur source est expérimentale ou logique. Leur force et leur dignité ne sont nullement altérées par les différents degrés de crédit attachés aux diverses manières de les dévoiler, et c'est une erreur d'assigner des degrés de crédibilité différents à deux modes de démonstration nécessaires, dont chacun est préférable dans certaine partie du champ de nos connaissances. Ce que l'un trouve, l'autre le confirme, ce que l'un indique, l'autre le cherche et le trouve. Le système positif exige, en général, que la déduction soit préférée pour les recherches spéciales, et que l'induclion soit réservée pour celles des lois fondamentales. Les diverses sciences présentent des facilités variées pour l'application des deux méthodes dont je ne dirai rien de plus, si ce n'est qu'elles sont loin de se compenser l'une et l'autre. La sociologie, par exemple, en verlu de sa complication, pourrait sembler moins accessible à la méthode déductive que les sciences inférieures, où la simplicité du sujet permet de prolonger davantage l'argumentation positive. Cependant, par suite de la dépendance
des sciences plus complexes envers les plus simples, ces dernières procurent aux premières des considérations ,i pnon, lesquelles rendent alors déductives la plupart des notions fondamentales, qui ne peuvent être qu inductives dans les sciences plus indépendantes. Une autre considération, c'est que les sciences les plus récentes, qui sont aussi les plus compliquées, ont l'avantage d'être nées à une phase plus avancée de la raison humaine, où les habitudes mentales étaient améliorées par un ascendant plus complet de l'esprit philosophique. Ainsi, par une comparaison bien établie enlre le premier et le dernier terme de la hiérarchie stienlifique, on reconnaîtrait j'ose le dire, que la science sociologique, quoique créée seulement par ce traité, rivalise déjà avec la science mathématique, non en précision et en fécondité, mais en positivile et en rationalité. Elle est plus complètement émancipée de rinfluence métaphysique, et il y règne une solidarité qui aboutit à l'unité, ainsi que je l'ai montré en déduisant d une seule loi l'explication générale de chacune des phases successives de l'évolution humaine. Les sciences antérieures n'offrent à cet égard rien de comparable, sauf la parfaite systémalisalion accomplie par Lagrangedans sa théorie de l'équilibre et du mouvement, sujet beaucoup moins difficile et bien mieux préparé ; ce qui prouve l'aptitude naturelle de la sociologie à une coordination plus complète, malgré sa fondation récente et sa complication supérieure, en verlu de sa position normale à la fin de l'échelle encyclopédique.
Ces considérations font ressortir les deux caractères corrélatifs qui distinguent le mode positif de philosopher, l'un looique. l'autre scientifique. Le premier consiste dans la prépondérance de l'observation sur l'imagination, contrairement au mode initial de procéder. Nous n'avons plus à craindre les appels Ihéologiques à Timagination ; mais le procédé métaphysique qui ne s'exerce ni sur des fictions, ni sur des faits, mais sur de simples entités, est encore trop attrayant pour les intelligences qu'un convenable exercice positif n'a pas suffisamment raffermies. Aussi, est-il encore nécessaire d'indiquer que les lois constituent le vrai sujet d'investigation, et que la fonction de l'imagination en philosophie consiste à créer ou a perfectionner les moyens de liaison entre les faits constates.
mais qu'en aucun cas le point de départ, ni la direction des recherches, ne sont de son ressort. Même quand nous procédons à priori, les considérations générales qui nous guident ont été empruntées à Tobservalion, soit dans la science dont il s'agit, soit dans quelque autre. Voir pour prévoir, tel est le caractère de la vérilable science : tout prévoir sans avoir rien vu, ifest qu'une absurde utopie métaphysique encore trop en crédit. La vue scientifique qui correspond à cette appréciation logique, est que la philosophie positive substitue le relatif à l'absolu. Toute recherche des causes et des modes de production des phénomènes implique la tendance aux notions absolues, tendance qui a existé pendant les périodes théologique et mélaphysique. Le plus grand des métaphysiciens modernes, Kant, mérite une éternelle admiration pour avoir tenté, le premier, d'échapper à l'absolu philosophique par sa conception de la double réalité, à la fois objective et subjective, qui indique un si juste sentiment de la saine philosophie. Toutefois, placé comme il Tétait entre la philosophie cartésienne et la philosophie positive, il ne put donner un caractère vraiment relatif à un tel aperçu, et ses successeurs obéirent de nouveau aux tendances absolues qu'il avait momentanément contenues. Maintenant que l'évolution scientifique embrasse les spéculations sociales, rien ne peut arrêter la décadence de la philosophie absolue. La science inorganique nous a démontré que toutes les notions sur le monde extérieur, où l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendants de lui, sont essentiellement relatives, ainsi que je l'ai déjà noté, surtout en ce qui concerne la pesanteur; par exemple. La biologie confirme ce témoignage en montrant, relativement à l'homme individuel, que les opérations mentales, en tant que phénomènes vitaux, sont assujetties, comme tous les autres phénomènes humains, à la relation fondamentale entre rurf,anisme et le milieu, dont le dualisme constitue, a tous égards, la vie. Ainsi, toutes nos connaissances sont nécessairement relatives, d'une part, au milieu, en tant que susceptible d'agir sur nous, et d'une autre part, à l'organisme, en tant que sensible à cette action ; en sorte que l'inertie de l'un ou l'insensibilité de l'autre supprime aussitôt cette réciprocité continue, d'où dépend toute notion
réelle. Cela est surtout apparent dans les exemples où la communication s'opère par une seule voie, comme en astronomie, où toute notion cesse dans le cas d'astres obscurs ou d'individus aveugles. Toutes nos spéculations, aussi bien que tous les autres phénomènes de la vie, sont profondément modifiées par la constitution extérieure, qui règle le mode d'action, et par la constitution intérieure, qui en détermine le résultat personnel, sans que nous puissions jamais apprécier exactement, en chaque cas, l'influence propre à chacun de ces deux éléments inséparables de nos impressions et de nos pensées. Kant parvint à un équivalent très-imparfait de cette conception biologique, mais un tel pas, même mieux accompli, n'aurait pu suffire, puisqu'il ne concerne qu'une appréciation purement statique de l'esprit individuel ; ce qui constitue un point de vue beaucoup trop éloigné de la réalité philosophique pour déterminer une révolution décisive. Une saine conception aurait donné une appréciation dynamique de l'intelligence collective de l'humanité, envisagée dans l'ensemble de son développement. Gela est enfin réalisé par la création de la sociologie, d'où dépend aujourd'hui Tenlière élimination de l'absolu philosophique. La sociologie complète et féconde l'indication biologique en faisant sentir que dans le grand dualisme élémentaire entre l'intelligence et le milieu, le premier terme est aussi assujetti à des phases successives ; et surtout en dévoilant la loi de cette évolution spontmée. L'aperçu statique montrait seulement que nos conceptions seraient modifiées, si notre organisation changeait, autant que par l'altération du milieu ; mais, comme ce changement organique est purement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement éliminé, puisque l'immuable semblait rester. Au contraire, notre théorie dynamique prend en considération prépondérante le développement graduel auquel est assujettie l'évoluvion intellectuelle de l'humanité, sans aucune transformation d'organisme, et dont l'influence continue n'avait pu être écartée que par l'abus de l'abstraction qui caractérise les études métaphysiques. Ce dernier effort est donc seul tout à fait efficace contre la philosophie absolue, et s'il était possible que je me fusse mépris sur la véritable loi de l'évolution humaine, il n'en pourrait résulter que la nécessité d'établir
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LA l'HlLOSOPHIE POSITIVE.
une meilleure doctrine sociologique, et je n'en aurais pas moins conslilué l'unique mélbode susceptible de conduire à la connaissance positive de l'esprit humain, envisap.é désormais dans l'ensemble de ses conditions nécessaires. L'immuabilité mentale élaiU écartée, la philosophie positive se trouve directement constituée ; car nous avons élé ainsi conduits à concevoir toutes les théories successives comme des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait jamais être rigoureusement appréciée ; la meilleure théorie étant, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble des observations correspondantes, suivant la marche naturelle si (amilière aujourd'hui aux esprits scientiliques, à laquelle la philosophie sociologique se borne à ajouter une complète généralisation, et, par suite, une consécration dogmatique.
Si celte élimination de l'absolu inspirait des craintes relativement à la stabilité des opinions, il suffirait, pour dissiper toute appréhension, d'indiquer que. sous l'aspect statique, quelque différent que l'univers puisse paraître aux divers organismes, soit réels, soit même fictifs, les connaissances propres aux différentes races ont cependant un fonds essentiellement commun, qui est seulement plus ou moins apprécié par des entendements plus ou moins parfaits. On ne pourrait nier l'universalité des lois intellectuelles, sans nier celle de toutes les autres lois biologiques. Les animaux inférieurs connaissent l'univers beaucoup moins que nous, de même que des êtres supérieurs pourraient le connaître bien mieux, d'après une observation plus complète et un raisonnement plus général ; mais, en tous les cas, le sujet des études et la base des conceptions restent identiques, malgré la grande diversité des degrés, analogue à celle que nous voyons chez les hommes de capacités diverses, mais seulement beaucoup moins prononcée ; les maladies mentales même n'altérant pas essentiellement cette identité. Sous l'aspect dynamique, il est clair que les variations des opinions humaines, selon le temps et les lieux, n'affectent pas davantage une telle uniformité fondamentale ; puisque nous connaissons la loi d'évolution à laquelle sont assujetties ces mutations. Les craintes, à cet égard, résultent de la prépondérance d'une philosophie absolue qui ne conçoit pas la vérité sans l'immuabilité; et de là vient que les penseurs
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modernes de l'école révolutionnaire se séparent entièrement du passé, et envisagent toute opinion ancienne comme une sorte d'état chronique d'aliénation mentale, sans s'inquiéter, d'ailleurs, de motiver ni sa cessation, ni son origine. Notre examen historique nous a montré que l'huma nilé, à travers des phases successives, s'est constamment avancée vers la vérité fondamentale, dont on est plus rapproché aujourd'hui, mais à laquelle on ne saurait jamais parvenir. La saine philosophie explique donc le cours général des opinions humaines, pendant les diverses phases qui devaient préparer notre maturité intellectuelle, d'après le même principe d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées, de manière à concilier les systèmes les plus antipathiques, en rapportant chacun à la situation correspondante, sans jamais compromettre l'énergie du jugement final par un vain éclectisme, qui aspire aujourd'hui à la direction intellectuelle, bien qu'il flotte lui-même constamment entre l'absolu et Tarbitraire. Le spectacle des variations dogmatiques, encore si dangereux k contempler pour les intelligences mal affermies, est converti, par une judicieuse appréciation historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable et
la plus étendue.
Telle est la nature de la méthode positive. Nous av^ns maintenant à examiner sa destination successivement considérée, soit pour l'individu, soit pour l'espèce, d'abord quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active. Son office théorique, en ce qui concerne l'individu, consiste à satisfaire le double besoin d'étendre et de lier ses connaissances réelles. La liaison établie entre nos conceptions par les anciennes philosophies, empêchait leur extension en donnant à l'avance l'explication apparente de tous les cas imaginables; ce qui eût constitué un obstacle insurmontable, si les spéculations se-
condaires, relatives aux questions les plus usuelles, n'avaient pas dévoilé l'action des lois effectives, sans laquelle l'homme ne pourrait diriger sa conduite journalière. De cette positivité accessoire, spéciale et incohérente, a surgi enfin Tinvestigatiou réelle, qui a manifesté son aptitude d'abord à lier nos conceptions, ensuite à les étendre ; et, réciproquement, à taire servir chaque extension à perfectionner la liaison antérieure . Quoique l'introduction de faits nouveaux paraisse troubler l'arrangement positif, l'expérience prouve, et elle a maintenant assez duré pour être décisive, que la méthode positive résout toutes les difficultés de ce genre par la subordination constante des conceptions aux réalités. Puisque la philosophie moderne donne satisfaction à ces deux besoins, et qu'elle assure en même temps ceux de l'ordre et du progrès, sa fonction peut être réduite, pour plus de simplicité, à constituer l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux formuler la prééminence naturelle des besoins statiques sur les besoins dynamiques, ceux de l'existence sur ceux du mouvement, dans le cas de l'espèce aussi bien que pour l'individu.- Le caractère relatif du véritable esprit philosophique doit conduire à regarder cette cohérence logique comme constituant toujours le témoignai;»; le plus décisif de la réalité de nos conceptions; puisque leur correspondance avec nos observations est dès lors garantie, et que, par là, nous sommes assurés qu'elles sont aussi près de la vérité que le comporte l'état correspondant de l'évolution humaine. Or, toute prévision rationnelle consistant à passer régulièrement d'une notion à une autre, en vertu de leur liaison mutuelle, une telle prévision devient nécessairement le plus parfait critérium d'une vraie positivité, en manifestant la destination de cette harmonie fondamentale,qui fait résulter l'extension denos connaissances de leur coordination générale. Il est vrai que le peu d'énergie de nos iaculiésspéculalivesempêcheces besoins intellectuels d'être très prononcés, mais ils sont plus vivement sentis que ne le ferait d'abord supposer la longue résignation avec laquelle l'esprit humain a supporté le régime philosophique le moins propre à les satisfaire. L'introduction d'une nouvelle vérité communiquée de l'extérieur a toujours été accueillie avec un extrême empressement; ce qui montre que l'attachement pri-
mitif de notre intelligence pour les explications théologiques et métaphysiques était dû seulement à l'impossibilité d'en obtenir de meilleures et qu'il n'avait aucunement altéré nos appétits cérébraux pour une saine alimentation. La faiblesse même de notre entendement est un nouveau motif de prédilection involontaire pour les connaissances réelles, du moins aussitôt que leur essor avancé peut lui procurer un précieux soulagement, en lui faisant retrouver dans les relations générales cette consistance et cette continuité que ne sauraient lui offrir les phénomènes particuliers, et qui mettent un terme toujours ardemment désiré à ses pénibles hésitations. Mais quelle que soit, quant à l'individu, la haute importance d'un tel office spéculatif, c'est surtout envers l'espèce que sa destination doit devenir vraiment fondamentale en constituant la base logique de l'association humaine. Il établit l'harmonie dans l'esprit collectif de la même manière que dans l'esprit individuel, au moyen de la même propriété élémentaire, quoique avec une rapidité inégale dans les deux cas. D'après la similitude entre l'esprit individuel et l'esprit collectif, on peut assurer que toute philosophie qui aura pu constituer une véritable cohérence logique chez un esprit unique, se montre, par cela seul, susceptible de rallier, tôt ou tard, la masse des penseurs. C'est ainsi que les grands génies philosophiques deviennent les guides intellectuels de l'humanité, comme subissant les premiers chaque révolution mentale, qu'ils rendent plus facile et plus rapide chez les autres, par sa manifestation en eux-mêmes. Si celte solidarité est sensible malgré les divagations de l'état théologico-métaphysique, elle doit être plus complète et plus irrésistible dans l'état positif, où toutes les intelligences spéculent sur un fonds commun, ouvert à leur appréciation, mais soustrait à leur ascendant, et procèdent, suivant une marche homogène, d'après un même pomt de départ, à des recherches identiques : leur inégalité ne portant que sur l'époque de leur succès. Inversement, il est evident qu'une telle adhésion inévitable et unanime doit confirmer la réalité des nouvelles conceptions, non moins que leur opportunité. Sous un autre aspect, nulle intelligence partielle ne s'aurait s'isoler assez de la masse pensante pour n'être pas essentiellement entraînée par elle. On le confirmerait au be-
ti
soin d'après l'exemple exceptionnel des réunions d'aliénés, dont les convictions violentes agissent inévitablement sur les opinions des plus éminents médecins exposés à leur action journalière. Aucun profond penseur n'oubliera donc jamais que tous les hommes doivent être regardés comme collaborateurs, pour découvrir la vérité aussi bien que pour l'appliquer. Quelle que soit la noble hardiesse du génie destiné à devancer la i^a'jesse commune, son isolement absolu serait aussi irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction, indispensable aux grands travaux intellectuels, expose à tant d'aberrations, soit par négligence, soit par illusion, que tout bon esprit doit attacher un grand prix au contrôle de la raison publique, si propre à consolider et à rectifier sa marche particulière, toujours plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait mérité l'assentiment universel, objet de ses travaux. Une fois obtenue, cette convergence spéculative devient la première condition élémentaire d'une véritable association qui exige la réunion d'un suffisant concours d'intérêts, non seulement avec une convenable conformité de sentiments, mais aussi, et avant tout, avec une communauté essentielle d'opinions ; sans ce triple fondement aucune société, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni active ni durable. Les haines profondes toujours suscitées par de graves dissidencesinlellecluelles, indiquent assez que, malgré le peu d'énergie de nos facultés mentales, tout ce qui agit sur elles influe sur l'ensemble de notre conduite, et que la sociabilité humaine repose d'abord sur leur universelle coïncidence. Il me suffira de signaler les perturbations personnelles, domestiques et sociales, déterminées par l'ancienne philosophie, autrefois la source d'une harmonie générale, quoique imparfaite, pour faire sentir le besoin d'une nouvelle philosophie destinée à devenir labase d'une vraie communion intellectuelle, et susceptible d'une consistance et d'une extension sans exemple dans le passé. Telle est, tant pour l'espèce que pour l'individu, la destination spéculative de la méthode positive.
Sans quitter le point de vue abstrait, seul convenable à ce traité, nous avons reconnu dans ses diverses parties combien cette importante appréciation est puissammeni fortifiée par la considération des besoins intellectuels qui so rap[)ortenl à la
vie pratique. C'est comme base de toute action rationnelle que la science a été jusqu ici universellement estimée, et cette attribution ne perdra jamais rien de sa valeur. Toutes les parties de la philosophie naturelle nous ont successivement montré qu'en chaque cas la science avait dû son essor aux exigences des besoins pratiques; quoiqu'elle n'eût pu naître ainsi, sans doute, si nos tendances mentales ne l'avaient pas favorisée, puisque l'aptitude pratique des théories positives ne pouvait devenir sensible qu'en résultat d'une culture suffisante éliminant les chimères ihéologiques et métaphysiques, malgré leurs promesses bien plus séduisantes. Quand la connexité de la science avec les besoins praliques a été établie pour quelques cas, elle est devenue un stimulant très efficace de l'esprit philosophique en faisant ressortir l'impuissance du régime des volontés ou des entités à diriger l'action de l'homme sur la nature; et la rationalité et la positivité de nos conceptions ont été prouvées, au grand avantage des hautes spéculations scientifiques, quand la prévision est devenue la base de l'action et qu'on a compris que les moindres problèmes pratiques étaient liés aux plus éminentes recherches théoriques, ainsi que le témoignent par exemple les arts relatifs à l'astronomie. Quoique quelques rares esprits trouvent un stimulant suffisant aux travaux philosophiques, en général si antipathiques à notre nature, dans le besoin de connaître les phénomènes et de les lier, le vrai régime philosophique aurait éprouvé un relard considérable si les exigences pratiques n'avaient pas offert une excitation plus générale. En complétant le système de la philosophie naturelle, la création de la sociologie doit étendre prodigieusement la relation entre la théorie et la pratique, qui devra désormais embrasser tous les cas possibles. La subordination rationnelle de l'art à la science a déjà reçu un commencement d'organisation, conformément à l'ordre naturel des sciences, d'abord quant aux arts géométriques et mécaniques, ensuite envers les arts physico-chimiques, et puis, de nos jours, relativement aux arts biologiques, en ce qui concerne la conservation de la santé et le traitement de la maladie, mais elle n'avait pas encore été tentée dans l'art politique. L'orgueilleux dédain pour toutes les théories à cet écard tenait à l'inanité de celles qu'on avait proposées ; mais
LA ÎHILOSOPHIE POSITIVE.
il devait cesser dès que la raison publique aurait senti, qu'en ce domaine comme en tout autre, les phénomènes peuvent être ramenés à des lois naturelles, susceptibles de fournir habituellement d'heureuses indications pratiques. La relation de la science à Fart, une fois ainsi complétée, deviendra une source de stimulation propre à accroître nos connaissances et à perfectionner leur caractère, soit quanta leur positivité, soit quant à leur rationalité. En délerminant la destination de la méthode positive, nous avons obtenu une meilleure notion de sa nature, puisque nous connaissons mieux la direction de ses efforts et le degré de précision que comportent ses recherches. En l'absence de lout guide, l'esprit positif, à l'origine, s'appliquait à tout ce qui lui était accessible; mais cet instinct aveugle doit faire place, par le progrès de la science, à une sage discipline consacrée par le bon sens populaire, toujours opposé à une vaine déperdition de nos forces intellectuelles. Quand nos travaux théoriques seront convenablementorganisés, les hautes capacités scientitiques et philosophiques donneront constammenljà chaque époque, leur attention aux grands sujets, au lieu de se consumer en efforts stériles, et le champ des recherches sera limité d'une manière non moins incontestable que leur nature, puisqu'on aura déterminé à quel point les lois naturelles, qui constituent l'objet réel de nos études, sont compatibles avec une investigation détaillée. Les cas les plus décisifs indiquent clairement, surtout en astronomie, que nos saines théories ne sauraient dépasser avec succès l'exactitude réclamée par les besoins pratiques. Une investigation trop minutieuse tendrait à détruire les lois établies, qu'on ne pourrait ensuite remplacer par d'autres.
Relativement à la destination de la méthode positive, il faut encore reconnaître que, par son esprit relatif, elle détermine le genre de liberté laissé facultatif à notre intelligence dans la formation des conceptions, et dont nous devons savoir user, tout en respectant constamment la réalité des lois extérieures. Nous ne saurions donner à nos œuvres scientifiques la forme la plus convenable à leur destination, au même degré que nous pouvons le faire dans les œuvres d'art, toujours finalement relatives à l'humanité. En chaque ordre de recherches scientifiques, il faut distinguer celles qui sont indéfiniment inacces-
sibles, quoique dénature positive, de celles qui sont seulement prématurées, mais sur lesquelles il nous importe d'avoir une opinion pour mieux fixer nos spéculations. La première classe comprend les questions naturelles que l'esprit humain ne pourra jamais résoudre, mais qui méritent cependant d'être qualifiées de positives, parce qu'on peut concevoir quelles deviendraient accessibles à une intelligence mieux organisée, apte à une exploration plus complète ou à de plus puissantes déductions. En ce cas, il est permis de choisir les artifices que suggère le génie propre à la science dont il s'agit, en prenant garde, (lu'au lieu de le seconder, une telle liberté spéculative n'entrave l'essor des connaissances effectives. On peut, à cet égard, indiquer comme modèle l'hypothèse sponianément adoptée en physique sur la constitution moléculaire des corps, et l'artifice du dualisme que j'ai proposé en chimie pour y faciliter toutes les hautes spéculations. Quant au second cas, il rentre dans la théorie des hypothèses que j'ai exposée en physique, et qui, convenablement appliquée à la pratique, ne peut qu'améliorer la culture des vraies connaissances humaines. Ainsi, le point de vue le plus philosophique de l'étude des lois naturelles conduit à considérer cette élude comme destinée à nous représenter le monde extérieur, en satisfaisant aux inclinations essentielles de notre intelligence, autant que le comporte le degré d'exactitude commandé par nos besoins pratiques.Nos lois statiques correspondent à notre prédilection instinctive pour Tordre et l'harmonie, et nos lois dynamiques s'accordent avec notre irrésistible tendance à croire à la perpétuité des retours déjà constatés.
11 ne nous reste plus qu'à considérer maintenant l'institution et le développement graduel de la méthode positive.
L'unilé de notre intelligence et l'identité de sa marche permettent d'espérer que la philosophie positive embrassera finalement tous les sujets de la pensée humaine,non seulement la science, mais aussi l'art, soit esthétique, soit technique. Néanmoins, quoiqu'on ne doive jamais perdre de vue cette perspective, nous devons maintenir la double division préalable qui existe depuis si longtemps entre la spéculation et l'action, d'abord, et ensuite entre la contemplation esthétique et la contemplation scientifique. Nous avons vu que ces deux
séparations remontent à la période polythéique, qui a ébauché la première pendant la phase lhéocratique,et la seconde sous le régime grec, Tune et l'autre ayant persisté jusqu'ici, malgré l'importance croissante des relations mutuelles. Dans chacune des six parties fondamentales de ce traité, nous avons reconnu que la condition primordiale de révolution mentale consiste dans l'indépendance de la théorie, puisque nos conceptions n'auraient pas surgi si le point de vue théorique avait été inséparable du point de vue pratique. Nous avons vu aussi que la théorie et la pratique doivent avoir toutes deux une entière liberté, Tesprit théorique pour se placer dans un état continu d^abstraction analytique, et l'esprit pratique pour s'occuper des spécialités. La compression de l'un par l'autre serait fatale au progrès : la prépondérance pratique étoufferait des tendances déjà trop peu énergiques, et la domination théorique empêcherait de conduire à son terme aucune opération active. Les habitudes mentales contractées sous l'ancienne philosophie nous portent à exagérer la valeur des considérations à priori. Sagement instituées et judicieusement conduites, elles sont très eflicaces ; mais pour être utiles il faut avant tout qu'elles puissent être appliquées par Tesprit pratique dans chaque opération concrète, en comprenant seulement les données scientifiques parmi les éléments de ses combmaisons spéciales. Toute subordination de la pratique à la théorie qui dépasserait une telle mesure conduirait à de graves perturbations. La nature de la civilisation moderne tend à contenir de telles pertui bâtions en établissant cette division d'une façon de plus en plus nette, et l'esprit sociologique vient aujourd'hui la consolider en l'étendant aux conditions politiques de la manière que nous avons dite. La division entre les deux sortes de contemplations, scientifique et esthétique, est beaucoup moins contestée quoiqu'elle soit moins prononcée. Au temps même où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique, tout en conservant sa spontanéité, a toujours reconnu sa subordination envers l'esprit philosophique, d'après la relation fondamentale qui rattache le sentiment du beau à la connaissance du vrai, et qui, par suite, assujettit l'idéalité esthétique à la réalité scientifique. A mesure que la réorganisation se fera, leur combinaison deviendra plus intime,
AlTRÉClATIO.N KINALM l»l^ LA MKTUODE POSITIVÎ-. («Oîi
surlout dans l'existence pratique : Tari fournira à la science, en retour d'une base indispensable, une heureuse diversion intellectuelle et une douce stimulation morale, en même temps qu'il perfectionnera son caractère philosophique. Sous une philosophie relative, l'art pourra être employé, comme il n'a jamais pu l'être sous un régime absolu, à faciliter l'expression scientifique et même à suggérer des modes de poursuites scientifiques. Quelle que puisse être la valeur ultérieure d'une telle connexité, la distinction entre les deux sortes de contemplation sera toujours fondamentale, et la plus abstraite et la plus générale devra toujours prévaloir.
A ces deux divisions, il faut en ajouter une troisième, plus moderne, mais tout à fait indispensable : la division entre l'abstrait'et le concret, que j'ai établie dès le début de ce traité. Bacon a vu le premier, quoique très confusément, que ce qu'il a nommé la philosophie première, en tant que destinée à former la base de tout le système intellectuel, ne pouvait résulter que d'une étude abstraite et analytique des phénomènes élémentaires dont la combinaison variée constitue l'existence des êtres naturels, afin de saisir les lois propres à chaque ordre d'événements, directement considéré en lui-même et isolément des êtres qui le manifestent. Sans que cette distinction ait été suffisamment comprise, elle a néanmoins présidé à l'évolution . scientifique des deux derniers siècles. Nous avons partout reconnu, en effet, que la science concrète ou histoire naturelle proprement dite ne pouvait être abordée tant que la science abstraite n'avait pas été instituée envers tous les ordres de phénomènes élémentaires, chaque élaboration concrète exigeant leur combinaison. Or, c'est seulement dans cet ouvrage, où se trouve constituée la science finale, et la plus importante, que la condition a été remplie. Il ne faut donc pas s'étonner que toutes les grandes spéculations scientifiques, depuis Bacon jusqu'à nos jours, aient été essentiellement abstraites, et que les spéculations concrètes aient été, dans cet intervalle, nécessairement stériles. Cette observance forcée et empirique du précepte baconien ne rend pas inutile la démonstration qui dévoile toute la portée de son aperçu. Quoique la création de la sociologie, complétant et systématisant la philosophie première, doive bientôt permettre de
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traiter convenablement les questions concrètes, il importe beaucoup de rappeler que l'insiilulion de la mélhode positive doit toujours reposer sur une telle séparation, sans laquelle les deux premières resteraient tout à fait insuffisantes. Cette division constitue, en réalité, le plus puissant et le plus délicat de tous les artifices qu^exige l'élaboration spéculative du système positif. Le plus simple, le plus général et le plus élevé des points de vue auquel puisse parvenir l'esprit philosophique, a été atteint par une abstraction graduelle, écartant d'abord les exigences pratiques, ensuite les impressions esthétiques, et finalement les conditions concrètes ; et si ce troisième degré d'abstraction, fondé sur les mêmes motifs logiques que les deux autres, n'était pas venu s^v ajouter pour compléter leur efficacité, la philosophie positive serait encore impossible. Envers les phénomènes les plus simples, et même en astronomie, nous avons vu qu'aucune loi générale ne pouvait être établie tant que les corps restaient considérés dans Tensemble de leur existence concrète, dont il fallait détacher le phénomène principal pour l'assujettir ensuite à un examen abstrait, susceptible de réagir sur l'élude des réalités les plus complexes. La grande application de ce précepte logique convient surtout aux théories sociologiques, à cause de leur extrême complication ; et si, dans ce domaine, j'ai pu établir une véritable rationalité, malgré tous les dangers résultant d'une érudition dispersive, cela tient à ce que j'ai écarté toute perturbation concrète, afin de saisir dans sa simplicité la loi générale du mouvement humain, laissant aux travaux ultérieurs le soin d'y ramener toutes les anomalies apparentes, à l'exemple de ce qui a eu lieu en astronomie. De même que les deux divisions antérieures, on doit maintenir celle-ci sous peine de tomber dans les vues confuses et les spéculations illusoires auxquelles nous avons échappé avec tant de dilficultés. Si le point de vue théorique semble par là s'éloigner davantage du point de vue pratique, l'inévitable compensation d'une généralité supérieure viendra faire ressortir la nécessité de la séparation politique et philosophique, recommandée au chapitre précédent comme la base de la réorganisation moderne.
Tels sont les trois degrés d'abstraction successive dont
APPRKCIATION FIXALF. DE LA MÉTHODE POSITIVE. 607
la combinaison détermine l'institution graduelle, d'abord spontanée, puis systématique, de la méthode positive. Cette méthode n'étant rien de plus qu'une heureuse extension philosophique de la sagesse vulgaire aux spéculations abstraites, il est clair que sa base coïncide avec celle du simple bon sens et ne comporte aucune utile explication dogmatique. Si nous nous abstenons de toute explication dogmatique des notions les plus élémentaires parce qu'elles sont spontanées et universelles, à plus forte raison nous devons nous abstenir d'une telle systématisation stérile et vicieuse dans les recherches logiques proprement dites. Le point de vue logique et le point de vue scientifique doivent être finalement considérés comme deux aspects corrélatifs et indivisibles de chacune de nos théories positives, dont aucun n'est en réalité plus suscepible que l'autre d'une appréciation abstraite et générale, indépendante de toute manifestation déterminée. C'est ainsi qu'ils ont été traités dans cet ouvrage, où l'éducation logique a toujours coexisté avec l'éducation scientifique, leur enchaînement étant tel, d'ailleurs, que les résultats scientifiques d'une science se transforment souvent en moyens logiques pour une autre ; ce qui rend évidente l'impossibilité de les séparer. Maintenant que nous savons en quoi consiste la méthode positive, il ne nous reste plus qu'à apprécier la coordination systématique de ses principales phases successives.
Aucune exagération irrationnelle de l'esprit mathématique ne saurait altérer sa propriété de constituer la base normale de toute éducation logique, comme étant plus simple, plus abstrait, plus général, et mieux dégagé de toute passion perturbatrice. En mathématique, et là seulement, on trouve dans son plein développement l'art du raisonnement, dont toutes les ressources, depuis la plus spontanée jusqu'à la plus sublime, sont continuellemeut appliquées avec bien plus de variété et de fécondité que partout ailleurs ; tandis que l'art de l'observation, bien qu'il y reçoive sa première applix:ation scientifique, y est à peine sensible, même en mécanique. La partie la plus abstraite des mathématiques peut en réalité être regardée comme une immense accumulation de moyens logiques tout préparés pour les besoins ultérieurs de déduction et de coordination scientifiques. Toutetois, comme l'esprit hu-
main répugne aux spéculations trop abstraites, c'est la géométrie plutôt que l'analyse qui consliluera toujours, sous l'aspect lo{îique, la principale des trois branches de la science mathématique, la mieux adaptée à la première élaboration de la méthode positive. Quand Descartes a organisé la relation de l'abstrait au concret, il a pris la géométrie pour centre des conceptions mathématiques, parce que l'analyse y trouve la plus vasle alimentation et la plus heureuse application, en échanfîe de la généralité qu'elle procure aux spéculations géométriques. La mécanique, au contraire, quoique encore plus importante que la géométrie sons l'aspect scientifique, n'a point à beaucoup près la même valeur, à cause de sa plus grande complication, et les avantages qu'en a retirés l'analyse sont secondaires et indirects. En passant des spéculations géométriques aux spéculations dynamiques, on sent combien on est près de toucher aux limites de l'esprit mathématique, d'après l'extrême difficulté qu'on éprouve à y traiter les questions les plus simples d'une manière tout à fait satisfaisante. Nous avons vu que tout entendement exclusivement confiné dans le domaine mathématique est exposé à tomber en une foule d'erreurs, et qu'il est mal préparé pour aborder les spéculations d'un ordre plus élevé. Sans rappeler les fautes et les aberrations résullant d'une fausse application de l'esprit mathématique, il suffit de dire qu'à l'avènement de la saine philosophie, on sentira que le premier degré de la logique positive, loin de pouvoir dispenser des suivants, doit attendre d'eux, par une heureuse réaction mentale, d'importantes lumières, sans lesquelles la logique mathématique elle-même ne saurait être ni comprise ni complètement appréciée.
Ces considérations nous montrent la valeur du degré suivant, le degré astronomique, où la méthode positive trouve un nouveau développement en relation intime avec le premier. Le génie propre de cette science est dissimulé sous l'application des notions et des procédés mathématiques; mais, en les écartant autant que possible, on reconnaîtra que la distinction, tant logique que scientifique, entre celte seconde phase de l'initiation positive et la précédente, est beaucoup plus profonde qu'on ne le suppose communément. En géométrie, la disproportion entre l'observation employée et les conséquences
obtenues est si grande, qu'elle rend l'office de l'observation difficile à apprécier, au lieu qu'en astronomie il est distinct et direct. C'est là que le plus simple et le plus général des quatre modes d'observer manifeste toute la portée scientifique dont est susceptible un sens isolé, à la vérité le plus intellectuel de tous, même placé dans la situation la plus défavorable. L'intervention des procédés rationnels dans une investigation singulièrement indirecte n'est pas moins frappante. C'est pourquoi, si sous l'aspect scientifique l'astronomie est justement regardée comme la partie la plus fondamentale du système des connaissances inorganiques, elle mérite aussi, sous l'aspect logique, de rester le type le plus parfait de l'étude générale de lanature. Tandis que, historiquement, nous l'avons toujours vue modifier laphilosophie initiale par des conceptions émanées de l'étude du monde extérieur, d'une autre part, nous l'avons reconnue, dogmatiquement, la science la plus propre à caractériser la positivité rationnel le. C'est là que,dans l'avenir comme dans le passé, la raison humaine trouvera le premier sentiment philosophique des lois naturelles; c'est là qu'il faut d'abord apprendre en quoi consiste l'explication d'un phénomène quelconque, soit par similitude, soit par enchainement. L'ensemble de sa marche historique et dogmatique dévoile l'harmonie de nos conceptions avec nos observations, qui constitue le caractère essentiel des connaissances réelles ; elle nous indique la vraie théorie des hypothèses scientifiques, et elle prouve que sa rationalité n'est pas moins satisfaisante que sa positivité, en offrant le premier et le plus parfait exemple, d'ailleurs jusqu'ici unique, de cette rigoureuse unité philosophique que nous devons avoir toujours en vue dans chaque ordre de spéculations réelles. Nulle autre science enfin ne saurait manifester, avec une aussi familière évidence, cette prévision rationnelle, principal caractère de nos théories positives. Ses imperfections résultent d'une appréciation trop vague de ses véritables recherches, dont la nature n'est point encore assez sagement circonscrite, ni quant à l'objet m surtout quant au sujet, imperfections que le temps ne peut manquer d'effacer. Quoi qu'il en soit, il apparaît que, contrairement aux idées reçues, la phase astronomique constitue un degré bien plus avancé que la phase mathématique, sous tous
les aspects essentiels, et beaucoup plus rapproché du véritable état philosophique.
Pour Tappréciation logjique.nous pouvons réunir la physique et la chimie, quoique nous ayons dû les séparer dans notre examen scientifique. La seule attribution logique qui appartienne à la chimie consiste à cultiver spontanément l'art des noraenclalures systématiques : à cela près, elle ne fait qu'appliquer simplement, d'une manière moins parfaite, la méthode générale d'investigalion développée par la physique. Dans leur combinaison, ces deux sciences servent de lien, aussi bien logique que scientifique, entre les deux termes extrêmes de nos spéculations : d'une part, elles complètent l'étude du monde et préparent celle de l'humanité ; et, d'une autre part, la complication de leur sujet est pareillement intermédiaire et correspond à un état moyen de l'investigation positive. Elles exigent d'ailleurs toutes les ressources que peuvent oflrir les sciences antérieures et présentent un nouveau mode d'observer. La méthode expérimentale prend naissance en physique; elle est immédiatement suivie de la ressource logique de la théorie corpusculaire ou alomistique, toutes deux essentiellement bornées au même genre d'investigation. Quand les conditions logiques et scientifiques propres à leur position encyclopédique seront remplies, il n'est pas douteux que cette troisième phase de la posiiivité rationnelle sera reconnue aussi supérieure à la seconde que celle-ci l'est à la première, malgré l'imperfeclion actuelle de son institution ordinaire, flottant entre un stérile empirisme et un mysticisme oppressif, soit métaphysique, soit algébrique. La nature variée et complexe d'un tel ordre de recherches ne saurait y permettre, même sous un meilleur régime mental, une précision et une coordination comparables à celles que comportent les théories célestes; mais ces imperfections, passagères ou durables, n'empêchent pas le sentiment des lois naturelles d'y recevoir une extension considérable, en s'appliquant aux phénomènes les plus complexes de l'existence inorganique.
En passant de la nature inerte à la nature vivante, nous voyons la méthode positive s'élever à une nouvelle élaboration fondamentale, bien plus distincte encore de ses trois évolutions antérieures que celles-ci ne l'étaient les unes des autres,
et qui rendra cette nouvelle science aussi essentiellement supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que par son importance scientifique, dès que les conditions convenables à sa culture rationnelle seront suffisamment remplies. Jusqu'alors, le sujet des recherches avait permis, et môme exigé, un morcellement presque indéfini ; mais la solidarité des phénomènes biologiques est telle, qu'aucune opération analytique ne peut être conçue autrement que comme préambule d'une détermination synthétique; la division entre l'abstrait elle concret étant toujours maintenue, et même avec plus de soin, à raison du moindre intervalle qui les sépare. La nature du sujet commence donc ici à exiger une modification radicale, tendant à faire prévaloir l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, jusque-là prépondérant, de manière à rapprocher notre raison de son véritable état normal. L'intime connexilé des phénomènes détermine, en biologie, le développement trèsprononcé du grand principe des conditions d'existence, qui lie, dans les études biologiques plus qu'en aucune autre partie de la philosophie naturelle, l'appréciation dynamique à l'appréciation statique. Néanmoins, ce qui caractérise le mieux cette quatrième phase, c'est l'immense extension qu'y reçoit l'art d'observer, alors augmenté de l'institution de la méthode comparative, jusque-là très-accessoire et peu distincte, raaisqui se révèle ici comme le plus puissant instrument logique applicable à de telles spéculations. Dans cette même phase, nous trouvons encore, pour correspondre à cette méthode et résumer ses résulats, la théorie des classifications. La vraie portée logique de la quatrième phase doit être appréciée par cette double création, et non d'après son imperfection actuelle due à une formation plus récente, à sa complication supérieure, et à un moindre accomplissement des conditions préalables qu'exige sa culture rationnelle. Le sentiment des lois naturelles doit surgir des recherches inorganiques, mais il ne peut acquérir sa pleine efficacité qu'après s'être étendu aux spéculations biologiques, si propres à discréditer les notions absolues, en montrant l'immense variété des divers systèmes d'existence. Quelque grande que soit la supériorité de cette quatrième phase, elle n'en reste pas moins purement préliminaire, quoique plus rapprochée de la science finale.
Son insuffisance devient bientôt apparente, quand on passe de rétude de la vie organique, par laquelle elle se lie aux sciences antérieures, à Tétude de l'animalité. En nous livrant alors aux plus hautes spéculations positives, par la contemplation des fondions morales et intellectuelles du cerveau, nous ne tardons pas à sentir Tirrationalité d'une telle constitution scientifique ; car le cas le plus décisif de tous ne peut être traité qu en subordonnant son étude à la science ullérieure du développement social, suivant les motifs déjà indiqués pour démontrer rimpossibililé d^apprécier, du point de vue individuel, notre nature mentale.
A tous égards, la science sociale a pour principal attribut de compléter la méthode positive. Toutes les autres études, même celle de l'homme, servent simplement de préambules indispensables à la science finale. C'est là seulement que le sentiment général des lois naturelles peut acquérir un développement décisif, par l'irrévocable élimination des volontés arbitraires et des entités chimériques, accomplie dans le cas où elle présente le plus de difficultés. Rien n*est plus propre à dissiper fancienne philosophie qu'une élude directement instituée pour dévoiler les lois de la variation continue des opinions humaines. J'ai souvent rappelé que cette science permet plus qu'aucune autre l'emploi capital des considérations à priori, soit d'après sa position encyclopédique, qui la fait dépendre de toutes les sciences préliminaires, soit en vertu de la parfaite unité qui caractérise son sujet, soit enfin à raison de la plénitude de ses moyens logiques. On reconnaîtra bientôt qu elle constitue la plus rationnelle des sciences, eu égard au degré de précision compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations les plus difficiles et les plus variées y sont spontanément rattachées à une seule théorie fondamentale. Mais ce qu'il faut surtout remarquer ici, c'est l'extension des moyens d'investigation qu'exige et que trouve cesujet, le plus compliqué que puisse aborder Tesprit humain. 11 profite de toutes les ressources des sciences antérieures; mais ces ressources seraient presque sans utilité et même illusoires, si la méthode historique proprement dite ne venait s'y ajouter et instituer l'investigation, non par comparaison, mais par filiation graduelle. Nous avons examiné cette mé-
Ihode dans sa forme dogmatique et dans son application, et nous avons reconnu Tascendant qu'elle doit exercer sur tous les autres modes d'investigation positive, pour perfectionner remploi régulier de nos forces mentales. C'est ainsi qu'une méthode logique universelle correspond à un point de vue scientifique universel; d'où résulte pour la raison humaine Tunique situation normale qu'elle doive finalement chercher. Il faudrait trop m*étendre si je devais considérer la réaction de cette science sur celles qui la précèdent, et d'ailleurs ce serait encore prématuré. J'ai réalisé mon dessein en constituant le vrai système de la philosophie positive en dernier résultat de la préparation accomplie par Bacon et Descartes; quant à sa construction effective, elle est réservée à un avenir probablement prochain.
Telles sont les cinq phases de la méthode positive, dont la succession élève peu à peu l'esprit scientifique à la dignité de Tesprit philosophique, en effaçant enfin la distinction provisoire qui devait nécessairement subsister entre eux, tant que l'évolution préliminaire du génie moderne n'était pas suffisamment effectuée. Si l'on considère de quel misérable état théorique la raison humaine est partie, on cessera d'être surpris qu'il lui ait fallu cette longue tutelle pour la rendre capable d'étendre à ses spéculations abstraites et générales le même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément dans ses actes partiels et pratiques. Quoique rien ne puisse dispenser de reproduire toujours cette succession naturelle, l'éducation devenue systématique au lieu d'être instinctive, sera susceptible d'un accomplissement beaucoup plus rapide et plus facile; et je m'estime heureux d'avoir, par ma laborieuse évolution, facilité celle de mes successeurs.
Ce chapitre concerne la partie la plus difficile et la plus importante de nos conclusions générales, d'après la prépondérance constante de nos besoins logiques sur nos besoins scientifiques, surtout en un temps où la doctrine étant peu avancée, l'importance philosophique appartient à l'institution complète de la méthode. Ce que j'ai fait à cet égard doit être considéré comme l'équivalent naturel du Discours de Descartes sur la Méthode, sauf les diversités qui résultent de la nouvelle situation de l'esprit moderne et des nouveaux besoins corres-
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pondants. Descaries avait en vue révolution préliminaire, qui, pendant les deux derniers siècles, a préparé l'ascendant de la posilivité rationnelle; tandis que j'avais à apprécier raccompiissement de celte préparation, afin de déterminer la constitution linale de la saine philosophie, en harmonie nécessaire avec une haute destination sociale que Descartes avait écartée, mais que Bacon avait déjà pressentie. Il ne me reste plus maintenant, pour que mon opération extrême puisse atteindre son but, qu'à la compléter par une rapide appréciation scientifique correspondante à cette appréciation logique, et qu'à tenter de caractériser l'action que devra exercer la philosophie positive quand elle sera parvenue à son entière maturité.