‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 106 sur 345 · Kritik der praktisclieii Vernunft, Vorrede, V, p · texte numérisé non relu

Kritik der praktisclieii Vernunft, Vorrede, V, p

n'a peut-être pas iinmcdiatement conquis la puissance et la plénitude de signification, qui l'ont érigée en principe de toute la doctrine. Dans la Criti(juc de la Raison pure, il se pourrait qu'elle ilcchît sous l'importance de la théorie de l'expérience, au point d'avoir paru, à tort d'ailleurs, introduite du dehors. Mais il reste alors à rechercher par quelle évolution de pensée Kant l'a dégagée pour constituer sous elle sa philosophie. N'a-t-il fait que la prendre et la développer telle qu'elle était déjà dans la Cvilique de la Raison pure? iN'y a-t-il, pour toute la période (( crilique », qu'une idée de la liherlé ? Dans ce cas, l'eniharras doit être grand pour la reconstruire avec une parfaite cohérence, si 1 on tient compte de tous les textes. Non seulement les divers ouvrages de kant ne s'accordent pas pour lui altrihuer un même sens et un même rôle : mais le désaccord semhle être déjà dans tel de ces ouvrages pris isolément. Quelle est la notion de la liherté essentielle à la Crili(juc de la Ridson pure ? Est-ce la liherté cosmologi(pie conçue comme idée de la raison, et indépendante de rexpérience? Est-ce la liherté pratique, connue directement par expérience.^ A laquelle de ces deux espèces de liherté se rapporte la liherté que réclame V Établissement de la métapliysique des mœurs, identique à la volonté autonome ? Et la liberté intelligible, qui, selon la Religion dans les limites de la simple raison, après avoir produit le mal, se convertit au bien, quel rapport a-telle, d'une part avec la volonté autonome qui par définition ne peut se mettre hors de la législation morale qu'elle pose, d'autre part avec la liberté intelligible de la Criti(jue de la Raison pure, qui est au-dessus de tout changement, par suite de toute conversion possible ? Dans la Critique de la Raison pratique, comment se fait-il que la liberté soit d'ahord déduite comme un principe, puis admise par postulat? Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que la théorie kantienne de la liberté ait été jugée obscure et contradictoire'.

I. V. en particulier, Fr. Zauge, i'cber dds Fundameiii der tithik, 1872,

lA CIUTIQIE J)i: I.V UAISO.N J»IKE

Cependant il faut se demander si, pour la juger ainsi, on n'a pas trop supposé d'avance que la pensée de Kant a cessé d'évoluer à partir de 1781 pour ne faire que s'étendre et s'organiser, si les diverses conceptions de la liherté qu'elle a produites n'expriment pas, en même temps que des points de vue divers sur la vie morale et religieuse, des moments divers de son développement. Il y a lieu, en outre, de tenir compte d'un fait : c'est que les ouvrages de kant les plus considérables, à commencer par la Critique de la Raison pure, malgré leur prétention à l'unité systématique, renferment des morceaux disparates, de date diilerente quant à leur origine et à leur raison d'être'. Et ceci tient à la façon même dont kant a philosophé, surtout pour la préparation delà Critique: en procédant, comme il l'a dit, des parties au tout, non du tout aux parties ".

Donc il est arbitraire de vouloir reconstituer par le déxeloppement logique de quelques motifs prépondérants d'inspiration la doctrine mise au jour dans la Critique de la Raison pure : il paraît plus juste de chercher à y démêler certahis courants principaux d'idées qui viennent s'y rejoindre sans s'y confondre entièrement'. La Critique de

p. iiSsq. — G. (lerhard, Kant s Lelire s'on der Freihcit, 188.). — Fr. Jodl, Gesclùchtc dor litlnk in der neueren Philosophie, II, 1889, p. :i7-38. — A. Fouillée, Critique des systèmes de nwrale contemporains, 1883, p. i5() sq.

I. 11 osl séduisant, mais très téméraire, de chercher à distinguer selon leur date de composition les diverses parties de la Criti(/ae de la liaison pure, auisi que l'a fait Adickes dans l'édition qu'il en a donnée, selon le procédé que BennoErdmann avait applique aux Prolégomènes dans de meilleurs conditions <le vraisemblance.

'J. V. plus haut le chapitre ni de notre Introduction.

3. On a singulièrement abusé contre Kant de cette méthode de reconstitution svstématique, que lui-même semble d ailleurs a^oir autorisée en quelque mesure quand il dit à propos de Platon : « Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que, soit dans la conversation commune, soit dans les livres, par le rapprochement de pensées qu'il exprime sur son objet, on comprenne bien mieuvun auteur qu'il ne s'est compris lui-même, cela parce qu il n'avait i)as suiïisa ment iléterminé sa conception et (pi'ainsi il parlait et même pensait quelffuef

DtLBOS.

pensait quelquefois

LA PHILOSOPHIE PRVTIQIE DE RA>T

la Raison pure a été beaucoup moins une conciliation des systèmes opposés' qu'une conciliation de Kant avec luimême; elle a été l'expression dun accord laborieusement et méthodiquement poursuivi entre les premières aiïirmations constitutives de sa pensée et certaines conceptions, lentement formées et plus ou moins imparlailement, qui lui avaient été suggérées, soit par l'examen de la nature de la science et des titres de créance de la métaphysique, soit par une compréhension plus directe de la vie morale. A cette œuvre de réédification ont concouru tous les elïbrts antérieurs par lesquels Kant avait confronté et taché de mettre en rapport les caractères propres des connaissances théoriques, telles qu'elles sont réalisées, et des croyances pratiques, telles (ju'elles sont supposées par la conscience, avec les conditions de toute certitude. Or le fond et, si l on peut dire, la tradition permanente de son esprit, c'est le rationalisme. Kant a été rationaliste par sa première éducation philosophique : on peut présumer qu'il n'a pas cessé de l'être dans son for intérieur, même pendant la période où il s'attaquait aux procédés de l'école woUïienne ; c'est à l'établissement d'un rationalisme nouveau qu'aboutit la Critique de la Raison pure.

Ce qui en fait, semble-t-il. la nouveauté, c'est, non point une réduction du rôle de la raison", mais une autre conception de ce rôle. Kant s'est avisé que la raison par elle seule ne produit pas pour Jious des connaissances, et, du même coup, que nos connaissances, actuelles ou possibles, ne mesurent pas toute la portée de la raison. Il y a des conditions spéciales à la raison, en tant qu'elle prétend connaître: mais l'indispensable aveu de ces conditions

contrairement à ses propres vues. » III, [>. 2.57 .Soit ; mais il se peut que la doctrine des plus ijrands philosophes ne soit jamais achevée au j)oint de ne contenir aucune cause de dissidence avec elle-même, et l'achèvement qu'on lui impose peut la détourner de sa direction réelle.

1. Vaihinger, Komnifiitar zur Kritik der reinen Vprnunft, I, p. 37-59.

2. a \ucune question concernant un objet donné à la raison pure n'est insoluble pour cette même raison humaine. >^ III, p. 33(j.

LA CRITIQUE DE LA RAIS0> PURE

restrictives ne limite pas la puissance d'affirmation légitime qu'elle enveloppe. La raison, tout au moins chez l'être fini que nous sommes, ne connaît qu'autant que ses concepts s'appliquent au donné de l'expérience. Comment la raison peut comprendre par la science ce qui est donné ou susceptible d'être donné dans l'expérience: c'est ce que la Critique de la Raison pure semble d'abord avoir surtout pour but de montrer. Mais il ne faut pas oublier qu'indépendamment de son application a l'expérience, la raison a un contenu propre, une faculté de produire et de her des concepts, même de poser des objets en idée; il y a une égale erreur, à prétendre d'une part que toute la raison se réduit à cette raison empiriquement conditionnée d'où résulte le savoir, à croire d'autre part qu'un savoir doit accompagner tout exercice régulier de la raison'.

Au fond, l'œuvre de Kant s'appuie sur tout l'ensemble des conceptions élaborées par le rationalisme traditionnel, plus particulièrement par le rationalisme de Platon et par celui de Leibniz: seulement elle n'admet pas que ces conceptions soient indilléremment affectées à tout emploi ou qu'elles soient constitutives de la vérité sur un même plan; elle les considère, non pas comme déterminées dans leur sens et leur valeur par la réahté dont elles paraissent être les expressions, mais comme susceptibles de se déterminer par la fonction qu'elles sont aptes à remphr : elle les mesure, autrement dit, moins à leur puissance de représenter des choses en général qu'à leur puissance de s'actuahser utilement. Or, à dcG degrés et à des points de vue divers, il n'est

1. C est ce que Kant expnme nettement dans un passage en note de la 2^ édition de la Critique : « Les catégories dans la pensée ne sont pas bornées par les conditions de notre intuition sensible ; elles ont au contraire un champ illnnile ; seule la connaissafice de ce que nous nous réprésentons par la pensée, a deiennniation de l'objet, a besoin d'une intuition. En l'absence de cette intuition, la pensée de Tobjct peut du reste avoir toujours encore ses conséquences vraies et utiles sur Vusa^e de la raison par le sujet ; or comme cet usage n a pas pour hn la détermination d£ l'objet, et par suite la connaissance, mais la détermination du sujet et de son vouloir, le moment n'est pas encore venu den traiter. )> III, p. i35.

1()6 I.V IMm.OSOIMIli: l'UAiKjlL l)L KAM

aucune des notions fondamentales du rationalisme qui, dans la doctrine de Kant, ne Unisse par recevoir la consécration d'un certain juste usage: principes conslitutils, principes régulateurs, d'a|)plication tliéoricjue ou d application pratique, maximes de recherche, postulats, etc., ce sont là comme les formes dillerentes sous lesquelles leurs rôles se redistrihuent. Réfutation, si l'on veut, mais, en un autre sens, transposition critique de la pensée du dogmatisme, selon kuiuelle les idées sont des existences ou représentent des existences; pour kant, les idées, uniquement parce qu'elles sont telles, doivent être aptes à quelque fonction, qu'il s'agit seulement de bien déilnir '.

Or une des conceptions les plus familières à la pensée rationaliste, c'est la distinction d'un monde de l'apparence et d'un monde de la réalité, du monde sensible et du monde intelligible. Celte distinction est vraie pour Kant avant les déterminations spéciales dont la revêt 1 idée criticiste: la signification en est logiquement antérieure à la reconnaissance du domaine que gouvernent les catégories. Par là, il semble possible de dissiper quelques-uns des malentendus auxquels a donné lieu la doctrine kantienne des choses en soi. Si kant fut exclusivement parti de la notion de phénomène, telle qu'elle est déterminée par l'usage immanent des catégories, il n'eût pu proclamer la réalité des choses en soi qu'au prix de la grave contradiction qui lui a été si souvent reprochée. Mais le problème a consisté surtout pour lui, cette distinction étant d abord pleinement acceptée de son esprit, à expliquer ce qui peut en maintenir et en renouveler la vérité". Aussi le voit-on

1. « Les idées de la raison pure ne peuvent jamais être dialectiques en elles-mêmes ; seul l'abus qu'on en fait est nécessairement cause qu'il y a en elles une source d'apparence trompeuse pour nous; car elles nous sont doimées par la nature de notre raison, et il est impossible que ce suprême tribunal de tous les droits et de toutes les prétentions de notre spéculation renferme lui-même des illusions et des prestiges originels. 11 est donc probable qu'elles auront une destination borme et appropriée à une fin dans la constitution naturelle de notre raison. » III, p. 'j5o '»5i. — III, p. 'j35-^3(i.

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