I. Cf. Baumirarten, i¥e/fl/;/nsfca, § 692, p
3. Vernùnftige (.edanken s'on der Monschen Thun und Lassen, ^ 94,
LES ANTÉCÉDENTS I PlÉTISME ET RATIONALISME
diants, de plus en plus séduits par sa façon de démontrer ce qu'ailleurs on leur présentait comme objet de simple croyance. Les piétistes qui avaient précisément établi leur innucnce par la fondation de l'Université de Halle s'alarmèrent du succès croissant d'un enseignement purement rationaliste: delà des conflits sourds, exaspérés encore par des froissements de personnes, et qui finirent par éclater au grand jour, lorsque AVolffen remettant le 12 juillet 1721 le prorectorat aux mains de Lange eut prononcé à cette occasion son Discours sur la morale îles Chinois '. Woltl soutenait que les Chinois dt en particulier Confucius avaient une morale très pure, qui pouvait sans peine se ramener aux principes et aux règles de sa philosophie propre, et il concluait de là que la raison est capable de fonder une morale en général avec ses seules ressources, et par la seule considération de la nature humaine. Ce manifeste mit les piétistes en grand émoi. Brelthaupt porta la lutte en chaire dès le lendemain : au nom de la Faculté de théologie dont il était le doyen, Francke réclama la communication du manuscrit, que Wollf, aux applaudissements des étudiants, refusa. D'ailleurs, en publiant son discours, ySoW dans une note prévint qu'il avait entendu parler de la vertu au sens philosophique, non au sens théologique ou chrétien, et qu'il réservait entièrement le surcroît d'autorité et même' de vérité que la révélation pouvait apporter aux démonstrations de la raison. La querelle n'en continua pas moins avec violence pendant près de deux années, au bout desquelles lu Faculté de théologie adressa au roi des remontrances : Wolir était accusé d'alTaiWir les meilleures preuves de l'existence de Dieu, de nier la liberté humaine, de dénaturer le miracle, de rendie Dieu responsable du mal, d'aflirmer l'impuissance de la laison à justifier un commencement du monde et de l'espèce humaine. Frédéric-Guillaume, à cause
I Ed ZoUer, VoitràL-e und Ahhcmdlmigen, I. 3" éJ , 1873 : Wolffs VM.,u:s7ùs Halle- der Kan,,,f des VMsmus «ni der PInlosophe,
p. II7-I52.
des revenus que rapportait au fisc ralllucncc des étudiants aux cours de Wolfl', semblait peu pressé d'intervenir : on lui représenta que le déterminisme de WollT pouvait favoriser la désertion de ses grenadiers : c'était pour le roi-sergent le plus décisif des considérants. Un ordre du cabinet du 8 novembre i-^^ destituait WollT et lui enjoignait de quitter le territoire prussien dans les quarante-luiit heures. Ainsi se résolvait, par une mesure violente, ce conllit des Facultés. Crétait plus que les piétistes ne souliaitaient. Ils eussent seulement voulu que \\ollVfùl astreint à se confiner dans les questions de mathématiques et de physique ; ils sentaient bien, tout en conlinuant leur polémi(|ue, que la persécution allait accroître rinlluence de leur adversaire. C'est ce qui arriva. La philosophie de WoUV, malgré la défense faite en 1727 de l'enseigner, ne cessa pas de se propager. Ludovici, dont Yllisloire de la p/iilosop/ue de Wolff s'arrête en 1737, compte 107 philosophes ou écrivains wollTiens. Quant à AVollT, accueilli à l'Université de Marburg, sollicité par Pierre le (irand de venir en Uussie, appelé en Suède, écrivant désormais non plus seulement pour l'Allemagne, mais pour l'Europe, il semblait ne souhaiter d'autre réparation que le retour à Halle, (^elte réparation, il l'obtint avec éclat. Déjà Frédéric-Guillaume était peu à peu revenu de ses sentiments contre lui, avait blâmé Lange d'avoir provoqué sa décision, avait chargé une commission rovale de déclarer la doctrine wolllienne inoilensive, et avait fait olVrir au philosophe diverses chaires. L'avènement de Frédéric II permit à Wollï'de rentrer à Halle : il y revint en trionq)hateur. L'Université en corps, y compris Lange et les théologiens, lui rendit visite. Mais Theure de ses succès personnels fut brève : il ne put reconquérir ni son auditoire, ni son iniluence. La victoire était surtout pour l'esprit rationaliste qu'il avait défendu et qui, à la faveur du nouveau règne, allait se répandre sans obstacles et se populariser. La philosophie des lumières était désormais la philosophie ollicielle.
LES antécédents: PIÉTISME ET RATIONALISME
Les lenls et pénibles efforts de rénovation spirituelle, les luttes contre linfluence tyranniquc de l'orthodoxie luthérienne et de la scolastique, l'action conquérante du pietisme et du rationahsme, bientôt aux prises à leur tour, tout ce qui en somme occupait Icspcnsécset remuait les consciences du reste de l'Allemagne se reproduit en des formes presque identiques dans la ville et au sein de l'Université de Ka3ni"sl)er" '. Au commencement du xvnr siècle, la philorophily était sous l'entière domination de l'aristotehsme, d'un aristolclisme dont la médiocre vigueur interne était encore énervée par des compromis éclectiques. Quelques idées de Descartes etde Thomasius n'avaient obtenu qu'une créance passagère : professeurs de logique, de métaphysique et de philosophie pratique restaient pour le fond également fidèles à la tradition. Ce fut le pietisme qui le premier vint secoue:- l'inertie des esprits. 11 fut introduit à Kœnigsberg par le conservateur des forets Th. Gehr. C'était spontanément, à la suite d'un retour sur lui-même, que 'Ih. Gehr, le 21 septembre 1O91, jour de la Saint-Mathieu, avait éprouvé l'impérieux Ijcsoin de rompre avec le christianisme des théologiens pour s'attacher à un christianisme plus pur et plus vivant, à un christianisme du cœur. Dès lors il s'était reconnu piétistc. En lOgS, il entrait en relations personnelles avec Spcner, en iCgi avec Francke : à l unet à l'autre, peut-être plus particulièrement au second, il dut la pensée qui aboutit finalement à la fondation du collège Frédéric. Il n'appela d'abord des maîtres piétistes que pour ses enfants: mais peu à peu d'autres familles, animées des mêmes sentiments, demandèrent à partager le bénéfice de cette éducation, et ainsi une petite école privée se trouvait instituée en 1G98 dans la maison du conservateur des
I Benno Erdmann, Maidii hindzeii und seine Zeil. 1876, p. ii-iv- — r.corg lïolhna,,.,, J'-olegomena zur Genesis der lieU-^^onsphUosoplne A-aH(s, AUprcussische MoualsscUrifl, jauviermars 1899,11. 1-7.J.
forets. Elle ne larda pas à apparaître aux autres établissements comme une concurrence dangereuse ; maintes fois dénoncée comme école clandestine, elle n'eût pu sans doute se soutenir par la seule supériorité de ses méthodes et de son enseignement, si une heureuse circonstance, le voyage de Frédéric III à Kœnigsberg pour son couronnement, n'avait eu pour résultat de la faire reconnaître. Il lui fallait un directeur, (iehr alla à Berlin et à Halle pour se concerter là-dessus avec les chefs du piélisme. 11 découvrit, grâce à Spener, l'homme qui convenait merveilleusement. J. H. Lysius n'avait pas seulement les vertus administratives et pédagogicpies qui devaient assurer le progrès de l'institution naissante ; il avait encore les qualités d'inteUigence et l'étendue du savoir qui ne pouvaient qu'ajouter considérablement au prestige de sa fonction. Avant de prendre possession de son poste de directeur, il s'était familiarisé sur place avec le régime scolaire que Francke avait établi à llalle, et c'est dans le même sens que lui-même exerça son activité réformatrice. La nouvelle école, bientôt érigée en gymnase, faisait de l'instruction religieuse, approfondie et perfectionnée, l'essentiel de l'enseignement; en même temps elle était la première, parmi les écoles de Kœnigsberg, à admettre des matières d'études telles que l'histoire, la géographie et les mathémaliques. De plus en plus fréquentée, elle projetait puissamment, bien au delà du cercle des élèves, l'esprit qu'elle avait été destinée à répandre. Le zèle relisrieux de Lvsius, son amour de la vérité, sa tolérance faisaient rayonner le piélisme sur toute la ville. L'opposition de l'orthodoxie luthérienne, comme celle de la scolaslique étaient de plus en plus réduites.
Une autre opposition toutefois s'annonçait, et plus redoutable, sinon pour le présent, du moins pour l'avenir. La philosophie deA\ olfP était apparue à Kœnigsberg. Ceux qui les premiers la représentèrent, J.-IL Kreuschner, G. -IL Rast, C.-G. Marquardt, Chr.-Fr. Baumgarten, N.-E. Fromm, ne prirent certes pas à l'égard du piétisme une
LES A>TÉCÉDEÎSTS *. PIÉTISME ET RATIO^JALISME
attitude hostile, et d'autre part, telle était la souveraineté de la domination piétiste que malgré leur modération aucun d'eux ne réussit à obtenir le titre de professeur ordinaire. Cependant l'antagonisme latent des deux tendances finit par se manifester. Un professeur extraordinaire de physique, Chr. Gabr. Fischer, qui était d'abord entré a l'Université en ennemi de Leibniz et de WolfP, s'était converti dans la suite à la philosophie Avolffîenne ; juste au moment où WolfP venait d'être exilé de Halle, où ses disciples de Kœ-nigsberg n'osaient ni prononcer son nom, ni rappeler le litre de ses œ^uvres, Fischer, avec une imprudence qui eût été plus généreuse si elle n'avait été surtout inspirée par un besoin de provocation, avait fait ouvertement profession de la doctrine et parlé sans ménagements des cercles piélisles de la ville. Un ordre du cabinet, de 1725, qui alléguait principalement contre lui son atlachement aux (( mauvais principes » de WolfP, lui intima l'ordre de quitter Kœ^nigsberg dans les 2^ heures, la Prusse dans les /18 heures. Cette mesure ne rappelait que trop celle qui avait été exécutée à Halle. Elle fut suivie à Ko'nigsberg d'un abaissement notable dans l'enseignement philosophique et scientifique de l'Université. Le rationalisme était en mauvaise posture : il aurait eu sans doule beaucoup de peine à se redresser contre le piélisme ; ce lut le piélisme lui-même qui vint le relever, grâce à l'action considérable d'un homme dont la riche et vigoureuse personnalité s'était développée par l'union harmonieuse des deux disciplines rivales, d'un homme qui fut pendant de longues années comme le directeur spirituel de Kamigsberg, Franz Albert Schullz.
Schullz était arrivé comme pasteur à Kœnigsberg en 1731. Il avait alors 39 ans. A l'Université de llalle où il avait étudié la théologie, il avait fortement trempé ses convictions piélisles ; mais comme il s'intéressait aussi aux mathématiques et à la philosophie, il avait suivi en même temps avec beaucoup de zèle les leçons de WolfP, qui jusqu'alors d'ailleurs n'avait pas eu l'occasion d'éveiller les
soupçons des théologiens. Des deux côtés il était fort estimé. En 1717, pour prévenir le conflit déjà menaçant, il avait ménagé chez lui une entrevue entre Lange et WoliT. Il continua à être considéré avec la même sympathie par les deux partis pendant et après la fameuse querelle. Les piétistes lui proposaient un enseignement théologique à Halle. WollVse faisait fort de lui procurer un enseignement philosophique à Francfort sur l'Oder. S'il n'accepta pas ces ouvertures, s'il se complut dans des fonctions plus actives, comme celles d'aumônier militaire ou de premier pasteur, ce n'était pas seulement parce qu'il craignait de se jeter au milieu de disputes encore tout ardentes, c'était encore parce qu'il éprouvait le besoin de préserver de toute agitation vaine celte activité calme et persévérante qu'il sentait créée en lui pour réformer et organiser. Kœnigsherg lui offrit à souhait le milieu et les situations, où ses rares qualités d'administrateur, son esprit de prosélytisme, pouvaient se déployer à l'aise sans lui imposer le sacrifice de ses goûts pour la science et renseignement : dans l'espace de quelques années, il était nommé professeur de théologie et membre du sénat de l'Université ; il était chargé, après la mort de Uogall. qui avait occupé peu de temps la succession de Lysius, de la direclion du collège Frédéric; il était élevé à la dignité de conseiller ecclésiastique et d'inspecteur général des églises, des écoles et des hospices du royaume de Prusse : il avait enlin la conliance du roi Frédéric-Guillaume I".
Tous ces honneurs ne faisaient que consacrer une grande autorité morale, très légitimement acquise. SchuUz devait le succès de sa prédication, de sa propagande religieuse et morale uni(piement à lardeur de sa foi, à la noblesse de son caractère et de son intelligence, à la sévérité de sa propre vie, à sa sollicitude vigilante pour les membres de la communauté (juil dirigeait. (( (irand Dieu! quel prédicateur c'était î disait de lui son élève Trescho. Quand je pense à cette éloquence pleine d'onction, sans apprêt, qui eût
LES AM'ÉGÉDEMS : PlÉTISME ET UATlOALISME 2']
ébranlé des rochers ! 11 vous prenait l'ame, vous pénétrait jusque dans la moelle des os. Pas plus qu'on ne peut, l'œil ouvert, échapper à l'éblouissement de l'éclair, on ne pouvait échapper à la puissance qu'il avait d'émouvoir'.» Il était pleinement riiomme de son ministère. Il travaillait sans relâche à convertir les consciences égarées, à éveiller dans les consciences droites le sentiment d'une perfection toujours plus haute à poursuivre ; c'était surtout par l'autorité de la discipline morale qu'il les excitait à la pensée de leur salut. Il allait à elles, non par des formules générales et lointaines, mais de sa personne, multiphant volontiers les visites et les relations directes : de là vint l'intérêt tout particulier (ju'll témoigna à la famille de Kant. Au collège Frédéric, il veilla à ce que les éludes fussent aussi sohdement organisées que possible : il sut y attirer les maîtres les plus distingués, comme SchilTert, réputé pour sa grande valeur pédagogique, comme lleidenreich, dont Kant se rappelait plus tard avec reconnaissance l'enseignement philologique, comme BoroAvskl, comme Ilerder : ce fut sous lui que le collège s'éleva à sa plus haute prospérité. Mais 11 s'appliquait surtout à maintenir en vigueur la règle d'après laquelle les élèves devaient être sans cesse avertis que leurs études se faisaient sous le regard de Dieu partout présent ; les instructions religieuses, les exhortations à la vie intérieure, les pratiques de dévotion occupaient une très grande place dans le programme et le régime du collège, devenu par ses soins une sorte d'établissement modèle du piétisme.
Est-ce celte tendance prédominante au gouvernement des âmes et â l'action qui l'avait porté à se ménager l'usage de toutes les ressources spirituelles que lui ollralent ensemble piétisme et rationahsme? Toujours est-il qu'au lieu de lui découvrir leur antinomie les deux conceptions s'étaient accordées en lui sans préjudice apparent pour