‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 138 sur 345 · JÏI, p · texte numérisé non relu

JÏI, p

lA l'IllI.OSOlMIIi: IMlVTKjli: 1)1. KWT

l.A CRiriOlE DE LA RAISON PURE

fol est la loi doctrinale qui introduit dans nos jugements théoriques quelque chose d'analogue au>L jugements praliques: elle ajoute à l'utilité qu'ont certaines idées pour rachèvement de la connaissance l'affirmation de la réalité de leur ohjet : mais elle reste toujours ébranlée par les incertitudes de la spéculation. 11 en est tout autrement de la loi morale : une nécessité est d'abord posée, c'est que je dois obéiràlaloi morale ; or, suivant ineslumièrcs, U n'ya qu'une condition qui mette en accord cette fin nécessaire avec toutes les autres fins, c'est qu'il y ait un Dieu et une vie future. Si donc la loi morale est la maxime de ma conduite, je croirai en Dieu etenla vie future, sous peine de ine contredire. « La conviction n'est pas ici une certitude /or/Zr/Mt-, mais une certitude morale: et puisqu'elle repose surdes principes subjectifs (sur la disposition morale), je ne dois môme pas dire : // est moralement certain qu'il y a un Dieu, mais je suis moralement certain, etc.. C'est-à-dire que la foi en un Dieu et en un autre monde est tellement unie à ma disposition morale, que je ne crains pas plus le risque de perdre cette foi que je ne crains de pouvoir jamais être dépoudle de celte disposition ^ » Si l'on objecte que cette foi rationnelle est beaucoup trop relative à des dispositions morales, il faut admettre alors qu'il y a des hommes auxquels tout intérêt moral est étranger: or c'est un fait, que 1 esprit humain prend intérêt à la moralité. En outre 1 homme moralement le plus indifférent ne peut s'empêcher au lond de redouter ce qu'il nie, à savoir Dieu et la vie future ; et il est impuissant, du reste, à convertir par la raison ses négations en certitudes. Dira-t-on enfin qu'en prétendant s'ouvrir des perspectives par delà l'expérience, la raison ne fait que répéter deux articles de foi familiers au sens commun? Mais veut-on que les affirmations qui intéressent tous les hommes dépassent le sens commun et ne puissent être découvertes que par les philosophes? N'est-ce pas la meil-

leure preuve de la vérité d'une philosophie, que sur les fins essentielles de l'action humaine, elle justifie des idées qui ne sauraient être, sans perdre leur sens, conférées par privilège .'

Est-ce la même pensée qui a institué cette discipline savante et compliquée de la raison ihé^orique, et qui accepte à son terme, dans leur signification la plus spontanée et la plus simple, les convictions pratiques de l'humanité? Oui certes, et ilne se peut que l'on ne soit pas frappé de la grandeur de l'eflbrt qui a lié en une doctrine deux dispositions d'esprit aussi diverses. Un système nouveau est fondé, nouveau à coup sûr par rapport aux philosophies antérieures, nouveau aussi à bien des égards par rapport aux conceptions précédentes de Kant. Ce n'est pas seulement une certaine organisation d'idées qui a prévalu : organisation importante d'ailleurs déjà par son seul formalisme, puisque l'on sait à quel .point la (( systématique » de Kant a agi sur la détermination de ses concepts". C'est une idée maîtresse qui se produit, et qui s'établit désormais, comme une force à la fois de combinaison et d'expansion, au centre de l'œuvre kantienne : c'est l'idée, que la raison, la raison souveraine, est pour nous acte, non représentation, et qu'elle ne peut faire valoir ses notions propres que dans des usages définis par les conditions même de notre expérience scientifique et de notre action pratique. Cependant ces notions mêmes restent celles qu'ont reconnue les métaphysiciens de tous les temps, surtout Platon et Leibniz, et il arrive que le sens traditionnel en domine encore la méthode qui les actualise ^

'À. Cf. Adickes, Kants Systematik nls systemhildender Factor.

3. Il y a une part de virile dans l'interprétation que Paulsen a donnée du kantisme (V. Kant, surtout p. ^37-282. — V. aussi Tarticle justiticalif des Kanlstudien, Kants VerhaUniss ziir Mt^taphysik, IV, p. '|i3-'|/i7), malgré les crili<|n('s plus (Mio vives rpi'ollo a soulevées (V. notamment l'article de (loldsehmidt.

2/i6 lA PIFILOSOPHÏF: PRVTÏQIE DE K V\T

Ainsi la notion d'un monde intelligible, c'est essentiellement la notion d'un monde de choses en soi qui, tout en restant inconnaissables, n en imposent pas moins à l'usage de la raison certaines de leurs déterminations ; le monde des idées, dans l'acception que Kant donne à ce dernier mot, demeure au-dessous du monde des choses en soi, et, au lieu de le réduire, doit 1 exprimer analogicjuement ; c'est donc par delà elle-même que l idée de la liberté, expression suprême de la raison dans son application immanente, cherchera le fondement de sa réalité, et tournée vers la chose en soi, elle laissera subsister entre elle et la liberté pratique un dualisme encore irrésolu. On comprend par là (|ue la pensée de Kant ait du se porter dans la suite avec insistance sur le point où s'établit, avec la limitation, la communication possible du monde des phénomènes et du monde des choses en soi, au point où les idées de la raison s exercent activement : les choses en soi ont été plus positivement intégrées dans le système, mais en se laissant déterminer davantage par la ibnction des idées au lieu de la déterminer davantage. Enfin la loi morale, dans la Critlfjue de la Raison pare, apparaît assez imparfaitement définie entre la liberté transcendantale qu'elle justifie pour ainsi dire en dessous et la liberté pratique qu'elle règle en dessus : elle est encore caractérisée par des attributs trop formels pour établir entre les deux sortes de liberté la relation interne ou l'identité par laquelle se constituera le principe suprême de la philosophie pratique de Kant, et indirectement de la spéculative : la Crltlfjue de la Raison pave ne contient pas encore le mot, ni explicitement l'idée d'autonomie.

Kants Voraussetzungen iind Professer Dr. Fr. Paulsen dans l'Archiv fiir svslenaatische Philosophie, V, p. aSO-SaS.) La pensée de Kant s'est certainement développée sur un fonds de concepts métaphysiques qu'elle a retenus ; mais Paulsen a tort le croire que la méthode kantienne en justifiant autrement ces concepts n'en a pour ainsi dire pas modifié le sens ; il est ainsi amené à re[)résenter comme des pensées après la Criti(/ue des pensées certainement antérieures, dont les principes posés par la Critir/uc devaient réduire peu à peu la signification traditionnelle.

CIIAPITUE II

LES PROLÉGOMÈXES A TOUTE MÉTAPHYSIQUE FUTURE. - LES LEÇONS SUR LA DOCTRINE PIllLOSOPlIIOUE DE LA RELIGION

La Criti(pie de la Raison pare n'était pour Kant qu'une propédculiquc à un système, qui devait dans sa partie la plus générale comprendre une métaphysique de la nature et une métaphysique des mœurs ; la première devait traiter des principes rationnels, par purs concepts, de la connaissance théorique des choses : la seconde, des principes rationnels qui déterminent et obligent a priori la conduite, sans faire appel à aucune condition empirique, à aucune donnée anthropologique'. Nul doute que Kant n'eut poursuivi sous cette forme régulière le développement de son œuvre" en exposant tout d'abord peut-être les solutions des problèmes moraux \ s'il eût vu la Critique accueillie selon sa valeur et sa signification par le public savant, et si lui-même en eût été pleinement satisfait. Mais IdiCriticjae avait paru obscure ; elle avait été aussi inexactement que diversement interprétée; d'autre part, la déduction subjective des catégories, qui en était un organe essentiel, n'avait pas affecté aux yeux même de Kant la rigueur démonstrative qu'elle eût dû avoir. Aussi Kant méditait-il un

2. Le 17 novembre 1781, Hartknoch, l'éditeur de la Critique, demandait à Iviuit de lui réserver la publication de sa Métajdiysique des mœurs et de sa Métaphysique de la nature. Brief\\'echsel, I, p. 261.

3. Nous savons par Hamaïui qu'au commencement de 1782, Kant s'occupait activomont d'établir les principes de la Métaphysique des mœurs. — Ed. Rolh, VL j). 230.

î.\ PIIIIOSOPIIIE PHATTQIE DK K \> T

exposé plus simple et plus clair de sa pensée. Dès le mois d'août 1781, il songeait à un résumé populaire de la Ciififjiie. On sait combien il fut énm, lorsque le compte rendu des « Goitingcr fjelchvle Anzeifjen, » écrit par (iarve, raccourci et modifié par Feder, vint en janvier 1782, en Ire autres objections, lui reprocber son idéalisme. Au besoin de se faire comprendre s'ajoutait pour lui le besoin de se justifier. De là sortirent les Prolégomènes. Etait-ce le résumé auquel il avait songé, uniquement corrigé et complété pour répondre à l'article en question * ? Toujours est-il que l'ouvrage nouveau, plus élégant et plus lucide, s'appliquait à présenter sous une forme analytique ce que la Critifjue de la Raison pare avait présenté sous une forme syntliétique.

Sur les problèmes moraux et religieux, les Prolér/omènes n'ajoutent sans doute strictement rien de nouveau à ce que contenait la CrUiqae : mais par ce qu'ils omettent ou ce qu'ils font ressortir, ils indiquent en quel sens Kant poursuivait la détermination de sa pensée, ilemarquons d'abord que les conceptions auxquelles ils se réfL'rent ne sont pas celles qui se trouvent dans le Canon de la Raison pure, mais celles qui sont comprises dans la Dialectifjae ; ils rattachent la moralité au système des idées : ils ne définissent pas la liberté pratique en dehors de la liberté transcendantale". Le souci plus direct ou plus technique que kant avait à ce moment des questions morales a pu, de concert avec le désir qu'il avait de défendre son oeuvre contre les méprises des critiques, le pousser à traduire en formides plus réalistes la notion des limites de l'expérience et à établir plus catégoriquement, à l'intérieur de sa doctrine,

I. Benno Erdmann, Prolegomena, Junleitung, p. iv, p. xvi, note; Kants Kriticismus, p. 85. — Contre la thèse de Benno Erdmann, v. Arnoldt, Kants Prolegoniena nicht cioppelt redigirt, 1879, ®*' ^"*" l'ensemble de la question, \ aihinger. Die Erdmann- Arnoldtsche Controverse, Philosopliisclie Monatsheftc, 1880, p. 4 '4-71.

y. Prolegoniena zu einer jeden kiinftigen Metaphysik die als Wisseusrhaf't \.\'ird nuftrelen lii'nuten, 178^^; W , [). 9'|.

LES PUOLEGOMENES

la nécessité d'affirmer les choses en soi ^ ; 4'usage pratique de la raison est lié aux choses en soi comme à des principes déterminants ^ Mais comme d'un autre côté Kant soutient aussi énergiquement que de ces choses en soi nous ne pouvons rien connaître, il s'applique à montrer qu'il y a une façon légitime de concevoir le rapport des choses en soi aux phénomènes. Les concepts de l'entendement n'ont d'usage légitime défini que dans l'expérience et ne comportent pas d'usage transcendant hors de l'expérience ; mais ils peuvent cependant être employés avec des déterminations tirées de l'expérience pour représenter ce rapport des choses en soi aux phénomènes, à la condition de ne pas perdre de vue dans ce cas leur sens exclusivement analogique ou symbolique. L'idée delà liberté, l'idée même de Dieu ne sont intelligibles pleinement pour nous que si elles sont saisies dans ce rapport et ne prétendent pas s'en affranchir.

Assurément, selon la solution de la troisième antinomie, la hberlé ne peut être admise que dans le monde des choses en soi, hors du monde des phénomènes régi par la nécessité naturelle : pourtant une action libre en nous n'est concevable que tout autant qu'elle produit un effet dans la série du temps et que par elle quelque chose commence dans la série des phénomènes. C'est pour cela que nous n'avons pas de concept de la liberté qui convienne à Dieu absolument, en tant que l'action de Dieu, résultant de sa nature uniquement raisonnable, est comme enfermée en elle-même ^ La liberté, telle que nous la concevons, comporte une influence des êtres intelligibles sur les phénomènes ; elle consiste essentiellement dans le rapport de ces êtres, comme causes, aux phénomènes, comme efTets. Elle est donc le pouvoir de déterminer un commencement qui n'a d'autre prmcipe qu'elle-même. Or l'idée d'un premier commence-

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