‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 145 sur 345 · LES LEÇONS SIR LA DOCTKT>E DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

LES LEÇONS SIR LA DOCTKT>E DE LA RELIGION

de pouvoir réaliser cette union, les preuves spéculatives n'ont pas résisté à la critique. Mais, à défaut d'une intuition qui la vérifie, et qui, si elle nous était donnée, aurait pour elTet de nous soumettre aux mobiles de l'espoir et de la crainte, Tidée de Dieu peut se rapporter à la condition de l'agent qui doit obéir au devoir, et c'est par là qu'elle se détermine, non plus tliéoriquement, mais pratiquement. Elle est donc justifiée dès qu'elle se rattache, non pas seulement à des besoins subjectifs, mais à des données objectives de notre raison ; or les impératifs moraux constituent des données de ce genre, aussi certaines que celles qui en mathématiques érigent des suppositions en postulats. Nous dirons donc que Fexistence de Dieu est un postulat nécessaire des lois irréfragables de notre nature propre et que la foi (jui s y attache est en elle-même aussi certaine qu'une démonstration mathématique'. Cette évidence pratique ne crée pas dans le sujet une disposition à mettre l'alFirmation de Dieu au-dessus de la loi morale prise en elle-même ", mais simplement à rendre la loi efficace comme mobile \ Kant insiste sur le danger qu'il y aurait à faire dépendre la morale de la théologie, à confondre par exemple la théologie moraleaveclamorale théologique 'rmaisilneparaîtpasencore avoir découvert, parmi les motifs de notre conduite en conlormité avec le devoir, ceux qui doivent nous déterminer immédiatement. Ce qu'il met en relief, c'est le caractère à la fois rationnel et pratique de la croyance en Dieu, pour laquelle se trouve désormais tout à fait consacré le terme de postulat.

La croyance morale porte plus que sur l'affirmation de Dieu : elle porte également sur l'airirmation de la liberté et sur celle d'un monde moral : par ces trois afFirmations, d'ailleurs étroitement connexes, elle nous élève à une idée

2. « Dieu est en quelque sorte la loi morale même, mais personnifiée », p. i46.

IV PlllI.(>S()Flllt IMUTIOIE Di: KVM

qui dépasse rexpériencc. Mais devant une part de ses titres a l'insufiisance de la raison spéculative, elle ne saurait laisser dénaturer cette idée par une spéculation visionnan-e '.

En somme, les Lerons sur la doclvlne pliilosopldqae de la Pxclujion, si elles manifestent quelque tendance à rationaliser davantage la croyance morale, ne modifient rien, sur la théologie proprement dite, des conceptions exposées dans les Lerons sur la Mrfaphysif/nr cl dans la Crilujue. Même sur le prohlème de la nature du mal. elles s'en tiennent à loptimisme leibnizien, qui cependant ne concorde guère avec ridée assez fortement manpiée d'un dualisme entre la nature et la moralité', —au point de se référer expressément aux Considérations sur rojdindsme \ Le mal dans le monde n'est que le développement imparfait d'un penchant originel au bien : il ne saurait résulter d'un principe spéciliqueet positif. Ellorçons-nous de considérer les choses au point de vue du Tout : dans cet elVort les astronomes nous aident par leurs découvertes, (pii ont indélhiiment élargi notre hori/on . En concevant que tout dans le monde est arran^^é pour le mieu\, nous sommes conduits à admettre une pareille harmonie pour les fins de la raison '. C'est celle conception d'une harmonie des fins de la raison qui relie dans ces Leçons à la théologie de Kant l'essai plus neuf qu'elles présentent ça et là d'une doctrine positive de la

moralité .

Cette doctrine consiste à identifier la moralité avec un svstéme universel des fins : l'accord de notre conduite avec ridée d'un système de toutes les fins est le fondement de la morahlé d'une action. C'est pourquoi le bonheur ne doit pas être moralement l'objet immédiat de notre vouloir, car

7. V. WalUr 15. Watennau, T/ir l.thics vf Kant s l.octuves on llie plu-

losouhUai Theory of Religion, Kanbtudicii, lit, i). 115-418.

LES LE(:0>S SI II r.\ OOCTUnE DE E\ UELTflTOX

il ne peut être qu'un ensemble de fins contingentes, variant selon les sujets ^ En d'autres termes, la notion du bonheur n'est pas la notion d'un Tout, elle est composée uniquement de parties ; elle ne peut servir de règle. Au contraire, la vraie façon de procéder en morale, c'est de partir de l'idée d'un Tout de toutes les fins pour déterminer la valeur de chaque fin particulière. L'usage moral de notre raison nous rapproche ainsi inconcreto, et uniquement pour la pratique, de l'acte de l'Intelligence suprême qui va du Tout aux parties. L'homme a l'idée d'un Tout de toutes les fins, bien qu'il ne la réalise jamais complètement'. Cette idée est à la fois principe et critère. « On peut concevoir deux systèmes de toutes les fins : ou bien par la liberté, ou bien selon la nature des choses. Un système de toutes les fins par la hberté est atteint suivant les principes de la morale, et est la perfection morale du monde : en tant seulement que des créatures raisonnables peuvent être considérées comme membres de ce système universel, elles ont une valeur personnelle. Car une bonne volonté est quelque chose de bon en soi et pour soi, et par conséquent quelque chose d'absolument Ijon (Denn ein (juter Wille ist etwas an und filr sieJi Gutes, undalso etwas absolut Gutes). Mais tout le reste ne peut être que quelque chose de conditionnellement bon. Par exemple, la pénétration d'esprit, la santé ne sont quelque chose de bon que sous une condition bonne, c'est-à-dire sous la condition d'un bon usage. Mais la moralité, par laquelle est rendu possible un système de toutes les fins, donne à la créature raisonnable une valeur en soi et pour soi, en en faisant un membre de ce grand royaume de toutes les fins. La possibihté d'un tel système universel de toutes les fins ne dépendra uniquement que de la nioralité. Car c'est seulement en tant que toutes les créatures raisonnables agissent d'après ces lois éternelles de la raison qu'elles peuvent être unies

•2. P. I i3-ii4

T,\ PHII.OSOPHIF PHVTlOrF DK K \>T

LES LEÇONS SIR l.\ DOCTRINE DE LA RELIGION

SOUS un principe commun et constituer ensemble un système des fins. Par exemple, si tous les hommes disent la vérité, il y a entre eux un système des fins possible ; mais dès que l'un d'eux seulement vient à mentir, sa fin propre n'est déjà plus en accord avec les autres. Voilà pourquoi aussi la règle universelle d'après laquelle est estimée la moralité d'une action est toujours celle-ci : « Si tous les hommes faisaient cela, est-ce qu'il pourrait bien y avoir encore une connexion des fins ' ? » Se déterminer par les lois de la raison ou agir pour constituer un système des iiiis, ce sont deux façons à peine dilférentes de traduire les conditions de la conduite morale. (( Lue action est mauvaise, lorsque luniversahté du principe d'après lequel elle est accomphe est contraire à la raison ". »

Un système de toutes les fins, avons-nous vu, ne peut fournir pleinement son contenu à la morahlé que s'il est réalisé par la liberté. La hberté doit être supposée chez riiomme, si Ton ne veut pas que la moralité soit supprimée. Cette hberté est-elle la hberté transcendantale. l'absolue spontanéité, la faculté de vouloir a priori? Certes, si riiomme, comme membre de la nature, est soumis au mécanisme, tout au moins à un mécanisme psychologique, il a conscience de lui-même comme d'un objet intelligible. Seulement cette conscience a peine à se certifier ellemême, par le fait que l'homme a des inclinations subjectives : et le concept d'une absolue spontanéité, valable sans aucune difilculté pour Dieu, ne peut étabhr sa réahté, m même en un sens sa possibilité quand il s'agit d une créature alfectée par les choses. L'homme, en tout cas, possède la liberté pratique, c'est-à-dire f indépendance à l'égard des penchants sensibles. Bien que kant ne caractérise encore la liberté pratique que négativement, il la rapproche cependant de la liberté transcendantale. d'abord en ne la

donnant plus comme un fait d'expérience, ensuite en la présentant comme une idée d'après laquelle nous devons agir et qui acquiert par là une réalité. « L'homme agit d'après l'idée d'une liberté, comme sll était libre, et eo ipso il est

libre. ^ »

Cependant la pensée de Kant n'est pas encore arrivée à définir par un principe central le rapport qu'il y a entre ces diverses conceptions, idée de la loi morale, idée de la liberté, idée d'un ordre selon la raison, idée d'un système universel des fins. Il n'est aucune de ces conceptions qui ne soit destinée à trouver une place dans la doctrine intégrale : mais quelle place au juste? En se posant plus près de la liberté transcendantale, la hberté pratique peut moins se laisser imposer du dehors le système des fins (pii répond à la loi morale, et pourtant il faut que ce svstème des fins ait une valeur objective. Il est temps de voir comment Kant a été plus directement conduit à la notion médiatrice.

Page 1