IV, p. i8i-i8i
LA PHILOSOPillE PRATIQUE DE kA>ï
niaine. Il critiquait surtout avec énergie la thèse de Kaiit, selon laquelle riionnme est un animal qui a besoin d un maître : il discerne, non sans pénétration, dans cette thèse de Kant les origines de cet « Étatisme » qui en effet s'imposera si Tort à la pensée allemande post-kantienne. Il retourne les termes de cette proposition mauvaise : ce qu'il faut dire, ce n'est pas : l'homme est un animal qui a besoin d'un maître ; mais : l'homme qui a besoin d'un maître n'est plus qu'un animal. Il ne veut donc pas admettre la nécessité de cet Etat, que Kant conçoit comme une machine extérieure bien montée. Il en revient même, par horreur pour l'institution sociale ainsi comprise, à la glorification de l'état de nature selon Rousseau, qu'il avait cependant quahfié de fiction romanesque. Enfin il déclare inintelligible la conception qui lait résider le progrès humain dans l'espèce : ou l'espèce n'est que la suite concrète des générations qui se succèdent, ou elle n'est qu'une notion générale, sans fondement, aboutissant à une philosophie « avcrroïste ».
Dans le compte rendu de cette seconde partie Kant maintient ses critiques et répond aux attaques. Il loue sans doute Herder pour la richesse de ses réflexions, pour son art magistral de disposer les notions reçues de divers côtés. Mais il dénonce le manque de discernement rigoureux dans le choix des matériaux, la fantaisie des conjectures, le vague dans lequel restent des concepts comme celui de race. II parle avec ironie du style de Ilerder qui cache la pensée sous une extrême abondance d'images poétiques et qui tourne la description scientifique à l'effusion lyrique. Il justifie sa propre thèse, que l'homme a besoin d'un maître : parole légère et mauvaise, dit Ilerder: légère, sans doute parce que l'expérience de tous les peuples la confirme: mauvaise, mais c'est plutôt sans doute un mauvais homme qui l'a dite. La nature, selon ce que prétend Ilerder, n'a pas souci de l'établissement des Étals, mais du bonheur des individus ; comme si le bonheur, chose aussi variable que possible selon les individus et les époques, pouvait
LA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE 280
être la mesure des fins de la Providence et le principe de l'intelhgence de l'histoire. Ce qui peut servir de mesure, ce qui seul a une valeur absolue, ce n'est pas ce que l'homme sent, c'est ce qu'il est capable de se faire, non le simulacre de bonheur que chacun se forge, mais le progrès de l'activité et de la culture spirituelles. Or ce progrès est hé à l'cxislencc d'une constitution pohtique fondée sur le droit. Voilà pourquoi l'établissement d'un ordre juridique universel est le but de l'histoire. Voilà pourquoi aussi c'est l'espèce, non l'individu, qui est chargée de remphr la destinée humaine. L'espèce: non pas, comme l'a cru Herder, une entité réalisée, mais la série des générations en tant qu'elle forme un tout dont la loi est autre que celle des parties, en tant qu'elle poursuit dans une marche illimitée une fin idéale. Cette conception d'un progrès indéfini de l'humanité n'est pas, quoi qu'en dise Herder et pour parler sa langue, un acte de lèse-majesté contre la nature. Est-ce (le l'averroïsme ? Sans doute Herder, qui jusqu'alors jugeait déplaisant tout ce qui se donnait pour philosophie, a voulu par le fait et l'exemple offrir au monde un modèle dans l'art véritable de philosopher ^
Cette polémique exprimait bien l'opposition profonde qu il y avait entre les deux façons de comprendre la philosophie de l'histoire. Dans l'histoire, Kant était surtout porté à reconnaître la loi rationnelle qui la gouverne, qui en convertit la fin en une idée, qui fait de cette fin une fin en soi : d'oii un optimisme de pure conception, qui explique pour le mieux, sans le réduire, et même en le iustifiant, 1 antagonisme des forces agissantes au cours de l'histoire. Ilerder, au contraire, a l'intuition optimiste de tous les événements humains, la foi dans la valeur suffisante de toutes les époques et de toutes les individualités, l'adhésion de sentiment à tout ce qu'il considère. L'un et l'autre croient à l'avènement de la raison et au progrès de l'huma-