‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 183 sur 345 · Cf. Kritik der prakiischen Vernunft, V, p. QÔ-gO · texte numérisé non relu

Cf. Kritik der prakiischen Vernunft, V, p. QÔ-gO

2. IV, p. 252. — Cf. Kritik der reinen Vernunft, Vorrede zur ziveîien Ausgahe, III, p. 25. — Tugcndlehre, VII, p. 178. — Il y a un Socrate delà seconde moitié du xviii^' siècle: un Socrate caractérisé surtout par son opposition à la philosophie spéculative et par son goût exclusif de la vérité pratique, par sa confiance dans les lumières naturelles du bon sens, par sa conception courageuse de la dignité morale et de l'indépendance du philosophe. On sait comment Rousseau le met en parallèle avec Jésus-Christ. Mendelssohn fait de lui le héros de son Phédon. Eberhard publie une Nouvelle apologie de Socrate, Ilamann des Mémoires de Socrate. Le Imllandais tlemslerhuys qui eut tant de vogue parmi les écrivains allemands de la fin du xviii^- siècle et du commencement du xix^', et que Kant, nous dit Ilamann, admirait extraordinairoment (^Scliriften, VI, p. 37^) présente Socrate comme le personnage philosophique par excellence. Lessing dans ses Pensées sur les Frères Moraves fait parler Socrate ou plutôt Dieu par la bouche de Socrate pour inviter les hommes à se garder des spéculations aussi inutiles qu'aventureuses et à tourner leur regard sur eux-mêmes. Lessings Werke (Kûrschner), Xïll (Boxberfjer), p. 293.

3. V. notamment Ed. Zeller, Die Philosophie der Griechen.U, i(4^éd., 1899), P- i^^ — Vaihinger, Commentar, I, p. 2. — Paulsen, Kant, p. 55- 50. — Uiehl, Philosophie der Gegemvart (i9o3), p. i83. — Le premier

Kant sont animés d'une même foi dans la valeur du jugement pratique des hommes, s'ils s'entendent l'un et l'autre à le considérer comme la donnée indispensable et sidFisantc de leurs recherches en morale, ce n'est pas à dire, tant s'en faut, que leurs méthodes se ressemblent. Socrafe analyse les opinions communes pour en dégager l'élément matériel de définitions universelles ; il veut induire de ces opinions tout le contenu susceptible de rentrer dans un concept simplement logique. Kant. lui, ne se contente pas de ramener Il des tvi)es i^énéranx les a|)|)réciations de la conscience commune : il \ise à dégager des jugements moraux l élément formel, d'ofi résidte la fonction même de juger; il poursuit le concept proprement mélaphvsicpic, pur de tout alliage empirique, et capable de produire par lui seul la vérité dont il doit rendre compte.

Telle est l'espèce d'analyse que mettent en œuvre, dans leur plus grande partie, les Fondcrnenls de ht Méhijdtysifjuc des mœurs : les résultats en sont exposés dans les deux premières sections du livre: ils aboutissent à la détermination du principe sur lequel se fonde l'idée universellement reçue de la moralité '. Dans la troisième section seulement.

peul être qui ail comparé Kant à Socrale pour avoir ramciH'. lui aussi, la pliilosophie du ciol sur la terre est Jacob dans sa Prufuii^ lier Meiidelssohusclicn Moriienstundfii, 1780, (v. Berino Krdmann, Knut's h'riticismu.s, p. 117). — On a cependaiil parfois relevé une opposition essentielle entre les deux plulo sophes. '/Àc^XffT {(iescincitte der lUhik, I, p. (u) soutient rpic la doctrine de Socrale est diamctralement contraire aux principes moraux de kant. — Karl Joël (Dor édite und der Xenof>honlisclie Sucrâtes, 1, 1898, p. 17^ sqj voit dans le kantisme une réaction contre la pensée socratirpie. Socrale proclame la souxerainclc de la raison tliéorique sur Taction, Kant, au contraire, le primat île la raison pratiijue. Le rationalisme est la tendance la plus |)rofonde de la pliilosopliie depuis Socrale jusqu'à WollF; le kantisme lait obstacle à cette tendance, qui reprend sa force ensuite et s'achève chez Hegel ; c est à lle^^el, non pas à Kant, qu'il faudrait comparer Socrale. Mais Joël ne peut 0{)poser en ce sens Socrale et Kant que parce que d un coté il fait de Socrale un pur dialecticien rationaliste ne s'appliquant aux questions morales que |)our les résoudre dans la réllexion inlellecluelle, et |)arce que de l'autre il mécomiaîl, contre toute justesse, le fond solide de rationalisme qui se trouve dans l'idée kantienne de la raison praliqtie.

I. On pourrait donc dire que, pour la morale, Kant a écrit des Prolégomènes avant d'écrire la Critiffue. On sait en effet, par les déclarations de Kant. que la méthode employée dans les Prolé^j'omèiies est la méthode analvtuiue,

FONDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒURS SlQ

qui est comme l'esquisse d'une Critique de la Raison pratique, la démonstration synthétique intervient : elle a pour objet d'expliquer la nécessité du principe en lui-même, de façon à retrouver et à justifier en même temps la conscience morale commune \

L'analyse de la conscience morale commune nous permet d'abord de définir ce qu'il faut entendre par le bien. Le terme en effet est équivoque : c'est ainsi que l'on considère comme des biens les dons de la nature ou de la fortune. Que l'intelligence, la vivacité et la sûreté du jugetandis que la méthode employée dans la Crltù/ue de la raison pure est la méthode synthétique. Prole-^oniena, IV, p. 22, p. 2^, p. 27 (V. Vaihinp^er, Coinine/itur, 1, p. 4i2-4i3), L'exposition analytique a pour caractère d'être plus aisée à comprendre, plus populaire. — Cf. Logik, Mil, p. i\'cs.

L'exposition analytique reproduit-elle l'évolution historique de la pensée kantienne ? C'est ce que soutient, au moins pour ce qui est des problèmes théoriques, Kuno b'ischer, Geschiclile der neiiern PhiLosophie, W , p. 338- 34o, et c'est ce que conteste A. lliehl, Der philosophische Kriiicismus, I, p. 33()-342. lliehl observe que la méthode analytique, impuissante par ellemùnie à justifier le fait dont elle part, à savoir la certitude de la science, ne |)onvail répondre aux exigences do démonstration qui préoccupaient l'esprit de Kant. Mais précisément l'argumentation de Uiehl est beaucoup trop dominée par l'idée de la forme achevée de la méthode katitieime. Ivant, en inaugurant ses démarches, a considéré d emblée la science comme certaine, et il en a analysé les conditions, sauf à s'apercevoir que cette certitude, dont il n'avait jamais douté, n'était finalement démontrable que par la méthode synthétique. H me paraît donc que Ivuno l'ischer, malgré certaines formules impropres, a raison en gros (V. plus haut, introduction, ch. m, p 54-6i). — Pour ce qui est des problèmes moraux, on ne peut pas dire en termes aussi simples que l'exposition analytique et régressive représente le développement historique de la pensée de Kant. Certes il semble bien que par l'analyse Kant avait peu à peu dégagé et étudié isolément des concepts tels que celui de la bonne volonté, de l'obligation, de l'impératif catégorique, de la société des cires raisonnables, etc. iMais la Cntufiie de la raison pure fournissait, avec le concept Iranscendantal de la liberté, le principe de la démonstration synthétique, avant (jue tous les éléments de la moralité fussent analysés jusqu'au bout. Ce qui reste cependant vrai, c'est que la (inindiegung, en découvrant par l'analvse de la conscience morale commune une relation intime entre l'idée déjà ancienne de riuq)ératif catégorique et l'idée toute nouvelle de l'autonomie de la volonté, a fourni le moyen de faire passer à l'acte la démonstration synthétique : voilà pourquoi on peut dire dans une certaine mesure que l'exposition analytique reproduit ici encore assez fidèlement la marche réelle de la pensée ^\v Kant.

J- IV, p. 2^0, p. 290.

LA nilLOSOPlIlE PUATIQIE DE KA>'T

ment, comme aussi le courage, la décision, la persévérance clans les desseins soient des qualités à bien des égards précieuses ; que le pouvoir, la richesse, l'honneur, la santé, le pariait contentement de son sort, soient des avantages en eux-mêmes Ibrt désirables ; ceci ne se conteste pas. Mais ce que la conscience ne saurait admeltre, c'est que ces biens soient qualifiés de moraux: ils ne déterminent pas par euxmêmes l'usage qu'on en doit faire, et cet usage peut être mauvais. Même certaines dispositions intérieures de l'ame. comme la possession de soi, la juste mesure, quelque favorables qu'elles paraissent souvent à la moralité, n'ont pas. tant s'en faut, cette valeur absolue que leur attribuaient les anciens: elles [)envent. elles aussi, se prêtera un mauvais emploi : le sang-froid d'un scélérat ne le rend-il donc pas plus odieux? Ne peut être véritablement ])on que ce qui l'est par soi, et ce qni l'est par soi l'est nbsolumenl. Par suite. « il n'est pas possible de concevoir dans le monde, ni même en général hors du monde, absolument rien (pii puisse sans restriction être tenu pour bon. si ce n'est seulemenl une bo>m: volonté '. »

La bonne volonté: telle est la formule immédiate du concept au nom duquel juge la conscience. En sa leneiii" littérale, celle formule rappelle VzjOrjVAy. du Nouveau Testament, la bona vo/untas de la Vultjafe. Toujours est-il que kant, à l'occasion, en a volontiers rattaché le sens à l'esprit du Christianisme qui réclame avant tout la pureté de cœur ou d'intention, et qui affirme Tinlériorité essentielle de la vie morale'. Mais ce qu'il se propose ici, c'est de la définir et de l'expliquer.

Ce qui constitue la bonne volonté, ce n'est pas son aptitude à atteindre tel ou tel but, ce n'est pas son succès dans l'accomplissement de telle ou telle oMivre, c'est purement et simplement son vouloir même, c'est-à-dire qu'elle tient

1. iV, p. 2^0-2^1. — V. plus haut, p. 89-90, p. 96-97, p. 3C)i.

2. V. plus loin le chapitre sur la HeLigion dans les limites de la simple raison.

FO^JDEMENTS DE LA METAPHYSIQUE DES MŒl IlS 321

sa valeur, non du résultat de son action, maisdeson action seule et de la maxime qui l'inspire. Telle quelle, sans avoir besoin d'être justifiée par la réussite de ses desseins, bien mieux, sans être le moins du monde condamnée par son incapacité de les faire aboutir parfois contre les obstacles extérieurs, elle est en elle-même incomparablement supérieure à tout ce qu'elle pourrait réaliser pour le plus grand contentement de nos inclinations. Ce n'est point par l'utilité ou rinutihté de ses actes qu'on peut la ju^^er. L'intention reste donc l'élément caractéristique de la moraUté'. Non pas que Kant ait prétendu par là isoler l'intention des aciesqui peuvent ou doivent la traduire au deliors ; il a soin d'avertir qu'on ne doit pas la confondre avec une simple velléité, avec une simple direction du désir, sans recours à tous les movens donl on dispose ; il prend comme type du cas extrême dans lequel la pleine sulfisance de la bonne volonté apparaît, non le cas où cette bonne volonté se contente de la pureté intérieure de sa maxime, mais le cas où, dans son plus grand effort, elle est tenue en échec par la malveillance de la nature'. Autre chose est de circonscrire le caractère essentiel par lecpiel la volonlé se définit, aulre chose de rompre les liens qui unissent normalement dans la pratique ce caractère du vouloir aux actes par lesquels le vouloir s'acconqjht \

Mais attribuer une valeur absolue à la bonne volonté sans lenir compte de l'utilité de ses actes, n'est-ce pas un paradoxe suspect .» On dira sans doute que la conscience commune, portaut en elle ce paradoxe, le justifie par là même :

I. Gf G.-A. Vallier, De l'intention morale, i883. — V. un commentaire pénétrant de ce te conception de la bonne ,'olonté dans A. Hannequin, Notre détresse morale et le problème de la moralité, i8q8, p o-io

^- I > , p. 2fi:i. o i j •

Jrn ?■ '^'^ ^f/i^^on,\\, p. 1G2, note. - Kant. dans la Religion, rappelle le rrcepte evangehque qui commande que les pures intentions se manifestent

l'ar des actes, VI p. 208. C'est pourtant la parole de l'Evani^ile : « Vous avnTn 7""' '^' r '^"'' f'T*' "' ^"^ "^^"^ '^ l*'^^'t à opposer à la morale de

H.Z7 f',^V Ir^ ^"^ '^ conscience individuelle abstraite. Encyclopadie,

fsoo'^n 'if'/^^' F: ^l^-''^' - ^ également EncyclopadL, Vtl, 2, p. ^90-^91 ; Philosophie des Rechts, VIII, p. 202-204. "

Dri-bos. ^^

qui sait cependant si elle n'est pas dupe de quelque secret penchant aux conceptions transcendantes et aux visions chimériques'? 11 faut donc en soumellre l'aulorlté à une contre-épreuve, qui nous apprendra si c'est bien pour produire essentiellement en nous une bonne volonté que la raison est préposée au gouvernement de notre vie.

Admettons que la raison nous ait été dévolue, non pas pour faire que notre volonté puisse être bonne en elle-même, mais pour l'éclairer et la diriger dans la poursuite du bonheur. Alors l'idée d'une finalité de la nature se trouverait radicalement contredite. Cette idée implique en edet que chez les êtres vivants tout organe est exaclemcrU approprié a la fin qu'il doit remplir. Mais la raison est la faculté la moins propre qui soit à procurer sûrement le bonheur, et un instinct eut certainement mieux averli riiomme des moyens à employer pour réussir à être heureux. Encore si la raison n'était chez nous (jue'pour contempler l'admirable disposition de nos puissances et pour s'y complaire ! Mais elle tend spontanément à être pratique ; et dèsquelle s'occupe de nos besoins, non seulement elle est incapable de les satisfaire, mais encore elle les nndliplie et les aggrave. De plus, à mesure qu'elle se cultive elle-même davantage, elle peut moins trouver dans ce qu'on appelle les jouissances de la vie le vrai contentement. Consultez les honnnes qui ont cherché le plaisir dans les luxes divers de l'existence, même dans ces luxes élevés qui sont les arts et les sciences : ils avoueront que leur joie fut décevante et sans proportion avec leur elTort, ils montreront moins de dédain que d'envie pour l'humanité commune, plus docile aux suggestions du simple instinct naturel : fatalement ils en sont vernis à la haine de la raison, à ce que KanI nomme d'un terme pîa-

I. IV, p. 242. — Hamann écrivait à Hertier le i!\ avril 178.") : « Au lieu de la raison pure, il s'agit ici d'une autre chimère, d'jine autre idole, la bonne volonté. Que Kant soit une de nos tètes les [)lns subtiles, même son ennemi doit le lui accorder; malheureusement cette subtilité est son mauvais génie. » Schriflen, Éd. Roth, Vil, p. 2A2. — V. aussi Gildemeister, Ilamanns Brieflvechsel mit F. II. Jacohi, 1868, p. 36 'j.

tonicien la (( misologie' ». Ce n'est pas là simplement humeur chagrine, ingratitude envers la bonté de la Cause qui gouverne le monde: c'est la preuve d'un duahsme irréductible entre le bonheur auquel tendent nos inchnations et la raison qui ne peut être pratique que pour une tout autre fin. Dès lors, quelle peut être la destination de la raison, si ce n'est de produire une volonté bonne, non par les satisfactions qu'elle donne aux demandes de l'inchnation, mais par elle-même et sa disposition propre'.^ Cet argument, à la place où il est développé, n'a sans doute qu'une portée indirecte ; fondé sur le concept de finalité, qui est simplement régulateur, il ne saurait affecter le sens d'une preuve dogmatique. Mais nous savons que les idées, si elles ne peuvent i)roduiie une connaissance conforme à leurs exigences, ont au moins la vertu d'exclure l'objet qui les contredit, en même temps que le droit de svstématiser selon leur point de vue l'ordre de la nature : il est donc légilnne d'affirmer que la fonction de la raison doit non pas assurément être déterminée par la finalité, mais s'accorder avec elle. Seulement jusqu'alors on a mal défini cette lonction. parce que l'on a vu dans ce que l'on c>i3pelle la civi-

I. (c Une certaine misologie, écrivait kant à Marcus lïerz le ^ février 1770, resuite, comme telle sorte de misanthropie, de ce que l'on aime à vrai dire dans le premier cas la philosophie, dans le second cas l'humanité, mais de ce TnZ '"^/^«"^^,,»°&^^tc^I'"^« et l'autre, soit que l'on ait trop présumé d elles, soit que 1 on attende d'elles avec trop d'impatience la récompense de

r^u! I r Vf "'''"'' "'°''*'^' J^ *^ *^°""^'^ aussi; mais un regard favora le de toutes deux nous réconcilie bien vite avec elles, et ne sert qu'à rendre pins solide encore 1 attachement qu'on leur a. n Brieflveclisel, I, p. 281 - . anssi les considérations sur les causes et les formes de cette « misologie », lans btarke, Kant s Mensclienkunde, p. 227-228. - Cf. Otto Schlapp, op.

lo Vw;ri«?'* rtc V'i i""' ''''"'"' ^^'•''"''/■^ 1"' P- 302.- V. la lettre

de Christian Gottfned SchiUz à Kant. 20 sept. 1-85, Rnefa'ecUsel, I,

• o«o. -- V. le passage du Phédon, 89 D sq., où Platon explique que le

I u^ g and des maux, c est de hair la raison, et comment « la misologie et la

"iisanlliropie dérivent de la même source »

P \'^^noio ^^'k''\' ~ ^;^- -^'''^ ^''' ^•^^^^^-^'•«A' V, p. 443-444. •Im V . ~ .". Pï^'^^^enle ailleurs cet argument d'une façon plus simple et

Lr r'' '!"'"'^ "^ 1^^ "1"^ '" ""•^^"' ^^ ^'*'^ "'^t^ît en nous que pour nous

•/?/, J'"" ''"'' ^f ^•'^^'^^''^it pas de l'instinct animal. Kritik dcv prak-

W 1 ''r^^' \' P* ^^- - ^^"^^^ ^^^ argument, v. A. Fouillée; (7//-

Y«e aes systèmes de morale contemporains, p. ilS i4o. (Paris, F. \lcan )

324 LA PHILOSOPHIE PR VTIQI K DE K ANT

llsation, dans riiarmonlc nécessaire et immédiate de la raison et du bonheur, la marque et relTcl de l'ordre vrai des choses; dès qu'il a été. au contraire, reconnu a\ec Rousseau que la culture de la raison, bien loin de rendre l'homme plus heureux, lui enlève la jouissance du bonheur naturel*, il faut admellre que le rôle de la raison ne peut être ni engendré, ni conditionné par cet objel. En d'autres termes, la raison n'est une faculté spécillquement pratique que si la volonté qu'elle gouverne peut être bonne par elle seule.

Mais, dans les conditions on nous sommes placés, toute volonté n'est pas bonne nécessairement, ni (remblée; aussi le concept de la bonne volonté ne se prêtera- 1- il à une analyse exacte (|ue s'il est ramené à un autre concept, qui comprenne, avec la bonne volonté, les obstacles ou les limitations qu'elle rencontre : ce nouveau concept sera celui de devoir. La bonne volonté est celle qui agit par devoir. A quoi donc pourra-t-on reconnaître une action de ce genre? Sur l'idée du devoir, comme sur celle du bien, des équivoques sont possibles, qu'il faut dissiper. Certes on ne prendra jamais pour des actes accomi)lis par devoir des actes qui soni directement contraires au devoir. Mais d se peut que des actes soient conformes au devoir, sans que ce soit par devoir qu'ils aient été accompHs. L'agent a pu s'y résoudre, sans même y être porté par une inclination immédiate, en s'inspirantsimplementde l'intérêt bien entendu. Il n'est pas sur, par exemple, ([uun marchand qui sert loyalement tous ses clients sans distinction agisse par devoir ; ce marchand peut s'être dit simplement que son commerce bénéficiera de la confiance qu'il saura inspirer : seuls des principes de probité, indépendants de toute vue intéressée, pourraient faire sa conduite morale. Dans des cas pareils toutefois la distinction reste assez aisée à marquer entre les actions qui ne sont qu'extérieurement conformes au devoir et les actions qui sont accomplies par devoir véritablement.

I. V. plus liant, 13. II5-I28, p. lOoiGi, p. yTiS.j., p. •>.[)-.

Elle est singulièrement plus difficile à étabhr quand les actions sont telles qu'elles peuvent être également accomplies par devoir et par inclination immédiate. C'est un devoir pour moi de conserver ma vie, et même, indirectement, d'assurer mon bonheur. Mais naturellement je tiens à la vie, et naturellement je cherche à être heureux. Comment déterminer ici ce devoir uniquement par son caractère moral? Il faut supposer des cas dans lesquels l'amour naturel de la vie et le désir naturel du bonheur ont été tellement mis en échec par les circonstances qu'ils ont été annihilés ou même qu'ils se sont changés en leurs contraires. De l'homme qui, éprouvé par toutes lesdouleurs, ne se laisse pas abattre, et qui, désirant la mort, conserve par force d'aine la vie qu'il n'aime pas, on peut (hre qu'il agit moralement; on peut le dire aussi de l'homme qui, atteint profondément dans sa santé et ne pouvant guère espérer pour l'avenir ce qu'on appelle le bonheur, sacrifie cependant à ce bonheur incertain une jouissance présente. C'est aussi un devoir d'être bienfoisant ; mais il y a des âmes ainsi faites que sans aucun motif d'intérêt ou de vanité, elles aiment a répandre la joie autour d'elles, qu'elles se complaisent dans le bonheur d autrui comme dans leur œuvre propre. Mais si aimables qu'elles soient, cependant leur façon d'agir, quand elle ne résulte que d'un sentiment naturel de sympathie, ne vaut pas moralemenl mieux que l'ambition, par exemple, qui, elle aussi, dans certains cas, s'accorde à merveille avec l'intérêt public. A quoi donc reconnaîtra-t-on la bienfaisance véritablement morale? Que Ion suppose un homme en qui la violence des chagrins personnels a arrêté net l'élan des inclinations sympathiques, un homme d'ailleurs doué d'endurance et d'énergie, porté par là à attendre des autres cju ils sachent souffrir comme il sait souffrir lui-même ; si cet homme en vient à surmonter cet état d insensibilité pour bien faire à autrui comme il le doit : alors son action a une incontestable valeur morale. Et c'est sans doute dans ce sens que fEcriture Sainte nous ordonne d'aimer notre pro-

chain, iVit-il notre ennemi; car l'amour comme inclination ne saurait se commander ; le seul amour qui soit compatible avec une prescription est un amour pratique qui vient de la volonté, non un amouv patholofjujue qui résulte de la sensibilité; l'amour pratique, ordonné et soutenu à la fois par des principes, doit se produire en dehors et même à rencontre des suggestions et des caprices de l'amour pathologique ^

Ainsi la bonne volonté, ou volonté d'agir par devoir, ne se révèle sûrement que lorsqu'elle est en lutte avec les dispositions naturelles, et il semble bien que kant finisse par faire du caractère qui permet de la reconnaître le caractère même qui la constitue ". D'où le rigorisme de sa morale. Par la défaveur qu'il paraissait jeter sur les bons sentiments spontanés et sur la joie de vivre, par l'Apre austérité qu'il paraissait imposer à raccomplissement du devoir, ce rigorisme ne fut pas sans provoquer de vives répugnances, même chez les amis de kant. Le caractère, l'éducation, le pays d'origine, l'âge même du philosophe en furent rendus responsables, korner, par exemple, apercevait dans certaines parties de son œuvre les traits rudes et froids de l'homme du Nord '. I.ichtenberg se demandait si maintes théories de kant, surtout celles qui avaient trait à la loi morale, n'étaient pas le produit d'un Age (( où les passions et les opinions ont perdu leur force ' ». Dans une letti'e à (iœlhe du 21 décembie 1798, Schiller parlait de l'aspect morose de la philosophie pratique de kant, et déplorait <|ue cette sereine intelligence n'eut pas réussi à surmonter de sombres inqiressions de jeunesse. « Il reste toujours chez kant (piehpie chose qui comme chez Luther rappelle le moine, le moine qui sans doute s'est ouvert les portes de son cloître, mais sans pouvoir elfacer entière-

1. IV, p. 2^5-2 '17. — V. Kriti/i der praktischcn Vernunft, V, p. 87. — Metaphysik der Sittm, Vil, p. 20;*).

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